Dossier: les policiers, leur manif et ceux qui y étaient, leurs orientations politiques, la gauche qui se déchire

Les gauches se déchirent autour du soutien aux policiers

Alors que socialistes et communistes ont participé, mercredi, au rassemblement en soutien aux policiers devant l’Assemblée, LFI et écologistes veulent affirmer leur différence sur cette question. 

Par Abel Mestre et Sylvia ZappiPublié hier à 17h51, mis à jour hier à 21h19  

Temps de Lecture 4 min. 

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Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, lors du rassemblement des syndicats de policiers, devant l’Assemblée nationale, à Paris, le 19 mai.
Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, lors du rassemblement des syndicats de policiers, devant l’Assemblée nationale, à Paris, le 19 mai. THOMAS COEX / AFP

Il aura fallu un rassemblement des syndicats de policiers pour qu’à nouveau les gauches se déchirent. Alors que le Parti socialiste (PS), le Parti communiste français ainsi que Yannick Jadot, député européen Europe Ecologie-Les Verts (EELV), avaient annoncé depuis plusieurs jours leur participation en soutien aux policiers, La France insoumise (LFI), Génération. s et EELV ont de leur côté refusé de participer au rassemblement de mercredi 19 mai devant l’Assemblée nationale.

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Pour le PS, c’était comme une évidence : « Aucune hésitation à soutenir les policiers. Ils nous protègent, nous devons les protéger. Nous devons être exemplaires », explique ainsi Olivier Faure. Le premier secrétaire était donc présent mercredi, accompagné d’une délégation de parlementaires socialistes, pour marquer sa solidarité avec les forces de l’ordre après le décès de deux d’entre eux. Deux jours auparavant, M. Faure s’était entretenu avec les représentants des syndicats policiers en visioconférence.

Le signe envoyé est clair : il s’agit de ne pas laisser le sujet, qui préoccupe tant les Français, aux seules droites (dont l’extrême droite). David Habib, secrétaire national à la sécurité, avait alerté ses camarades depuis quelques mois. « On ne peut plus éluder une question qui est parmi les premières dont parlent les Français à leur maire », insiste le député des Pyrénées-Atlantiques.

Le PS veut renouveler sa doctrine

Le temps où les socialistes se divisaient sur la pertinence de ce sujet est révolu. « Depuis Pierre Joxe, il n’y a plus débat. Pour la gauche, il s’agit d’assurer un droit à la sécurité », abonde François Lamy, ancien ministre de la ville. La direction entend profiter de l’actualité pour renouveler sa doctrine en perspective de la présidentielle, en proposant notamment le recouvrement immédiat d’amendes avec saisie des avoirs criminels ou encore la révision de la procédure pénale en fonction de la gravité de l’incrimination. « Il faut que la police puisse avoir un droit de suite avec notamment un avis consultatif sur l’aménagement de peine. C’est cette collaboration entre la police et la justice qui reste à inventer », plaide ainsi M. Faure.

Du côté des communistes, pas question non plus de laisser cette « question des classes populaires » à l’extrême droite. « Ma gauche ne sera pas laxiste. La sécurité est une question populaire, avait ainsi estimé Fabien Roussel, candidat communiste à l’élection présidentielle, lors d’une conférence de presse, le 11 mai.Il y a des quartiers [d’]où la République s’est retirée. Il y a un droit à la tranquillité. » Il avait également souhaité que l’auteur de l’assassinat de « tout détenteur d’une autorité » soit puni d’une peine de trente ans de prison.

Depuis, il semble avoir édulcoré sa position. Dans une tribune publiée le 19 mai sur le site de L’Humanité, il déclare : « Quant au code pénal, il n’a cessé d’être durci au cours des dernières années : il ne saurait satisfaire un désir de vengeance, il doit sanctionner justement les délits et les crimes tout en visant à la réinsertion du maximum de condamnés. »

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Yannick Jadot, qui brigue l’investiture écologiste pour 2022, estime que, « vu l’état de souffrance des policiers, c’est notre responsabilité que d’être là et d’écouter. »Rappelant que le rassemblement répondait à l’appel de tous les syndicats, il précise : « Je ne partage pas les revendications de l’intersyndicale, et notamment celle de pointer du doigt la justice et d’en faire le bouc émissaire des problèmes de sécurité. Je regrette ces slogans. » Mais M. Jadot ne veut pas laisser cette question au Rassemblement national (RN) : « Je combats le RN, y compris sur le terrain qu’ils ont choisi. C’est sûr que c’était plus facile de ne pas venir aujourd’hui… »

« C’est une faute politique »

