Covid-19 dans le monde : la Belgique et les Pays-Bas contraints d’alléger le confinement malgré une « stagnation à haut niveau »
Sous la pression de l’opinion publique et de divers lobbys, les deux voisins européens desserrent l’étau en dépit d’un taux élevé de circulation du virus.
Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, correspondant)Publié aujourd’hui à 09h00, mis à jour à 14h33
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Il restait un seul lit disponible dans les unités de soins intensifs à Bruxelles, lundi 19 avril, quand un violent incendie a éclaté dans la ville, obligeant les services de secours à improviser pour sauver des victimes. Jeudi, 82 lits seulement étaient inoccupés à l’échelle de toute la Belgique, et des patients ont dû être transférés en Allemagne.
Vendredi 23 avril, pourtant, le premier ministre, Alexander De Croo, tenait à annoncer « de bonnes nouvelles » : les terrasses pourront rouvrir jusqu’à 22 heures, il ne sera plus nécessaire de prendre rendez-vous pour se rendre dans un magasin à partir du 26 avril et, à la même date, les coiffeurs et les métiers de contact non médicaux pourront reprendre leurs activités. En juin, les événements en plein air et à l’intérieur pourront réunir jusqu’à 200 personnes. Si, du moins, 80 % des personnes souffrant de comorbidités sont vaccinées contre le Covid-19 et s’il y a moins de 500 patients en soins intensifs – on en compte environ le double actuellement.
Le « dernier tournant »
Le premier ministre a évoqué la situation « préoccupante » des hôpitaux avant de parler d’un « dernier tournant avant la ligne droite ». Un propos prudent, censé ménager sa propre majorité, divisée, les régions – parfois en désaccord avec son gouvernement fédéral –, et des experts qui évoquent une « stagnation à haut niveau » des indicateurs de la pandémie.
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La pression de l’opinion et de divers lobbys était toutefois devenue trop forte pour maintenir l’intégralité du dispositif de semi-confinement. Risquées, les décisions adoptées vendredi restent, en outre, insatisfaisantes aux yeux de certains. Le monde culturel, notamment, a indiqué qu’il commencerait, le 30 avril, une campagne de désobéissance en bravant l’interdiction d’accueillir du public. Un mouvement baptisé Still Standing for Culture (« encore debout pour la culture »), qui regroupe une centaine de théâtres, de cinémas, de centres culturels etc., entend dénoncer les inégalités de traitement dont le secteur se dit victime. Il refuse de se contenter des expériences que comptent mener, en mai, les pouvoirs publics pour trouver les moyens d’éviter les contaminations.
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Des restaurateurs, parfois soutenus par le maire de leur ville, ont évoqué, eux, leur décision de rouvrir le 1er mai. Le Collège des procureurs généraux les a mis en garde contre le risque de poursuites, et le gouvernement leur a indiqué qu’ils risquaient, dès lors, de ne plus bénéficier d’indemnités.

Décisions « totalement irresponsables »
Le phénomène est assez identique dans les Pays-Bas voisins, où la pression conjuguée de l’opinion, de la droite populiste et des milieux économiques était difficilement tenable. Alors qu’il jugeait illusoire, la semaine dernière, de parler d’un déconfinement tant que les admissions à l’hôpital ne diminueraient pas, le premier ministre, Mark Rutte, a annoncé, mardi 20 avril, que son pays allait prendre « un risque calculé ». A savoir, supprimer le couvre-feu en vigueur, autoriser la réouverture des terrasses de 12 à 18 heures – avec un maximum de 50 personnes – et rouvrir les magasins et les marchés avec le maintien de quelques restrictions. Les Néerlandais seront aussi autorisés à recevoir deux visiteurs à domicile (un seul étant autorisé jusqu’ici), une mesure largement théorique.
Aux Pays-Bas, la droite populiste réclamait la réouverture des terrasses, la gauche radicale la fin du couvre-feu, le parti libéral de M. Rutte « des perspectives pour la société et les entrepreneurs »
Ces décisions sont « totalement irresponsables », a réagi, jeudi, Lilianne Ploumen, chef de l’opposition sociale-démocrate à la Seconde Chambre de La Haye. Sa motion visant à les empêcher a toutefois été rejetée. Elle s’appuyait sur le fait que, le jour même, le royaume venait d’enregistrer son plus haut niveau quotidien de contaminations (10 000 cas) depuis le début janvier, tandis que le nombre de patients en soins intensifs était le plus élevé depuis deux semaines.
Jaap van Dissel, le patron de l’Institut national de santé, aurait préféré voir le gouvernement décaler ses décisions d’une semaine au moins, la troisième vague étant, selon lui, appelée à refluer dans quelques jours. Un pronostic jugé incertain par d’autres spécialistes mais qui n’a, en tout cas, pas influencé la décision du monde politique. La droite populiste voulait une réouverture sans limite des terrasses, la gauche radicale exigeait la fin du couvre-feu, le parti libéral de M. Rutte réclamait « des perspectives pour la société et les entrepreneurs », et les centristes, membres de la coalition au pouvoir, ont admis le principe de décisions « limitées ».
Dans l’immédiat, le gouvernement affronte une autre difficulté : la campagne vaccinale prend du retard parce que les patients les plus âgés refusent massivement AstraZeneca (réservé aux plus de 60 ans), entraînant la destruction de nombreuses doses. Des généralistes, qui envisageaient dès lors d’administrer le vaccin anglo-suédois à d’autres de leurs patients, estimant qu’ils ne couraient aucun risque, ont été rappelés à l’ordre.
Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, correspondant)
Au Danemark, un « Coronapas » pour accélérer les réouvertures
Depuis le 21 avril, ce passeport sanitaire est exigé pour entrer dans les bars, cafés ou restaurants, les musées, les galeries d’art et les bibliothèques, ainsi que les tribunes des stades de foot. A partir du 6 mai, il sera également demandé pour les cinémas et les salles de spectacle.
Par Anne-Françoise Hivert(envoyée spéciale à Copenhague)Publié hier à 02h48, mis à jour à 18h56
Temps de Lecture 6 min.

