A Saint-Ouen, en 2028, un hôpital hyperflexible signé Renzo Piano
La fonctionnalité, l’évolutivité et l’inscription dans le tissu urbain du projet présenté par l’agence du célèbre architecte, et de Brunet Saunier, grand spécialiste français de l’architecture des hôpitaux, a séduit le jury.
Par Isabelle RegnierPublié le 11 mai 2021 à 16h30 – Mis à jour le 11 mai 2021 à 21h20
Temps de Lecture 5 min.

C’est à l’unanimité que le jury du concours pour la maîtrise d’œuvre de l’hôpital de Saint-Ouen Grand Paris-Nord, présidé par Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP, a porté son choix, le 3 mars, sur l’équipe formée par RPBW, l’agence mondialement célèbre de Renzo Piano, et Brunet Saunier, grand spécialiste français de l’architecture des hôpitaux. Jugé meilleur sur le plan de la fonctionnalité, de l’évolutivité autant que de l’inscription dans le tissu urbain, leur projet intègre les principes d’hyperflexibilité théorisés par Brunet Saunier et l’écriture tout en rationalité géométrique, en jeux de lumière et transparence aérienne de Renzo Piano.
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Un bel exploit en regard de ce concours plus qu’ingrat, qui demandait d’insérer un équipement colossal, voué à remplacer les hôpitaux Bichat et Beaujon, sur une parcelle notoirement sous-dimensionnée – un triangle de 4,5 hectares, actuellement occupé par une vieille (et très belle) usine de pièces détachées du groupe PSA, situé dans le tissu ultra-dense du centre de Saint-Ouen et bordé par une voie ferrée qui séparera de fait l’hôpital de l’université avec laquelle il doit former un grand campus de santé.
Une voie étroite
Le choix de ce terrain fut lourd de conséquences. Il a d’emblée conduit la maîtrise d’ouvrage, comme l’a relevé l’Autorité environnementale dans son avis du 21 avril 2021, à renoncer à des éléments de programme comme « l’hôtel hospitalier, essentiel à l’orientation ambulatoire du site, et la maison des patients »et à « solliciter des dérogations assez importantes au PLUi de Plaine Commune en vue de diviser par trois les prescriptions d’espace libre, par cinq celles relatives aux espaces végétalisés et par sept celles relatives à la proportion de pleine terre ».
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Autant dire que pour les architectes, la voie était étroite. Cela n’a pas empêché les finalistes de présenter des options très diverses. Eclatée et fondue dans la ville pour le tandem formé par Groupe 6 et OMA, qui a ventilé le programme en quatre volumes hétérogènes reliés entre eux, mais séparés par une artère urbaine. Tout en intériorité pour Michel Beauvais, VK Studios et Baumschlager Eberle qui ont imaginé un bâtiment unique, saturant la parcelle de son volume percé d’une grande cour et de moult patios. Entre ces deux extrêmes, les projets de RPBW/Brunet Saunier et Architecture Studio (associé au designer Patrick Jouin) traduisaient une recherche d’optimum entre l’efficacité et l’intégration urbaine qui a retenu l’attention du jury.
Percé de onze patios plantés, ce gros pavé est rehaussé de trois petits satellites qui lui donnent sa personnalité
Si l’aspect monolithique du projet de RPBW/Brunet Saunier a pu rebuter a priori, son potentiel s’est révélé au fil des débats. Percé de onze patios plantés, ce gros pavé est rehaussé de trois petits satellites qui lui donnent sa personnalité, chacun coiffé d’une grosse boîte rouge ouverte sur la ville rappelant la tourelle que Piano a plantée au cœur de son université d’Amiens.
Avec ses grands plateaux modulables, il permet théoriquement d’accueillir n’importe quelle activité n’importe où, d’accroître la taille d’un service aux dépens d’un autre, de reconvertir des bureaux en bloc opératoire, d’installer, en cas de crise sanitaire, des lits de réanimation dans le parking… Une hyperflexibilité précieuse si l’on considère que ces équipements ultra-sophistiqués que sont les grands hôpitaux, dont la gestation dure fréquemment plus de dix ans, courent le risque d’être obsolètes avant même leur livraison tant la technologie de la médecine, elle, évolue vite. La souplesse du projet RPBW/Brunet Saunier permet en outre d’optimiser les flux de circulation (les unités de soins intègrent une voie pour les patients debout et une pour les lits), de minimiser les distances à parcourir pour le personnel soignant, de faire entrer la lumière naturelle dans les chambres et les bureaux et d’offrir des vues sur les arbres…
Des scénarios évolutifs
Survenue en plein concours, la crise due au Covid-19 a forcé l’AP-HP à revenir sur l’hypothèse de réduction du nombre de lits qui fondait son programme. La question s’est posée, soutient Martin Hirsch, de chercher une nouvelle parcelle, plus grande, mais cette option risquait de retarder la livraison de plusieurs années.