Cette position risque de l’isoler dans le milieu écologiste, à quelque mois de la primaire, prévue en septembre. Ses deux adversaires, Sandrine Rousseau et Eric Piolle, ont ainsi décidé de ne pas participer au rassemblement de mercredi. « Franchement, être isolé, je m’en fous. On doit aller sur ces sujets, porter nos propositions, nos différences », estime encore M. Jadot. Ce n’est pas l’avis de Noël Mamère. L’ancien prétendant à l’Elysée condamne fermement la venue du député européen. « C’est une faute politique. Je n’imaginais pas que “l’arc humaniste” qu’il propose allait de Jordan Bardella à Eric Zemmour ! Se faire complice de cette manip des syndicats policiers, c’est cautionner la politique d’un gouvernement qui a choisi la seule grille de lecture sécuritaire comme réponse aux maux de la société et qui fait de la police républicaine un outil de répression tous azimuts. Soit l’exact contraire du projet de société que les écologistes défendent depuis des décennies ! »Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Sécurité : Emmanuel Macron renforce l’arsenal législatif pour reprendre la main sur ce sujet régalien avant 2022

LFI a de son côté enfoncé le clou, estimant que le rassemblement policier « n’était pas acceptable ». Lors d’une conférence de presse tenue mercredi après-midi, Jean-Luc Mélenchon a ainsi jugé que ce dernier avait été « une manifestation au caractère ostensiblement factieux, s’en prenant aux institutions, notamment judiciaires ». Pour le candidat à la présidentielle, « ce n’était pas un hommage, [mais] la mise en cause de la justice »« Le pays a besoin d’une paix civile », a-t-il encore avancé.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Souvent accusée de laxisme, la gauche a durci son discours sur les questions de sécurité

Abel Mestre et  Sylvia Zappi

Olivier Faure dans la tourmente après son idée d’un « droit de regard » de la police sur la justice

Le premier secrétaire du Parti socialiste a été contraint de rétropédaler jeudi, jugeant son expression « malheureuse ». Ses propos ont provoqué un tollé à gauche, y compris au sein du PS. 

Par Sylvia ZappiPublié le 20 Mai 2021 à 18h40, mis à jour à 19h19  

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/05/20/olivier-faure-dans-la-tourmente-apres-son-idee-d-un-droit-de-regard-de-la-police-sur-la-justice_6080911_823448.html

Temps de Lecture 3 min. 

Le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, à l’Assemblée nationale, le 18 mai.
Le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, à l’Assemblée nationale, le 18 mai. THOMAS COEX / AFP

Entre incompréhension et distanciation franche, la déclaration d’Olivier Faure, mercredi 19 mai lors de la manifestation des forces de l’ordre devant l’Assemblée nationale, sur le « droit de regard » qu’il faudrait accorder aux policiers quant au suivi des peines judiciaires, a provoqué un tollé. Des « insoumis » aux écologistes, les condamnations ont été unanimes à gauche. Même à l’intérieur du Parti socialiste (PS) le malaise est palpable : pourquoi le premier secrétaire a-t-il pris une position à l’encontre des valeurs défendues par les socialistes sur la séparation des pouvoirs entre la police et la justice ?

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Embarrassé, Olivier Faure a tout d’abord tenté d’éclaircir son propos sur Twitter, en expliquant qu’il ne s’agissait pas de transformer les policiers en juges, mais d’organiser des échanges afin que l’information circule davantage entre les différents acteurs. Ce serait ainsi l’occasion d’« entendre les policiers sur les récidivistes ou les criminels » et de « permettre un échange » entre les deux parties, reformulait-il. Jeudi 20 mai, ce premier pas en arrière ne suffisant pas, le député de Seine-et-Marne s’est excusé dans un nouveau tweet : « Mon expression “droit de regard” de la police était malheureuse. » En vain : le mal était fait.

Les critiques de ses camarades ont fusé publiquement, et beaucoup ont poussé leur patron à rectifier. « Je ne suis pas d’accord avec Olivier Faure. Il faut respecter le rôle de chaque institution, fondement de l’Etat de droit. Je refuse la confusion qui résulterait d’un droit de regard de la police sur les décisions de justice », explique Valérie Rabault, présidente du groupe socialiste à l’Assemblée. Son collègue Boris Vallaud est sur la même longueur d’onde : « Police et justice, chacun doit être dans ses fonctions. La séparation des pouvoirs est un principe républicain indivisible », assure le député des Landes.

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« On se serait bien passé de ce genre de déclaration en ce moment », râle un député socialiste en direction du premier secrétaire. Olivier Faure jure que « jamais un instant » il n’a eu comme projet de mettre la justice sous tutelle de la police. La secrétaire nationale à la justice plaide elle aussi la « maladresse » : « L’expression “droit de regard” ne reflète pas la pensée du PS, Olivier a voulu dire qu’il faut améliorer le dialogue entre police et justice, qui ne fonctionne pas bien », assure Gulsen Yildirim.

