Pauvreté et crise sanitaire

Comment la crise sanitaire a aggravé la pauvreté en France

Par Isabelle Rey-LefebvrePublié aujourd’hui à 03h50, mis à jour à 15h25  

Temps de Lecture 7 min. 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/05/04/crise-sanitaire-et-pauvrete-les-degats-sociaux-attenues-par-la-solidarite-nationale-vont-perdurer_6078984_3224.html

Nassera et Nouria, volontaires au Secours populaire d’Aubervilliers, vérifient le contenu d’un carton qui sera donné à une famille, le 30 avril 2021.
Nassera et Nouria, volontaires au Secours populaire d’Aubervilliers, vérifient le contenu d’un carton qui sera donné à une famille, le 30 avril 2021. AGNES DHERBEYS / MYOP POUR « LE MONDE »

La pandémie qui a d’abord mis l’économie à l’arrêt, entre mars et mai 2020, puis l’a bridée depuis bientôt un an, a aussi tendu à la société française un miroir grossissant de ses inégalités, des mécanismes d’exclusion et de la pauvreté.

Le gouvernement a demandé aux instituts statistiques d’accélérer la publication de leurs données sur le chômage, les minima sociaux et le pouvoir d’achat et chargé le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions (CNLE, une instance consultative de 65 membres, élus, représentants d’associations, experts et 32 personnes en situation de pauvreté ou de précarité) de lui fournir des rapports qualitatifs sur l’impact de la crise sur les précaires. Le premier de ces rapports, qui sera remis ces prochains jours au premier ministre et titré « La pauvreté démultipliée », détaille, au fil de ses 150 pages, les effets multidimensionnels, sanitaires, sociaux, économiques, psychologiques, de la crise sanitaire.

« Nous y décrivons le triple mécanisme à l’œuvre dans cette crise violente, explique Fiona Lazaar, députée (ex-LRM) du Val-d’Oise et présidente du CNLE. Elle a d’abord empêché les personnes en précarité d’en sortir ; elle a ensuite précipité dans la pauvreté des gens qui en étaient proches, en particulier les salariés et indépendants à statut déjà précaire, d’intermittent, à temps partiel ou en CDD ; enfin, et c’est un choc, elle a beaucoup pesé sur la jeunesse, les étudiants, à un moment charnière dans leur vie et avec, peut-être, des conséquences néfastes à long terme. Les effets de la crise sont loin d’être homogènes pour toute la population et dans tous les territoires. »

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Le million de pauvres de plus qu’anticipait la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), en octobre 2020, estimation basée sur la hausse de la pauvreté observée entre 2008 et 2012 à la suite de la crise économique dite des subprimes, n’est pas avéré pour le moment, sans doute grâce à la mise en place par l’Etat d’aides exceptionnelles, « un des enseignements de la crise de 2008 », détaille Mme Lazaar.

300 000 emplois détruits

Les pertes de revenu, lors du premier confinement, ont, selon la dernière enquête de l’Insee parue le 8 avril, touché un quart des ménages, mais 35 % des 10 % les plus modestes, voire 38 % si l’on exclut les retraités aux ressources par définition stables. L’Insee relève que 300 000 emplois ont été détruits entre décembre 2019 et décembre 2020, touchant d’abord les intérimaires, les CDI, les saisonniers, éternelle variable d’ajustement de l’économie. C’est cependant bien moins que l’après-crise de 2008 et son million d’emplois perdus.

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La montée du nombre de bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) est, de même, moins forte qu’attendue : les départements, financeurs du RSA, se préparaient à une hausse de 10 %, sur un an, mais elle a plafonné à 8 % en août 2020 et reflue depuis, à 6 % en janvier 2021 puis à 4,8 % en février, selon les derniers chiffres de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), publiés le 30 avril 2021.

« Le bilan qu’établit notre rapport est plus qualitatif que quantitatif, précise Nicolas Duvoux, sociologue, professeur à l’université Paris-VIII et président du comité scientifique du CNLE. La brutalité du choc économique se traduit par, entre autres, l’augmentation du nombre de bénéficiaires du RSA surtout due au nombre moindre de sorties du dispositif : les pauvres ont été bloqués dans leur situation. Les salariés modestes, ouvriers et employés, ont, malgré l’aide de l’Etat, subi d’importantes pertes de revenus. »

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Les files d’attente aux distributions alimentaires ont frappé l’opinion et les associations font toutes état de la hausse spectaculaire du nombre de bénéficiaires, + 45 % au Secours populaire, + 30 % aux Restos du cœur, dont beaucoup de nouveaux, qui affluent sans discontinuité depuis mars 2020. L’enquête plus fine menée par les banques alimentaires (auprès de 1 000 bénéficiaires, du 30 septembre au 10 novembre 2020) montre que 12 % d’entre eux sont bien là à cause de la crise sanitaire liée au Covid-19. Les Restos du cœur chiffrent, eux, ces « nouveaux profils » à 15 % de leur public.

Les étudiants très touchés

« Ces semaines de confinement total ou partiel ont rendu plus visibles les inégalités et creusé l’écart déjà abyssal qui sépare les conditions d’existence des Français, en raison de l’essor des formes atypiques d’emploi », analysent les sociologues Anne Lambert et Joanie Cayouette-Remblière, de l’Institut national d’études démographiques, dans leur contribution au rapport du CNLE. « C’est de cette manière, poursuivent-elles, que des ménages modestes, au parcours peu linéaire – divorce, licenciement économique –, à la frontière du salariat et du travail indépendant, sans grande épargne ni patrimoine, mais cependant pas considérés comme pauvres sur le plan monétaire, ont été frappés de plein fouet. »

Des sacs de pomme de terre et des barquettes d’œufs stockés dans la cuisine du Secours populaire d’Aubervilliers avant la distribution, le 30 avril 2021. AGNES DHERBEYS / MYOP POUR « LE MONDE »

Plus inattendue, « la faim qu’ont connue de nombreux étudiants a choqué, rappelle Nicolas Duvoux, mais cela fait longtemps que l’on sait qu’une fraction de la jeunesse est exposée à la pauvreté, qui touchait déjà, avant la crise, 21 % des 18-29 ans, soit le plus gros contingent de pauvres », précise-t-il. Les aides exceptionnelles développées pour les boursiers et les jeunes dont l’activité salariée était brusquement réduite, ainsi que les repas à 1 euro pour les étudiants, ont soulagé sans guérir.

