Le PS n’a pas su s’ancrer aux grands mouvements qui mobilisent les jeunes.

Comment le Parti socialiste a perdu le fil de la jeunesse militante

Vague Metoo, lutte contre les violences policières, marches pour le climat… Le PS n’a pas su s’ancrer aux grands mouvements qui mobilisent les jeunes. Une rupture générationnelle et sociologique. 

Par Sylvia ZappiPublié hier à 11h59, mis à jour à 13h31  

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/05/19/comment-le-parti-socialiste-a-perdu-le-fil-de-la-jeunesse-militante_6080728_823448.html

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Réunion des dirigeants du Parti socialiste autour du premier secrétaire, Olivier Faure, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), en janvier 2019.
Réunion des dirigeants du Parti socialiste autour du premier secrétaire, Olivier Faure, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), en janvier 2019. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Le signe avait été souligné par nombre d’anciens : lorsque a été publiée la tribune en défense de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) contre les demandes de la droite de sa dissolution, à la suite de la polémique sur les groupes non mixtes, fin mars, l’absence de signature de très nombreux leaders du Parti socialiste (PS) était patente. Comme si la traditionnelle école de formation de générations successives de cadres étudiants socialistes se trouvait soudain ignorée.

Au-delà des avis nuancés jugeant la ligne syndicale de l’organisation étudiante par trop minoritaire, pour beaucoup, ce fut le symptôme ultime d’un PS qui avait perdu tout contact avec les jeunes générations mobilisées à gauche. Le constat d’une rupture à la fois sociologique et générationnelle que la réalité militante actuelle semble bien acter.

Voilà presque trois ans que les marches climat mobilisent massivement lycéens et étudiants, la dernière, dimanche 9 mai, n’ayant pas fait exception. La plupart des grandes villes ont vu défiler une jeunesse en colère contre leurs aînés, accusés de ne rien faire contre la catastrophe qui vient.

Dans la même période, on a vu des milliers de jeunes femmes se mettre en mouvement contre les violences sexuelles et le harcèlement de rue, transformant les artères des métropoles en marée violette à la fois revendicative et festive.

En juin 2020, c’est contre les violences policières et le racisme que des foules de jeunes sont sorties dans les rues. A chaque fois, le bilan est le même : finies les grandes cohortes avec drapeaux au poing et à la rose, les militants socialistes sont présents mais timidement, voire carrément absents.

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Beaucoup se souviennent pourtant des concerts énormes de SOS-Racisme, des grèves étudiantes et lycéennes massives emmenées par l’UNEF et la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL) – des mobilisations contre la loi Devaquet de réforme des universités en 1986 à celles contre le contrat première embauche en 2006 –, des jeunes troupes affichées dans les meetings de Lionel Jospin ou même de François Hollande : c’était le temps où les socialistes se tenaient derrière les mobilisations de la jeunesse et y disputaient une hégémonie politique à l’extrême gauche.

En quinze à vingt ans, toutes les courroies de transmission ont disparu. « Dans ces années-là, le PS était nourri par la multipositionnalité de ses adhérents dans les réseaux militants. Il n’a aujourd’hui plus aucune courroie de rappel venant de la base », constate le politologue Rémi Lefebvre. Aux yeux de ce spécialiste de la social-démocratie, il y aurait deux causes à cette coupure : la sociologie interne et l’effet de génération.

« Césure manifeste » avec les noyaux militants

Le PS n’a plus grand-chose à voir aujourd’hui avec la force politique qu’il représentait encore lors de la campagne présidentielle de 2012. Alors qu’il ne comptait pas moins de 174 000 adhérents, encore un peu plus de 95 000 en 2018, depuis deux ans, ses effectifs ont fondu, pour atteindre 40 000.

Les rangs clairsemés sont aussi vieillissants – comme le soulignait une étude du Cevipof, déjà en 2011 – même si, depuis un an, un certain rajeunissement s’est fait sentir à l’approche des échéances électorales. Quant au Mouvement des jeunes socialistes, il n’est plus que l’ombre de lui-même : lors de son départ du PS en juillet 2017, Benoît Hamon a entraîné toute une équipe de cadres partis créer avec lui le mouvement Génération.s, laissant l’organisation de jeunesse très affaiblie.

« Leur absence des équipes politisées dans les facs est le signe le plus profond de la dévitalisation du PS », remarque le préfet Didier Leschi

Les répercussions ont été les mêmes au sein de l’UNEF où les socialistes ont soudain perdu tout relais politique. « Leur absence des équipes politisées dans les facs est le signe le plus profond de la dévitalisation du PS », remarque le préfet Didier Leschi, ancien dirigeant étudiant et auteur du livre Rien que notre défaite (Editions du Cerf, 2017).

