Les renforts extérieurs sont un levier de plus en plus compliqué à activer pour les hôpitaux. 

Covid-19 : des renforts sporadiques de soignants pour faire face à la troisième vague

Plus grande homogénéisation de l’épidémie, pénurie de personnel médical déjà mobilisé, difficultés de la réserve sanitaire à mobiliser en métropole… Les renforts extérieurs sont un levier de plus en plus compliqué à activer pour les hôpitaux. 

Par Elisabeth PineauPublié hier à 02h54, mis à jour hier à 12h23  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/04/16/covid-19-des-renforts-sporadiques-de-soignants-pour-faire-face-a-la-troisieme-vague_6076955_3244.html

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Un interne tient la main d’un patient atteint du Covid-19 pendant qu’on lui pose un cathéter artériel, à l’Hôpital Bichat, à Paris, le 8 avril.
Un interne tient la main d’un patient atteint du Covid-19 pendant qu’on lui pose un cathéter artériel, à l’Hôpital Bichat, à Paris, le 8 avril. JULIE BALAGUÉ POUR « LE MONDE »

Quand elle est venue en mars 2020 en renfort à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, au début de l’épidémie de Covid-19, Eugénie Fadon allait « dans l’inconnu, du lieu, de l’équipe, de la maladie ». Un an après, cette infirmière d’Hendaye (Pyrénées-Atlantiques) rentre tout juste d’un deuxième séjour dans l’établissement des Hauts-de-Seine.

Cette fois, elle se dit marquée par la « souffrance psychologique des soignants. Il y a un gros manque d’effectifs, une fatigue physique et morale du personnel impressionnante, décrit la soignante de 43 ans, qui a du coup décidé de prolonger d’une semaine sa mission dans le service de réanimation. Ils ne voient pas le bout du tunnel. Nous, au Pays basque, on est épargnés… » 

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L’hôpital marin d’Hendaye où elle travaille, ne compte, à ce jour, aucun patient atteint du Covid-19. La coopération entre l’établissement basque, qui dépend de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), et la région francilienne s’est nouée à la faveur de la première vague, avec la venue d’une quinzaine d’infirmiers d’Hendaye à Garches. Et à l’automne 2020, ils sont allés prêter main-forte à l’hôpital Bicêtre, au Kremin-Bicêtre (Val-de-Marne). Pour cette troisième vague, une dizaine d’aide-soignants et d’infirmiers ont rejoint l’établissement de Garches et celui de Clamart (Antoine-Béclère), dans les Hauts-de-Seine. La semaine du 19 avril, quatre autres se rendront à Bicêtre.

« Quand les épidémiologistes ont prévu le pic, on s’est mis en ordre de marche, résume Brigitte Soudrie, directrice médicale de crise de l’hôpital marin d’Hendaye. Il y a à la fois l’enthousiasme d’aider l’AP-HP en souffrance, mais pour nous, c’est quand même un effort : on a dû fermer un service de soins de suite en endocrinologie, ça fout le bazar, les équipes râlent… »

Dépouillement des uns, soulagement des autres

Depuis le 1er mars, précise l’AP-HP, 243 soignants (hors intérimaires) sont venus en soutien de ses établissements, dont près d’un tiers d’autres régions. Le dépouillement des uns entraîne le soulagement des autres. En une quinzaine de jours, l’hôpital de Garches a pu augmenter « d’un peu moins d’un tiers ses capacités en réanimation », explique Djillali Annane, chef du service, passant de quinze lits de réanimation lourde, hors soins critiques, à dix-huit lits. Tous ont été occupés en quelques heures.

Face à une situation où « plus que jamais, les dimanches ressemblent aux lundis et les nuits ressemblent aux jours », l’enjeu, « c’est de pouvoir continuer de disposer au moins du renfort qu’on a actuellement. Idéalement, il faudrait pouvoir ouvrir encore des lits supplémentaires mais il n’y a pas les personnes pour et on ne les aura pas, on voit bien qu’on est au maximum de ce qu’on peut faire », résume Djillali Annane. Selon les jours, son service peut également compter sur l’appui de trois ou quatre étudiantes infirmières anesthésistes, quelques intérimaires ainsi que des infirmières anesthésistes du bloc opératoire dont l’activité a été à nouveau réduite

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Ces renforts de personnels, le médecin réanimateur les réclamait « pratiquement depuis fin décembre ». Lors de la première vague, la forte disparité entre régions avait permis à de nombreux soignants de territoires peu touchés d’affluer vers ceux sous tension, Ile-de-France et Grand-Est en tête. Depuis, la plus grande homogénéité de l’épidémie rend ce levier plus compliqué à activer.