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« A propos des jeunes, je ne parlerais toutefois pas de “génération Covid sacrifiée”, précise Mme Lazaar, mais la souffrance d’une partie de la jeunesse est insuffisamment prise en compte. Il faut leur assurer une sécurité de revenu sous forme de “garantie jeunes” ou de “revenu jeunes”, peu importe le nom, pour qu’ils retrouvent des perspectives et confiance dans l’avenir », suggère-t-elle.

Pour M. Duvoux, « il est frappant que l’Etat ait d’abord pensé à protéger les salariés stables, avec les mesures de chômage partiel, puis, dans un deuxième temps, débloqué des aides exceptionnelles pour les allocataires des minima sociaux ou les étudiants boursiers, comme si ces publics étaient moins visibles. Les bénéficiaires des minima sociaux n’ont, eux, pas subi de perte de revenus, mais ils ont dû faire face à des dépenses accrues, notamment alimentaires, avec la fermeture des cantines scolaires et l’obligation de se ravitailler dans les boutiques proches, pas dans les grandes surfaces à bas coût habituelles, ce qui a conduit nombre d’entre eux à à un point de rupture ».

Conséquences psychologiques

« Les associations et les membres du CNLE directement concernés par la pauvreté nous ont alertés sur deux conséquences qui n’avaient pas été observées après la crise économique de 2008, souligne Mme Lazaar. La première est psychologique, c’est la peur d’être malade, l’angoisse d’être confiné qui ont beaucoup touché les personnes âgées, avec le sentiment d’être isolées voire abandonnées. L’autre est sociale, c’est la difficulté d’accéder aux services publics qui ont, quand même, fait de leur mieux et souvent répondu présent, mais via une dématérialisation qui pose des difficultés aux publics les plus exclus. »

Les plus précaires ont également souffert de la fermeture des services publics et de leur numérisation accélérée. L’Insee rappelle que 18 % des ménages français n’ont pas d’ordinateur, un taux qui grimpe à 30 % chez les 10 % les plus modestes, et 14 % n’ont pas de connexion à Internet. C’est un des points mis en exergue par le collège des personnes précaires au sein du CNLE, auteur d’un chapitre entier du rapport qui évoque aussi le climat de peur du virus, redoublé lors du deuxième confinement, et le sentiment d’isolement affectant d’abord les personnes âgées, mais pas seulement. « Nous, les précaires, craignons toujours que l’on nous coupe les allocations ou qu’on nous demande de rembourser des sommes indûment versées, témoigne Angélique Créteau, membre du CNLE, et nous transmettons à nos enfants la peur du lendemain, l’incertitude permanente. »

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Enfin, le rapport avance des hypothèses pour l’après-crise sanitaire. Les économistes n’anticipent pas un retour au niveau d’activité antérieur avant 2022 et craignent des effets à long terme sur le chômage et sur l’endettement des ménages, loyers ou charges impayés, « une bombe à retardement » pour la Fondation Abbé-Pierre, qui se concrétiserait par des expulsions d’ici quelques mois. « Le premier confinement a certes montré que l’économie pouvait rebondir, analyse Nicolas Duvoux. Mais cela rend peut-être trop optimiste. Je crains que la dégradation économique et sociale engagée, multiforme et qui dure, s’efface moins vite. Le chômage de longue durée, par exemple, est à un très haut niveau. » Les effets psychosociaux peuvent, eux, se faire sentir à travers le décrochage scolaire, une recrudescence de certaines addictions comme le jeu ou l’alcool et, bien sûr, les violences intrafamiliales.

« La période a aussi ses bons côtés, observe cependant Nicolas Duvoux, comme la vigueur des solidarités de voisinage – qui risque cependant de s’épuiser –, la mise en valeur du travail social et le renouvellement de certaines pratiques du service public. »

Isabelle Rey-Lefebvre

« J’avais tout, et puis d’un coup, je n’avais plus rien » : ces familles qui ont basculé dans la pauvreté pendant la pandémie de Covid-19

Perte de leur emploi, voire de leur logement, chute des ressources… Des familles du Nord, d’Ile-de-France ou des Bouches-du-Rhône racontent le bouleversement d’un quotidien déjà précaire. 

Temps de Lecture 9 min. 

https://journal.lemonde.fr/data/1414/reader/reader.html?t=1620158688913#!preferred/0/package/1414/pub/1902/page/9

Nassera, volontaire et trésorière au Secours populaire d’Aubervilliers, ajoute une baguette lors de la distribution de nourriture, le 30 avril 2021.
Nassera, volontaire et trésorière au Secours populaire d’Aubervilliers, ajoute une baguette lors de la distribution de nourriture, le 30 avril 2021. AGNÈS DHERBEYS / MYOP POUR « LE MONDE »

Un an de pandémie, un an de dégringolade économique et sociale, de récits tragiques et de témoignages déchirants ont eu raison de sa capacité à encaisser. Avant de les rencontrer en personne, Farid Achouche ne veut plus rien savoir des familles qui franchissent la porte de son épicerie solidaire. Il refuse de lire les fiches de renseignement transmises en amont par les centres communaux d’action sociale. Pourtant, ce professeur d’économie au sein d’un lycée de Roubaix, dans le Nord, en a vu d’autres. Ici, près d’un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté.