Ayant obtenu, à l’issue du Grenelle de la santé, l’autorisation d’ajouter trois unités de soins (soit 90 lits), l’AP-HP a fait un autre choix. A la fin du mois de juillet 2020, quelques semaines seulement avant la date de rendu du concours, les architectes ont été priés d’imaginer des scénarios évolutifs, d’étudier tout particulièrement, « mais sans revenir sur les fondamentaux du projet », la possibilité d’y intégrer des lits supplémentaires.

Architecture Studio a joué sur le gabarit de son bâtiment, un triangle scindé en deux parties distinctes qu’il a chacune grevé d’étages supplémentaires. RPBW et Brunet Saunier, eux, ont trouvé une réserve d’évolutivité dans un de leurs petits satellites, celui qui s’élève à la pointe sud du navire amiral, dont le socle peut se rehausser de quelques étages. Cette solution harmonieuse, quasi indolore pour l’ensemble, illustre la logique du projet : entièrement guidée par les contraintes du programme, sa forme permet d’apporter des réponses simples aux problèmes complexes et in fine de libérer l’architecture. Sa massivité n’a pas empêché de dégager un espace public le long de la façade sud du bâtiment, rue Farcot, dont la largeur va passer de 12 à 20 mètres, de quoi accueillir une piste cyclable et surtout une petite « forêt urbaine » qui a emballé le jury.
Le toit-terrasse, entièrement végétalisé, offrant des vues inédites sur Montmartre et le Palais de justice, joue lui aussi un rôle fédérateur
Concernant la surface plantée, on est loin des exigences du PLUi, mais dans le tissu ultra-minéral de Saint-Ouen, cet îlot de verdure accessible à tous promet au moins une respiration. Karim Bouamrane, le maire (PS), y tient particulièrement, qui veut faire du futur campus le moteur d’une nouvelle dynamique pour sa commune. Pour les riverains qui s’apprêtent à subir au moins six ans de chantier, cette « forêt urbaine » rend indéniablement le projet plus désirable. Le toit-terrasse, entièrement végétalisé, offrant des vues inédites sur Montmartre et le Palais de justice, joue lui aussi un rôle fédérateur. Dans l’esprit des architectes, il vise à adoucir la vie des soignants, des malades et de leur famille, mais aussi à accueillir les gens de la ville.
Le « food court » étant lui aussi ouvert à tous, ils l’ont collé juste en dessous, au dernier étage du bâtiment, plutôt qu’au rez-de-chaussée comme le programme l’exigeait. Dans le contexte du plan Vigipirate qui impose à l’hôpital un protocole sécuritaire très strict, l’affaire est sensible et ces questions liées à l’accessibilité du public font partie d’un ensemble de seize réserves soulevées par le jury qui font actuellement l’objet de discussions entre l’AP-HP et les d’architectes. Elles doivent être tranchées avant la passation du marché en septembre 2021.
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Du point de vue de la maîtrise d’ouvrage, le « food court » et le toit-terrasse sont aussi une monnaie d’échange avec les médecins, vouée à compenser les frustrations liées à la disparition programmée des salles de garde ou la transformation des bureaux individuels en open spaces. Une variante de ce que le neurochirurgien Stéphane Velut, dans un court essai publié en 2020, L’Hôpital, une nouvelle industrie (Gallimard, « Tracts »), appelle « la fabrique du consentement ». C’est là toute l’ambivalence de l’architecture : plus elle est exercée avec brio, plus elle embrume le réel, et plus elle fait le jeu du pouvoir qui la commande.
