Après un confinement très strict, le Portugal redécouvre les libertés oubliées
Après une troisième vague de Covid-19 qui a mis le pays à genoux après les fêtes de Noël, un déconfinement prudent a débuté mi-mars, selon un plan simple à l’échelle locale.
Par Sandrine Morel(Bragance, envoyée spéciale)
Publié aujourd’hui à 11h12, mis à jour à 16h16
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Alors que le son virevoltant de la guitare portugaise se mêle aux voix profondes des chanteurs de fado et de cante alentejano sur la scène du théâtre municipal de Bragance au Portugal, Isabel Fernandez et Paulo Paixão tendent leur bras pour étreindre tant bien que mal leurs mains, par-dessus un fauteuil vide. Restrictions sanitaires obligent, la salle est limitée à 50 % de ses capacités. Mais qu’importe l’incommodité : pour ce couple de trentenaires, qui a laissé son fils à la maison, c’est jour de fête. « C’est la première fois que nous sortons depuis janvier, explique Isabel, enjouée. Nous sommes allés dîner au restaurant et puis, maintenant, ce concert, ça fait vraiment du bien. »

A Bragance, petite commune du nord-est du Portugal, dominée par un imposant château médiéval, la population savoure la reprise d’un semblant de vie presque normale. Entrée en dernière phase du plan du déconfinement ce 1er mai, comme 770 des 778 concelhos, les municipalités portugaises, elle voit ses bars et restaurants se remplir, dans la limite de la jauge, fixée à 50 %. Et ce vendredi 30 avril, encore en phase 3, elle a déjà pu profiter du magnifique concert de musique traditionnelle Portugalex.
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Le chanteur de cante alentejano Luis Trigacheiro, vainqueur de la version locale de « The Voice », se sent « privilégié » : « Mon dernier concert a été annulé car la ville n’avait pas assez avancé dans le déconfinement. » A ses côtés, le chanteur de fado Buba Espinho confirme. « J’ai des collègues qui ne jouent pas depuis un an et demi. Très peu de maisons de fado sont ouvertes, je fais donc essentiellement des concerts sur scène [des salles plus vastes] », explique-t-il. « Le public a besoin de la culture, c’est une question de santé mentale. Et les artistes nous appellent pour insister et être inclus au programme », renchérit João Cunha, directeur artistique du théâtre municipal.
« Noël a été une erreur »
Après trois mois d’un confinement très dur, entre le 15 janvier et le 19 mars, pour répondre à la virulence de la troisième vague, portée par le variant britannique qui a mis le pays à genoux après les fêtes de Noël, saturant les hôpitaux et provoquant en trois mois près de 12 000 des 17 000 décès du Covid-19 recensés depuis le début de la pandémie, le Portugal est devenu aujourd’hui le pays le plus épargné d’Europe, avec la Finlande. Son taux d’incidence est d’à peine 65 cas pour 100 000 habitants sur quatorze jours. Et à trois reprises, la semaine dernière, il n’a recensé aucun mort du Covid-19 en une journée.