Mais depuis le mois de mars 2020, la crise sanitaire a aggravé la situation des plus vulnérables et plongé nombre de foyers précaires issus des quartiers populaires dans une pauvreté inédite. Farid Achouche mesure tous les jours l’ampleur de cette déflagration. En une année, le nombre de familles ayant régulièrement recours à son épicerie solidaire, dans les quartiers nord de la ville, est passé de 100 à 700. Et la tendance s’accélère. Il a dû ouvrir un second point d’accueil, Le Panier garni, dans les quartiers ouest, qui vient en aide à plus de 120 foyers après une semaine d’existence seulement.

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L’homme évoque les 130 « gamins » (sur 500 élèves) qui ont disparu des radars du lycée professionnel privé Saint-François-d’Assise où il enseigne. Certains parents se sont retrouvés dans l’incapacité de payer les frais de scolarité, d’autres ont préféré garder le montant de la bourse et inscrire leurs enfants dans le public. Il raconte aussi l’histoire de cette mère, sans revenus depuis la faillite de l’entreprise pour laquelle elle faisait des ménages, qui ne peut sortir qu’à tour de rôle avec son fils adolescent : ils n’ont qu’une paire de baskets pour deux.

Il parle de cette femme enceinte et sans emploi, jetée à la rue avec ses deux enfants par son mari alcoolique qui ne supportait plus sa présence à force d’être enfermé avec elle dans un logement minuscule. Il donne le numéro de téléphone de Katia, 38 ans, deux enfants, licenciée en août 2020 et criblée de dettes depuis (loyers impayés, frais de scolarité, achat d’une imprimante… plus de 1 500 euros au total). « Je me suis sentie tellement humiliée au début, raconte Katia. Mais il faut parvenir à mettre ce sentiment de côté, c’est une question de survie. »

Une expérience « terriblement humiliante »

La pudeur et la honte empêchent la plupart de ces familles de témoigner à visage découvert, qu’elles habitent le Nord, l’Ile-de-France ou les Bouches-du-Rhône. Trop embarrassées de raconter à voix haute un quotidien qu’elles taisent souvent à leur entourage. « Je ne dirai rien, tranche ainsi cette étudiante yvelinoise en difficultéles autres risquent de me reconnaître et de savoir… » Savoir qu’elle n’est pas parvenue à poursuivre ses études à distance, qu’elle a décroché ; savoir que son père a perdu son emploi, que ses parents sont sans le sou. Savoir que, pour la première fois de leur vie, ils sont des centaines de milliers à travers la France à avoir eu recours aux bons et aux banques alimentaires pour se nourrir. Savoir qu’ils se sont parfois retrouvés à la rue.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Comme Nadia, 31 ans, ses deux enfants, 2 ans et 4 ans, et leur père, 38 ans, à Montereau-Fault-Yonne, en Seine-et-Marne. Lui, informaticien, sans emploi, trouvant portes closes depuis un an ; elle, diplômée en master 2 de marketing et commerce international, microentrepreneuse stoppée net dans son élan deux mois après avoir créé sa structure de conseil en stratégie de communication. Plus de clients, plus de revenus, et des loyers impayés qui s’accumulent, jusqu’à atteindre 5 000 euros.

Deux jours avant la rentrée scolaire, les huissiers expulsent la famille. « On ne savait pas où aller, on ne savait pas quoi faire, alors on est allés s’asseoir dans la salle d’attente de l’hôpital, le temps de se poser pour réfléchir à la suite, de dormir là éventuellement, c’est toujours mieux que dehors, mais tout le monde nous regardait », raconte la jeune femme, qui parle d’une expérience « terriblement humiliante ». Jusqu’à ce que l’association Soleil d’enfants leur vienne en aide et leur trouve un logement.

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Des solutions ponctuelles, palliatives, et souvent mal vécues, mais indispensables : les filets de sécurité mis en place par l’Etat ne parviennent pas toujours à freiner la descente, vertigineuse. Gérard a la voix qui flanche lorsqu’il évoque « la gêne » qu’il a éprouvée en poussant la porte du Secours populaire.Retraité, l’homme a 68 ans et habite les quartiers nord de Marseille avec sa femme, salariée d’une société de gestion locative. Sa « modeste » retraite (il était chauffeur dans l’agroalimentaire) et le chômage partiel perçu par son épouse se sont révélés insuffisants face à leurs frais fixes : loyer, crédit voiture, gardiennage de caravane, aide à son frère handicapé… « Tout ça, ça ne s’est pas arrêté avec le confinement », dit-il. Les économies du couple – atteint du Covid-19 à deux reprises – y passent, « jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien »« Ma politique a toujours été de faire avec ce que j’avais, de ne pas vouloir ce que je ne pouvais pas m’offrir, les confinements ont mis en péril tout notre équilibre. » 

« Je suis dans la survie »

A chacune des trois vagues, Cyril s’est enfoncé encore un peu plus. A la première, le jeune homme de 34 ans, père de trois enfants, perd son emploi, sa femme et son logement. Il habite au Bois-l’Abbé, à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne). A la deuxième, il arrive en fin de droits et ne touche plus le chômage. Il perd tout espoir de retrouver un travail, et de se relever. A la troisième, il siphonne ses économies (4 000 euros) et contracte des dettes (le montant de deux loyers). Il est retourné vivre chez ses parents, deux retraités à faibles revenus – le père était ouvrier peintre à l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la mère gardienne d’immeuble. « Je suis dans la survie, dit Cyril. Ça joue sur les nerfs, le moral, la santé mentale… Moi qui suis un actif, qui aime travailler, si je pouvais cumuler trois emplois, je le ferais. Il y a un an, je faisais des plans pour acheter une maison, aujourd’hui je n’ai plus rien. J’ai échoué à prendre soin de ma famille… »

