Biden prend de court l’UE et Macron en proposant la suspension des brevets pour les vaccins.

Vaccins contre le Covid-19 : l’administration Biden soutient la suspension des brevets face à des « circonstances extraordinaires »

Les modalités concrètes de cette levée de propriété intellectuelle doivent être fixées par consensus au sein de l’Organisation mondiale du commerce, qui avait été saisie dès octobre 2020 par l’Inde et l’Afrique du Sud. 

Par Zeliha Chaffin et Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)Publié hier à 22h44, mis à jour à 09h48  

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/05/l-administration-biden-soutient-la-suspension-des-brevets-pour-les-vaccins-contre-le-covid-19_6079267_3210.html

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Le président américain Joe Biden, à la Maison Blanche, à Washington, D.C., le 5 mai.
Le président américain Joe Biden, à la Maison Blanche, à Washington, D.C., le 5 mai. JONATHAN ERNST / REUTERS

L’administration Biden s’est déclarée favorable à la levée de la propriété intellectuelle sur les vaccins destinés à lutter contre la pandémie de Covid-19. Le but : accélérer la production mondiale. « Il s’agit d’une crise sanitaire mondiale, et les circonstances extraordinaires de la pandémie de Covid-19 appellent des mesures extraordinaires, a déclaré Katherine Tai, la représentante pour le commerce des Etats-Unis mercredi 5 mai. L’administration croit fermement en la protection de la propriété intellectuelle, mais au service de la fin de cette pandémie, elle soutient la renonciation à ces protections pour les vaccins Covid-19. »

L’Union européenne (UE) a emboîté le pas jeudi. « L’UE est prête à discuter de toute proposition qui réponde à la crise de manière efficace et pragmatique », a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Les Etats-Unis étaient un des freins principaux à cette levée, d’abord parce que ce sont des laboratoires américains qui ont inventé les vaccins décisifs dans le combat contre la pandémie (Pfizer avec le laboratoire allemand BioNTech et Moderna) et que leur système de recherche, même financé largement par la puissance publique, est fondé sur la propriété intellectuelle privée. « C’est un moment monumental dans la lutte contre le Covid-19 », s’est réjoui Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé.

Les modalités concrètes de cette levée de propriété intellectuelle doivent être fixées par consensus au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).« Nous participerons activement aux négociations de l’OMC pour y parvenir », a déclaré Mme Tai. L’organisation a été saisie dès octobre 2020 par l’Inde et l’Afrique du Sud. Une centaine de pays ont soutenu cette démarche. Pendant une séance de discussions mercredi, la directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, avait exhorté les pays membres à « aller de l’avant ».

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L’industrie pharmaceutique juge la décision « décevante »

Le sujet avait été abordé fin avril lors d’un entretien téléphonique entre le président Biden et le premier ministre indien, Narendra Modi. La semaine dernière, l’administration américaine avait fait savoir qu’elle mettait à disposition de l’Inde les composants nécessaires pour la vaccination. Le sujet de la propriété intellectuelle est moins sensible aux Etats-Unis à ce stade de l’épidémie, alors qu’il n’y a pas de problème de vaccination dans le pays.

« Alors que notre approvisionnement en vaccins pour le peuple américain est assuré, l’administration continuera à intensifier ses efforts – en collaboration avec le secteur privé et tous les partenaires possibles – pour développer la fabrication et la distribution de vaccins. Il travaillera également à augmenter les matières premières nécessaires à la production de ces vaccins », a ajouté le communiqué de Katherine Tai.

Le sujet porte sans doute au moins autant sur les brevets que sur le transfert effectif de technologie et de savoir-faire. Les sociétés pharmaceutiques étaient opposées à cette décision, affirmant qu’elle ne résoudrait pas les problèmes d’approvisionnement et de production à court terme, car la mise en place de chaînes de fabrication adaptées – qui nécessitent des équipements très spécifiques – par les producteurs locaux prendra des mois.

« Remettre aux pays nécessiteux la recette de cuisine sans les ingrédients, les garanties et la main-d’œuvre importante nécessaires n’aidera pas ceux qui attendent le vaccin », a souligné dans un communiqué Michelle McMurry-Heath, présidente de la Biotechnology Innovation Organization (BIO). Et celle-ci d’insister : cette décision « désavantagera les patients en sapant les incitations existantes à développer des vaccins et des thérapies pour de futures pandémies ». « Ce serait une telle erreur », avait déclaré mardi Albert Bourla, PDG de Pfizer à propos du partage des brevets.