Commentaires:
Jean Vignes (Sud):
Je sais que j’ai l’esprit mal tourné mais j’ai quelques questions:Le rez-de-chaussé deviendra t-il un mégacentre commercial avec cafétérias, relais H, fleuriste, échoppes de chocolatiers, Carrefour proxy, pompes funèbres Leclerc…? La conciergerie sera t-elle privatisée mode Happytal?Y aura t-il un hôtel parental pour les pti bouts, géré par Mc Do? et un autre par Sofitel pour les traitements ambulatoires?Est ce que ce sera l’occasion pour privatiser aussi la gestion du linge, du ménage, des cuisines, des ambulances, de la sécurité, de l’élimination des déchets…?L’héliport avec les citernes de carburant, il est où, je l’ai pas vu sur le plan?Au fait, la ligne 13 qui le dessert, n’est-elle pas déjà vraiment sursaturée?Hôpital de flux ou de dissémination de germes?Ah oui et le fameux PPP finira t-il mieux que celui du SUD Francilien (plus de 10000 défauts constatés par le CHSCT à la livraison)?Combien de postes de brancardiers supprimés remplacés par des brancards automoteurs dont les roues dérapent sur les linos glissants?…Et je suis sûr que j’en oublie, je ne dois pas être dans un bon jour!
*Le futur CHU de Saint-Ouen interroge la politique de santé de demain
L’histoire de ce projet immobilier au nord de Paris, fruit de la fusion des centres Bichat et Beaujon d’ici à 2028, raconte la politique de rationalisation des soins à l’œuvre dans l’hôpital public, sur tout le territoire, depuis plus de vingt ans.
Par Emeline CaziPublié le 11 mai 2021 à 12h15 – Mis à jour le 11 mai 2021 à 17h10
Temps de Lecture 11 min.

Sur les présentations officielles, il est l’hôpital de tous les superlatifs et de toutes les promesses. Celui du XXIe siècle. « Le premier campus médical et dentaire d’Europe en taille », « un équipement ambitieux et innovant », qui sera construit pour les cinquante années à venir, saura faire face aux prochaines crises, s’adapter à la médecine de demain, puisqu’il sera, évidemment, « agile » et « flexible ».
Le futur centre hospitalier universitaire (CHU) de Saint-Ouen Grand Paris Nord, fruit de la fusion des actuels CHU Bichat et Beaujon, attendu d’ici à 2028 au nord de la capitale, réussirait même le pari à 1,3 milliard d’euros de rééquilibrer l’offre de soins particulièrement inégalitaire en Ile-de-France. Et la prouesse de sortir la Seine-Saint-Denis de son statut de désert médical.
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« Du beau », « de l’excellence », pour Saint-Ouen et la banlieue, applaudit Karim Bouamrane, le maire socialiste de la ville hôte, dopé au cinéma américain et à la « méritocratie républicaine ». Il était membre du jury du concours qui, le 3 mars, a désigné lauréat, pour l’hôpital, le groupement emmené par Renzo Piano, Prix Pritzker, l’équivalent du Nobel en architecture. Qui dit CHU, dit aussi université. Les 12 500 étudiants annoncés, les laboratoires de recherche « joueront forcément sur l’attractivité du territoire », complète Stéphane Troussel, le président du département.
Rassembler les deux sites « revient à fermer Beaujon »
L’accueil est beaucoup plus réservé de l’autre côté du boulevard périphérique, dans les tours de Bichat, ou, plus à l’ouest, à Clichy-la-Garenne, dans les Hauts-de-Seine, où soignants et médecins, usés par la pandémie et inquiets de ses répercussions, voient dans ce projet immobilier le prolongement de la politique de réduction des coûts à laquelle ils sont soumis et dont souffre l’hôpital public depuis des années.
Bien sûr, les débats se sont d’abord focalisés sur les fermetures de lits. Les premiers documents présentés par l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), qui pilote là sa plus grosse opération depuis l’ouverture de l’hôpital européen Georges-Pompidou il y a vingt ans, mentionnaient 389 lits de médecine, de chirurgie, et d’obstétrique en moins, sur les 1 049 d’aujourd’hui. Rassembler deux sites en un « revient donc à fermer Beaujon », résume Olivier Milleron, cardiologue à Bichat, qui milite au sein du collectif interhôpitaux. La crise due au Covid-19 est passée par là. L’AP-HP a obtenu de Matignon l’ajout de quelque 90 lits et une autorisation d’emprunt supplémentaire de 70 millions d’euros.
