Coûts de santé: aux plans d’économie ont succédé les plans d’investissement. Mais pour quels objectifs ?

« Pourquoi les dépenses de santé ne baisseront pas »

TRIBUNE

Samantha Jérusalmy – Capital-risqueuse

Jean-David Zeitoun – Médecin

L’investisseuse Samantha Jérusalmy et le médecin Jean-David Zeitoun observent, dans une tribune au « Monde », qu’augmenter l’espérance de vie en bonne santé sera de plus en plus coûteux ; les technologies permettront cependant d’en améliorer le rendement.

Publié le 18 mars 2021 à 08h00 – Mis à jour le 16 avril 2021 à 12h31   Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/sante/article/2021/03/18/quelques-solutions-pour-inverser-la-baisse-du-rendement-des-soins_6073550_1651302.html

Tribune. Les dépenses de santé suivent une loi des rendements décroissants. Les Etats dépensent toujours plus d’argent pour des gains de longévité de moins en moins perceptibles. La tendance historique est nette. C’est vers 1750 que la santé humaine a commencé à s’améliorer, alors que l’espérance de vie en France se situait entre 25 et 30 ans. Les progrès reposaient sur le traitement public de la gestion des villes, la désinfection de l’environnement, l’amélioration de la nutrition et la vaccination. Ce sont les petits humains qui en ont surtout profité, puisque la mortalité infantile a massivement baissé.

La rentabilité de ces mesures de santé publique était majeure. Elles ont poussé l’espérance de vie pendant deux siècles. Au début des années 1950, la longévité moyenne des humains occidentaux était passée à environ 65 ans. Les enfants ne mouraient presque plus et les pays industriels se retrouvaient avec des adultes susceptibles de tomber malades. On a commencé à atténuer les maladies cardiovasculaires, dont la mortalité a baissé de façon inattendue dès les années 1960. La moitié de l’amélioration venait de la prévention et de l’éducation, l’autre moitié du traitement des infarctus. Les coûts avaient augmenté mais restaient abordables et absorbables.

 Lire aussi  « Repenser le système de santé le plus démocratiquement possible afin d’affronter les crises du XXIe siècle »

Aujourd’hui, nous dépensons plus d’argent contre les cancers, et encore plus (en valeur relative) contre les maladies rares. Cet argent n’est pas perdu, car, là aussi, nous progressons. Mais le rendement des dépenses devient médiocre.

De coûteuses technologies médicales

Deux phénomènes expliquent cette baisse de rendement. Premièrement, l’espérance de vie est élevée et la marge d’amélioration se réduit. Les gains les plus faciles ont déjà été faits. On parle d’entropie de la table de mortalité. L’entropie est une fonction qui explique que plus un système évolue et moins il est capable d’évoluer, car l’énergie se disperse. Gagner un an d’espérance de vie est plus difficile à 83 ans qu’à 80 ans.

Deuxièmement, les technologies médicales coûtent de plus en plus cher à développer, ce qui augmente leurs prix. La croissance économique nous avait à peu près permis de supporter ces conditions, et ce, d’autant que d’autres industries fonctionnent à rendement croissant. En schématisant, nous payons moins cher nos ordinateurs, ce qui nous autorise à investir plus pour notre santé.

Mais cette équation n’est plus tenable. La pandémie de Covid-19 l’a rappelé et aggravé à la fois. La nature dynamique du virus rend l’évolution des dépenses de santé impossible à prévoir à court terme, mais la nécessité de retrouver du rendement demeure. Viser le rendement ne veut pas pour autant dire faire des économies. Les dépenses de santé ne baisseront nulle part, il n’y a pas d’illusion à se faire. Retrouver le rendement perdu doit en revanche permettre d’obtenir une meilleure santé pour un même niveau de solidarité nationale.

La technologie ne résoudra pas tout, mais il en faudra. Au moins trois approches vont devenir ultra-prioritaires pour les Etats, qui reposent toutes sur l’intelligence artificielle (IA).

Premièrement, les systèmes de santé ont besoin de technologies de santé publique, celles qui permettent d’influencer les comportements – encourager l’activité physique, décourager l’alimentation nocive – en informant le public et en détectant précocement les signes de maladie. Leur intérêt vient de leur effet d’échelle. Elles réduisent l’émergence des pathologies chroniques ou de leurs complications. Il s’agit surtout des maladies métaboliques et de leurs conséquences cardiovasculaires, mais aussi des troubles mentaux. L’urgence est de connaître leurs conditions de financement, car, dans l’industrie médicale, c’est surtout l’Etat qui définit les modèles économiques.

