Le vaccin de Johnson & Johnson (Janssen) arrive au compte-gouttes dans les pharmacies et les cabinets médicaux
Le dernier des vaccins autorisés en France, perçu comme une alternative au « mal-aimé » AstraZeneca, a l’avantage d’être unidose. Mais son déploiement démarre doucement.
Par Stéphane Mandard(Bassin d’Arcachon, envoyé spécial) et Gilles Rof(Marseille, correspondant)Publié aujourd’hui à 19h39
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Sur les 200 000 doses de vaccin de Janssen officiellement livrées à la France depuis la mi-avril, la pharmacie Booth, dans le 12e arrondissement de Marseille, en a reçu dix. Adossée à une galerie commerciale, cette officine voit pourtant passer chaque jour près de 400 personnes. « On est loin d’une campagne intensive », sourit le pharmacien, Christophe Guidoni, derrière son masque. Ses deux premiers flacons – de cinq doses chacun –, commandés près d’un mois plus tôt, sont arrivés en milieu de semaine dernière, accompagnés de trois autres à destination des médecins de ce quartier résidentiel. Ce lundi 3 mai, il organise sa première session d’injections avec le « Janssen » – du nom du laboratoire, filiale pharmaceutique du groupe américain Johnson & Johnson –, dernier des vaccins autorisés sur le marché français. Sept volontaires le matin, trois l’après-midi, prévenus par téléphone avant le week-end. Toutes les doses doivent, en principe, trouver preneur.
10 millions de doses attendues
Dans un réduit où l’on stocke bottes de marche et chaussures orthopédiques, Dominique Tassol, 67 ans, est la première à s’asseoir et à relever sa manche. « Je le fais parce que mon mari insiste. Moi, j’ai un peu peur », glisse cette secrétaire, qui habite « à deux pas ». Le mari, Jean, 71 ans, attend son tour : « Je veux le faire pour être tranquille. » « Et parce qu’on veut partir en vacances en Turquie et qu’on sait qu’il nous faudra un passeport vaccinal », complète Dominique. « Je voulais le Janssen parce qu’il n’y a qu’une dose à faire », souffle Pascal, 58 ans, qui prend la suite. Administratif dans l’éducation nationale, il préfère rester anonyme : « Aujourd’hui, je suis en télétravail. » Depuis plusieurs semaines, il cherchait un rendez-vous sur Internet mais n’en trouvait pas. « En venant acheter des médicaments, j’ai appris que la pharmacie vaccinait ; je me suis inscrit. »
Cheveux blancs, chariot à roulettes bleu azur, Odile, 81 ans, hésite encore. « Mes enfants me poussent ; moi, je ne suis pas sûre », rumine-t-elle. « Pourquoi avec celui-là, il ne faut qu’une dose et pourquoi les autres, il en faut deux ? », interroge-t-elle. « C’est mieux d’être vaccinée, lui glisse gentiment Timothée Hentz, le pharmacien qui pratique les injections. Après, si vous ne voulez pas venir, vous pouvez annuler. » Odile repart en laissant nom et numéro de téléphone, « à contrecœur ». Sur sa liste d’attente, Christophe Guidoni compile une centaine de personnes. Et aucun ne souhaite se faire vacciner avec les doses d’AstraZeneca qui dorment encore dans les frigos.
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« L’’AstraZeneca, c’est parti fort, mais, en le suspendant, le gouvernement l’a flingué », regrette-t-il. « Il fallait faire comme dans The Full Monty pour convaincre les gens », poursuit-il, hilare derrière son masque, en montrant ses quatre collègues alignés avec lui derrière le comptoir. Au quotidien, pas de strip-tease mais un combat pied à pied pour convaincre soixante personnes de se faire piquer : « Alors qu’ici, en moyenne, on fait 600 vaccins contre la grippe chaque année. » Dans l’arrière-boutique, Joëlle Eldin, qui s’occupe de la logistique de la pharmacie, s’agace. Sur le site de l’agence régionale de santé (ARS), les commandes de Janssen sont déjà indisponibles. 10 millions de doses sont censées être livrées à l’échelle du pays d’ici à fin juin. Mais pour l’heure, seules 180 000 doses supplémentaires sont confirmées pour le 9 mai.