De savantes formules mathématiques rédigées avec des sigma et des « racines de GHM », annexées au projet médical d’établissement, annoncent les objectifs : une performance accrue, des durées de séjour toujours plus courtes
Mais les réserves dépassent le seul sujet dit du « capacitaire ». C’est la philosophie même du projet qui est dénoncée. De savantes formules mathématiques rédigées avec des sigma et des « racines de GHM », annexées au projet médical d’établissement, annoncent les objectifs : une performance accrue, des durées de séjour toujours plus courtes, des taux d’occupation de services si élevés qu’il sera impossible « d’accueillir les patients non programmés », c’est-à-dire les urgences s’inquiètent les médecins.
La situation particulièrement défavorisée du territoire exacerbe les débats. Le CHU Grand Paris Nord sera un centre de référence dans bien des spécialités mais il doit aussi remplir sa mission de proximité. Or, ici vivent des populations fragiles, celles-là même qui paient le plus lourd tribut à la pandémie. Lorsqu’elles frappent à la porte, leur prise en charge est souvent beaucoup plus lourde.
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Les équations de la « note méthodologique » de sept pages prennent encore plus de relief quand on en connaît l’origine. Selon les informations du Monde, ce document a été élaboré par le cabinet privé Ylios, spécialiste en « stratégie et organisation », aidé de la société de conseil Capgemini. Or, ce sont « les mêmes éléments », « la même grammaire », « qui étaient appliqués sur tous les projets », confie, sous couvert d’anonymat, un de ces consultants qui a travaillé, au cours de la dernière décennie, à la « modernisation », de nombreux CHU et hôpitaux en France.

Les négociations nourries qui ont lieu actuellement entre la direction de l’AP-HP, les soignants, les élus et l’Etat racontent de fait une histoire beaucoup plus large. A Nantes, Tours, Caen, Nancy, Reims, pour ne citer que ces villes, les crispations sont les mêmes. Partout, des hôpitaux flambant neufs doivent sortir de terre d’ici à dix ans. Partout, le ton monte contre des projets trop étriqués. Philippe El Saïr, le nouveau directeur du CHU de Nantes, l’a même reconnu, en conférence de presse, en septembre 2020, après s’être plongé dans le dossier du déménagement des hôpitaux de la ville sur l’île de Nantes. « On est dans l’une des métropoles françaises qui enregistre la plus forte croissance de population, il y aurait un paradoxe à baisser le nombre de lits. » Partout, les élus se mobilisent.
Tous ces projets qui dessinent la médecine de demain sont les héritiers de vingt ans de politique de rationalisation des coûts
Certes, de nombreuses interventions se prêtent désormais à une prise en charge en « ambulatoire », c’est-à-dire sans nuit à l’hôpital. Mais tous ces projets qui dessinent la médecine de demain sont les héritiers de vingt ans de politique de rationalisation des coûts, avec pour acmé ces années dites du Copermo (le comité interministériel de performance et de la modernisation de l’offre de soins), au cours desquelles les directions d’établissement ont fait appel à des cabinets de conseil pour répondre aux contraintes budgétaires qui leur étaient imposées. « Certains curseurs ont été poussés très loin, reconnaît aujourd’hui un consultant. Mais nous étions la main des tutelles dont les seuils étaient très volontaristes. »
Lorsque le président de la République François Hollande annonce en juillet 2013 un futur « hôpital nord du Grand Paris », et demande à l’AP-HP de lancer le chantier au plus vite, le Copermo n’a pas un mois d’existence. Le principe est simple. Pour tout investissement supérieur à 50 millions d’euros, l’aval de Bercy et du ministère de la santé est requis. Les dossiers sont lourds à renseigner. En 2015, Ylios et Capgemini décrochent la mission de l’AP-HP. Il s’agit d’aider le siège à définir la stratégie médicale du Nord parisien : dimensionner le nouveau Lariboisière et le remplaçant de Bichat et Beaujon. Les architectures verticales de ces deux derniers établissements n’étant pas adaptées à l’ère du flexible et du modulable.
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Ce sont les deux mêmes cabinets, Ylios et Capgemini, qui, en 2016, interviennent à Tours pour « le nouvel hôpital Trousseau ». Des séminaires et des ateliers sont organisés. Cadres et médecins y sont conviés. A l’issue, la même recette de l’hôpital à moindre coût est présentée : réduction des lits (donc de personnel), développement de l’ambulatoire, report sur la médecine de ville. « Dans ce contexte, les professionnels du CHRU devront changer leurs pratiques et innover pour répondre aux nouveaux enjeux liés à la performance », prévient Capgemini Consulting dans ses documents. Mais « le projet immobilier est le catalyseur qui permettra de mettre en œuvre de nouvelles organisations ». « L’argument de l’hôpital neuf joue beaucoup pour gagner l’assentiment d’une communauté médicale », reconnaît un consultant.