L’IA, une arme nouvelle

Deuxièmement, il y a les technologies cliniques. L’IA est plus mature dans ce domaine. En améliorant la reconnaissance ou la prédiction, elle précise les prises en charge et évite les soins inutiles. L’IA sait déjà nous prévenir qu’une chirurgie n’est pas indiquée ou qu’une chimiothérapie sera inefficace. Elle sait aussi détecter un foyer d’arythmie qu’un cardiologue ne peut pas deviner, ce qui écourte la durée des interventions et renforce leur efficacité. Elle augmente le nombre de polypes détectés en coloscopie. L’IA est une arme nouvelle pour limiter la dispersion médicale, qui reste un source importante de gaspillage.

Lire aussi  Comment l’intelligence artificielle va bouleverser les professions de santé

La troisième priorité est, précisément, de lutter contre le gaspillage. Les systèmes de santé sont connus pour leur inefficience. La plupart des pays ayant cherché à quantifier ces gaspillages ont estimé qu’environ un quart des dépenses de santé étaient perdues. En France, cela signifie 775 euros gâchés par personne et par an. Pour l’Assurance-maladie, cela voudrait dire des dizaines de milliards qu’elle pourrait non pas économiser, mais utiliser différemment en étant sûre d’avoir un impact. Au sein de cette catégorie, c’est au gaspillage administratif qu’il faut s’en prendre avant tout. Eliminer les mauvaises dépenses administratives n’affecte pas les soins.

 Lire aussi  Les données de santé, un trésor mondialement convoité

Ces solutions ne résoudront pas tous nos problèmes – nous en aurons toujours –, mais elles peuvent les atténuer. Elles sont capables d’inverser la baisse du rendement des soins. Mais l’exécution sera cruciale. Renouer avec l’efficacité des dépenses de santé est possible. Il faudra y arriver.

Samantha Jérusalmy est associée de la société de capital-risque Elaia. Jean-David Zeitoun est médecin et docteur en épidémiologie clinique et auteur de La Grande Extension – histoire de la santé humaine (à paraitre le 5 mai chez Denoël).Des milliards pour l’hôpital

La crise due au Covid-19 a changé les paramètres du débat sur les dépenses de santé. Aux plans d’économie ont succédé les plans d’investissement. Mais pour quels objectifs ?

Samantha Jérusalmy(Capital-risqueuse) et  Jean-David Zeitoun(Médecin)

« Les travailleurs hospitaliers expérimentent tous la dégradation des termes de l’échange salarial »

TRIBUNE

Fanny Vincent – Chercheuse

La chercheuse Fanny Vincent explique, dans une tribune au « Monde », les origines historiques de la faiblesse des rémunérations des personnels soignants, ancrées dans une hiérarchie de valeurs et de représentations sociales.

Publié le 16 avril 2021 à 12h31 – Mis à jour le 16 avril 2021 à 12h32   Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/16/les-travailleurs-hospitaliers-experimentent-tous-la-degradation-des-termes-de-l-echange-salarial_6077021_3232.html

Tribune. Est-il possible de parler des rémunérations du personnel hospitalier en dépassant le discours bien connu de l’indécente faiblesse des salaires des aides-soignantes et des infirmières, et sans chercher qui, du radiologue ou du chirurgien, gagne le plus ? La situation actuelle est le fruit de l’évolution de multiples rapports sociaux de domination.

Lire aussi  Coronavirus : la rémunération des soignants, une question au cœur de la grève de l’hôpital depuis 2019

Qui dit salaire dit généralement travail. Or les professions soignantes de l’hôpital se caractérisent historiquement par la non-reconnaissance de leur travail comme tel. Longtemps réalisé par le personnel de congrégations religieuses « dévoué », vivant sur place, très peu, voire pas rémunéré, le travail de soin aux malades est associé à l’idée qu’il n’en est pas vraiment un et qu’il ne coûte pas grand-chose. L’heure d’une infirmière, femme, à l’hôpital ne « vaut » pas celle d’un ouvrier, homme, à l’usine. Ce sont pourtant elles, les religieuses puis les infirmières, les « filles de salle » puis les aides-soignantes, qui assurent la continuité de la présence et des soins auprès des malades, au prix d’une discipline stricte et d’horaires harassants aux dépens de la vie privée : jusqu’aux années 1960-1970, les dix heures de travail par jour sont fréquentes (et plus encore de nuit), les débordements quotidiens le sont aussi (il arrive de travailler 24 heures d’affilée ou d’être rappelée au milieu de la nuit), les dimanches existent rarement, les vacances scolaires sont difficiles à obtenir, et les salaires sont peu élevés. Le « dévouement féminin » doit compenser l’exploitation des travailleuses… L’historienne Yvonne Knibiehler rappelle pourtant que, dans les années 1960, la durée de vie professionnelle moyenne d’une infirmière n’est que de cinq ans (Histoire des infirmières en France au XXe siècle, Hachette, 2008).

