Menetou-salon, l’appellation coup de « Cœur » du Cher
Menetou partage une histoire commune avec son voisin Sancerre, mais pas la notoriété. Il vrai que ce vignoble, propriété de l’argentier Jacques Cœur au XVe siècle, est bien plus modeste par la taille. Mais il est grand par la qualité de ses vins, subtils et complexes, à prix doux, aussi.
Par Rémi BarrouxPublié le 07 avril 2021 à 12h00
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Dites « sancerre », et vous verrez le visage de l’amateur de vin s’éclairer. Pour la qualité des blancs de ce vignoble de l’extrême est de la vallée de la Loire, mais aussi pour ses rouges, fruités et soyeux. Mais prononcez le nom de « menetou-salon » et seuls les connaisseurs vous suivront. Une différence de notoriété injuste.
Les deux appellations ne sont séparées que par une trentaine de kilomètres, et leur cousinage est renforcé par les cépages utilisés, exclusivement le sauvignon pour les blancs et le pinot noir pour les rouges. Mais il est vrai qu’elles n’ont pas la même puissance de feu : côté menetou, 612 hectares en production (une surface totale de 1 000 ha), sur dix communes, une soixantaine de domaines et moins de 4 millions de bouteilles ; côté sancerre, 3 000 hectares, quatorze communes, plus de 300 familles et 24 millions de bouteilles.
Un encombrant voisin
Même dans leur histoire, les deux vignobles ont des liens. Celle du vignoble de Menetou, cultivé sur des marnes kimméridgiennes, situé au nord-est de Bourges dans le Cher, remonte au XIe siècle. Quatre siècles plus tard, le grand argentier de Charles VII, Jacques Cœur, acquiert la seigneurie de Menetou et en fait son vin préféré. Les viticulteurs locaux créent en 1959 leur appellation d’origine contrôlée (AOC) menetou-salon. Mais quatre ans plus tôt, ils ont d’abord demandé une extension de l’AOC sancerre, qui, elle, date de 1936. Les Sancerrois ont refusé, tout comme ils avaient refusé en 1949 l’appellation « coteaux-du-sancerrois » pour désigner les vins autour de Menetou-Salon.
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Aujourd’hui, les deux appellations vivent en bonne intelligence. Et l’anecdote fait sourire Francis Audiot, actuel président de l’AOC menetou-salon. « On a tous fréquenté les mêmes écoles, on se connaît, et un tiers du vignoble de menetou est travaillé et vendu par des gens de Sancerre », déclare ce vigneron de 50 ans, à la tête du Domaine de Coquin.
Les viticulteurs de menetou-salon ont fêté en 2019 les 60 ans de leur appellation. Et la question aujourd’hui est de faire vivre un nom, dont la renommée est moindre, alors que les mérites sont bien là. La réponse est à trouver dans l’identité régionale, et non dans la confrontation avec l’encombrant voisin.
Catherine Corbeau-Mellot, justement, à la tête des vins Joseph Mellot depuis 2005, illustre cette approche. Proposant aussi bien des sancerre, des quincy, des pouilly, des reuilly que des menetou-salon, la viticultrice récuse l’idée de concurrence. Certes, les clients qui poussent la porte de ses boutiques, à Sancerre, viennent surtout pour les vins locaux. « Mais on en profite pour leur faire découvrir les autres appellations et ils sont vite séduits, explique Catherine Corbeau-Mellot. On a saisi l’occasion du 60e anniversaire de menetou pour pousser ces vins. »
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Ils tiennent, en effet, largement la comparaison. Pour preuve, les beaux « Clos du Pressoir », cultivés sur une parcelle de 5 hectares, sur les hauteurs de Menetou-Salon. A la dégustation, en rouge, le pinot noir développe ses arômes de petits fruits rouges pour un vin vif et équilibré dans sa version 2018, un régal qui ne coûte que 10 euros. En blanc et au même prix, cette cuvée fait aussi merveille, tendance poire et agrumes.
L’appellation menetou est aux deux tiers en blanc, le reste en rouge, quand le rosé représente moins de 3 %. Ce vignoble a progressé, raconte Francis Audiot, en produisant un important travail sur les sélections massales en lien avec le Service interprofessionnel de conseil agronomique, de vinification et d’analyses de la région Centre. Ainsi que sur le bio, qui va bientôt représenter 60 % du vignoble.
« Je me rappelle de mon père, Jean-Paul, qui m’emmenait dans les vignes en me disant, “tu as vu, c’est propre”… Mais quand je suis revenu au domaine, j’avais 28 ans, et j’ai tout changé », raconte Philippe Gilbert. Dans les vignes, aujourd’hui, la végétation est bien présente entre les rangs, et les 30 hectares de ce vigneron sont en biodynamie depuis 2007 (en bio depuis 2005). A 51 ans, Philippe Gilbert peut être fier de ses vins qui font de ce domaine, dont l’origine remonte à 1768, une référence.
Subtil et complexe
Ce dernier propose une petite quinzaine de cuvées, dont la moitié en rouge. Dans cette gamme impressionnante – elles bénéficient toutes d’un élevage long, qu’elles soient « basiques » ou en parcellaires –, on signalera le beau « Préambule » 2019 (18 €), un rouge de sa collection « Hors cadre », et un « vin qui ne se prend pas au sérieux, avec son côté croquant, évanescent, ses fruits rouges qui feraient presque penser à un beau gamay du Beaujolais », décrit Philippe Gilbert.
Patricia Luneau, avec son mari Olivier, s’est aussi convertie au bio en 2014, puis à la biodynamie cinq ans plus tard. A la tête du domaine Jean Teiller, elle prouve aussi l’évolution qualitative des nectars de menetou-salon. Ses vins incarnent surtout la séduction de l’appellation. Des rouges, avec les petits fruits rouges croquants (groseilles, griottes…), de la violette et parfois de légers arômes de venaison, et des blancs qui célèbrent les agrumes, mais aussi l’acacia, la menthe.
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C’est subtil, complexe comme en témoigne sa cuvée en rouge « Hommage » (2019, 15 €), ou minéral et puissant avec sa « Mademoiselle T », en blanc (2018, 13 €). On a aussi beaucoup apprécié ses cuvées « Rencontre », dans les deux couleurs, qui racontent, selon la dynamique Patricia Luneau, « l’histoire d’un vignoble, l’âme d’une région, la mémoire d’un terroir ».