« Les leçons de Biden à la gauche française »
CHRONIQUE
Le message de Joe Biden aux travailleurs d’Amazon devrait être entendu par tous ceux qui veulent éviter à la France de passer par la case Le Pen, avertit, dans sa chronique, Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde »
Publié aujourd’hui à 04h55, mis à jour à 06h49 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. « Likée » plus de 60 000 fois sur Twitter, cette vidéo-là de Joe Biden est passée inaperçue en Europe et c’est dommage. Aussi serein que Donald Trump pouvait paraître violent, le président américain a lancé, le 1er mars, un encouragement aux travailleurs à « mieux se faire entendre » en se syndiquant. Un « tract » de deux minutes et vingt secondes très explicite : « Il ne doit y avoir ni intimidation, ni contrainte, ni menace (…). Chaque travailleur doit être libre d’adhérer à un syndicat. C’est votre droit, pas celui de votre employeur. Aucun employeur ne peut vous le retirer. »
Workers in Alabama – and all across America – are voting on whether to organize a union in their workplace. It’s a… https://t.co/aNdHmYyFUb— POTUS (@President Biden)
Sans nommer Amazon, mais dans une référence limpide à la bataille alors en cours pour la création d’un syndicat dans l’entrepôt géant de la firme à Bessemer (Alabama), M. Biden délivrait un message percutant qu’on imagine mal un président français, fût-il de gauche, articuler ainsi : « Le choix d’adhérer à un syndicat appartient aux travailleurs. Point final. »
L’enjeu était immense. Amazon, fondé par Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, ne tolère aucun syndicat dans ses 800 entrepôts américains. Ses 500 000 salariés en font le deuxième plus gros employeur des Etats-Unis. L’« intimidation » et les « menaces », ceux qui ont cherché à s’organiser contre les « cadences infernales » chez Amazon y ont goûté.
A Bessemer, la firme a déployé les grands moyens pour influencer le vote sur la création d’un syndicat. Menace de licenciements en cas de syndicalisation, pluie de SMS et de mails exhortant à voter « non », affichettes de propagande jusque dans les toilettes, feux de circulation modifiés à la sortie du parking pour empêcher le contact avec les militants, etc.
Lire le reportage : Chez Amazon, un combat syndical qui peut changer les Etats-Unis
Pour l’heure, Amazon a gagné la partie. Ni les efforts du syndicat du commerce RWDSU ni les fortes paroles de Joe Biden n’ont suffi à convaincre les 5 800 salariés d’Amazon Alabama. Ils n’ont été que 738 (contre 1 798) à plébisciter le projet de création d’un syndicat. Perdue, la bataille de Bessemer n’en a pas moins pris une dimension de symbole, aux Etats-Unis et bien au-delà.
Volonté de tourner la page
Le Covid-19 a fait exploser les activités et les profits d’Amazon. La firme emploie 1,2 million de personnes dans le monde, avec une progression de 50 % en un an. Le confinement a renforcé sa popularité aux Etats-Unis. Mais la pandémie a en même temps pesé sur les conditions de travail et fait prendre conscience aux salariés du caractère crucial de leur activité et de leur force collective.
Tandis qu’Amazon, prétendument entreprise du futur, champion de l’évitement fiscal, utilise des méthodes très « lutte des classes » pour entraver l’exercice d’un droit censé différencier le « monde libre » de la Chine, Biden rappelle que « l’Amérique n’a pas été construite par Wall Street » mais « par la classe moyenne », et que ce sont « les syndicats [qui] ont construit la classe moyenne ».
Le message de Joe Biden, au-delà de ses arrière-pensées politiciennes (ménager l’aile gauche du Parti démocrate) et de ses ambiguïtés (Jay Carney, lobbyiste en chef d’Amazon, a été directeur de la communication de Biden sous Obama), peut être lu, en parallèle de sa proposition d’impôt minimal mondial sur les sociétés, comme une tentative de tourner la page de décennies de mondialisation fondée sur le dumping fiscal et social.
Ces années de « moins d’Etat » et de fiscalité minimale qui, en pressurant salaires et conditions de travail, en isolant les salariés, en généralisant la précarité, en organisant, grâce aux algorithmes, aux téléphones portables et aux robots, le retour à des conditions d’embauche et de limogeage dignes du XIXe siècle, ont nourri la désespérance sociale, le populisme et l’extrême droite.
Des débats piégés et stériles
Au même moment, en France, les représentants des partis de gauche, qui plafonnent ensemble à 25 % des intentions de vote pour la présidentielle, consacrent l’essentiel de leur énergie à faire semblant de rechercher un candidat commun et à s’agiter dans des débats piégés et stériles sur l’« islamo-gauchisme », la « non-mixité racisée » ou la viande dans les cantines scolaires, alors qu’ils sont censés porter des valeurs d’émancipation universelle.
Le message d’Amazon Alabama (où 85 % des employés sont noirs) ne conduit certainement pas à ignorer la dimension raciale des relations sociales, mais à combiner les facteurs de classe et de race. Les raisons pour lesquelles la première grande mobilisation en faveur d’un syndicat chez Amazon a émergé dans cette ville pauvre du sud des Etats-Unis sont probablement liées au lien historique entre lutte pour les droits civiques et luttes sociales.
En France, des syndicats sont implantés chez Amazon et la lutte contre les discriminations est indissociable de celle contre les injustices économiques et sociales, sauf à tout « racialiser » et à alimenter la rhétorique identitaire. « Dans une démocratie qui s’organise sur des lignes classistes, il y a du grain à moudre, il y a un débouché politique possible, rappelle l’économiste Thomas Piketty dans L’Obs. Dans une démocratie qui s’organise sur des axes identitaires, en revanche, le seul débouché est qu’un camp finisse par terrasser l’autre. »
La gauche française n’a-t-elle rien de concret à proposer, en dehors de la dénonciation rituelle de « la précarité » et des appels à une juste taxation d’Amazon, aux millions d’employés des plates-formes logistiques, d’abonnés aux « contrats courts » et d’assignés à la « gig economy », cette économie des plates-formes sur Internet que la pandémie conforte ? Que le Rassemblement national soit devenu le premier parti de la génération des 25-34 ans, particulièrement concernée par ce type d’emploi, interroge.
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Certes, l’Amérique n’est pas la France. Mais le message de l’« Oncle Joe », qui sait ce que quatre ans de Trump ont coûté à son pays, devrait être entendu par tous ceux qui veulent éviter à la France de passer par la case Le Pen.