« C’est désastreux »

D’autres sont moins tendres, soulignant l’influence d’un cabinet où sont présents plusieurs anciens proches de Manuel Valls et regrettant l’absence de travail collectif de la part du premier secrétaire. Ses opposants n’ont dès lors pas manqué de s’en prendre au député de Seine-et-Marne. Ainsi François Rebsamen, maire de Dijon, s’interroge : « Olivier Faure a-t-il voulu faire une surenchère verbale au milieu des policiers ? Je ne veux pas l’accabler, mais je préférerais qu’il fasse le buzz sur des idées plutôt que sur des maladresses. »

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La proposition avait été pourtant préparée en vue de la manifestation des policiers. Une visioconférence s’est tenue le 18 mai en présence des représentants des syndicats des forces de l’ordre, durant laquelle le patron du PS avait testé cette mesure mise au point avec David Habib, secrétaire national à la sécurité (un « dur » sur les questions régaliennes). Ce dernier se félicitait que son parti « évolue » et prenne mieux en compte la demande de sécurité des Français et l’incompréhension des policiers devant des mesures de justice contre les délinquants vues comme manquant de sévérité. Le bureau national du PS a été consulté dans la foulée vis-à-vis de ce nouveau discours, et il a donné son feu vert sur la participation au rassemblement du 19 mai – une première pour les socialistes.

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Cette prise de position, aussi peu réfléchie et mûrie soit-elle, donne surtout l’impression d’un PS qui cherche à s’aligner sur l’agenda politique de la droite et de l’extrême droite. « Tout cela ressemble à du bricolage, et c’est désastreux pour le PS, qui ne gagne rien en crédibilité politique. Dans ce climat très sécuritaire, il avait pourtant l’occasion d’affirmer une autre voix », remarque le politologue Rémi Lefebvre. Cette polémique risque de peser sur les épaules du PS et de son actuel numéro un, à un mois des élections régionales et à un an de la présidentielle.

Sylvia Zappi

Face à la colère des policiers, concurrence et surenchère politique

Par  Antoine Albertini ,  Lucie Soullier ,  Jean-Baptiste Jacquin ,  Mariama Darame ,  Simon Auffret et  Claire Gatinois

Publié aujourd’hui à 05h14, mis à jour à 10h36

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/05/20/des-milliers-de-policiers-ont-manifeste-pour-appeler-a-proteger-ceux-qui-protegent-la-republique_6080801_3224.html

REPORTAGE

Des milliers de policiers ont manifesté, mercredi, devant l’Assemblée nationale, pour appeler à « protéger ceux qui protègent la République ». Le ministre de l’intérieur a semé le trouble en participant à ce rassemblement, où tous les partis, sauf LFI, étaient présents.

Combien étaient-ils, face à la tribune où leurs responsables syndicaux ont successivement pris la parole ? « Plus de 35 000 », comme l’a annoncé un présentateur survolté ? Qu’importe, au fond. Les principaux syndicats policiers ont réussi leur pari : démontrer leur capacité à mobiliser en un lieu symbolique, à deux pas de l’Assemblée nationale, où une masse compacte hérissée de drapeaux aux couleurs des syndicats a écouté, mercredi après-midi 19 mai, les orateurs dénoncer « l’impunité systématique » supposée des délinquants et appeler « à changer de système, de paradigme » afin de « protéger ceux qui protègent la République ».

Un rassemblement chronométré – une heure, pas une minute de plus – et dûment scénographié : écrans géants diffusant des clips vidéo ou l’interview d’un policier grièvement blessé par balle à Herblay-sur-Seine (Val-d’Oise) en septembre 2020, brefs passages du comédien et chanteur Gérard Lanvin ou de l’ancien rugbyman, désormais animateur radio, Vincent Moscato, et jusqu’à La Marseillaise finale, entonnée par une jeune soprano, reprise en chœur par la foule.

« La tactique était intelligente »

Aux quatre coins de ce rassemblement, des élus de tout bord avaient tenu à afficher leur solidarité à l’égard des forces de l’ordre. Les Républicains (LR), le Rassemblement national (RN), le Parti socialiste (PS), le Parti communiste français (PCF), le candidat Europe Ecologie-Les Verts (EELV) Yannick Jadot mais pas ses adversaires déclarés à la primaire, Eric Piolle et Sandrine Rousseau… Presque tous les partis ont répondu présents à l’invitation des syndicats de policiers. Au milieu de la foule, Jordan Bardella, député européen RN, relayait la ligne de Marine Le Pen en déplacement au même moment au commissariat central de Bordeaux. Un peu plus loin, le polémiste d’extrême droite Eric Zemmour donnait l’accolade à Jean Lassalle, député des Pyrénées-Atlantiques. A un mois du premier tour des élections régionales et à un an de la présidentielle, la sécurité fait un retour en force dans l’agenda politique.

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L’exécutif l’a bien compris. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, est ainsi lui-même venu soutenir « ses » troupes puis s’est éclipsé avant les discours et les sifflets contre son collègue, le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti. « Tous les matins quand je me lève, tous les soirs quand je me couche, je pense à vous », a eu le temps de glisser le ministre. Pour ce dernier, l’initiative était risquée. Elle a choqué, interpellé, étonné. Mais finalement, « la tactique était intelligente, observe un conseiller de l’exécutif : on aura beaucoup parlé de la présence de Gérald Darmanin à la manifestation et un peu moins des revendications des syndicalistes ». Venu avec l’aval de Matignon et de l’Elysée, à condition de ne pas prendre part aux revendications syndicales, le ministre estimait s’en être bien sorti, mercredi soir. L’accueil a même été jugé « très bon », par ses équipes. Les huées entendues ici ou là ? « Il n’a pas été pris à partie, au contraire, on entendait : Il faut nous aider” ou Vous vous mouillez pour nous” », assure un proche du locataire de la Place Beauvau.