Extra dans l’événementiel, il empochait entre 1 600 euros et 1 800 euros par mois jusqu’à ce que le premier confinement mette un terme à ses activités. « J’ai tout essayé, tous les petits boulots au noir, déménager, bricoler, peindre, monter des meubles, poser un parquet… Mais personne n’a les finances dans le quartier », souffle-t-il. Cyril n’a jamais avoué avoir recours à l’aide alimentaire. Il n’a jamais osé faire la queue pour un colis. Avec des amis, il s’est porté volontaire pour effectuer des maraudes et distribuer de la nourriture aux plus démunis. « A la fin, je disais que je connaissais des gens qui avaient besoin de ce qu’il restait, alors qu’en vrai c’était pour moi. »

Cette spirale, les habitants des quartiers populaires l’expérimentent chaque jour depuis un an. Avant la crise sanitaire, Bilel, 22 ans, avançait confiant. Titulaire d’un bac pro électrotechnique, il est alors technicien en robotique et gagne 1 500 euros par mois. De quoi payer le loyer de l’appartement qu’il partage avec sa fiancée et s’offrir quelques loisirs. Dès le premier confinement, tout s’est écroulé. L’entreprise qui l’emploie rencontre des difficultés : dernier arrivé, premier licencié. Sa dulcinée, qui travaillait dans les assurances, subit le même sort. Chacun retourne chez ses parents. « J’avais tout, et puis d’un coup, je n’avais plus rien », raconte le jeune homme, qui habite un quartier populaire du Val-de-Marne.

Fin août, il se pense sorti d’affaire lorsqu’il décroche un CDD de six mois dans une entreprise de design. « Badaboum, la deuxième vague est arrivée. » L’entreprise fait faillite, il se retrouve de nouveau sur le carreau. « J’ai été à deux doigts de tomber sévèrement dans le shit et l’alcool, j’étais en train de sombrer, limite au bord du suicide, j’étais un zombie, je me suis arrêté de justesse », confie-t-il. Son père, chauffeur VTC, perd lui aussi ses clients. Ensemble, ils décident de repartir à zéro et de faire les marchés. Le père vend de la lingerie, le fils des chaussures. « Et rebelote, la troisième vague : les marchés sont fermés, sauf pour l’alimentaire. Je déteste rester à la maison sans rien faire, je cherche du travail partout, mais je n’ai aucune réponse. On était bien, on s’en sortait, le Covid a tout cassé. »

« Je me suis sentie incapable »

Cherifa, elle, a dû faire un premier choix : un ordinateur ou son honneur. Puis un second : le sport ou la nourriture. Elle a choisi l’ordinateur. Pour assurer la scolarité de sa fille de 7 ans. Et la nourriture. « Elle était en CP lorsque le Covid-19 a frappé, une année d’apprentissage très importante, souligne sa mère, roubaisienne de 33 ans. Avec mon téléphone portable, je n’arrivais à accéder à rien, à aucun site qui lui permette de suivre la classe. »

Au RSA, Cherifa perçoit 548 euros par mois. A peine de quoi payer son loyer (120 euros), l’assurance de sa voiture (80 euros), le gaz (27 euros), son forfait Internet et téléphone (50 euros) et la cantine (30 euros). Restent 200 euros pour la nourriture (en comptant la viande, une fois par mois) et les « tracas du quotidien ». Grâce à quelques missions d’intérim dans la manutention, elle pouvait régulièrement arrondir ses fins de mois en touchant 300 euros. Un budget millimétré. Le moindre grain de sable est susceptible de tout « mettre en vrac ». C’est arrivé avec la crise sanitaire. Plus de missions, plus de petits gagne-pain bonus.

Privée de cantine à plusieurs reprises, sa fille est restée à la maison. Coût supplémentaire : 100 euros. L’ordinateur ? 300 euros, payé en quatre fois. Une imprimante : 50 euros. Avec l’encre et le papier, son budget au cordeau explose, elle sort des clous et n’a plus les moyens d’assurer des repas sains à sa fille. Ni ses cours de danse. Fini les courses au supermarché, « trop cher », dit-elle. A contrecœur, elle s’est dirigée vers une épicerie solidaire. « Ça m’a sauvée, insiste-t-elle. Mais en tant que maman, je me suis sentie incapable, incapable de faire plaisir à mon enfant, c’est dur de l’admettre, dur d’en parler. »

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Parfois, un ordinateur ne suffit pas. C’est le cas pour Sayf. L’adolescent habite à Bois-Colombes, dans les Hauts-de-Seine, il a 15 ans, il est en 2de et peine à suivre ses cours. « Il a même complètement décroché, il s’est complètement démotivé, il veut redoubler », se désole son père, Zakaria, 48 ans, au chômage, qui se dit incapable de l’aider. « Je n’ai pas le niveau ! Je nage, et sa mère aussi, on est largués. » Sayf refuse de s’exprimer, il reste planté devant son écran vingt-quatre heures sur vingt-quatre depuis des mois, casque sur les oreilles, paralysé par cette crise qui le contraint « trop souvent », regrette son père, à rester cloîtré dans le 50 mètres carrés familial, qu’il partage avec ses parents et ses deux petits frères, des jumeaux âgés de 2 ans. Sa chambre ressemble davantage à « un débarras », commente son père, qu’à l’espace privé d’un adolescent de 15 ans. La moitié de la pièce sert à entreposer les vêtements des jumeaux, l’aspirateur, la planche à repasser…