Du numérique à tous les étages
Dans un essai de 45 pages, L’Hôpital, une nouvelle industrie (Gallimard, 2020), Stéphane Velut, chef du service de neurochirurgie à Tours, décode le langage et la méthode de ceux qui sont venus lui annoncer que « tout en restant dans une démarche d’excellence, il fallait désormais transformer l’hôpital de stock en hôpital de flux ». « Le système de flux marche bien quand tout se passe bien, détaille-t-il au Monde. Mais c’est oublier qu’un malade peut faire une complication postopératoire et occuper un lit trois semaines au lieu de cinq jours. »

A Tours, Paris, partout ailleurs, on vend du numérique à tous les étages, un hôtel hospitalier pour les patients qui ne nécessitent pas de surveillance. Et des unités de 28 à 32 lits qui répondent au nouveau standard : une infirmière pour 14 malades (hors soins critiques), quand elles s’occupaient de 9 ou 10 patients dans les années 1990. Il y a aussi « ces principes de porosité entre les services », ajoute un autre consultant. « L’idée est, que, au sein d’une même unité, la cardiologie puisse, par exemple, s’étendre sur la pneumologie. N’allez pas dire que je suis pour la polyvalence, mais on parle de lits. Les médecins peuvent tout de même se déplacer s’ils ont des malades d’un côté ou de l’autre. » A Tours, Capgemini décroche la mission post-Copermo pour apprendre à tous à faire mieux avec moins. Une formation au Lean Management, cette méthode tout droit venue de l’industrie, est proposée à des cadres et soignants référents.
A Paris, la question d’un moratoire s’est posée lorsque le programme a été passé au filtre de la crise, après le premier confinement. Mais c’était faire prendre du retard au projet
La vague du Covid-19, qui aura eu le mérite de mettre la santé publique à l’agenda politique, est venue se déverser sur tout cela. « Il y a eu une prise de conscience que ces règles étaient trop économiques, trop gestionnaires, et que la logique sanitaire n’était pas prise à sa bonne mesure », observe le médecin et sénateur (apparenté PS) Bernard Jomier. Le Ségur de la santé dissout le Copermo. « C’en est terminé du dogme de la réduction de lits », jure le ministre de la santé Olivier Véran. « La méthode Ségur, c’est le retour à un regard médical, de terrain », précisent ses équipes, même si les projets doivent « évidemment viser une organisation fonctionnelle et soutenable dans le temps ». Les dossiers sur les rails sont réétudiés. A titre d’exemples, Nantes obtient 110 millions d’euros d’aides supplémentaires. Nancy, 110 millions et 150 lits. Tours, 90 millions et 84 lits. L’AP-HP, 90 lits et une nouvelle capacité d’emprunt.
A Paris, la question d’un moratoire s’est toutefois posée lorsque le programme a été passé au filtre de la crise, après le premier confinement. « Mais sur un projet d’aussi longue haleine, nous avons fait le choix de ne pas relancer le processus pour ne pas retarder l’ouverture », justifie Martin Hirsch, au Monde. Les lits supplémentaires détendent « de facto les indicateurs de performance du Copermo », explique Jean-Baptiste Hagenmüller, chargé du projet à l’AP-HP. La méthodologie est ajustée. « Ce desserrement de la contrainte doit permettre d’assouplir les objectifs de la baisse de la durée moyenne de séjour », et tenir davantage compte « des patients précaires, isolés ou âgés ». Un effort sera toujours demandé, mais il ne sera plus le même pour tous.
Coordination avec la médecine de ville
Depuis la fin du concours d’architecture début mars, des réunions se tiennent chaque mercredi avec les agences Renzo Piano et Brunet Saunier. Le programme doit être finalisé d’ici à l’été, le contrat signé en septembre. En parallèle, l’Assistance-publique réfléchit à la manière d’accueillir, sur le site pavillonnaire de Claude-Bernard, au pied de Bichat, des lits de soins de suite, de la gériatrie, et peut-être même de la psychiatrie. « Nous travaillons à toutes les options complémentaires au bâtiment principal », insiste Martin Hirsch, dont « un projet complémentaire sur une parcelle adjacente ».