En force, la droite s’était, elle, donné rendez-vous au grand complet place du Palais-Bourbon dès avant le rassemblement policier, le temps pour le président de Les Républicains (LR), Christian Jacob, de crier devant les caméras à la « manipulation » en évoquant la présence de M. Darmanin à la manifestation. Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France et déjà candidat à la présidentielle, a juré que le soutien aux forces de l’ordre n’était « pas une question politique ». La sécurité fournira-t-elle cependant un thème électoral ? « C’est un sujet de notre quotidien qui nous emmènera certainement jusqu’à la présidentielle », a convenu le maire (LR) de Troyes, François Baroin, poussé par une partie de la droite à se présenter. Venus en délégation, les parlementaires La République en marche (LRM) voulaient « dire aux forces de l’ordre qu’on les aime », pour reprendre les mots de la députée de la Drôme Alice Thourot, rapporteure de la proposition de loi sécurité globale.

Peu de citoyens lambda

Mais l’unanimité, dans le camp de la majorité, était loin d’aller de soi. A tel point que l’ancien ministre de l’intérieur et président du groupe LRM à l’Assemblée nationale, Christophe Castaner, a préféré observer une prudente réserve depuis l’enceinte du Palais-Bourbon, sans se mêler jamais aux manifestants. « C’était un rapport de force syndical, a insisté le député (LRM) de la Vienne, Sacha Houlié, qui a assisté aux hommages mais s’est retiré au moment des prises de paroles des syndicats. On peut s’associer à la douleur et à la mémoire des policiers victimes mais, en tant que parlementaire, il n’est pas question de céder à ce type de pression. » La France insoumise (LFI), elle, avait réglé la question en amont : pas de participation de sa part à « une manifestation au caractère ostensiblement factieux ».

Dans l’assistance, peu de citoyens lambda, comme l’avaient espéré les syndicats, mais une photographie nette de la sociologie policière : un public majoritairement jeune, aux origines diverses, volontiers masculin et vêtu de cette manière si singulière qui rend le policier en civil presque aussi reconnaissable qu’un CRS en tenue de campagne – jeans ou pantalons de treillis, fortes chaussures, sweat-shirt à capuche et blouson de cuir ou veste kaki.

Oscillant entre le recueillement – à l’évocation des fonctionnaires morts ou blessés – et le tumulte – sitôt qu’était prononcé le mot « délinquant » –, l’assistance a stoïquement enduré, pendant soixante minutes, les caprices d’une météo versatile, tandis que se succédaient les hommages et les déclarations.

L’émotion a atteint son paroxysme lorsque est apparu, sur l’écran géant, le visage tuméfié de Jean-Paul, un policier gravement blessé à la tête dans la nuit du jeudi 13 au vendredi 14 mai à Rive-de-Gier (Loire), adressant un message à ses collègues depuis son lit d’hôpital : « La peur doit changer de camp. Si rien n’est fait, demain, ce sera un autre policier, puis encore un autre. » 

Dupond-Moretti fait l’unanimité au « détestomètre »

Quelques minutes plus tard, Vincent, jeune policier en poste en Seine-Saint-Denis, a expliqué depuis la tribune comment il avait été blessé de plusieurs coups de couteau. Après « deux mois en chaise roulante », consigné à domicile, il s’indigne « que l’on soit obligé de faire cinquante rappels à la loi à un délinquant, une fois devrait suffire ».

Si son témoignage a été longuement applaudi, le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, a, en revanche, fait l’unanimité au « détestomètre ». Mentionné à cinq reprises dans les discours des responsables syndicaux, il a été systématiquement conspué, en particulier lorsque Fabien Vanhemelryck, le tribun du syndicat Alliance, a lancé la phrase-choc appelée à être reprise en boucle dans tous les médias : « Le problème de la police, c’est la justice ! »

Rassemblement des policiers à l’appel des syndicats devant l’Assemblée Nationale à Paris le mercredi 19 mai 2021. Soutenus par plusieurs hommes et femmes politiques présents dans la manifestation, les policiers entendaient protester contre les décisions de justice jugées laxistes lorsqu’il s’agit de violences dont sont victimes les forces de l’ordre. Photo : Julien Daniel / MYOP

Derrière les épais murs de l’Assemblée nationale, le garde des sceaux a-t-il entendu l’écho des huées, lui qui défendait au même moment son projet de loi « pour la confiance dans l’institution judiciaire » ? Quelques heures plus tôt, le gouvernement avait déposé un amendement permettant de porter à trente ans la période de sûreté pour les meurtriers de policiers ou de gendarmes – une promesse du premier ministre, Jean Castex, destinée à apaiser les syndicats de policiers, mardi 10 mai.Lire aussi notre éditorial :Projet de loi « pour la confiance en l’institution judiciaire » : l’occasion manquée d’Eric Dupond-Moretti

Il n’en a pas fallu davantage au député (LFI) du Nord Ugo Bernalicis pour dénoncer « une réponse à une manifestation en cours » et à son collègue (LR) des Alpes-Maritimes Eric Ciotti pour réclamer, au contraire, un retour aux peines planchers. « Si je pensais que les peines planchers sont susceptibles de faire baisser la délinquance, j’irai des deux mains et des deux pieds », a assuré Eric Dupond-Moretti en rappelant qu’un tel dispositif, entré en application sous la présidence de Nicolas Sarkozy en 2008 et abandonné en 2014, n’avait « pas fonctionné ».