Sans places en crèche et sans moyens pour s’offrir les services d’une nounou, les parents sont contraints d’alterner les tours de garde. La mère, hôtesse d’accueil dans une entreprise du département, n’a jamais repris le chemin de l’emploi (le site sur lequel elle travaillait a fermé). Le père cherche un travail, en vain. « A mon âge, en période Covid, je ne trouve rien, se désespère cet ancien éducateur jeunesse. J’ai envoyé des dizaines de CV, dans la sécurité, pour être pion dans un lycée, animateur dans une mairie… Rien, il n’y a rien. » Pendant ce temps, les moyennes de son fils aîné ont sensiblement chuté, dès le premier confinement. Il a sorti la tête de l’eau au deuxième, grâce à des cours de soutien scolaire. « Mais c’était trop cher, on n’a pas les moyens de continuer. » Professeurs absents, cours irréguliers, problèmes de connexions aux sites… ces dernières semaines, ses notes se sont de nouveau effondrées.« Crise sanitaire et pauvreté » : retrouvez nos articles

Dans son rapport remis ces prochains jours au premier ministre, Jean Castex, et dont Le Monde a eu connaissance, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions sociales analyse l’impact de la crise sanitaire sur les Français les plus précaires.

Louise Couvelaire

Crise sanitaire et pauvreté : les usagers ont souffert de la fermeture des services publics

Pôle emploi, La Poste, le Crous, les préfectures, la Sécurité sociale ont dû fermer leurs guichets ou réduire leurs horaires depuis le premier confinement. Les téléprocédures ne sont pas forcément adaptées aux publics précaires.

Par Isabelle Rey-LefebvrePublié aujourd’hui à 14h00  

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/05/04/crise-sanitaire-et-pauvrete-les-usagers-ont-souffert-de-la-fermeture-des-services-publics_6079073_3224.html

Des clients font la queue devant un bureau de poste, à Paris, le 4 mai 2020.
Des clients font la queue devant un bureau de poste, à Paris, le 4 mai 2020. LUDOVIC MARIN / AFP

La fermeture brutale, pour cause de confinement, en mars 2020, des accueils de nombreux services publics, Pôle emploi, La Poste, Crous (œuvres universitaires), préfectures, guichets de la Sécurité sociale, allocations familiales, a pris de court ces services eux-mêmes et, surtout, leurs usagers.

« L’accès aux services publics a été l’un des premiers sujets d’inquiétude des personnes précaires, constate Angélique Créteau, ancienne sans-abri et représentante des “personnes accompagnées” au sein du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (CNLE). Nous n’avons, par exemple, pas compris pourquoi on pouvait aller à la banque ou chez l’assureur, mais pas à l’Assurance-maladie ou à la CAF, avec l’angoisse de ne pas recevoir les aides financières ou, si elles ont été prolongées, comme ce fut le cas du revenu de solidarité active (RSA), de se voir ensuite réclamer leur remboursement. »

La fermeture des guichets a parfois produit des situations absurdes, comme ces chèques alimentaires distribués dans les Côtes-d’Armor et qu’il fallait aller chercher au service des impôts, bien sûr fermé ; ou des rendez-vous médicaux annulés suivis d’une lettre de la Caisse d’assurance maladie invitant à une visite médicale gratuite dans des centres de soins eux aussi inaccessibles…

La Poste a, dès le 17 mars, baissé le rideau de plus des trois quarts de ses bureaux, n’en laissant que 1 700 ouverts sur 7 600, avant de les rouvrir progressivement à partir de la mi-avril puis tous, début juin, mais souvent à des horaires resserrés. Or, la Banque postale est la banque des pauvres, la seule à donner encore accès à du liquide sans carte bancaire, et une des rares à assurer un droit au compte gratuit, notamment avec le Livret A faisant fonction de compte courant. Ainsi, 1,2 million d’usagers y perçoivent leurs allocations et pensions, en général le 5 ou le 6 du mois, provoquant ces jours-là une affluence au guichet.

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En avril 2020, devant les rares bureaux ouverts se sont formées des files d’attente monstres d’usagers inquiets de ne pouvoir avoir accès à leur argent. Début juin, avec 20 % de postiers encore absents pour cause de maladie ou de garde d’enfants – un tiers d’entre eux sont parents d’au moins un enfant de moins de 16 ans –, la situation n’était pas encore revenue à la normale. « Voilà dix ans que La Poste veut réduire ses coûts, supprime des emplois, des boîtes aux lettres, ferme des guichets physiques et mise sur le numérique, rappelle Nicolas Galepides, secrétaire fédéral du syndicat SUD PTT. Alors qu’elle perçoit des subventions de l’Etat pour ses missions de service public, la crise Covid lui permet d’accélérer son projet en éloignant toujours plus l’usager. »

Les demandeurs d’asile très touchés

Les préfectures, elles, ont fermé sans préavis leurs guichets d’accueil des demandeurs d’asile et suspendu le traitement des demandes de titres de séjour des étrangers. Saisi par des associations, dont la Ligue des droits de l’homme et le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), le Conseil d’Etat a, dans une décision du 30 avril 2020, enjoint à l’Etat de reprendre, en Ile-de-France, l’enregistrement des demandes d’asile. Les préfectures l’ont fait, bon gré mal gré, mais en supprimant l’accueil physique des demandeurs et en conservant, ici ou là, une gestion très ralentie des délivrances et renouvellements des titres de séjour.

