Emmanuel Macron et l’écologie : un quinquennat de malentendus
L’échec annoncé du référendum visant à réviser la Constitution pour encadrer la sauvegarde du climat et de la biodiversité devrait entretenir la brouille entre Emmanuel Macron et les militants de l’environnement.
Par Claire GatinoisPublié aujourd’hui à 01h38, mis à jour à 14h20
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A l’Elysée la cause s’affiche comme le « combat du siècle ». Un enjeu crucial dont Emmanuel Macron s’est saisi, dès juin 2017, en s’érigeant sur la scène internationale comme celui qui contribuerait à « Make our planet great again »(« rendre sa grandeur à notre planète ») face à un Donald Trump ou un Jair Bolsonaro, chantres des climatosceptiques.
Pourtant, l’ONG environnementale Greenpeace ne voit dans l’action du chef de l’Etat qu’une suite de promesses non tenues, de trahisons et de petits calculs électoraux. Malentendu ? Réelles divergences ?
L’échec annoncé du référendum visant à réviser la Constitution pour encadrer la sauvegarde du climat et de la biodiversité devrait entretenir la brouille entre Emmanuel Macron et les militants de l’environnement. Lundi 10 mai, le Sénat s’est refusé à adopter le texte destiné à compléter l’article premier de la Constitution stipulant que « La République garantit la préservation de la biodiversité, de l’environnement et lutte contre le dérèglement climatique ». Jugeant que la formulation introduisait « le virus de la décroissance dans notre Constitution », selon les mots de Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains (LR) au Sénat, la majorité de droite a réécrit le texte pour supprimer le verbe « garantir ».
Ce recul remet en question le référendum prévu, puisque le chef de l’Etat s’était engagé, en décembre 2020, à reprendre au mot les conclusions de la convention citoyenne pour le climat. Depuis, les macronistes accusent le Sénat de confisquer le débat démocratique.
A Matignon, comme à l’Elysée, on assure pourtant que les dés ne sont pas jetés. « Si le Sénat persiste dans sa volonté de revoir à la baisse les ambitions du texte, nous reviendrons vers la convention citoyenne et la majorité parlementaire pour décider de la suite », a prévenu, mardi 11 mai le premier ministre, Jean Castex, dans un entretien au Parisien.
« Une stratégie politique »
La suite ? Une partie de l’opposition l’a déjà écrite. « Ce référendum n’est pas l’histoire d’un abandon mais d’un mensonge. Ils [l’exécutif] s’y sont pris de façon à ce que ça n’aboutisse pas », enrage Matthieu Orphelin, député de Maine-et-Loire (non inscrit) et ex-président du groupe Ecologie Démocratie Solidarité à l’Assemblée.
Aux yeux de l’ancien macroniste, comme pour une partie de l’opposition, Emmanuel Macron aurait, dès le départ, instrumentalisé le sujet afin de mieux dénoncer le climatoscepticisme qui persiste dans les rangs de LR. « Tout ça n’est que de la stratégie politique. Voilà ce qu’est l’écologie pour Emmanuel Macron : une stratégie politique », s’étrangle M. Orphelin. Le sentiment de l’écologiste est à l’image de celui éprouvé par une grande partie des militants de l’environnement : beaucoup d’espoirs et autant de déconvenues.
L’histoire avait pourtant bien démarré avec l’arrivée de Nicolas Hulot, une figure respectée et populaire de l’écologie, entré au gouvernement en 2017. Quelques mois plus tard, le président promettait l’abandon du glyphosate, un herbicide controversé. Le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), lui, était définitivement enterré. Tous les espoirs étaient permis.
Mais la démission, aussi spectaculaire qu’inattendue, de Nicolas Hulot du ministère de la transition écologique et solidaire, un an plus tard, et le maintien du glyphosate en 2019 au nom de la sauvegarde de « notre agriculture », aura acté le divorce entre les puristes de la cause et Emmanuel Macron.
