Publié le 03/05/2021
Vaccin AstraZeneca : une bonne nouvelle peut en cacher une mauvaise

Paris, le lundi 3 mai 2021
– Au début de l’année, la nouvelle aurait été accueillie avec plus que de l’enthousiasme. La France doit recevoir deux millions de doses du vaccin AstraZeneca aujourd’hui, qui seront disponibles dans la semaine, notamment dans les officines et les cabinets médicaux. Quand on sait qu’en Allemagne, c’est la participation des médecins généralistes qui semble aujourd’hui permettre à la campagne vaccinale de connaître un rythme accéléré (un million de doses administrées jeudi dernier, contre autour de 500 000 en France), une telle dotation en vaccins d’AstraZeneca, qui sont principalement délivrés en ville, devrait être considérée comme le « booster » que l’on attendait. Pourtant, l’inquiétude est inévitable. Aujourd’hui, en effet, un peu moins de 75 % des doses d’AstraZeneca reçues par la France ont été administrées (contre 93 % pour le vaccin de Pfizer/BioNTech). Ce sont donc près de 3 500 000 doses d’AstraZeneca qui sont aujourd’hui disponibles, alors que la défiance des Français s’observe encore clairement. Ainsi, comme le relevait le journaliste du Parisien, Nicolas Berrod, le nombre de doses du vaccin AstraZeneca administré chaque jour est actuellement de 27 000 contre 75 000 il y a quinze jours.
Pas d’arguments solides pour ne pas suivre le protocole initial
L’une des solutions pour éviter un important gâchis de doses serait de commencer à administrer les secondes doses. Mais le hic, on le sait, c’est qu’une grande partie des personnes qui ont reçu une première dose d’AstraZeneca, et plus encore au début de la campagne, sont âgées de moins de 55 ans et que la Haute autorité de Santé (HAS) a recommandé qu’elles reçoivent comme seconde dose un vaccin ARNm. Pourtant, dans un point publié le 23 avril, l’Agence européenne du médicament (EMA) a recommandé qu’une seconde dose du vaccin AstraZeneca soit délivrée à ceux ayant reçu une première dose de ce vaccin, ce qui est également la position de l’Organisation mondiale de la Santé, face aux données limitées concernant la vaccination hétérologue contre la Covid. « Le temps de suivi n’a pas été suffisant pour déterminer si le risque de thrombose associée à un faible taux de plaquettes diffère après la seconde dose du risque après la première dose. À l’heure actuelle, il n’y a pas ou peu de données pour modifier les recommandations actuelles » qui sont d’administrer une seconde dose de Vaxzevria, a relevé l’EMA.
Des études animales et Spoutnik
Pourtant, la HAS demeure sur sa position. « On considère que la balance bénéfice-risque penche de ce côté. Une deuxième dose avec un vaccin ARN messager est plus sécurisée » explique-t-elle interrogée par le Journal du Dimanche. Sollicitée également par le JIM pour connaître les arguments scientifiques permettant de soutenir cette recommandations, la HAS nous a en renvoyé à son avis complet. Il présente effectivement quelques pistes, mais dont la robustesse concernant la Covid reste limitée. On peut en effet y lire : « La stratégie de recourir à un schéma de vaccination avec des plateformes vaccinales différentes est appelée prime boost hétérologue. Elle a été largement mise à profit dans le contexte du développement de nombreux vaccins notamment des vaccins anti VIH où elle vise à induire une réponse lymphocytaire T. Elle a été développée également pour les vaccins contre HBV, HCV, HPV, Influenza, HTLV et a conduit plus récemment à l’obtention d’une AMM européenne pour deux vaccins contre le virus Ebola utilisant des vecteurs viraux. De nombreux arguments sont en faveur de cette stratégie qui, lors de la mise au point de vaccins antiviraux, s’est avérée de manière intéressante et assez inattendue plus efficace que l’approche de prime-boost homologue (injections strictement identiques). En effet, depuis le début des années 2000, des études essentiellement effectuées chez l’animal ou dans des essais de phase 1 et/ou 2 chez l’homme ont montré que cette stratégie présentait plusieurs avantages, permettant notamment : de contourner la réaction immunitaire dirigée contre le vecteur viral, qu’elle soit préexistante ou induite par un vaccin ; d’augmenter l’intensité des réponses immunitaires ; de renforcer une réponse lymphocytaire T, notamment T CD4+ induite en prime, par un boost susceptible d’aider à l’établissement d’une réponse humorale ; de diversifier la réponse contre les souches virales tout en augmentant l’intensité des réponses immunitaires contre une souche particulière ». Néanmoins, ces différentes pistes n’incluent évidemment pas de vaccins à ARNm. De fait, concernant SARS-CoV-2, les travaux sont encore plus parcellaires, puisque la HAS reconnaît : « Les données relatives au recours au prime boost hétérologue dans la vaccination anti-SARS-CoV-2 sont encore limitées mais encourageantes. Elles concernent notamment des études d’efficacité de stratégies prime boost hétérologue associant un vecteur adénoviral et un vaccin ARNm menées dans des modèles animaux. Deux études sont actuellement disponibles ». La HAS cite également encore le cas du vaccin Spoutnik (qui n’est toujours pas homologué par l’Union européenne et dont le caractère hétérologue est restreint par le fait qu’il s’agit d’une succession de deux vaccins à adénovirus) et rappelle encore que tous les vaccins ciblent la protéine Spike.
Appel aux volontaires ?
S’il ne semble donc pas question d’utiliser tous les vaccins AstraZeneca disponibles pour l’administration des deuxième doses (afin, par la même d’économiser les vaccins ARNm très demandés), une autre piste pourrait être d’en permettre l’accès aux « volontaires » (ou envisager que des « volontaires » puissent choisir de recevoir comme deuxième dose Vaxzevria et non un vaccin ARNm, en dépit des préconisations de la HAS). On sait que sur ce point, Olivier Véran, ministre de la Santé, a saisi la HAS, en s’appuyant sur l’exemple de certaines régions allemandes. Cependant, pour l’heure, de l’aveu même du ministre, l’avis des experts serait plus que mitigé.
Des leviers à utiliser
Au-delà du sort des centaines de milliers de doses d’AstraZeneca, des inquiétudes demeurent concernant l’ensemble de la campagne aujourd’hui, alors que de plus en plus nombreuses des collectivités pressent le gouvernement d’une ouverture généralisée à tous les adultes dès aujourd’hui (Bastia s’est ajoutée ce matin à la liste des cités « rebelles », avec même comme ambition de proposer des nocturnes). Le rythme actuel des vaccinations ne connaît pas d’envolée (en raison notamment des journées fériées) et l’écart avec d’autres pays, comme l’Allemagne par exemple, se creuse.
Des leviers existent pourtant, outre un élargissement anticipé des critères, comme l’accès aux vaccins ARNm aux médecins généralistes et aux pharmaciens, ce qui permettrait notamment de faciliter la protection des plus vulnérables et éventuellement d’accélérer le calendrier et l’élargissement à toute la population. Bien qu’encore perfectible, la campagne de vaccination semble cependant connaître déjà ses effets, comme le révèle la mortalité actuelle, qui en dépit des hauts taux d’incidence de ces dernières semaines (aujourd’hui en baisse) n’a pas connu d’explosion et serait même de nouveau en léger recul.
Aurélie Haroche