Un quotidien fait de pannes, de carences et de rafistolages

A l’extérieur, David, 43 ans dont vingt passés dans une brigade anticriminalité (BAC), se fait plus nuancé que le ministre et les élus : « C’est facile de dégueuler sur la justice mais je ne suis pas sûr qu’elle ait davantage de moyens que nous. » Sur sa veste, côté cœur, le policiera épinglé une cible de tir. Des collègues qui tombent, David dit en avoir vus. Mais cette fois, la mort de son collègue Eric Masson l’a particulièrement touchée, peut-être parce que les interventions sur les « points de deal » constituent son lot commun, à Belfort, et qu’il s’est forcément identifié au policier de 36 ans tué par arme à feu, le 5 mai, à Avignon

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Avec sa femme et leurs trois petites filles, David en a beaucoup parlé, pour exorciser : « Je leur ai dit que papa faisait un métier dangereux mais qu’il était fier de ce qu’il faisait. » Son collègue et lui voudraient davantage de prisons et le rétablissement des peines planchers, une exigence largement partagée dans l’assistance, et ne plus avoir à entendre les « effets d’annonce à la Sarkozy »

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Erwan Guermeur, secrétaire général du syndicat Unité SGP-Police en Seine-Saint-Denis, dénonce, quant à lui, une « instrumentalisation de l’action de la police par les gouvernements successifs », dont il considère que les annonces de réformes sécuritaires « sont rarement concrétisées sur le terrain ».

Plus loin, Læticia et François, 20 et 22 ans, racontent un quotidien de gardiens de la paix fait de pannes et de carences, de rafistolages. « C’est simple : tout est vétuste, explique Læticia. Et on n’est pas du tout équipés pour les violences urbaines. »

Rassemblement des policiers à l’appel des syndicats devant l’Assemblée Nationale à Paris le mercredi 19 mai 2021. Soutenus par plusieurs hommes et femmes politiques présents dans la manifestation, les policiers entendaient protester contre les décisions de justice jugées laxistes lorsqu’il s’agit de violences dont sont victimes les forces de l’ordre. Photo : Julien Daniel / MYOP
Rassemblement des policiers à l’appel des syndicats devant l’Assemblée Nationale à Paris le mercredi 19 mai 2021. Soutenus par plusieurs hommes et femmes politiques présents dans la manifestation, les policiers entendaient protester contre les décisions de justice jugées laxistes lorsqu’il s’agit de violences dont sont victimes les forces de l’ordre. Photo : Julien Daniel / MYOP

Pour eux, pas besoin d’être hypermnésique pour se rappeler la dernière attaque. Elle a eu lieu dimanche, à coups de jets de bouteilles en verre alors qu’ils venaient prêter main-forte à leurs collègues pour une sombre histoire de moto volée. « A chaque fois qu’on part en intervention, on se demande ce qui va nous arriver », se désole François. Que changera pour eux la venue du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin ? « Beaucoup de blabla et pas beaucoup d’action », soupire Læticia. Tous deux haussent les yeux en évoquant le ballet des écharpes tricolores aux abords de la manifestation : « Ce n’est pas à la présidentielle, c’est maintenant qu’on a besoin que ça change ! », s’agace François.

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Rassemblement des policiers à l’appel des syndicats devant l’Assemblée Nationale à Paris le mercredi 19 mai 2021. Soutenus par plusieurs hommes et femmes politiques présents dans la manifestation, les policiers entendaient protester contre les décisions de justice jugées laxistes lorsqu’il s’agit de violences dont sont victimes les forces de l’ordre. Gerald Darmanin, Ministre de l’Intérieur dans la bousculade. Photo : Julien Daniel / MYOP

La seule présence du ministre et ses seules paroles sont cependant loin de suffire à dissiper le malaise ressenti au sommet de l’Etat alors que les syndicats s’arc-boutent sur la revendication de peines minimales et automatiques pour les agresseurs de policiers ou de gendarmes. Une telle exigence ne figure pas dans le texte débattu au moment même de la manifestation. Plus tôt dans la matinée, M. Darmanin semblait même l’avoir écartée sur France Inter : « Qu’il faille améliorer la réponse pénale, la réponse est oui. Mais [les peines planchers], ça ne marche pas. »

Pour sortir de l’impasse, l’exécutif mise sur la table ronde prévue le 27 mai, censée réunir le ministre de l’intérieur, le garde des sceaux et les représentants des forces de l’ordre. En attendant ce rendez-vous, la colère des policiers envers la justice, dopée par le soutien d’une partie du personnel politique, inquiète.