Ces dernières semaines, il a fallu à nouveau se résoudre, d’une part au report des cours des étudiants soignants et, d’autre part, à la déprogrammation des activités opératoires afin de libérer du temps infirmier. Mais aussi des bras parmi les personnels médicaux : cinq médecins anesthésistes de l’hôpital de Garches épaulent ainsi leurs collègues de réanimation sur la permanence de soins, notamment les week-ends.

« Persistance épidémique très haute »

Dans le département voisin de Seine-Saint-Denis, à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, le professeur Yves Cohen désespère de voir arriver des médecins pour faire face à l’afflux de patients : « On a demandé des renforts mais pour l’instant on les attend… Et on vient de recevoir un mail pour que nos médecins aillent aider les régions d’outre-mer, c’est un peu absurde », lâche-t-il dans un soupir.

Son service de réanimation compte aujourd’hui quarante-deux lits, tous occupés, contre seize en temps normal ; six ont été récemment ouverts en poussant les murs en cardiologie. Même si, depuis dix jours, une dizaine de paramédicaux en provenance d’écoles IADE (infirmiers anesthésistes diplômés d’Etat) et Ibode (infirmiers de blocs opératoires) ont rejoint les effectifs, il faudrait quatre médecins réanimateurs de plus pour ouvrir huit lits supplémentaires.

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« S’il y a des manques en Ile-de-France, qui dispose d’un bassin de population très important et d’une offre de soins énorme, ce n’est pas logique du tout… », pointe François-René Pruvot, président de la commission médicale d’établissement du CHU de Lille.

Selon lui, les régions et les départements devraient être autosuffisants. « A l’intérieur d’un département, et c’est d’ailleurs l’autorité des directeurs des agences régionales de santé [ARS], on doit pouvoir redistribuer du personnel qui n’est pas complètement délocalisé de sa géographie », plaide-t-il. Les renforts venus d’autres régions devraient selon lui se cantonner aux situations de crise aiguë, « comme on a connu en première vague, avec une montée épidémique brutale, pour des durées très courtes, à l’image des secours sanitaires dépêchés à l’étranger »,poursuit le chirurgien, qui réfute le terme de troisième vague mais parle de « persistance épidémique très haute ».

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Derrière ces problématiques de personnels disponibles, la question centrale qui se pose selon lui est celle des réserves sanitaires opérationnelles : « Tout hôpital devrait-il prévoir une réserve en son sein ? Probablement que les groupements hospitaliers de territoires constitueraient plutôt le bon échelon », avance François-René Pruvot, dont l’établissement n’a pas reçu de renforts venus d’autres départements.

En revanche, la région des Hauts-de-France bénéficie de l’aide de la réserve sanitaire mise à contribution sur le territoire national depuis la fin janvier 2020. A ce jour, 51 800 professionnels de santé y sont inscrits, mais beaucoup ne font pas partie des spécialistes actuellement recherchés et seulement 5 245 sont réellement engagés, c’est-à-dire prêts à partir dans l’heure qui suit.

« Un gros appel d’air »

Vingt-six réservistes sont actuellement déployés dans les Hauts-de-France ; ils sont huit en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, quarante-deux dans le Grand-Est et onze en Bretagne. En revanche, la réserve sanitaire n’intervient pas à ce jour en Ile-de-France.

Pour affronter la troisième vague, presque 2 500 professionnels, toutes catégories de soins critiques confondues, y étaient réclamés. « Or, pour la semaine du 19 avril, on est sur une base d’environ 500 volontaires pour l’ensemble de la France métropolitaine, indique Catherine Lemorton, responsable de la réserve au sein de l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France. Cela ne fait pas sens de saupoudrer un infirmier ou un aide-soignant là-bas, on s’est mis d’accord avec le ministère pour que la réserve se concentre sur toutes les autres régions, pendant que l’ARS essaie de trouver des moyens pour l’Ile-de-France [IDF]. »

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Lors de la première vague, l’ARS-IDF avait développé une plate-forme RH, « Renforts-Covid ». Depuis, le dispositif s’est fondu dans celui, national, lancé à la faveur de la pandémie par le ministère de la santé et des solidarités, « Renfort-RH ». Au 26 mars, ce vivier recensait 21 000 professionnels de santé (retraités, étudiants, libéraux, etc.), un chiffre « à prendre avec des pincettes car il y a parfois des difficultés d’actualisation des disponibilités », souligne le ministère, qui rappelle que les recrutements et renforts se font également par des contacts directs avec les ARS et les établissements de santé.

Selon ses chiffres, entre le 1er mars et le 9 avril, 13 412 propositions de renfort ont été comptabilisées sur la plate-forme « Renfort-RH ». « On a eu un gros appel d’air, notamment dû à l’effort sur la vaccination », relève le ministère, qui n’est cependant pas en mesure de préciser combien ont été mobilisés dans les faits à ce jour.100 000 morts du Covid-19 en France : notre sélection d’articles sur le sujet

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Elisabeth Pineau

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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