Un flacon par semaine
En Gironde, plusieurs dizaines de personnes avaient pu recevoir une dose du vaccin développé par le laboratoire Janssen dès mars, avant même qu’il ne soit autorisé en France. Ces « privilégiés » font partie du millier de volontaires recrutés à travers huit centres – dont un à Bordeaux – pour participer à l’essai clinique de phase 3 piloté par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) afin d’évaluer l’efficacité et la sécurité du produit du groupe américain. Pour tous les autres, il faudra encore s’armer de patience. Car en Gironde, comme dans les Bouches-du-Rhône, le vaccin de Jonhson & Johnson est distribué à dose homéopathique.
« Pour l’instant, le vaccin Janssen reste confidentiel, il est distribué au compte-gouttes », témoigne Philippe Veaux, médecin à Arcachon et responsable du centre de vaccination mis en place par la ville. Comme leurs collègues marseillais, les médecins libéraux de Nouvelle-Aquitaine sont limités à un flacon par semaine. Au centre de vaccination, où plus de 25 000 personnes ont déjà été vaccinées (le double de la population arcachonnaise), pas de flacon de Janssen mais du Pfizer, et aussi de l’AstraZeneca depuis lundi 3 mai.
« Il a le grand avantage de ne pas être l’AstraZeneca, qui est devenu très difficile à placer »
« Le Janssen n’est pas destiné aux centres de vaccination mais, si demain on m’en donne 5 000 doses, elles seront les bienvenues, dit le docteur Veaux. On rame à contre-courant avec l’AstraZeneca mais le problème n’est pas de savoir avec quel vaccin, mais où et quand on peut se faire vacciner au plus vite. » Avec le Janssen, explique le praticien, « on cible notamment les publics difficiles à atteindre comme les SDF car nous n’aurons pas besoin de les faire revenir pour une deuxième dose, contrairement aux autres vaccins ».
Soulagement des patients
Mais encore faut-il avoir les flacons. A la pharmacie d’Arguin, juste derrière la plage, on espère en obtenir cette semaine. « On reçoit beaucoup de demandes de nos clients pour ce vaccin mais nous n’avons pas de doses. Impossible de se faire approvisionner malgré nos demandes répétées depuis le 19 avril. » Même difficulté de l’autre côté du bassin d’Arcachon, à la pharmacie du Cap-Ferret. Prise d’assaut à chaque congé scolaire et en particulier l’été par les touristes bordelais et parisiens, elle n’a toujours pas été livrée. Le pharmacien a essayé d’en commander sur le site Internet mis en place par l’ARS. En vain. Les clients de la pharmacie le réclament pourtant : « Il n’est pas encore très connu de la population mais il a le grand avantage de ne pas être l’AstraZeneca qui est devenu très difficile à placer : plus personne n’en veut. »
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La pharmacie du Canon, un des nombreux villages ostréicoles de la presqu’île, a eu plus de chance. Elle a pu démarrer les injections jeudi 29 avril après avoir reçu ses tout premiers flacons. « On était sur le qui-vive. Dès qu’on a eu la possibilité d’en commander, on a sauté dessus », raconte la pharmacienne. Là aussi pour répondre aux clients désireux d’« éviter l’Astra » et de bénéficier d’un « vaccin pratique », comprendre à une seule dose. La pharmacie du Canon a aussi souhaité faire bénéficier les médecins de la presqu’île de sa livraison de flacons. C’est ainsi que le cabinet médical du Cap-Ferret a pu commencer les vaccinations (15 doses) avec le Janssen le 27 avril. A la grande surprise et au grand soulagement des patients. « Les gens pensaient qu’ils allaient être vaccinés avec de l’AstraZeneca et finalement nous avons reçu du Janssen, raconte Christelle Andrevie. Ils étaient à la fois contents d’éviter l’AstraZeneca et une deuxième dose. » Un vaccin unidose qui « tombe bien » pour le docteur Andrevie : « Ça arrange bien les médecins de ne pas avoir à programmer de deuxième injection dans deux ou trois mois lorsqu’on sera en pleine saison estivale avec un afflux important de population. »
Stéphane Mandard(Bassin d’Arcachon, envoyé spécial) et Gilles Rof(Marseille, correspondant)Contribuer
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