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La décision des Etats-Unis « est décevante », a réagi mercredi la Fédération internationale de l’industrie pharmaceutique (IFPMA) dans un communiqué. « Nous sommes totalement en phase avec l’objectif que les vaccins anti-Covid-19 soient rapidement et équitablement partagés dans le monde. Mais comme nous n’avons de cesse de le dire, une suspension [des brevets] est la réponse simple mais fausse à un problème complexe », poursuit le texte. Les actions des entreprises concernées – notamment celles pour qui les vaccins anti-covid constituent la seule perspective de revenus pour 2021 – ont fini la séance en baisse à Wall Street, dans la foulée de l’annonce. Moderna a perdu 6,3 %, Novavax, 4,8 %, BioNTech 3,5 %. Le géant Pfizer était stable.

« Il n’y aura plus d’apartheid du vaccin »

Selon le Washington Post, l’administration Biden était divisée, certains craignant que la levée des brevets ne conduise à une ruée sur les ingrédients nécessaires et provoque une pénurie mondiale ainsi qu’une rupture des chaînes d’approvisionnement américaines.

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Anthony Fauci, conseiller du président et directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieusess’était déclaré dans le Financial Times« agnostique » sur le sujet mais insistait sur l’obligation d’agir et d’aider le reste du monde. « Nous avons une obligation morale de nous assurer que le reste du monde ne souffre pas et ne meure pas »a-t-il précisé mercredi au site The Hill.

Joe Biden a donc fini par bouger, notamment sur pression politique. Plus de 100 membres du Congrès soutenaient la dérogation. « Votre administration a une opportunité incroyable d’inverser les dégâts causés par l’administration Trump à la réputation mondiale de notre pays et de restaurer le leadership américain en matière de santé publique sur la scène mondiale », écrivaient les parlementaires le 30 avril au président. Ils vantaient aussi l’avantage coûts-bénéfices de la mesure, qui permettrait à l’économie mondiale de repartir et profiterait donc aux entreprises américaines (aérien, tourisme, etc.) : « Pour chaque dollar investi pour rendre les vaccins accessibles aux pays les plus pauvres, les pays riches recevront 4,80 dollars de retour sur investissement… Il ne s’agit pas seulement d’une obligation morale. C’est efficace économiquement. »

« C’est un début », s’est réjoui dans un entretien au New York Times Gregg Gonsalves, professeur d’épidémiologie à l’université de Yale, qui milite pour la dérogation : « Nous avons besoin que le texte de cette dérogation soit rédigé désormais pour être transparent et public, mais comme nous l’avons toujours dit, nous avons besoin d’un transfert technologique maintenant. » Sur Twitter, M. Gonsalves était encore plus lyrique. « Il n’y aura pas de retour en arrière. Il n’y aura plus d’apartheid du vaccin. »

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Zeliha Chaffin et  Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)

Covid-19 : les Européens contraints de réagir à la décision de Joe Biden de soutenir la levée des brevets sur les vaccins

Jusqu’ici réticent, Emmanuel Macron s’est dit, jeudi, « favorable à ce qu’il y ait cette ouverture de la propriété intellectuelle ». L’Allemagne et la Suisse ont maintenu leur opposition à la suspension des brevets. 

Par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen) et Zeliha Chaffin

Publié aujourd’hui à 02h39, mis à jour à 06h52  

Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/07/covid-19-les-europeens-contraints-de-reagir-face-a-la-decision-de-joe-biden-de-soutenir-la-levee-des-brevets-sur-les-vaccins_6079411_3210.html

Dans un centre de vaccination à Paris, le 6 mai 2021.
Dans un centre de vaccination à Paris, le 6 mai 2021. MICHEL EULER / AP

Cela n’a rien coûté à Joe Biden et le voilà désormais sacré champion de la solidarité mondiale dans la guerre contre le Covid-19. C’est en quelques mots le sentiment qui prédominait à Bruxelles, jeudi 6 mai, après l’annonce de Washington de soutenir la levée des brevets sur les vaccins contre le Covid-19. « Joe Biden a beau jeu de mettre le sujet sur le tapis, alors qu’une grande partie de sa population est vaccinée, que les Etats-Unis n’ont exporté aucune dose de vaccin jusqu’ici et que plus de la moitié des laboratoires dont les vaccins sont autorisés sont européens », résume un haut fonctionnaire européen. Et en plus, l’administration américaine n’a pas pris la peine d’alerter ses partenaires européens de ses intentions, malgré toutes ses déclarations récentes de vouloir réparer la relation transatlantique après le mandat de Donald Trump.

« Les Etats-Unis n’ont prévenu personne alors qu’on cherchait une solution commune ! », peste une source au sein de l’exécutif français. Et de poursuivre : « C’est habile en communication mais on était bien seuls depuis un an à défendre le vaccin comme bien public mondial. » La décision inattendue, mercredi soir, de Washington a contraint les Européens à réagir. Jusqu’ici réticent, Emmanuel Macron s’est ainsi dit, jeudi, « favorable à ce qu’il y ait cette ouverture de la propriété intellectuelle » tout en ajoutant que, « ce qui rend difficile l’accès aux vaccins aujourd’hui, c’est le transfert de technologie et la capacité à produire. Vous pouvez transférer la propriété intellectuelle à des fabricants pharmaceutiques en Afrique, ils n’ont pas de plate-forme pour produire de l’ARN messager ».