Hiérarchies de prestige

A cette même époque, les médecins sont présents à l’hôpital seulement le matin. Tout comme les religieuses, ils ne tirent de ce travail presque aucun revenu. Pour une raison bien différente toutefois : leur activité dans les cliniques privées où se font soigner les classes supérieures les rémunère. L’hôpital joue cependant un rôle crucial : il leur fournit le « matériau humain » (les pauvres, auxquels l’hôpital est réservé jusqu’aux années 1940), vivant ou mort, à partir duquel ils constituent le savoir médical, enseignent et forment les futurs médecins. Mais les progrès de la médecine, la technicisation des soins et la volonté réformatrice de jeunes médecins engagés en politique aboutissent à une grande réforme en 1958 : l’hôpital devient le centre du système de santé et d’une médecine scientifique cherchant à rivaliser avec la biomédecine américaine. Avec la création des centres hospitaliers universitaires (CHU), l’hôpital est à la fois un lieu d’enseignement, de soins et de recherche. Les médecins y deviennent des salariés à plein temps. C’est que le développement d’un hôpital de pointe exige aussi que certaines spécialités (chirurgie, réanimation, anesthésie…) répondent aux besoins nouveaux et aux urgences en continu. Mais le statut de salarié oblige les médecins à renier une partie de l’identité libérale de leur profession, ce à quoi certains s’opposent farouchement. La réforme se négocie alors au prix du maintien du secteur privé à l’hôpital, où ils conservent une part d’activité libérale permettant aussi de gonfler les rémunérations.

 Lire aussi  « Ecœurés par le système », ces soignants qui quittent l’hôpital en pleine deuxième vague

Les rétributions des soignantes et des médecins matérialisent ainsi des définitions et des valeurs socialement différenciées de ce qui est du travail et de ce qu’est le travail. De fait, celui d’un médecin ne semble pas « valoir » celui d’une infirmière, qui ne « vaut » pas celui d’une aide-soignante, qui ne « vaut » pas celui d’une agente de service. Les hiérarchies du prestige associé aux métiers recoupent des rapports de classe, de genre, et de race. A l’hôpital, les moins bien payées sont massivement des femmes, des catégories populaires, dont une importante proportion est racisée.

Rapports de domination

Une autre réalité se cache derrière ces rapports de domination. Les travailleurs hospitaliers expérimentent tous la dégradation des termes de l’échange salarial et sont de plus en plus nombreux à quitter l’hôpital. Les années 1960-1970 ont marqué l’émergence de principes issus du secteur privé et la volonté d’en finir avec la « bureaucratie professionnelle » de l’hôpital, dominée par le corps médical. La domination gestionnaire a ainsi progressivement placé côte à côte aides-soignantes et médecins, dominées de toujours et nouveaux dominés, en quelque sorte.

Lire aussi  La fronde des infirmières britanniques contre les bas salaires

Leurs départs ne sont pas seulement une question de rémunérations. Certes, celles des médecins dans les cliniques privées sont bien plus élevées. Il en est de même pour les infirmières, et de plus en plus les aides-soignantes, qui préfèrent l’intérim. Mais ces départs sont à analyser comme les conséquences du dépeçage de l’hôpital, de l’érosion de la possibilité d’un travail de qualité, du déséquilibre croissant entre contribution et rétribution. Les semaines de 50 à 80 heures de travail, voire plus pour les médecins, l’injonction à la disponibilité permanente pour les soignantes, au prix de leur santé et de leur vie de famille pour tous ne trouvent plus leur rétribution en termes de prestige social, de collectif de travail et d’intérêt du travail lui-même. Vouloir être mieux payé apparaît alors comme le dernier gage de la respectabilité qu’exigent les soignantes et les médecins.

