A 36 ans, Martin Blachier s’est imposé en un an comme l’expert scientifique le plus visible sur le Covid-19

Martin Blachier, le médecin entrepreneur aux 467 interventions médiatiques

Par  Assma Maad et  William Audureau

Publié le 13 mai 2021 à 16h15 – Mis à jour le 14 mai 2021 à 05h29

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/05/13/martin-blachier-le-medecin-entrepreneur-aux-467-interventions-mediatiques_6080109_4355770.html

ENQUÊTE

Outrancier pour les uns, très travailleur pour les autres, l’épidémiologiste-phare des plateaux télé a acquis une visibilité hors norme durant la pandémie, avec un don pour susciter la polémique.

Il est partout. On l’a vu sur BFM-TV, Le Parisien, RMC, Radio Classique, Jeunes Médecins, RT France ou encore Le Petit Bleu d’Agen. Il a été filmé en plateau, à son bureau, dans la rue, dans sa chambre et même dans un taxi. A 36 ans, Martin Blachier s’est imposé en un an comme l’expert scientifique le plus visible sur le Covid-19. Selon le décompte des Décodeurs, depuis sa première apparition dans les colonnes des Echos le 2 avril 2020, le médecin de santé publique et cofondateur de Public Health Expertise (PHE), une société de conseil et modélisation épidémique, a été interviewé en tant qu’expert à 467 reprises en treize mois – décompte arrêté à la fin du mois d’avril et déjà dépassé.

Ce « bon client » pour les médias a ses périodes. Tantôt alarmiste, il redoute une seconde vague au printemps 2020, ou est l’un des premiers à recommander le masque en entreprise en juillet. Le plus souvent rassurant, il juge le masque en extérieur inutile et infantilisant, conteste les chiffres de Santé publique France lors de la seconde vague, ou encore minimise l’impact des variants à la troisième.

Martin Blachier à Paris, le 16 novembre 2020. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP 

Parfois, il a raison. Il affirme très tôt le caractère cyclique de l’épidémie et anticipe le risque de divorce avec la population à force de mesures excessives. A d’autres moments, il se trompe, comme lorsqu’il nie l’existence de clusters dans les écoles, parie sur une « vaguelette » en septembre ou n’anticipe pas la suspension du vaccin d’AstraZeneca. Mais il est pragmatique et n’hésite pas à ajuster ses positions, en fonction du contexte, quitte à sembler se contredire.

« Répondre à toutes les invitations »

Le médecin et chef d’entreprise est invité partout : nous avons décompté sa présence dans 66 médias différents. Et encore, il assure au Monde avoir décliné plusieurs interviews, faute de temps.

Pourquoi une telle omniprésence ? L’entreprise de prédiction médicale qu’il a cofondée en 2012, PHE, explique s’être « mobilisée » pour « répondre au besoin de compréhension et de prédiction » et assume « répondre à toutes les invitations des médias ». Un joli coup de projecteur pour cette société d’une quinzaine de statisticiens de la santé, dont le cœur d’activité consiste à vendre des modélisations sanitaires à l’industrie pharmaceutique et aux pouvoirs publics. L’entreprise a, par exemple, travaillé avec l’Institut national du cancer pour modéliser les stratégies de dépistage du cancer colorectal en France.

Le Monde 

Martin Blachier ne s’en cache, par ailleurs, pas : c’est lui qui a donné la primeur à L’Opinion, avant toute publication scientifique, de l’étude de modélisation sur les différents scénarios de déconfinement et leur impact en termes de mortalité, qui l’a placé sur le radar médiatique en avril 2020.

Pour autant, PHE, qui a réalisé 730 000 euros de chiffre d’affaires en 2019, ne compte pas sur ces passages télé pour signer de nouveaux contrats, assure son cofondateur : « 70 % de nos clients ne sont pas en France et ne regardent pas LCI et CNews. Ce sont des gens très techniques qui sont dans des boîtes aux Etats-Unis, en Chine, en Allemagne, au Royaume-Uni. » Une ancienne collaboratrice confirme : « Je ne pense pas qu’ils aient besoin de cette médiatisation, ils ont toujours été sollicités par l’industrie pharmaceutique. » Notamment parce que celle-ci a l’obligation de commander des études prospectives à des indépendants, pour demander le remboursement de ses nouveaux médicaments.