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Autoriser l’exportation

Quelques heures plus tôt, dans la matinée, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, après avoir souligné que le défi majeur aujourd’hui est d’augmenter la production de vaccins, a assuré que « l’Union européenne [UE] est prête à discuter de la façon dont la proposition américaine peut permettre d’atteindre cet objectif ». A l’occasion d’un discours pour l’Institut universitaire européen de Florence, elle a rappelé qu’« à court terme », l’urgence était surtout pour les pays producteurs de lever leurs restrictions pour exporter leurs doses… à l’image de ce que fait l’UE, « principal exportateur de vaccins dans le monde ».

« Dans l’immédiat, nous appelons tous les producteurs de vaccins à autoriser l’exportation et à éviter toutes les restrictions susceptibles de perturber les chaînes d’approvisionnement » pharmaceutiques, a insisté l’ancienne ministre allemande. A ce jour, les Européens ont exporté en dehors de l’Union quelque 200 millions de doses, soit autant qu’ils en ont produit pour leur propre consommation. « L’Europe est le continent le plus généreux avec le reste du monde », a défendu Emmanuel Macron, jeudi, rappelant que sur les doses « produites, par exemple chez les Britanniques ou les Américains, il y [en] a [eu] zéro exportée. (…) S’il y a eu un nationalisme vaccinal, il ne faut pas regarder du côté de l’Europe ».

Les Etats-Unis ont jusqu’ici bloqué toute exportation, et Joe Biden a plusieurs fois expliqué que sa priorité était de vacciner les Américains. « Nous sommes heureux que les Etats-Unis soient maintenant également prêts » à le faire, a commenté, un brin ironique, Jens Spahn, le ministre allemand de la santé. Le gouvernement d’Angela Merkel – tout comme la Suisse – a d’ailleurs maintenu son opposition à la suspension des brevets.

Ces dernières semaines, les Européens ont expliqué pourquoi la levée de la propriété intellectuelle n’est pas la solution miracle qui permettra de vacciner le monde entier et de donner accès aux vaccins aux pays les plus pauvres. « Un transfert de brevet verrait la production démarrer d’ici un an à quatorze mois (…).L’an prochain, lorsqu’on aura réussi à augmenter la production de nos usines, on pourra se poser cette question », expliquait lundi Thierry Breton, commissaire au marché intérieur.

Faux débat

Les industriels qui fabriquent les vaccins contre le Covid-19 estiment, pour leur part, qu’il s’agit d’un faux débat. « Nous devons concentrer nos efforts [sur les usines existantes], qui ont la capacité suffisante pour produire des milliards de doses, et nous assurer que l’on ne perturbe pas ces opérations avec des annonces politiquement motivées », a indiqué Albert Bourla, le patron de Pfizer. Une observation partagée par son concurrent, Moderna : « Cela n’aidera pas à fournir davantage de vaccins au monde plus vite en 2021 ou en 2022 », a souligné son PDG, Stéphane Bancel, lors de la présentation des résultats trimestriels de la société.

Dans un entretien au New York Times le 25 avril, Ursula von der Leyen avait reconnu « ne pas être du tout partisane d’une levée des brevets », estimant que le développement des vaccins était le fait d’entreprises privées et qu’« il convenait de conserver l’ingéniosité du secteur privé ». Le vaccin le plus injecté en Europe, à ce jour, est celui qu’a développé la biotech allemande BioNTech, et qu’elle produit en collaboration avec l’américain Pfizer. Moderna est américain, Johnson & Johnson aussi, AstraZeneca anglo-suédois. Le prochain vaccin qui devrait être approuvé par l’agence européenne des médicaments, celui de CureVac, est également allemand.

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Dans ce contexte, la Commission européenne comme l’Elysée ont privilégié, depuis le début, l’exportation de vaccins et le don de doses, notamment par le biais du mécanisme Covax, mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ils ont également incité les industriels à produire dans les pays les moins bien lotis. « Un laboratoire producteur de vaccin ARN messager s’est engagé à produire en Afrique », dévoile-t-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron. « Quand Biden a participé au sommet [virtuel] européen du 25 mars, il n’a pas proposé de nous donner une seule dose. C’était un peu gênant », s’exaspère une source. A l’occasion de ce conseil, les Vingt-Sept se sont arraché les cheveux pour essayer de trouver une manière de donner des vaccins à la Slovaquie, la Bulgarie, la Lettonie, la Croatie, et la République tchèque, qui en manquaient alors cruellement…

A la suite de l’annonce américaine, le sujet de la levée des brevets sera sans conteste évoqué au dîner des chefs d’Etat et de gouvernement européens qui doivent se retrouver à Porto, vendredi 7 mai.

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Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen) et  Zeliha Chaffin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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