« Que des policiers cherchent à décrédibiliser une institution de la République, c’est quand même bizarre », souffle-t-on dans l’entourage du garde des sceaux, s’étonnant que peu de politiques ou d’intellectuels ne prennent la défense de l’autorité judiciaire. « Ce qui me semble dangereux pour notre démocratie, c’est que l’on oppose en permanence, avec des fins électoralistes et donc un certain cynisme, la justice et la police. Les policiers et les magistrats sont dans la même barque républicaine », a insisté Eric Dupond-Moretti devant les députés. Mais « il était un peu seul sur le ring », n’a pu s’empêcher de souligner son entourage.Le visionnage de cette vidéo est susceptible d’entraîner un dépôt de cookies de la part de l’opérateur de la plate-forme vidéo vers laquelle vous serez dirigé(e). Compte-tenu du refus du dépôt de cookies que vous avez exprimé, afin de respecter votre choix, nous avons bloqué la lecture de cette vidéo. Si vous souhaitez continuer et lire la vidéo, vous devez nous donner votre accord en cliquant sur le bouton ci-dessous.

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Rassemblement des policiers : Gérald Darmanin dans le piège sécuritaire

ÉDITORIAL

Le Monde

En prenant part, mercredi 19 mai, devant l’Assemblée nationale, à une manifestation de policiers réclamant davantage de moyens et plus de sévérité de la justice, le ministre de l’intérieur participe à un inquiétant climat de surenchère.

Publié aujourd’hui à 11h50    Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/20/rassemblement-des-policiers-gerald-darmanin-dans-le-piege-securitaire_6080858_3232.html

Editorial du « Monde ». La scène qui s’est déroulée, mercredi 19 mai, à Paris, alors que la capitale regoûtait au plaisir des terrasses, restera dans les annales. Des milliers de policiers, chauffés à blanc, ont manifesté devant l’Assemblée nationale pour réclamer davantage de moyens et exiger plus de sévérité à l’encontre de leurs agresseurs.

Venus exprimer leur colère après le meurtre, le 5 mai, du brigadier Eric Masson à Avignon et l’attaque au couteau qui a coûté la vie à une fonctionnaire administrative d’un commissariat de Rambouillet (Yvelines), le 23 avril, ils ont vu apparaître dans leurs rangs le ministre de l’intérieur ainsi que de nombreux élus de droite et de gauche. « Je suis venu pour soutenir tous les policiers, comme tous les Français », a déclaré le ministre de l’intérieur, assumant pleinement la transgression qu’il était en train d’accomplir.A

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Il est tout sauf banal de voir un membre du gouvernement, dont la politique est ouvertement décriée par les manifestants, participer au défilé organisé par ces mêmes manifestants devant le palais Bourbon, où siègent les représentants du peuple. La démonstration de force tentée par les policiers n’avait, certes, rien de « factieux », contrairement à ce qu’a affirmé Jean-Luc Mélenchon, l’un des rares représentants politiques à l’avoir boudée. Elle a même pu apparaître en deçà des attentes des organisateurs, qui, au-delà de la forte mobilisation des policiers, espéraient susciter un puissant élan citoyen.

« On ne peut pas tout démolir… »

Mais le vocabulaire très droitier utilisé par les syndicalistes qui ont harangué la foule, les vives attaques dirigées contre la justice, l’exigence de mesures rejetée le matin même par le gouvernement, tout cela créait ce qu’on appelle un climat. Le ministre de l’intérieur ne pouvait en aucun cas s’en montrer complice, sauf à apparaître lui-même comme opposant à son collègue garde des sceaux, qui défendait l’après-midi même à l’Assemblée nationale son projet de loi « pour la confiance » dans la justice.

« La ligne rouge qu’on ne doit pas dépasser, c’est le respect qu’on doit aux institutions On ne peut pas tout démolir N’opposez pas, s’il vous plaît, deux grandes institutions de la République », a riposté Eric Dupond-Moretti quelques heures plus tard dans l’Hémicycle, en s’inquiétant par ailleurs de « la désinformation » ambiante.

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Gérald Darmanin n’avait pas décidé seul de se rendre à la manifestation. Il avait notamment reçu l’aval du premier ministre, soucieux de montrer que le gouvernement n’est pas insensible à l’émotion des policiers. Depuis le meurtre d’Avignon, une mesure a été validée : l’extension à trente ans de la période de sûreté pour les personnes condamnées à perpétuité pour un crime contre un policier ou un gendarme. Cela n’a pas suffi à calmer la fronde. Les syndicats veulent un symbole : le rétablissement des peines planchers, l’une des mesures-phares des années Sarkozy. Son application s’était heurtée au principe de l’individualisation des peines, l’un des fondements de notre pacte démocratique.