Ils sont toute une tablée, à se délecter des derniers rayons du soleil, en terrasse, devant une bière. Même si un froid glacial souffle dans les rues de Copenhague ce mercredi 21 avril, ces employés d’une caisse d’assurance-chômage n’auraient pour rien au monde renoncé à la soirée qui s’annonce.
« On a eu dû mal à se concentrer au boulot aujourd’hui », avoue Lea Krussel, qui rappelle qu’elle et ses collègues n’ont pas mis les pieds dans un bar ou un restaurant depuis le 8 décembre 2020, date du début du deuxième confinement au Danemark.
Quatre mois plus tard, l’heure est enfin à la réouverture. En prévision de la soirée,afin d’être autorisée à manger à l’intérieur du restaurant, Lea a fait un test PCR la veille. « Ça faisait un petit moment et il était temps. » Sa collègue, Julie Kireketorp, a opté pour la version antigénique. Toutes les deux ont téléchargé l’application Min Sundhed (« ma santé ») sur leur téléphone portable, qui leur permet d’accéder à leur compte santé sécurisé, où apparaît le résultat du test.
Au cœur de la stratégie de réouverture du Danemark, le « Coronapas », obligatoire pour les plus de 15 ans, se décline sous trois formes : un certificat vaccinal, qui atteste que son propriétaire a bien reçu les deux doses d’un vaccin anticovid ; le test négatif (PCR ou antigénique) réalisé dans les soixante-douze heures ; ou bien, la preuve d’une infection dans les deux à douze semaines précédentes.
Cinq fois plus de dépistages qu’en France
Depuis le 21 avril, ce passeport sanitaire – qui peut être imprimé sur papier – est exigé pour entrer dans les bars, cafés ou restaurants (sauf en terrasse, dont l’accès n’est pas réglementé), les musées, les galeries d’art et les bibliothèques, ainsi que les tribunes des stades de foot, où le public reste limité à 500 personnes. Les Danois doivent aussi le présenter, depuis le 6 avril, chez le coiffeur, le tatoueur, le masseur et dans les instituts de beauté ou les auto-écoles. A partir du 6 mai, il sera également utilisé pour les cinémas et les salles de spectacle, ainsi que les activités sportives et culturelles à l’intérieur.

Attablés au Café Oscar, derrière l’hôtel de ville de Copenhague, Rune Holm, chemisette fleurie, et Jerb Borchert, même modèle mais à carreaux rouges, ont minutieusement organisé leur journée, pour en profiter au maximum. Il est midi, mercredi : ils ont fait quatre réservations, dans différents bars et restaurants, où ils comptent retrouver des amis, jusqu’à la fermeture des portes, fixée à 23 heures pendant la période de déconfinement.
Eux aussi se sont fait tester la veille. « On a un centre de dépistage juste à côté de chez nous. On y va le soir, ça prend un quart d’heure et on a le résultat le lendemain matin », explique Rune. Employé en alternance dans un centre d’accueil pour personnes handicapées, il suit les recommandations nationales et se teste deux fois par semaine : « Ce n’est pas obligatoire, mais je n’ai pas envie d’être le mec qui aura contaminé tout le monde. »
Il n’est pas le seul. Après le territoire de Gibraltar, le Danemark est le pays où l’on a effectué le plus de tests dans le monde depuis le début de la pandémie, en proportion de sa population. En moyenne, les Danois se sont fait dépister cinq fois plus que les Français. Rien que le 21 avril, 575 000 tests ont été réalisés en vingt-quatre heures, dans les 584 centres de dépistage. D’ici à fin mai, le pays espère encore augmenter sa capacité, pour atteindre 700 000 tests journaliers, dont un tiers de PCR.
« Je suis complet jusqu’à fin juin »
La tête plongée dans un bac à shampoing, Anette Gamstrup, 77 ans, a pris rendez-vous chez son coiffeur, il y a trois semaines. Vaccinée avec une seule dose du Pfizer, elle a dû faire un test avant de venir. Elle ne s’en plaint pas : Anette n’a pas vu son fils, installé à New York, depuis un an et demi et elle rêve de pouvoir bientôt traverser l’Atlantique. « Alors mieux vaut être prudent que d’aller trop vite et voir les contaminations repartir à la hausse », dit-elle.