Fanny Vincent est maîtresse de conférences en science politique à l’université de Saint-Etienne et chercheuse au laboratoire Triangle. Elle a coécrit « La Casse du siècle. A propos des réformes de l’hôpital public » (Raisons d’agir, 2019)Des milliards pour l’hôpital

La crise due au Covid-19 a changé les paramètres du débat sur les dépenses de santé. Aux plans d’économie ont succédé les plans d’investissement. Mais pour quels objectifs ?

Fanny Vincent(Chercheuse)

*« Quelques solutions pour inverser la baisse du rendement des soins »

TRIBUNE

Samantha Jérusalmy – Capital-risqueuse

Jean-David Zeitoun – Médecin

L’investisseuse Samantha Jérusalmy et le médecin Jean-David Zeitoun observent, dans une tribune au « Monde », qu’augmenter l’espérance de vie en bonne santé sera de plus en plus coûteux ; les technologies permettront cependant d’en améliorer le rendement.

Publié le 18 mars 2021 à 08h00 – Mis à jour le 16 avril 2021 à 12h31   Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/sante/article/2021/03/18/quelques-solutions-pour-inverser-la-baisse-du-rendement-des-soins_6073550_1651302.html

Tribune. Les dépenses de santé suivent une loi des rendements décroissants. Les Etats dépensent toujours plus d’argent pour des gains de longévité de moins en moins perceptibles. La tendance historique est nette. C’est vers 1750 que la santé humaine a commencé à s’améliorer, alors que l’espérance de vie en France se situait entre 25 et 30 ans. Les progrès reposaient sur le traitement public de la gestion des villes, la désinfection de l’environnement, l’amélioration de la nutrition et la vaccination. Ce sont les petits humains qui en ont surtout profité, puisque la mortalité infantile a massivement baissé.

La rentabilité de ces mesures de santé publique était majeure. Elles ont poussé l’espérance de vie pendant deux siècles. Au début des années 1950, la longévité moyenne des humains occidentaux était passée à environ 65 ans. Les enfants ne mouraient presque plus et les pays industriels se retrouvaient avec des adultes susceptibles de tomber malades. On a commencé à atténuer les maladies cardiovasculaires, dont la mortalité a baissé de façon inattendue dès les années 1960. La moitié de l’amélioration venait de la prévention et de l’éducation, l’autre moitié du traitement des infarctus. Les coûts avaient augmenté mais restaient abordables et absorbables.

 Lire aussi  « Repenser le système de santé le plus démocratiquement possible afin d’affronter les crises du XXIe siècle »

Aujourd’hui, nous dépensons plus d’argent contre les cancers, et encore plus (en valeur relative) contre les maladies rares. Cet argent n’est pas perdu, car, là aussi, nous progressons. Mais le rendement des dépenses devient médiocre.

De coûteuses technologies médicales

Deux phénomènes expliquent cette baisse de rendement. Premièrement, l’espérance de vie est élevée et la marge d’amélioration se réduit. Les gains les plus faciles ont déjà été faits. On parle d’entropie de la table de mortalité. L’entropie est une fonction qui explique que plus un système évolue et moins il est capable d’évoluer, car l’énergie se disperse. Gagner un an d’espérance de vie est plus difficile à 83 ans qu’à 80 ans.

Deuxièmement, les technologies médicales coûtent de plus en plus cher à développer, ce qui augmente leurs prix. La croissance économique nous avait à peu près permis de supporter ces conditions, et ce, d’autant que d’autres industries fonctionnent à rendement croissant. En schématisant, nous payons moins cher nos ordinateurs, ce qui nous autorise à investir plus pour notre santé.

Mais cette équation n’est plus tenable. La pandémie de Covid-19 l’a rappelé et aggravé à la fois. La nature dynamique du virus rend l’évolution des dépenses de santé impossible à prévoir à court terme, mais la nécessité de retrouver du rendement demeure. Viser le rendement ne veut pas pour autant dire faire des économies. Les dépenses de santé ne baisseront nulle part, il n’y a pas d’illusion à se faire. Retrouver le rendement perdu doit en revanche permettre d’obtenir une meilleure santé pour un même niveau de solidarité nationale.

La technologie ne résoudra pas tout, mais il en faudra. Au moins trois approches vont devenir ultra-prioritaires pour les Etats, qui reposent toutes sur l’intelligence artificielle (IA).