Est-il aussi envisagé de revoir les ratios de personnel ? « J’ai moi-même proposé qu’on rouvre le sujet. Cela peut être justifié si les séjours sont plus courts. Ce qu’on appelle la densité en soins serait alors plus proche de celle de certains hôpitaux européens. » Pas question pour autant de faire le deuil de la performance.
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La difficulté, aussi, c’est que ces projets reposent sur plusieurs jambes. La cure d’amaigrissement imposée à l’hôpital passe par le développement de l’ambulatoire et une meilleure coordination avec la médecine de ville, dit la théorie. Afficher une telle ambition sur le territoire de Plaine Commune est un sacré pari. Dans la Seine-Saint-Denis, la densité médicale par habitant est parmi les plus faibles de France. « Dans cinq ans, sur les 17 généralistes que compte Saint-Ouen, une quinzaine auront dévissé leur plaque. Il restait un dermatologue et un rhumatologue, le rhumatologue vient de partir à la retraite », détaille le docteur Mohad Djouab, qui porte plusieurs casquettes dont celle de responsable des centres municipaux de santé de la commune.
Les postes d’assistants partagés ville-hôpital « sont une bonne façon de fonctionner », confirme Philippe Gabriel Steg, patron de la cardiologie à Bichat
« C’est-à-dire que, si on fait atterrir l’hôpital comme ça, ça ne marchera pas, ce sera un échec », admet Bernard Jomier, qui connaît le dossier pour l’avoir suivi comme adjoint à la santé de la maire de Paris, entre 2014 et 2017. Il va falloir « faire en sorte de trouver des formules qu’on n’a pas trouvées jusqu’à présent », a concédé Martin Hirsch, début mars, lors du conseil municipal extraordinaire que la municipalité de Saint-Ouen consacrait au sujet.
Au moins le patron des Hôpitaux de Paris peut-il compter sur la bonne disposition des élus locaux. S’ils se disent « vigilants », « exigeants » dans les courriers qu’ils lui adressent, tous ont pris le parti de saisir l’occasion d’améliorer l’offre de soins du territoire. « On partage les craintes sur le capacitaire, mais mettons plutôt la pression sur l’AP-HP pour qu’elle prenne des engagements sur les temps partagés ville-hôpital, et réveillons-nous sur une approche globale, insiste Katy Bontinck, vice-présidente de Plaine Commune. Il y a sept ans pour créer des conditions favorables à l’installation des professionnels de santé. »

Le docteur Mohad Djouab mise tout sur la nouvelle génération de praticiens, plus enclins, selon lui, à être salariés de centres ou de maisons de santé, sur lesquels la ville a un levier. « Ce changement, on l’observe aussi chez les jeunes hospitaliers qui veulent avoir un pied aux urgences et un temps de respiration ailleurs. »
Les postes d’assistants partagés ville-hôpital « sont une bonne façon de fonctionner », confirme Philippe Gabriel Steg, patron de la cardiologie à Bichat, et dont l’un des médecins exerce déjà ainsi. « Il rapporte des malades au service, et le centre de santé a un lien avec l’hôpital. » L’agence régionale de santé a aussi un vrai rôle à jouer. Tous parlent « projet territorial de santé », « synergies à inventer ». Des « groupes de travail » doivent voir le jour. Leur mission d’ici à 2028 est immense.
**Saint-Ouen, un territoire en pleine mutation qui s’apprête à accueillir le CHU Grand Paris Nord
Le maire PS de la commune, Karim Bouamrane, a décidé de se saisir de ce projet pour accélérer la transition d’une ville longtemps reléguée à des fonctions peu gratifiantes.
Par Emeline CaziPublié le 11 mai 2021 à 15h30 – Mis à jour le 11 mai 2021 à 15h30
Temps de Lecture 2 min.

Lorsque le 1er mars, Martin Hirsch, le directeur des Hôpitaux de Paris, prie les élus de Saint-Ouen et de Seine-Saint-Denis, de faire « une déclaration d’amour à ce futur hôpital » plutôt « qu’une déclaration de doute », il sait qu’il a le soutien du nouveau maire socialiste de la ville, Karim Bouamrane, qui anime ce conseil municipal extraordinaire consacré au futur CHU Grand Paris Nord.