Cet affaiblissement numérique se ressent aussi fortement dans les réseaux associatifs et syndicaux. Même si ces nouvelles politisations se font en dehors des structures partisanes, dans des cadres plus informels, le PS n’a pas su nouer de nouveaux liens avec les mouvements émergents ni s’y faire entendre. « Il y a une césure manifeste avec les noyaux militants actuels. Le PS n’est plus capable d’offrir un débouché politique à cette jeunesse », reconnaît un cadre de la direction du parti. C’est vrai dans la mouvance des activistes contre le réchauffement climatique, où seuls les Verts ont gardé des attaches avec les collectifs émergents tels Youth for Climate ou Alternatiba.

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« Les relais entre le PS et les marches pour le climat sont proches de zéro, observe Simon Persico, professeur de science politique à l’université de Grenoble. Quand on regarde qui sont les cadres socialistes, on a une vieille génération qui reste sur un schéma productiviste et est incapable de sentir le souffle actuel. » Seuls quelques maires qui ont pris en marche la vague écologiste restent à l’écoute et tentent de garder le lien.

Nouveaux vecteurs de politisation

L’étiolement des réseaux touche également des thématiques historiques de la gauche. Les manifestations contre les violences faites aux femmes ont certes vu les dirigeants socialistes défiler dans les rangs, mais presque en spectateurs.

« Le PS est là, participe aux réunions de préparation mais n’est plus force de propositions », note Caroline De Haas, fondatrice du collectif #NousToutes. A ses yeux, la cassure date du quinquennat de François Hollande et son lot de déceptions dans les rangs de la gauche. Loi travail, déchéance de nationalité, attitude répressive des forces de l’ordre lors des manifestations… Le ressentiment qui s’est cristallisé en 2016 est massif dans cette jeunesse mobilisée.

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Le rejet est encore plus fort dans les cercles militants contre le racisme et les violences policières. Les rassemblements organisés par le comité Justice pour Adama ont ainsi vu le PS, trop éloigné des revendications radicales affichées, déserter ces événements.

« Le triptyque genre-discriminations-violences policières est devenu la porte d’entrée en politique pour une partie de la jeunesse, beaucoup plus que la question des inégalités sociales. La perception des injustices passe désormais par là, et c’est souvent très radical car c’est leur quotidien. Le PS ne l’a pas compris, contrairement à La France insoumise », explique Rémi Lefebvre.

Le positionnement très républicain affiché par la direction socialiste place en effet le parti en grand décalage pour comprendre ces nouveaux vecteurs de politisation. Tributaire des intellectuels habituellement conviés à plancher pour le PS, il n’est pas irrigué par les travaux de jeunes universitaires qui étayent cette nouvelle prise de conscience.

« Ronron » de la gauche de gouvernement

Plus profondément, c’est son positionnement social-démocrate raisonnable qui a amené le parti à se méfier de toute nouvelle radicalité. Or les nouvelles générations qui se politisent à gauche le font sur des thématiques qui tranchent avec la gauche de gouvernement. La chute drastique des votants PS dans les tranches d’âges 18-25 ans en est l’illustration la plus frappante.

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« Les jeunes sont épris de radicalité et vont donner leur voix à celui qui a plus de saillances, qui sait leur parler des thématiques qui les mobilisent. Donc ils se tournent plus facilement vers [Jean-Luc] Mélenchon et [Yannick] Jadot », souligne Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut Ipsos. Son homologue de l’IFOP, Frédéric Dabi, fait le même constat et parle de « divorce électoral entre la jeunesse et le PS ». Les récentes études sur les intentions de vote pour la présidentielle de 2022 chez les 18-25 ans mettent les candidats socialistes potentiels à 6 %.

« On est devenus des bourgeois de la politique, des notables installés qui ont perdu l’esprit militant », note Pierre Jouvet, secrétaire national aux élections

Au siège du parti, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), les ténors du PS ont du mal à admettre la réalité de cette césure. « Nous ne sommes pas absents du tout sur les sujets de politisation de la jeunesse », clame Olivier Faure, le premier secrétaire. Maxime Sauvage, secrétaire national à la jeunesse, assure lui aussi que le PS est revenu dans les manifestations. Le jeune dirigeant admet cependant que son parti doit faire un « travail de recrédibilisation » pour reconquérir les jeunes électeurs. Pierre Jouvet, secrétaire national aux élections, est plus direct : « On est devenus des bourgeois de la politique, des notables installés qui ont perdu l’esprit militant. Si on ajoute la prégnance des sujets républicains où chacun veut prouver qu’il est plus républicain que l’autre, tout cela nous empêche de comprendre une période qui réclame de la radicalité. »

Sylvia Zappi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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