En se rendant à la manifestation, Gérald Darmanin ne pouvait ignorer le climat de surenchère qui accompagne les questions sécuritaires. Il ne pouvait ignorer que la campagne des élections régionales de juin, sur fond de rivalités entre la droite et l’extrême droite, encourage sur ce sujet les propositions les plus démagogiques. Sa présence n’a pas conforté l’Etat. Elle l’a affaibli en mettant en scène un ministre à la remorque de ses troupes au lieu d’en être le chef.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Les gauches se déchirent autour du soutien aux policiers

Le Monde

Vote RN chez les forces de l'ordre : "Les intentions de vote expriment aussi des souffrances"
De nombreuses personnalités politiques étaient présentes au rassemblement de policiers ce mercredi 19 mai.
© Quentin De Groeve / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Vote RN chez les forces de l’ordre : « Les intentions de vote expriment aussi des souffrances »

Entretien

Par Hadrien Brachet

Publié le 19/05/2021 à 19:44

https://www.marianne.net/politique/vote-rn-chez-les-forces-de-lordre-les-intentions-de-vote-expriment-aussi-des-souffrances?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20210520&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiOGFhNDgzMzIwMWE0MDhlOGE1ZDc3NmFjMGI4NDRiYmMifQ%3D%3D

De nombreuses personnalités politiques se sont jointes à la manifestation de soutien aux forces de l’ordre ce mercredi 19 mai. Une opération séduction ? L’avantage semble en tout cas être au Rassemblement national, alors qu’une récente enquête du Cevipof réalisée par Ipsos indiquait qu’au moins 60 % des forces de l’ordre voteraient Marine Le Pen au second tour face à Emmanuel Macron en 2022. Pour « Marianne », Jérôme Sainte-Marie et Bruno Cautrès analysent les déterminants du vote policier.

Opération reconquête ? Plusieurs personnalités politiques de gauche, comme Yannick Jadot, Anne Hidalgo ou Fabien Roussel se sont jointes à la manifestation de soutien aux forces de l’ordre ce mercredi 19 mai. Une action qui a tout d’une mission en terrain hostile. À en croire une enquête* du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), réalisée par Ipsos et dont L’Opinion a révélé les premiers extraits, les forces de l’ordre voteraient au moins à 60 % pour Marine Le Pen au second tour dans le cas d’un duel face à Emmanuel Macron en 2022. Au premier tour, 44 % se prononceraient pour la présidente du Rassemblement National, 24 % pour Xavier Bertrand et 20 % pour Emmanuel Macron. Des chiffres variables d’une position, d’un grade à l’autre. Chez les policiers actifs, 74 % voteraient Marine Le Pen face à Emmanuel Macron, contre 51 % chez les retraités. Comment expliquer ce soutien important à la candidate du Rassemblement national (RN) ? Et la faiblesse du vote à gauche chez les forces de l’ordre ? Mariannes’entretient avec Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof et Jérôme Sainte-Marie, sondeur, président de la société PollingVox.

Marianne : Que traduisent ces intentions de vote massives, d’après l’étude du Cevipof, pour le Rassemblement national ?

Bruno Cautrès : D’abord, ce n’est pas une donnée nouvelle. C’est un phénomène inscrit dans des tendances de plus longue durée. J’ajoute qu’il y a une forme de prudence à avoir, l’enquête dont sont issues ces données n’est pas spécifiquement consacrée aux forces de l’ordre, il s’agit d’une enquête électorale plus large dont on a extrait une sous-catégorie de la population, avec des policiers et des militaires. Si on avait une enquête exclusivement sur les forces de l’ordre on obtiendrait sans aucun doute un tableau plus nuancé. On trouverait des policiers de gauche, de centre droit… Mais il est vrai qu’on observe là des niveaux très hauts d’intention de vote pour la présidente du RN, voire très hauts si on restreint la focale sur les policiers actifs.

Depuis 2015, l’actualité a montré que les policiers sont très fortement sollicités, ils ont porté à bout de bras les situations d’insécurité. Le milieu policier ne va pas bien. S’y ajoute un sentiment de non-reconnaissance à la fois des hiérarchies mais aussi de la part de la population. Des enquêtes ont montré qu’après le pic de 2015 il y a eu un décrochage de la confiance dans la police de certaines populations, notamment les jeunes et en particulier au moment des gilets jaunes. Ce sont tous ces paramètres qui expliquent l’état de malaise. Des intentions de vote n’expriment pas seulement des convictions mais aussi des souffrances. Précisons tout de même que si certaines catégories décrochent, globalement la police nationale reste positivement appréciée par les Français.

Jérôme Sainte-Marie : Ce n’est pas une nouveauté absolue. Les principales motivations du vote pour le RN sont l’immigration, la sécurité et le sentiment de perte de l’autorité de l’État. Or, du fait de leur fonction, les policiers se retrouvent en première ligne face aux dysfonctionnements de l’État, aux problèmes en matière d’insécurité et d’immigration. Ce n’est donc pas surprenant qu’il y ait un vote RN important au sein des forces de l’ordre, même s’il y a des variations selon leurs grades ou s’ils sont militaires ou les policiers. D’autant que d’après la dernière vague du baromètre BVA pour RTL et Orange, l’immigration et la sécurité sont les deux sujets sur lesquels Emmanuel Macron est considéré comme le plus en échec.

Y a-t-il au sein de la police une adhésion forte aux thèses du RN ou est-ce plutôt le symptôme d’un sentiment d’abandon et de rejet des autres forces politiques ?

Bruno Cautrès : Comme dans l’ensemble de la population, il y a les deux. Longtemps, le RN a fait l’objet d’un vote de protestation qui s’est transformé en vote d’adhésion sur certains aspects du programme, chez les policiers comme chez d’autres catégories socioprofessionnelles.

Jérôme Sainte-Marie : Je pense que de manière générale la plupart des gens qui votent pour le RN n’ont pas le sentiment de voter pour un parti d’extrême droite. C’est ce que la gauche ne veut pas comprendre. Pour la plupart des Français, il s’agit d’un parti dont la principale caractéristique est de n’avoir jamais exercé le pouvoir. Et d’avoir tenu un discours ferme sur ces sujets de sécurité et d’immigration. C’est une différence énorme par rapport aux politiques qui ont déçu, y compris à droite avec le bilan de Nicolas Sarkozy. Je pense que les policiers sont très sceptiques sur la sincérité des politiques à leur égard. Autre élément, Marine Le Pen est réprouvée par les médias dominants. Or, les policiers qui sont soutenus par l’opinion ont toujours l’impression que le débat public se fait à leurs dépens. Cela crée une forme d’homologie, de rapprochement avec Marine Le Pen.

Le vote policier est-il historiquement très ancré à droite ? Pourquoi ?

Bruno Cautrès :Il y a chez les policiers et les militaires une adhésion à l’idée qu’il y a eu dans la société trop de relâchement sur le respect de la loi, de l’autorité et de l’ordre public. Or, ce sont des thèmes classiquement portés par les formations politiques de droite. Il y a également chez les forces de l’ordre une moindre adhésion par rapport à la moyenne au changement sociétal.

Jérôme Sainte-Marie : Il y a une époque où beaucoup de gendarmes votaient pour la gauche. La progression du gauchisme culturel les a poussés mécaniquement vers la droite. Le sommet de cette folie a pris place lorsque la gauche s’est retrouvée à défiler derrière les Traoré. Mais dans le milieu policier la droite ne s’est-elle jamais remise du bilan de Nicolas Sarkozy. Le désenchantement n’a pu être que très grand.

Pourquoi le vote de gauche est-il si faible chez les forces de l’ordre ? Est-ce nouveau ? La gauche pâtit-elle ici d’avoir délaissé les thématiques d’insécurité ?

Bruno Cautrès :Je pense que c’est plus complexe. Je ne doute pas qu’il y ait des policiers de gauche. Mais au cours des dernières décennies, il est vrai qu’en France la culture de la contestation de l’ordre appartient plutôt à la gauche qu’à la droite. La politique est une affaire de mythologie, de symboles. Il reste dans les mentalités de la gauche des traces des mouvements ouvriers, des manifestations réprimées et l’idée que les forces de police sont plutôt du côté de la répression de la manifestation.

Jérôme Sainte-Marie : En réalité au niveau local la gauche n’a pas tellement abandonné les thématiques d’insécurité. Je n’ai jamais observé de discours différents d’un maire de gauche ou de droite face à la police. Les deux réclament plus d’effectifs police. Le vrai problème se situe en revanche au niveau du discours national. Alors que les partis de gauche perdaient en adhérents, un rétrécissement de la sociologie de leurs dirigeants s’est produit, avec une part importante de cadres issus du syndicalisme étudiant ou de SOS Racisme qui ont une très grande ignorance des réalités locales. Ils sont issus d’une culture universitaire, protestataire où le personnage du policier est toujours la figure dont on se moque.

L’étude du Cevipof montre que le vote RN est plus fort chez les policiers de terrain et diminue chez les cadres plus diplômés. Est-ce le signe que le vote RN est aussi un vote de classe ?

Bruno Cautrès : Oui. Il y a une dimension de classe dans le vote RN. Si on prend l’ensemble de l’électorat RN, il est particulièrement important au sein des couches populaires, notamment les employés, les ouvriers et les jeunes « de la galère », des intérims des petits boulots mal payés. Il y a des éléments dans le message de Marine Le Pen qui parlent à des catégories de la population qui se sentent délaissées. De ce point de vue là, la balle est dans le camp des autres forces politiques pour avancer des propositions.

Jérôme Sainte-Marie : Bien sûr, même si je ne parlerais pas de lutte des classes au sein de la police, mais plutôt de tensions sociales. D’une part, le jeune policier est souvent dans une situation de classe moyenne modeste. D’autre part, il a le sentiment que sa rémunération est très éloignée de son utilité sociale. Il y a une composante de protestation sociale dans le vote RN.

*Données issues de l’enquête électorale réalisée par Ipsos-Sopra Steria en partenariat avec Le Monde, le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès. Échantillon 10 000 personnes.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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