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Les débats sont nombreux autour de ce projet de campus hospitalier, issu de la fusion des hôpitaux Bichat et Beaujon, qui doit s’installer au nord du périphérique, d’ici à 2028. Mais Karim Bouamrane a décidé de croire aux promesses d’« engagement de service public » de l’AP-HP et de se saisir de ce projet pour accélérer la transition d’un territoire longtemps relégué à des fonctions peu gratifiantes.
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Il faut dire que cette commune de banlieue, 53 000 habitants − 65 000 dans dix ans − n’a pas été gâtée par l’histoire. On a entassé ici tout ce dont on ne voulait pas ailleurs : un cimetière, la fourrière, les casses d’automobiles, un centre de tri des déchets, l’usine de chauffage urbain, et des usines, dont PSA, qui doit vendre, d’ici la fin de l’année, sa parcelle à l’Assistance publique.
Un rôle d’animation
Depuis quelque temps, la donne change. La région a quitté le très chic 7e arrondissement pour installer son siège sur la ZAC des Docks ; à deux pas, on bâtit une partie du village olympique de Paris 2024. A l’est, 5 500 fonctionnaires de la DGSI sont attendus sur l’ancien site du Parisien, où l’Etat doit créer sa cité du renseignement intérieur. Et, s’ajoute donc, ce futur CHU, avec ses médecins, ses soignants, ses 12 500 étudiants, et tous les espoirs qu’on fait porter sur eux.
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Développer une économie autour de la santé, favoriser l’installation de professionnels sur un bassin qui en est fortement dépourvu et offrir, grâce aux métiers de l’hôpital, des perspectives aux jeunes de la ville est l’obsession numéro un des élus. Mais si l’université réussit son intégration, elle peut aussi jouer un vrai rôle d’animation. « Les étudiants, ça apporte de la vie en pleine journée, de la sécurité, il y a des initiatives culturelles, et ils consomment », détaille Jean-Claude Gaillot, spécialiste de l’aménagement durable, et qui pilote, pour la préfecture de région, le comité opérationnel de suivi du CHU.
Il reste, en revanche, des interrogations sur l’impact réel qu’aura l’hôpital sur les transports en commun. Sur le papier, le campus est très bien desservi (lignes 13 et 14 du métro, RER C), et c’était d’ailleurs un des prérequis pour ne pas reproduire l’erreur de l’hôpital européen Georges-Pompidou. Mais cela suffira-t-il à ne pas saturer de nouveau la ligne 13, la plus proche du site ? Dans son avis rendu le 21 avril, l’autorité environnementale insiste, par ailleurs, pour que le projet anticipe encore davantage le boom du vélo.
Il y a, enfin, la question du logement. Les spécialistes craignent une concurrence accrue sur le marché des petits loyers entre les familles modestes, les étudiants et les soignants. Pour ces derniers, dans le but de fidéliser son personnel, l’AP-HP a des vues sur le village olympique et les programmes du futur quartier du fort d’Aubervilliers.
***Hôpital Grand Paris Nord : « Nous demandons au ministre de la santé d’intervenir afin que le projet soit à la mesure des besoins de la population »
TRIBUNE
Malgré les leçons de la crise due au Covid-19, une logique comptable et dogmatique préside au projet de campus hôpital, dénonce un collectif de personnels hospitaliers et d’usagers dans une tribune au « Monde ».
Publié le 28 décembre 2020 à 05h00 – Mis à jour le 28 décembre 2020 à 09h41 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. « Il faut totalement sortir du dogme de la réduction des lits dans les projets architecturaux des hôpitaux », a déclaré Olivier Véran le 18 novembre, lors du séminaire national des hospitaliers. Ces propos sont cohérents avec la suppression du comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers (Copermo), annoncée lors du Ségur de la santé. Cependant, sur le terrain, les projets hospitaliers imposés par le Copermo du « monde d’avant » se poursuivent à Caen, à Rennes, à Nantes, à La Réunion, à Nancy, à Paris…
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Ainsi, le projet de campus hôpital Grand Paris Nord, qui prévoit la fusion de deux très grosses structures hospitalières, les centres hospitaliers universitaires de Bichat (18e arrondissement) et de Beaujon à Clichy (Hauts-de-Seine), est toujours en cours avec une modification minime. Un nouvel hôpital, attenant à la partie universitaire et de recherche, doit être construit à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), et le projet prévoit toujours la fermeture de plus de 300 lits d’hospitalisation complète en médecine, en chirurgie et en obstétrique, ce qui représente une baisse de près de 30 % des capacités d’hospitalisation.