Son coiffeur, Jesper Brun Pagor, avoue qu’il s’était préparé au pire. « J’ai envoyé un mail à mes clients pour leur dire que j’allais rouvrir, mais qu’ils ne pourraient pas venir sans le passe. Je pensais que cela en refroidirait certains. En fait, pas du tout : je suis complet jusqu’à fin juin, même en travaillant six jours sur sept, douze heures par jour. »
Dans son salon de tatouage, Simon Lester dessine, lui, un dragon sur la cuisse d’un client. Avant de répondre aux questions, il demande à voir un passe. « C’est la loi, soupire-t-il. Autrement je risque d’avoir des ennuis. » L’amende a été fixée à 3 000 couronnes (295 euros) pour les petits commerces, le double en cas de récidive. Il a dû renvoyer des clients, venus sans, mais « ils sont revenus trois quarts d’heure plus tard avec un test ». Lui n’est pas très convaincu de l’efficacité du dispositif, mais « si cela me permet de travailler, alors ça vaut bien les trois secondes et demie que je perds à regarder les téléphones », assure-t-il.
Catastrophe économique
Trois portes plus loin, les tables de l’Education nationale ont été prises d’assaut dès l’ouverture des portes. Dans les cuisines de cette brasserie française, les employés ont du mal à trouver leurs marques. Les patrons, Eric Poezevara et son épouse, Nanna, ont profité de la fermeture pour faire des travaux. Le 17 avril, ils ont appris en se réveillant que l’ouverture, initialement prévue le 6 mai, avait été avancée de deux semaines. « Depuis, c’est la course », constate Eric.
Le gouvernement, dirigé par la sociale-démocrate Mette Frederiksen, faisait l’objet de pressions pour accélérer la réouverture, notamment de la part des députés de droite. Alors que les épidémiologistes annonçaient plus de 800 hospitalisations en avril si les restrictions étaient levées trop tôt, moins de 200 patients atteints du Covid-19 sont actuellement hospitalisés – dont une quarantaine en soins intensifs. Et même si le rythme de la vaccination a ralenti, en raison de l’abandon définitif du vaccin AstraZeneca, près d’un Danois sur cinq a reçu une première dose et 9,4 % d’entre eux les deux.

Pour le secteur de la restauration, les trois mois de fermeture au printemps 2020 et les quatre autres depuis fin décembre ont été une catastrophe. L’association professionnelle Horesta estime les pertes à 18 milliards de couronnes et 31 000 emplois. Pour Eric Poezevara, la reprise aurait pu avoir lieu « plus tôt et de façon plus progressive ». Le Coronapas le laisse un peu dubitatif : « Les clients doivent se faire tester, mais ce n’est pas obligatoire pour les employés, ce qui n’est pas très logique », fait-il remarquer.
Pour manger à l’intérieur, il faut également réserver au moins trente minutes avant d’arriver, ce qui a conduit certaines chaînes de fast-food à ne pas lever le rideau. Au Café Oscar, le gérant, Jesper Andersen, s’inquiète : « Nos clients sont surtout des habitués qui poussent la porte et rentrent. Ils ne réservent pas. J’espère que cela ne pas durer trop longtemps. »
Données personnelles
Certains ont déjà annoncé leur intention de boycotter le Coronapas, qu’ils voient comme un outil pour les forcer à se faire vacciner. Ils manifestent régulièrement au sein du mouvement « Men in Black ». Mais ils restent une petite minorité. Dans l’ensemble, les Danois sont satisfaits de la gestion de la pandémie par le gouvernement : avec 2 467 morts au total au 23 avril (42,5 décès pour 100 000 habitants), le royaume scandinave est un des pays qui s’en tirent le mieux en Europe.A
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Vaccinée, Inge Hjorup, 72 ans, s’est précipitée, mercredi, au Musée Glyptotek, où la reine – vaccinée, elle aussi – est venue inaugurer une exposition consacrée à Rodin, le même jour. Si Inge est contente de pouvoir enfin revenir au musée, elle s’inquiète un peu de devoir montrer son certificat vaccinal à chaque visite : « Tout le monde peut voir ma date de naissance et mon numéro d’identification personnel. »
D’ici à fin mai, une application spécifique, plus sécurisée, devrait être lancée. Sous la forme d’un code QR, le Coronapas pourra alors être scanné. A terme, le gouvernement danois espère qu’il pourra être utilisé pour voyager à l’étranger.