De l’actuelle ministre de l’écologie, Barbara Pompili, ancienne d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), la plupart des activistes ne retiennent que les compromissions comme celle d’accorder une dérogation aux betteraviers en péril pour l’utilisation des néonicotinoïdes, un insecticide tueur d’abeilles. Quant à sa loi, Climat et résilience, censée reprendre « sans filtre », les principales propositions de la convention citoyenne pour le climat, elle est décrite par eux comme un texte sans ambition. « Son vote scelle une écologie du sur-place », regrette la Fondation Nicolas Hulot. « On ne se remettra sans doute jamais du départ de Nicolas Hulot », souffle une ministre.
« Bombe à fragmentation »
Emmanuel Macron, lui-même, a pu laisser croire qu’il a délaissé le combat de l’écologie au nom du pragmatisme nécessaire à l’exercice du pouvoir.
La crise des « gilets jaunes » provoquée, fin 2018, par l’instauration de la taxe carbone et celle due à la pandémie de Covid-19 ont, de fait, bouleversé l’agenda. « On a dû reprendre notre souffle », confirme un conseiller. Et que dire de ses petites phrases lorsque le président confie au média Brut, en décembre 2020, au sujet des conclusions de la convention citoyenne : « Je ne vais pas dire, parce que ces 150 citoyens ont écrit un truc, que c’est la Bible ou le Coran », ou encore lorsqu’il compare, trois mois plus tôt, une partie des défenseurs de l’environnement à des « amish » qui souhaiteraient revenir à la lampe à huile ?
Lire ce que contient la loi climat adoptée à l’Assemblée nationale
« Le problème d’Emmanuel Macron c’est que des fois, comme moi d’ailleurs, il a des dérapages de langage », soupire Daniel Cohn-Bendit, ancien député européen Vert. Pour autant, « Dany le rouge », devenu au fil des ans « Dany le vert » ne doute pas de la sincérité du chef de l’Etat envers la cause environnementale. « Il n’y a pas eu de bascule d’Emmanuel Macron », assure-t-on aussi au cabinet de Barbara Pompili. Les mots du président ne seraient donc pas comparables au virage de Nicolas Sarkozy affirmant l’environnement, « ça commence à bien faire » trois ans après avoir installé le Grenelle de l’environnement.
« On n’a peut être pas de loi spectaculaire, mais ce qu’on met en place est une bombe à fragmentation qui bouleverse nos modes de vie et surtout qui accompagne financièrement la transition pour éviter d’autres crises », se défend-on encore au ministère de l’écologie, rappelant les avancées marquantes du quinquennat comme la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin) et la fin de projets controversés, tels l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la mine aurifère en Guyane la Montagne d’or, ou le mégacomplexe de commerces et de loisirs EuropaCity.
Conception « business friendly » de l’environnement
L’entourage du président de la République le confirme, si le propos sur les « amish » a pu être maladroit, il visait, en réalité, à faire naître un débat.
« Notre conception de l’écologie n’est ni celle de LR – qui vote systématiquement contre tous nos textes en faveur de l’environnement – ni celle des Verts qui ne voient comme seule solution que taxer et punir, explique le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal. Il faut assumer notre positionnement. Je ne me retrouve pas dans l’écologie “Pierrafeu” qui veut tout interdire. Nous, on ne dit pas aux jeunes : “Demain, vous ne prendrez plus l’avion”, mais : “on met les moyens pour inventer l’avion de demain.” »
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Pour défendre sa conception « business friendly » et progressiste de l’environnement, le pouvoir n’a pas manqué de noter les faux pas de responsables écologistes s’en prenant ici aux arbres de Noël ou affirmant là que « l’aérien ne doit plus faire partie des rêves d’enfants ».
L’opinion publique, qui fait de la défense de l’environnement l’une de ses priorités promet d’adhérer à cette vision antidécroissante. Selon une enquête de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), datée de mai, 72 % des Français pensent, que l’« on peut continuer à développer notre économie tout en préservant l’environnement pour les générations futures ». Pour le reste, « seules les promesses non tenues ont un avenir », écrivait l’essayiste, Roland Jaccard.