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Des « Echos » à « Touche pas à mon poste »

Martin Blachier, lui, parle plutôt d’une « aventure personnelle ». Celle d’une épidémie qui ne se produit « qu’une fois dans une vie », sur laquelle il est ravi de donner son avis. Décrit comme « très ouvert » par ceux qui le connaissent, il navigue de média en média en privilégiant ceux à qui il n’a jamais répondu. « Mon objectif, c’est de parler à la totalité des publics », assume-t-il, hormis les « trucs trop orientés ou politisés ».

Martin Blachier sur le plateau de « Touche pas à mon poste» sur C8, le 11 mars 2021. C8 

Une aubaine pour les journalistes : entre sa disponibilité, ses connaissances scientifiques et son éloquence, il est le client idéal. Et tout-terrain, avec ça : il répond aussi bien à la presse médicale qu’aux grands plateaux télé nationaux grand public, en adaptant à chaque fois le détail de ses réponses.

« Il ne voit, certes, pas de patients, mais il a une vue d’ensemble » – David Pujadas

Son omniprésence vire parfois à la performance, comme lorsqu’il arrive le 13 août 2020 à enchaîner sept passages en presse, radio ou télé le même jour – son record. Il se fait entendre aussi à l’étranger : il a été interviewé par Reuters, Business Insider et le Financial Times, et ses analyses ont été reprises jusqu’aux Etats-Unis et en Chine.

LCI, CNews et BFM TV dans le trio de tête de ses interventions

Classement des 20 médias auxquels Martin Blachier a accordé le plus d’interviews, du 1er avril 2020 au 30 avril 2021. 

Mais c’est surtout sur les chaînes d’information en continu qu’il sévit le plus régulièrement. Son siège préféré ? LCI. L’effet de son respect pour David Pujadas, un présentateur « génial, qui bosse ses sujets, sait toujours où aller » et lui procure un « plaisir très intellectuel ». Des compliments que lui retourne ce dernier : « C’est quelqu’un qui ne voit, certes, pas de patients, mais qui a une vue d’ensemble sur cette pandémie et les précédentes et, de fait, il a un background solide », explique David Pujadas au Monde. « Il n’a pas l’esprit de système et ne mène pas une croisade comme d’autres scientifiques peuvent le faire. »

Martin Blachier ne délaisse pas non plus les concurrents. BFM-TV n’est ainsi pas en reste, même si ses invitations ont chuté depuis qu’il a son rond de serviette chez sa rivale, la chaîne conservatrice CNews. Il y voit « une tribune », à la fois « agréable » pour son ambiance de « dîner » et utile pour « faire passer vos messages ».

De moins en moins sur BFM TV, de plus en plus sur CNews

Evolution mensuelle des apparitions télévisées de Martin Blachier sur les trois principales chaînes d’information en continu françaises.


Pour autant, il ne mégote pas sur les émissions de divertissement, comme « Les Grandes Gueules », de RMC, ou « Touche pas mon poste », sur C8. Un « OVNI » où des gens « habillés presque comme au carnaval » le surprennent à « dire des choses ultra-intelligentes », même s’il n’ira pas expliquer un coefficient d’hétérogénéité chez Cyril Hanouna, « sinon je ne suis plus jamais invité ». Il est, en revanche, impitoyable avec « Quotidien », sur TMC, qu’il juge « inutile, bête et méchant ». 

« Je suis plutôt considéré comme un pas mauvais »

Car Martin Blachier a son franc-parler. Durant la pandémie, il n’a, par ailleurs, pas mâché ses mots à l’égard de médecins ou de scientifiques eux aussi très présents dans les médias. Et peu lui importe que leur bagage académique dépasse de loin le sien.

Il soutient ainsi que l’infectiologue Karine Lacombe « n’a pas eu particulièrement de pertinence dans ses prises de parole » ou affirme que l’épidémiologiste Dominique Costaglia « n’est pas une scientifique de bon niveau ». Des « agressions verbales » qui sont le fruit d’une société médiatique « où c’est celui qui va chercher l’esclandre qui sera le plus entendu », constate Karine Lacombe avec amertume. Dominique Costagliola est sur une même ligne : « Passer du temps à parler de lui serait une perte de temps. Chacun peut se faire l’idée qu’il veut de mon niveau et de mes productions sans l’aide de Martin Blachier. »