Un point de tension particulier s’est noué en Seine-Saint-Denis, préfecture déjà débordée et dysfonctionnelle en temps normal : « Quand je me rends, aujourd’hui, à la préfecture de Bobigny, il n’y a personne sinon quelques jeunes en service civique qui expliquent qu’il faut adresser un mail pour prendre des nouvelles de son dossier, ce que j’ai fait sans jamais obtenir de réponse », se désespère Badr (il a souhaité garder l’anonymat) qui attend depuis plus d’un an le renouvellement de son titre de séjour lui permettant de passer d’étudiant à salarié. Cet Algérien de 29 ans est venu en France poursuivre ses études dans une école d’ingénieurs et une autre de commerce.

« Je ne peux ni travailler, ni me marier, ni rentrer chez moi avant d’avoir remboursé mes dettes », dit Badr, en attente d’un titre de séjour

Diplômes en poche, il avait trouvé, en janvier 2019, un poste de chargé d’affaires dans son domaine, l’énergie électrique, en contrat à durée indéterminée. « Un boulot de rêve, correspondant à ma double compétence, à responsabilités, bien payé, avec des perspectives de carrière, une voiture de fonction, mais que j’ai dû abandonner après seulement quatre mois, faute de titre de séjour, parce que l’instruction a traîné en 2019 et est bloquée depuis plus d’un an par la crise sanitaireQuelle pièce manque ? Pourquoi ça bloque ? Personne ne me le dit, je ne parviens pas à avoir un interlocuteur. »

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Badr a bénéficié du prolongement automatique de six mois – que prévoit l’ordonnance du 25 mars 2020 instituant l’état d’urgence sanitaire – de son « récépissé », une attestation provisoire ne lui permettant cependant pas de travailler et vit, depuis deux ans, de récépissé en récépissé. Sans activité ni perspective, son existence est en suspens : « Je ne peux ni travailler, ni me marier, ni rentrer chez moi avant d’avoir remboursé mes dettes, notamment mon crédit pour l’école de commerce… » Il est heureusement logé en résidence sociale et fait tout pour échapper au désœuvrement en allant, dès que besoin, donner un coup de main au Secours populaire de sa commune : « J’ai découvert une solidarité formidable, j’aime cette ville, je m’accroche », assure-t-il.

Manque de contact humain

La préfecture de Seine-Saint-Denis soutient, de son côté, que « le service public de l’immigration a été maintenu, dans un contexte sanitaire très dur (…) grâce à une plate-forme téléphonique et une prise de rendez-vous en ligne », mais reconnaît que le nombre de rendez-vous, en 2020, de 128 000 sur ses trois sites, a chuté de 16,8 % par rapport à 2019 et le nombre de décisions prononcées, 51 902, de 25 %. Selon elle, cette baisse est, en outre, à relativiser car il y a eu des prolongations de titres de séjours et « une augmentation du nombre de cartes de séjours pluriannuelles » qui ont tout de même chuté de 34 %, passant de 25 467 en 2019 à 16 715 en 2020 !

Le ministère de l’intérieur et la préfecture du 93 promettent, pour 2022, des améliorations « grâce aux procédures dématérialisées permettant de déposer son dossier sans se déplacer en préfecture », en précisant que, les usagers qui n’y arriveraient pas, peuvent toujours « saisir le centre de contact citoyen en ligne ou par téléphone »… si la ligne n’est pas saturée.

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Toutes les administrations retiennent donc de cette crise sanitaire la nécessité d’accélérer les téléprocédures et de mettre les usagers à distance : « Sous le prétexte de simplifier les démarches, le numérique les rend opaques, plus longues et compliquées, juge Angélique Créteau. Cette déshumanisation, cette impossibilité de dialoguer avec la personne qui va concrètement instruire votre dossier, quel qu’il soit, est la principale difficulté pour les précaires. Et même si les téléprocédures font gagner un peu de temps, on a besoin d’humain pour comprendre et, plus que les autres, de papiers “carrés” car nous, les précaires, on nous les réclame sans arrêt. »

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Isabelle Rey-Lefebvre

*Confinement et précarité : « Le système est saturé depuis des années, cette crise le montre douloureusement »

Comment ceux qui sont en grande précarité vivent-ils le confinement ? Samuel Coppens, de la fondation de l’Armée du salut, et Gilles Pineau, directeur de structures d’accueil de personnes sans abri et en difficulté sociale, ont répondu à vos questions. 

Propos recueillis par Le Monde.frPublié le 17 avril 2020 à 13h29  

Chaque jour, dans notre direct consacré à nos vies confinées, des spécialistes répondent en tchat aux lecteurs du Monde. Jeudi 16 avril, Samuel Coppens, porte-parole de la fondation de l’Armée du salut, et Gilles Pineau, directeur de structures d’accueil de personnes sans domicile fixe (SDF) et en difficulté sociale, ont abordé la question de la précarité pendant le confinement.

Relire le tchat : « La crise n’est pas seulement sanitaire, elle est aussi sociale »

Josay : Est-ce que vous pouvez définir ce qu’est la grande précarité ?

Gilles Pineau : La définition de la grande précarité mériterait bien plus qu’un échange de quelques lignes. Cela peut désigner les personnes qui fréquentent les accueils de jour, qui sont hébergées dans les centres, qui ont des difficultés très importantes pour satisfaire des besoins primordiaux : se laver, rester digne et propre, manger correctement… Les personnes qui connaissent des difficultés pour accéder à un hébergement d’urgence, pour se soigner, trouver un emploi et avoir des ressources convenables pour ensuite retrouver une autonomie et accéder au logement de droit commun.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Jamais on n’avait vu un tel engagement » : le confinement provoque un élan de solidarité

ML : Quelles sont les mesures prises pour les personnes en grande précarité et fragiles, qui ne peuvent aller chercher des paniers de nourriture dans des lieux de distribution sous peine de contracter la maladie ou qui ne peuvent pas se faire livrer de courses parce qu’elles n’ont pas de quoi se payer à manger ? Et pour les sans-papiers ?