Durée moyenne de séjour raccourcie
La logique qui préside à la suppression de ce très grand nombre de lits est clairement décrite dans les différents projets médicaux. Elle découle de deux objectifs comptables imposés par le Copermo.
Premier objectif : un raccourcissement de la durée moyenne de séjour (DMS) est demandé pour Bichat-Beaujon, ce qui aboutirait à une durée d’hospitalisation de 30 % inférieure à celle des autres hôpitaux français. Ainsi, pour une pathologie donnée, si la durée d’hospitalisation est, en moyenne, de six jours dans les hôpitaux français, elle devra être de quatre jours dans le nouvel hôpital.
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Cet objectif n’est justifié par aucune étude médicale ou scientifique. Au contraire, le développement de l’ambulatoire, objectif souhaitable, n’est possible que pour les patients les moins sévères. L’hospitalisation complète sera donc réservée aux patients les plus lourds avec des DMS plus longues, comme l’ont montré les projections de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees).
Deuxième objectif : atteindre un taux d’occupation des lits de plus de 95 %. Pourtant, un taux d’occupation au-dessus de 85 % ne permet pas d’accueillir les patients non programmés, c’est-à-dire les urgences adressées par les médecins de ville ainsi que les personnes qui arrivent aux urgences et qui nécessitent une hospitalisation. Par exemple, un service de cardiologie de vingt lits qui aurait un taux d’occupation de 95 % n’aurait donc qu’un lit de libre en permanence. Il paraît difficile dans ces conditions de pouvoir accueillir des malades en urgence.
Fermeture de lits injustifiable
La surmortalité en Seine-Saint-Denis pendant la crise due au Covid-19 a mis en lumière les inégalités sociales et territoriales de santé qui touchent ce département, conduisant le ministère de la santé et des solidarités à autoriser une augmentation de 84 lits dans le projet. Mais il est toujours prévu de passer de 1 049 lits d’hospitalisation complète actuellement disponibles à 744 lits dans le futur hôpital du Nord parisien.
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Comment justifier une telle amputation du capacitaire ? Comme le précise le dossier de présentation du projet, la zone d’implantation du futur hôpital est déficitaire en médecins généralistes, en médecins spécialistes, en professions paramédicales et en lits d’hospitalisation. De plus, la population va croître de 9 % à l’horizon 2030 dans la zone. D’ores et déjà, plus de 30 % des patients qui consultent aux urgences de Bichat et qui nécessitent une hospitalisation sont transférés dans une autre structure, le plus souvent privée. Aux urgences de Beaujon, ce chiffre atteint 50 %.
Nous ne sommes en aucun cas opposés à la construction d’une nouvelle structure hospitalo-universitaire à Saint-Ouen et nous sommes partie prenante dans ce projet qui devra répondre à notre double mission de soins de proximité et de recours, mais nous refusons, comme vous, de « réduire le capacitaire pour réduire le capacitaire ». Nous ne pouvons nous satisfaire d’un projet reposant sur des projections dogmatiques et comptables, qui conduisent à des scénarios irréalisables avec la fermeture injustifiée et injustifiable de 30 % des lits d’hospitalisation complète.
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Nous demandons instamment au ministre de la Santé d’intervenir afin que le projet campus hôpital Grand Paris Nord soit à la mesure des besoins de la population, mais également des filières d’excellence spécifiques de nos deux hôpitaux dont le recrutement dépasse la zone d’implantation du nouvel hôpital. Son soutien suscitera l’engagement, indispensable, des personnels hospitaliers. Olivier Véran a l’occasion de prouver qu’il souhaite effectivement sortir des dogmes pour améliorer l’offre et la qualité des soins en confortant le service public hospitalier.
Brigitte Agostini, représentante des usagers du conseil de surveillance de l’AP-HP ; Pierre Belleval, représentant des usagers commission centrale de concertation avec les usagers AP-HP ; Marie Citrini, représentante des usagers du conseil de surveillance de l’AP-HP ; Pr Olivier Corcos, gastro-entérologue et hépatologue à l’hôpital Beaujon ; Pr Bruno Crestani, chef de service de pneumologie à l’hôpital Bichat ; Dr Anne Gervais, gastro-entérologue et hépatologue à l’hôpital Bichat ; Bernadette Leguay, représentante des usagers de Beaujon ; Dr Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat ; Paulette Morin, représentante des usagers de Bichat.