Premièrement, les systèmes de santé ont besoin de technologies de santé publique, celles qui permettent d’influencer les comportements – encourager l’activité physique, décourager l’alimentation nocive – en informant le public et en détectant précocement les signes de maladie. Leur intérêt vient de leur effet d’échelle. Elles réduisent l’émergence des pathologies chroniques ou de leurs complications. Il s’agit surtout des maladies métaboliques et de leurs conséquences cardiovasculaires, mais aussi des troubles mentaux. L’urgence est de connaître leurs conditions de financement, car, dans l’industrie médicale, c’est surtout l’Etat qui définit les modèles économiques.

L’IA, une arme nouvelle

Deuxièmement, il y a les technologies cliniques. L’IA est plus mature dans ce domaine. En améliorant la reconnaissance ou la prédiction, elle précise les prises en charge et évite les soins inutiles. L’IA sait déjà nous prévenir qu’une chirurgie n’est pas indiquée ou qu’une chimiothérapie sera inefficace. Elle sait aussi détecter un foyer d’arythmie qu’un cardiologue ne peut pas deviner, ce qui écourte la durée des interventions et renforce leur efficacité. Elle augmente le nombre de polypes détectés en coloscopie. L’IA est une arme nouvelle pour limiter la dispersion médicale, qui reste un source importante de gaspillage.Lire aussi  Comment l’intelligence artificielle va bouleverser les professions de santé

La troisième priorité est, précisément, de lutter contre le gaspillage. Les systèmes de santé sont connus pour leur inefficience. La plupart des pays ayant cherché à quantifier ces gaspillages ont estimé qu’environ un quart des dépenses de santé étaient perdues. En France, cela signifie 775 euros gâchés par personne et par an. Pour l’Assurance-maladie, cela voudrait dire des dizaines de milliards qu’elle pourrait non pas économiser, mais utiliser différemment en étant sûre d’avoir un impact. Au sein de cette catégorie, c’est au gaspillage administratif qu’il faut s’en prendre avant tout. Eliminer les mauvaises dépenses administratives n’affecte pas les soins. Lire aussi  Les données de santé, un trésor mondialement convoité

Ces solutions ne résoudront pas tous nos problèmes – nous en aurons toujours –, mais elles peuvent les atténuer. Elles sont capables d’inverser la baisse du rendement des soins. Mais l’exécution sera cruciale. Renouer avec l’efficacité des dépenses de santé est possible. Il faudra y arriver.

Samantha Jérusalmy est associée de la société de capital-risque Elaia. Jean-David Zeitoun est médecin et docteur en épidémiologie clinique et auteur de La Grande Extension – histoire de la santé humaine (à paraitre le 5 mai chez Denoël).Des milliards pour l’hôpital

La crise due au Covid-19 a changé les paramètres du débat sur les dépenses de santé. Aux plans d’économie ont succédé les plans d’investissement. Mais pour quels objectifs ?

Samantha Jérusalmy(Capital-risqueuse) et  Jean-David Zeitoun(Médecin)

**« La crise sanitaire nous amène à tenir compte de la relation entre la consommation et la santé »

TRIBUNE

Carine Milcent – Economiste

L’économiste Carine Milcent plaide, dans une tribune au « Monde », pour la cohérence entre politiques sanitaire, économique et environnementale, seule susceptible de prévenir les inégalités de santé.

Publié le 16 avril 2021 à 12h31    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/16/la-crise-sanitaire-nous-amene-a-tenir-compte-de-la-relation-entre-la-consommation-et-la-sante_6077020_3232.html

Tribune. 

Le Ségur de la santé a abouti à des investissements rendus indispensables par la crise sanitaire, comme la revalorisation des métiers des établissements de santé et médico-sociaux, mais il a manqué l’opportunité d’un remodelage du système. De même, la relance de production locale de principes actifs pour les médicaments est envisagée sans s’inscrire dans une refonte plus large de la politique de santé. L’épidémie de Covid-19, qui a pourtant mis la santé au cœur des préoccupations depuis plus d’un an, n’a pas donné lieu à une vraie prise de conscience de l’importance d’une transformation du système de soins en système de santé, c’est-à-dire d’un système alliant le curatif au préventif.

 Lire aussi  Les conclusions du Ségur de la santé : 33 mesures pour réformer un système durement éprouvé

Les soins s’imposent lorsque survient un problème de santé. L’individu devient alors un « patient », en attente d’une prise en charge : c’est le curatif. En revanche, la prévention concerne les personnes qui ne sont pas malades : il s’agit de couvrir un risque, une potentialité de demande de soins futurs. C’est notre peur, notre aversion à tomber malade ou à nous blesser qui nous conduit à agir.