G. P. : Pour les personnes sans abri, il existe des accueils de jour qui restent majoritairement ouverts. Ces lieux proposent un accès à des prestations d’hygiène et de distribution alimentaire. Plusieurs lieux sont ouverts à Paris, par exemple pour récupérer des paniers-repas. Mais il est vrai que de nombreuses personnes, dans les jours qui ont suivi le confinement, ont rencontré des difficultés importantes pour accéder à de l’alimentation.

Samuel Coppens : Partout en France, les associations sont bien conscientes de ces difficultés concernant les personnes qui ont un logement mais pas ou peu de ressources. Des systèmes de livraison de colis alimentaires ont été mis en place. Dans le nord de Paris, nous avons par exemple mis en place un tel système, en partenariat avec la municipalité et d’autres associations, comme Aurore et Action contre la faim, et avec des traiteurs solidaires, pour livrer tous les jours environ 2 500 repas à des personnes vivant en squat, en campement ou à leur domicile. Le tout fonctionne grâce à des dons

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De manière générale, les dons des banques alimentaires permettent aux associations encore ouvertes de continuer de fonctionner et de proposer ces colis. Certaines associations proposant de l’aide alimentaire, dont la fondation de l’Armée du salut, ont mis en place des collectes financières spécialement réservées aux actions de lutte contre le Covid-19. Vous pouvez y participer si vous le souhaitez.

Fleur de camélia : Comment les personnes SDF vont-elles obtenir une aide qu’envisage de verser l’Etat ?

G. P. : Derrière le terme SDF, il existe de multiples réalités. Malgré une situation de vie à la rue, certaines personnes parviennent à maintenir une ouverture de leurs droits et, par exemple, être bénéficiaire du revenu de solidarité active (RSA). Celles-ci pourront bénéficier des aides prévues. Malheureusement, ce n’est pas la majorité et nous observons trop souvent des phénomènes de non-recours aux droits sociaux.

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Dans nos structures, nous disposons de travailleurs sociaux dont le travail consiste, après avoir créé un lien de confiance, à rétablir ou ouvrir les droits de la personne. Et puis il y a également toutes les personnes qui ne disposent pas d’un titre de séjour et qui n’ont, en général, accès à aucune aide financière.

Miguel L : Depuis une semaine, je suis à la recherche d’un hébergement d’urgence pour un membre de ma famille qui est à la rue. J’appelle le 115 tous les jours et il semble n’y avoir aucune solution dans mon département, la Seine-Maritime. Quelles solutions existent ?

G. P. : Le 115 reste l’interlocuteur central pour proposer aux personnes sans abri un hébergement d’urgence. Malheureusement, cette crise sanitaire met en exergue de façon très importante qu’il manque en permanence des places d’hébergement et des logements. Il faut rappeler que lors de la dernière Nuit de la solidarité à Paris, le 30 janvier 2020, il a été comptabilisé plus de 3 500 personnes sans abri, à une période ou de nombreuses places d’hébergement d’urgence pour l’hiver étaient ouvertes. Le système est saturé depuis plusieurs années, cette crise le montre douloureusement.

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On pense à eux : Depuis le début du confinement je pense aux personnes qui dorment dans le métro ou dans des bidonvilles le long du RER. Comment ne pas se contaminer quand on est entassé les uns sur les autres, souvent sans point d’eau à proximité ? Et commet survivre avec les possibilités d’emplois (légaux ou non) qui se réduisent et les sources d’alimentation qui se tarissent ? Que peut-on faire pour aider ?

G. P. : Votre remarque, très juste, résume bien la situation dramatique de milliers de personnes qui vivent dans ces conditions en Ile-de-France. Il faut continuer à se battre. Vous pouvez vous engager en rejoignant des associations qui interviennent, même dans des bidonvilles, pour distribuer de l’aide alimentaire et poursuivre de la veille sanitaire.

S. C. : Des initiatives citoyennes se développent partout en France pour répondre à certains besoins de première nécessité, telle l’alimentation. Ces initiatives doivent être soutenues afin de pouvoir continuer à se développer. C’est, en effet, toute une partie de la population qui réussissait à survivre grâce à des emplois occasionnels et qui a perdu le peu de ressources dont elle disposait. Avant le confinement, la fondation de l’Armée du salut distribuait 450 repas à Paris. Aujourd’hui, nous en distribuons environ 2 000, sept jours sur sept, avec nos bénévoles et des collectifs.

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Herr Vais : Dans la mesure où tout le monde semble avoir réduit (forcé et contraint) sa consommation, y a-t-il un trop-plein, et, surtout, est-il mis à disposition des associations pour nourrir ceux qui en ont besoin et éviter de gâcher ?

S. C. : Les associations ont en effet reçu de nombreux dons, de la part de restaurateurs par exemple, au début du confinement. Nous voyons cependant ces propositions se réduire avec le temps, car ces dons correspondaient à des stocks qui risquaient de se perdre et les restaurateurs ont fort logiquement coupé ou réduit leurs approvisionnements ensuite, pour qu’ils soient plus en phase avec leurs besoins.

Une autre difficulté est celle de trouver des transporteurs pour les dons alimentaires. Le marché d’intérêt national de Rungis nous a, par exemple, proposé des dons de fruits et légumes, mais tous n’ont pas pu être reçus faute de transporteurs pour les apporter jusqu’à nos lieux de stockage.

A : Qu’en est-il du déconfinement pour les personnes qui ont été temporairement mises à l’abri ? La période prévue va coïncider avec la fin de la trêve hivernale et sans doute avec une baisse des dons et de l’aide bénévole. N’y a-t-il pas un grand risque de nombreuses remises à la rue ?

S. C. : A la suite de la mobilisation des associations, la fin de la trêve hivernale a pour le moment été repoussée de deux mois, jusqu’au 31 mai. Comme vous le soulignez, l’enjeu est que la fin du confinement n’implique pas des remises à la rue massives de personnes sans domicile. Les associations et les réseaux associatifs qui nous rassemblent (comme la Fédération des acteurs de la solidarité ou Alerte) nous aideront à porter cette parole auprès des ministères.

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G. P. : Je partage largement vos inquiétudes, il y a un risque fort pour que les solutions temporaires qui ont été mises en œuvre s’arrêtent et laissent alors des dizaines de personnes sans solution. C’est un problème que nous connaissons malheureusement chaque année avec la fermeture des hébergements ouverts pendant l’hiver. C’est ce que nous dénonçons chaque année pour mettre enfin un terme à la gestion « au thermomètre » d’ouverture de places.A

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Le Monde.fr

**Crise sanitaire et pauvreté : le département de Seine-Saint-Denis a maintenu le lien social par téléphone

Dès le premier confinement, le conseil départemental de Seine-Saint-Denis a décidé de détecter les situations d’urgence et de précarité en téléphonant aux 50 000 personnes recensées dans les fichiers des aides sociales que le département distribue. Un an plus tard, le bilan vient d’être publié. 

Par Isabelle Rey-Lefebvre Publié le 5 Mai 2021

https://journal.lemonde.fr/data/1414/reader/reader.html?t=1620158688913#!preferred/0/package/1414/pub/1902/page/14/alb/97388

« Le standard téléphonique du conseil départemental a vite été pris d’assaut dès la fermeture, le 17 mars 2020, de nos guichets d’accueil », se souvient aujourd’hui Guillaume Quesnel, directeur des services de proximité du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, une grosse collectivité qui emploie 8 000 agents et dont seuls 1 700 étaient mobilisés pour la continuité du service. « Nous avons donc d’abord fait appel aux agents volontaires pour renforcer les effectifs et répondre au téléphone puis, sur une idée du directeur du pôle solidarité, nous avons mis en place un service d’appel des usagers les plus précaires afin de détecter les situations d’urgence et d’isolement. »

Un an plus tard, l’expérience, dont le riche bilan vient d’être publié, se poursuit. Elle est réactivée chaque fois que de besoin, par exemple, ces temps-ci, pour inciter de vive voix les Séquanodyonisiens à se faire vacciner.

Dès le début de la crise sanitaire, 300 agents dotés d’un ordinateur et d’un smartphone se sont portés volontaires pour appeler les quelque 50 000 personnes recensées dans les fichiers des aides sociales que le département distribue, titulaires de la carte de transports gratuits Améthyste pour les plus de 60 ans, bénéficiaires de l’allocation personnalisée d’autonomie, de l’allocation aux adultes handicapés, du revenu de solidarité active âgés de 60 ans et plus…

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La campagne a donné lieu à plus de 26 000 entretiens utiles et 1 600 signalements auprès des services sociaux compétents. « Nous avons par exemple pu identifier des personnes très seules qui ne manquaient de rien sinon de compagnie et que nous rappelions toutes les semaines, poursuit M. Quesnel. Nous avons aussi constaté de nombreux cas d’anxiété liée au Covid, peur de sortir de chez soi, de voir interrompre le versement de ses allocations que le département a pourtant reconduites automatiquement, et détecté des personnes victimes de violences familiales ou conjugales, que nous orientons vers les associations spécialisées. »

« Une belle aventure humaine »

Françoise Abderide, 59 ans, chargée des événements et que la crise a donc mise au chômage technique, a été l’une des plus actives de ces volontaires, passant plus de 400 appels à elle seule, entre avril et juin : « Pour moi qui ai déjà participé à des distributions alimentaires dans mon quartier, à Stains, c’était une évidence de participer à la campagne. Après avoir passé le moment de défiance des interlocuteurs, persuadés qu’on les appelle pour leur vendre quelque chose, la confiance s’installe et la conversation peut durer de dix minutes à une heure et demie ! Je me souviens d’une famille dont le père est lourdement handicapé moteur, la mère était alors malade du Covid et la marche de la maison, courses, ménage, soins, reposait entièrement sur la fillette de 10 ans : j’ai pu débloquer en urgence une aide à domicile », confie Mme Abderide.

« Ce qui frappe, c’est la vitalité des solidarités de voisinage et familiales, notamment de la part des femmes », analyse le sociologue Jean-François Laé

Chaque entretien a, en outre, fait l’objet d’un compte rendu que le sociologue Jean-François Laé, spécialiste des écrits populaires, a pu analyser : « Ce qui frappe, c’est la vitalité des solidarités de voisinage et familiales, notamment de la part des femmes, des filles et petites-filles, toujours présentes, qui s’occupent de leurs parents, vont habiter chez eux ou les prennent chez elles. Elles décrochent le téléphone, assurent les soins, suivent les démarches voire financent les dépenses quotidiennes… Au risque de l’épuisement, ce qui ne peut pas durer éternellement. J’ai aussi été impressionné par l’écoute et la connaissance du terrain des appelantes », qui sont, en effet, à 90 % des femmes.

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Stéphane Troussel, président (PS) du conseil départemental, a, lui, choisi de pérenniser ce lien très particulier entre fonctionnaires territoriaux et habitants :« Depuis cette expérience, nous accordons aux agents qui souhaitent s’investir dans les associations locales, deux jours par mois pour faire, sur leur temps de travail, une sorte de mécénat de compétence. »« Crise sanitaire et pauvreté » : retrouvez nos articles

Dans son rapport remis ces prochains jours au premier ministre, Jean Castex, et dont Le Monde a eu connaissance, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions sociales analyse l’impact de la crise sanitaire sur les Français les plus précaires.

Isabelle Rey-Lefebvre

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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