« Le problème, comme pour beaucoup à la télévision, c’est le ton péremptoire avec lequel il donne des informations, ce qui est risqué face à une maladie nouvelle et, forcément, il se trompe souvent. C’est d’autant plus problématique qu’il n’a pas l’expérience du terrain », regrette Olivier Joannes-Boyau, professeur d’anesthésie-réanimation au CHU de Bordeaux. « On ne comprend pas ce qu’il fait sur les plateaux, il s’est planté tout le temps sur toute la ligne, » abonde Yonathan Freund, médecin-urgentiste à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

Martin Blachier assume son assurance : « Je vais me la péter, mais je suis plutôt considéré comme un pas mauvais. » Et le surdiplômé d’énumérer ses hauts faits : arrivé dixième au concours de médecine à l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, diplômé de la prestigieuse école de commerce Essec, premier de sa promotion à son DESS d’épidémiologie et statistique… Et s’il n’a cosigné qu’une quinzaine d’études scientifiques, sa modélisation de la première vague française a été publiée dans la très sérieuse revue Nature Medicine et a influencé l’Organisation mondiale de la santé (OMS), croit-il savoir. Il qualifie, par ailleurs, son associé Henri Leleu de « génie », et même s’il a prophétisé, à tort, qu’il n’y aurait pas de second confinement ni de troisième vague, il se vante que son entreprise réalise les meilleurs modèles de France.

Plusieurs mea culpa à l’antenne

Face aux nombreuses critiques, le psychiatre Nicolas Hoertel, qui le connaît depuis près de dix ans, défend un personnage qui « cherche à convaincre » mais est aussi « très bosseur », évoquant ses plongées nocturnes dans la littérature scientifique, comme The Lancet ou The New England Journal of Medicine.

S’il arrive fréquemment à Martin Blachier de se tromper, il n’hésite pas à faire son mea culpa à l’antenne, comme lorsqu’il reconnaît que le port du masque en extérieur est une mesure acceptable ou que sa modélisation du pic de la seconde vague était erronée« Il a pu reconnaître qu’il avait sous-estimé certaines choses dans cette crise et dans la relation de confiance envers les téléspectateurs, moi, j’aime bien ça », salue David Pujadas.

Omniprésent, surtout à la télé et à la rentrée 2020

Répartition des apparitions médiatiques de Martin Blachier dans le temps, par type de média, depuis le début de la pandémie. C’est à la rentrée, au moment où il niait, à tort, les risques d’emballement de la seconde vague, qu’il a été le plus présent.

Pour sa part, Martin Blachier assume son style, qu’il oppose à la prudence qu’afficheraient certains « pour cacher qu’ils ne savent pas interpréter ce qu’ils ont lu ou qu’ils n’ont pas lu ». Il n’affiche pas de regret pour ses invectives. « Je ne suis pas une victime », écarte-t-il. Son camarade Nicolas Hoertel raconte un homme plus nuancé, embarrassé parfois d’avoir pu employer un mot blessant, comme lorsqu’il assure en janvier sur CNews que, « dans les Ehpad, les gens attendent la mort ».

Cible de théories du complot

Ce caractère très assuré, c’est aussi ce qui l’a amené à se mettre la France covidosceptique à dos. Sur Didier Raoult, d’abord, qu’il a été parmi les premiers à critiquer à l’antenne pour ses études « bidon », jusqu’à le comparer à un « charlatan du XVIIe siècle »sur BFM-TVQuitte à se retrouver agoni d’insultes sur les réseaux sociaux, qu’il s’est empressé de quitter. Pourtant, comme nombre de pro-Raoult, il est réfractaire au masque en extérieur, au masque pour les enfants et à la vaccination obligatoire.

Il est devenu une cible une seconde fois, en s’emportant contre l’épidémiologiste du sport Jean-François Toussaint – au point de quitter le plateau à la pause. Et une troisième en acceptant l’invitation de Sud Radio à débattre avec Louis Fouché, médecin-réanimateur marseillais au cœur d’un réseau citoyen antivaccin« On m’a dit qu’il refusait de discuter avec le moindre scientifique, sauf moi, et qu’il serait intéressant d’avoir quelqu’un pour le challenger. » Les commentaires sur YouTube ne seront qu’insultes à son endroit. « Ce n’était pas très agréable, c’était tendu, mais je pense que c’est le truc le plus utile que j’ai fait. »

Depuis, il est la cible fréquente d’insinuations calomnieuses, voire de théories conspirationnistes, certains lui contestant la véracité de ses titres. Il est pourtant bien médecin et a bien validé sa thèse en santé publique, confirment au Monde l’Ordre des médecins et l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines.

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La délicate question de ses « liens d’intérêts »

On lui reproche aussi ses conflits d’intérêts avec l’industrie, une question plus épineuse. « Il a à la fois l’autorité médicale, ce qui lui donne une certaine aura scientifique et, de l’autre, il est PDG d’une société qui s’occupe de faire des prédictions et veut se placer sur le marché, et qu’il promeut. On peut difficilement être les deux », estime Olivier Joannes-Boyau. D’autant que dans les médias, le flottement règne sur sa profession exacte : il est tantôt présenté comme médecin, épidémiologiste, médecin en santé publique, et parfois même comme chercheur au CNRS – ce qu’il n’a jamais été –, et non comme entrepreneur.

Lui-même concède des « liens d’intérêts » : 60 % du chiffre d’affaires de son entreprise provient de laboratoires pharmaceutiques. En 2020, PHE comptait Merck, Johnson & Johnson (qui fabrique un vaccin) ou encore Gilead (remdesivir) parmi ses clients. La déontologie lui interdit de s’exprimer à propos de leurs produits, mais sa proximité avec les laboratoires nourrit parfois ses revendications publiques, comme les autotests, qu’il défend mordicus. « J’ai été mis en contact avec les industriels [qui les fabriquent], je savais que c’était fiable », assume-t-il. Le reste vient de fabricants de dispositifs médicaux, de mutuelles ou de clients publics tels que l’OMS, la Direction générale de la santé ou encore des fondations.

Martin Blachier interrogé par « Quotidien » dans son bureau de PHE, le 29 avril 2021. TMC 

Pour autant, sa société n’a fait aucun bond financier ni signé de contrat durant la pandémieassure-t-il. Impossible à vérifier : ses derniers comptes ne sont pas encore publics. L’année 2020 a même été mauvaise pour ses autres investissements, entre une société de médecine esthétique à laquelle il a dû trouver repreneur et une autre de communication mort-née. Pas de quoi démoraliser cet entrepreneur, qui n’hésite pas à s’éloigner de son cœur d’activité. En 2014, il avait lancé une application grand public contre l’alcoolisme ; il s’est retrouvé mêlé en 2020 à l’organisation du protocole des Victoires de la musique ; et il se préoccupe de plus en plus du politique.

Véran, « un fiasco », Macron, « une chance incroyable »

Au cours de la crise, Martin Blachier a, en effet, tenté de murmurer à l’oreille de l’exécutif. Il envoie ainsi une note au ministère de la santé en septembre 2020, visiblement restée lettre morte. Depuis, il adresse des critiques cinglantes à Olivier Véran, qu’il accuse de « discours bisounours » et dont il qualifie l’action de « plus grand fiasco qu’on aura jamais eu dans le monde de la santé », que ce soit sur la lenteur vaccinale ou le retard des autotests.

A l’inverse, il ne tarit pas d’éloges sur Emmanuel Macron, une « chance incroyable » pour la France. Il lui a écrit à plusieurs reprises, après avoir trouvé son adresse e-mail de campagne dans un courriel collectif, et a reçu deux fois une courte réponse intéressée de sa part, raconte-t-il avec gourmandise. « Le président est à l’écoute de beaucoup de modélistes avec des opinions parfois différentes », tempère l’Elysée auprès du Monde« sans pour autant qu’un pèse plus qu’un autre ».

Qu’importe. Il voit dans la présidence Macron une fenêtre rêvée pour faire passer ses idées réformistes. Sur le long terme, il défend notammentune réforme libérale de l’hôpital français, un système qu’il juge actuellement « moyenâgeux » et « à l’abandon ».

Pour autant, il est « impensable », pour lui, de s’engager politiquement. Depuis sa place de commentateur, il préfère pronostiquer un reflux durable de l’épidémie, tout en se désolant que la couverture vaccinale des plus fragiles reste trop basse. Lui-même n’a pas encore été vacciné. Entre deux plateaux télé, il n’a pas trouvé le temps.

MÉTHODOLOGIE

Pour cet article, nous avons recensé, avec l’aide du service de consultation des archives  audiovisuelles Inathèque, toutes les interventions médiatiques de Martin Blachier depuis le début de la crise du Covid-19. Nous avons recueilli ces données dans un tableur, disponible ici, afin de mieux les analyser et les étudier. 

Voir aussi:

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/03/24/le-dr-kierzek-plus-homme-de-medias-quurgentiste-tient-un-discours-etonnant-de-rassuriste-a-croire-quil-ne-frequente-plus-les-hopitaux/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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