Modèle imbriqué

Or, notre éducation, notre travail, notre logement, notre environnement de vie ou encore notre histoire médicale affectent notre comportement de prévention. De ce fait, un système sanitaire qui n’intègre pas suffisamment la prévention ne peut pas lutter contre les inégalités de santé. De plus, la demande de soins dépend de notre perception de besoin de soins. Cette perception est le fruit de l’état de santé mais également de facteurs socio-économiques. Définir un modèle sanitaire reposant principalement sur l’offre de soins est, en quelque sorte, laisser les individus attendre d’être malades pour y avoir recours. C’est donc un modèle qui tient insuffisamment compte de l’imbrication du socio-économique et du médical.

La crise sanitaire a rendu visible le besoin de prévention. La première vague de contamination par le virus du Covid-19 a conduit au confinement de la population. Cette mesure a été nécessaire pour éviter l’explosion du système hospitalier. Le nombre de patients à soigner en urgence devenait trop important au regard des capacités de prise en charge. Ainsi, pour gérer la pénurie de l’offre, des mesures de préventions strictes ont été adoptées. Cette chaîne d’action-réaction met en évidence le lien étroit entre le curatif et le préventif : pour éviter de soigner, il faut agir en amont, par la prévention.

https://www.dailymotion.com/embed/video/k2MaktMy5Vme4WwtsJf?ads_params=&api=postMessage&autoplay=false&id=player-k2MaktMy5Vme4WwtsJf&mute=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&queue-autoplay-next=false&queue-enable=false

Ces dernières semaines, l’urgence de l’administration des vaccins aux plus fragiles met encore davantage en évidence ce lien. Le vaccin est la solution pour prévenir la contamination et donc prévenir la nécessité de soigner. Le gouvernement est aujourd’hui pressé par la population de lui fournir un moyen de prévention, un vaccin. Ne peut-on penser qu’il y a là l’occasion d’engager une politique plus vaste intégrant véritablement la prévention pour une santé plus équitable pour tous ? Retarder les dépenses de soins par une politique active de prévention permet mécaniquement de ralentir les dépenses de santé.

Mais la prévention va bien au-delà de la transformation de notre politique ou de notre système de santé ; elle implique aussi notre modèle économique. Or elle est aussi absente du plan de relance proposé par le gouvernement.

Cercle vicieux

La crise sanitaire nous a pourtant amenés à remettre en cause le fait que nous puissions totalement contrôler notre environnement. Elle nous conduit à tenir compte de la relation entre la consommation et la santé : il y a ce que nous mangeons, mais aussi nos choix d’achats qui affectent notre écosystème. Le plan de relance met certes en avant l’importance de la transition écologique. Mais il omet de dessiner un pont entre l’environnement et la prévention sanitaire. De la pollution générée par les conditions de production, des circuits de distribution aux risques épidémiologiques liés à l’élevage intensif, la relation est pourtant évidente. Malgré les bonnes intentions affichées, la réalité, lue par le déficit commercial qui continue de se creuser, est tout autre : nous consommons toujours plus de produits dont nous ne contrôlons pas le mode de production.

De plus, la période qui se prépare peut nous faire basculer dans un cercle vicieux, avec une crise économique susceptible d’accroître les inégalités. Malgré le volet sur la cohésion sociale du plan de relance, les ménages, face à des contraintes budgétaires de plus en plus fortes, risquent de consommer plus encore au plus bas prix, loin des préoccupations de prévention de la santé. La construction d’un système de santé exige de tisser des liens entre une politique environnementale et une politique économique.

Lire aussi  Covid-19 dans le monde : Pfizer-BioNTech accélère le rythme de ses livraisons de vaccins à l’Union européenne

Et cela dépasse nos frontières. La France est insérée dans un système globalisé dont les chaînes logistiques de production et de distribution dépendent. Comme l’a montré la gestion coopérative, certes chaotique, du vaccin, la crise sanitaire offre une chance unique pour une Europe de la santé de définir un panier de biens publics de santé, préventifs comme curatifs, échappant au marché soumis aux lois de la concurrence.

Carine Milcent est chercheuse au CNRS, professeure d’économie associée à l’Ecole d’économie de ParisDes milliards pour l’hôpital

La crise due au Covid-19 a changé les paramètres du débat sur les dépenses de santé. Aux plans d’économie ont succédé les plans d’investissement. Mais pour quels objectifs ?

Carine Milcent(Economiste)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire