« Les non-dits de la politique sanitaire sont la conséquence de l’impossible débat collectif sur la valeur de la vie humaine »
TRIBUNE
Christian Gollier – Professeur d’économie à l’Ecole d’économie de Toulouse.
Les politiques publiques devraient être analysées en fonction de la balance entre coûts et bénéfices, mais l’absence d’une adhésion collective à l’évaluation scientifique de la vie humaine compromet cette approche, déplore, dans une tribune au « Monde », Christian Gollier, professeur à l’Ecole d’économie de Toulouse.
Publié aujourd’hui à 11h14 Temps de Lecture 3 min.
Tribune.
Qu’est-ce qu’une bonne politique de lutte contre le covid-19 et ses très nuisibles variants, à commencer par le variant anglais ? La main sur le cœur, tous nos responsables proclament leur priorité à sauver des vies. Mais, en réalité, il faut bien d’une façon ou d’une autre intégrer dans l’analyse l’impact de la politique sanitaire sur l’économie.
Jusqu’où aller dans le sacrifice de l’économie, et des travailleurs qui en souffrent, pour sauver plus de vies ? L’incapacité de débattre collectivement de cette question mine notre société. Elle offre à beaucoup de commentateurs politiques et de leaders d’opinion une autoroute pour n’être jamais d’accord avec la politique suivie, pour critiquer tantôt l’excès de confinement, tantôt sa mollesse, en modulant leur sens des valeurs selon les circonstances.
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Cette crise tant sanitaire qu’économique, d’une violence inouïe, met en lumière les faiblesses de notre pays dans sa gouvernance politique et bureaucratique centralisée, mais aussi dans l’évaluation de ses politiques publiques. Dire si une action publique A est collectivement plus désirable qu’une action publique B est loin de n’être qu’une question idéologique ou de clivage politique.
Arbitrer entre les coûts présents et les bénéfices futurs
Chaque action implique des coûts et des bénéfices étalés dans le temps dans des dimensions très variées, en termes de pouvoir d’achat, de vies gagnées, mais aussi de réduction des inégalités de revenu ou de chance, ou de qualité de vie et d’environnement. Gérer ensemble le bien commun nécessite qu’on se soit mis préalablement d’accord sur nos valeurs.
Arbitrer entre différentes options nécessite une transparence sur les objectifs poursuivis, donc sur les valeurs relatives à donner à ces différents impacts. Par exemple, réduire les émissions de CO2 aujourd’hui va certainement réduire notre pouvoir d’achat dans les années à venir, mais cela va aussi améliorer le bien-être des générations futures.
Arbitrer entre ces coûts présents et ces bénéfices futurs, sur le climat comme sur les retraites ou la dette publique, nécessite qu’on se mette d’accord sur la façon de pénaliser un bénéfice parce qu’il se matérialise plus tard, comme un enfant qui préfère un marshmallow tout de suite plutôt que deux dans une heure.
La valeur de la vie
De même, choisir aujourd’hui de réduire le confinement, ce qui va permettre de créer plus de richesse mais conduira à des décès supplémentaires, nécessite qu’on se mette d’accord sur l’importance relative qu’on accorde dans notre société à ces deux dimensions de notre bien commun. Je ne pense pas que la valeur de la vie ou de nos responsabilités envers les générations futures soit un sujet politiquement ou idéologiquement très clivant dans notre pays.
Les très technocratiques commissions qui ont eu à débattre au cours de ces dernières années en France pour fixer valeur de la vie humaine et taux d’actualisation ont été plutôt consensuels. Elles avaient la chance de se fonder sur des travaux scientifiquement approfondis à partir de l’observation de ce que les gens eux-mêmes révèlent de leurs préférences par leur comportement.
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L’utilisation de ces valeurs éclaire aujourd’hui la décision politique sur des sujets aussi variés que la construction d’une nouvelle ligne TGV, le dédoublement de classes, la fermeture de maternités, ou le niveau de la taxe carbone, par exemple.
L’absence d’une adhésion collective
Grâce au fort taux de vaccination des populations les plus vulnérables aujourd’hui en France, les modèles utilisés par les épidémiologistes et certains économistes pour estimer les impacts sanitaires et économiques de la politique covid montrent que le bénéfice économique d’un desserrement partiel du confinement l’emporte maintenant sur son coût sanitaire.
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Ce qui fâche et rend inefficace cette approche fondée sur l’analyse coût/bénéfice des politiques publiques, c’est l’absence d’une adhésion collective à ces valeurs qui devraient faire le ciment de notre vivre-ensemble. Les non-dits de la politique sanitaire sont la conséquence de cet impossible débat collectif.
Et si, finalement, on expliquait aux Français qu’en France l’exécutif prend ses décisions en donnant une valeur de trois millions d’euros par vie sauvée, et qu’il valorise un marshmallow immédiat comme deux marshmallows dans vingt ans ? Révisons ces valeurs ensemble, puis appliquons-les pour gérer efficacement notre bien commun, avec clairvoyance et transparence. Ce sera trop tard pour gérer cette crise sanitaire, mais peut-être pas pour celle du changement climatique !
Christian Gollier (Professeur d’économie à l’Ecole d’économie de Toulouse.)