Un miracle ? « On va surtout essayer de ne pas gâcher les gros efforts que nous avons fournis lors du dernier confinement et de vivre avec responsabilité… », rétorque, plus réaliste, Armando Moreira, ingénieur de 46 ans qui prend une bière avec des amis, assis à la terrasse du bar à vin Last Corner. Le patron, Fernando Caldeira, va dans le même sens. « Noël a été une erreur. C’est sûr que le bar a bien marché, mais on l’a payé très cher ensuite, reconnaît-il. Avec l’avancée de la vaccination et ce déconfinement très progressif, contrairement à l’an dernier, on a repris confiance. »
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Le plan de déconfinement du Portugal, en vigueur depuis le 15 mars, tient sur une feuille A4. Divisé en quatre phases, il s’applique à l’échelle très réduite des concelhos, l’équivalent des cantons français, afin de ne pas pénaliser ceux qui s’en sortent mieux et de motiver davantage la population, pour qu’elle assume plus de responsabilités. Et seuls deux critères sanitaires sont pris en compte pour décider si un concelho passe à la phase suivante : le taux de reproduction du virus, qui doit rester inférieur à 1, et le taux d’incidence, qui doit se maintenir sous la barre des 120 cas par 100 000 habitants sur quatorze jours. De quoi permettre à la population de suivre facilement l’évolution des restrictions.
« Les principaux objectifs du plan étaient d’être très clairs, compréhensibles et efficaces, comme cela s’est avéré jusqu’à présent, souligne le secrétaire d’Etat à la santé publique, António Lacerda Sales. Les mesures “chirurgicales” sont efficaces pour contenir le problème là où il existe et préserver autant que possible la vie ordinaire des gens. »
Fin de l’état d’urgence
Le 15 mars, le déconfinement a commencé doucement par le retour à l’école, en maternelle et en primaire. A cette date, seuls les salons de coiffures, les librairies, les bibliothèques et les parcs ont rouvert. Après une forte limitation de la mobilité imposée à Pâques, entre le 26 mars et le 5 avril, presque tous les concelhos sont passés à la deuxième phase. Le retour des élèves dans les collèges s’est alors accompagné de la réouverture des magasins de moins de 200 m2.
Le 19 avril, les lycéens et étudiants ont enfin repris les cours en présentiel, tous les magasins et centres commerciaux ont pu ouvrir, ainsi que l’intérieur des restaurants, avec un maximum de quatre personnes par table et six en terrasse et une jauge fixée à 50 %, tout comme les cinémas, les théâtres et salles de concert. Enfin, le 1er mai, toutes les activités en plein air ont été autorisées, les gymnases ont pu reprendre les cours collectifs et les restaurants ouvrir le week-end. Et, après avoir été en vigueur cent soixante-treize jours, l’état d’urgence a pris fin et les frontières avec l’Espagne ont rouvert.

D’ailleurs, Antonio Desiderio, le patron du restaurant Solar Bragançano, qui a pignon sur rue dans un immeuble bourgeois du XVIIIe siècle du centre historique, a reçu six appels de clients espagnols pour réserver une table dès l’annonce de la levée des contrôles aux frontières. « Des habitués des Asturies, de Pampelune et de Madrid », détaille-t-il, tout en appelant à la prudence. « Le déconfinement ce n’est pas simplement comme ouvrir une porte. Il y a beaucoup de choses derrière à résoudre, les crédits qu’il faudra rembourser et la question sanitaire à contrôler. C’est plutôt une bataille : durant le combat, on ne voit pas le résultat d’ensemble. Ce n’est qu’à la fin que l’on compte les morts et les victoires »,estime-t-il.
Seules 322 personnes hospitalisées
Le gouvernement portugais, lui, joue la prudence. Avant de commencer le déconfinement, le pays de 10 millions d’habitants a attendu d’être redescendu à un niveau de circulation du virus limité et d’avoir « une situation stable et soutenue, sans hauts et bas, pour optimiser les résultats », explique M. Lacerda Sales. En clair, que les nouveaux cas passent sous la barre des 2 000, les hospitalisations sous la barre des 1 250, et que moins de 200 personnes se trouvent en réanimation.
Un pari gagné car, durant le confinement, « la population a compris que la situation était critique et s’est conformée aux mesures, ce qui a fait baisser très rapidement le nombre de nouveaux cas, rappelle le secrétaire d’Etat, qui ajoute aussi l’avancée de la vaccination comme explication. Le pays a commencé à lever progressivement les restrictions avec plus de 80 % des personnes âgées de plus de 80 ans [ayant eu] au moins une dose de vaccin. En outre, les soignants, la police, les pompiers et les enseignants ont été inclus dans les premières phases du plan de vaccination ».
Actuellement, au Portugal, il ne reste plus que 322 personnes hospitalisées dont 90 en réanimation. Et seuls huit concelhos, considérés à risque, maintiennent des restrictions. Pour y remédier, la vaccination des 60 ans y a été intensifiée. Ainsi, sur la côte de l’Algarve, Portimão, qui doit accueillir, le 9 juin, si la situation s’améliore, le prochain concert de Portugalex, est ainsi resté strictement confiné, en phase 1, tout comme Odemira, dans l’Alentejo. Et, à moins de 50 km de Bragance, le concelho de Miranda do Douro, est resté en phase 3, comme le rappelle Ana Pires, 28 ans, venue à son premier concert en un an et demi. Elle sait qu’à tout moment, tout peut refermer : « On a besoin de sortir, mais il faut que tout le monde respecte les règles, sinon, à la fin, on paie tous pour ce que font quelques-uns… »