Les origines historiques de la faiblesse des rémunérations des personnels soignants, ancrées dans une hiérarchie de valeurs et de représentations sociales.

« Les travailleurs hospitaliers expérimentent tous la dégradation des termes de l’échange salarial »

TRIBUNE

Fanny Vincent – Chercheuse

La chercheuse Fanny Vincent explique, dans une tribune au « Monde », les origines historiques de la faiblesse des rémunérations des personnels soignants, ancrées dans une hiérarchie de valeurs et de représentations sociales.

Publié hier à 12h31, mis à jour hier à 12h32    Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/16/la-crise-sanitaire-nous-amene-a-tenir-compte-de-la-relation-entre-la-consommation-et-la-sante_6077020_3232.html

Tribune. Est-il possible de parler des rémunérations du personnel hospitalier en dépassant le discours bien connu de l’indécente faiblesse des salaires des aides-soignantes et des infirmières, et sans chercher qui, du radiologue ou du chirurgien, gagne le plus ? La situation actuelle est le fruit de l’évolution de multiples rapports sociaux de domination.

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Qui dit salaire dit généralement travail. Or les professions soignantes de l’hôpital se caractérisent historiquement par la non-reconnaissance de leur travail comme tel. Longtemps réalisé par le personnel de congrégations religieuses « dévoué », vivant sur place, très peu, voire pas rémunéré, le travail de soin aux malades est associé à l’idée qu’il n’en est pas vraiment un et qu’il ne coûte pas grand-chose. L’heure d’une infirmière, femme, à l’hôpital ne « vaut » pas celle d’un ouvrier, homme, à l’usine. Ce sont pourtant elles, les religieuses puis les infirmières, les « filles de salle » puis les aides-soignantes, qui assurent la continuité de la présence et des soins auprès des malades, au prix d’une discipline stricte et d’horaires harassants aux dépens de la vie privée : jusqu’aux années 1960-1970, les dix heures de travail par jour sont fréquentes (et plus encore de nuit), les débordements quotidiens le sont aussi (il arrive de travailler 24 heures d’affilée ou d’être rappelée au milieu de la nuit), les dimanches existent rarement, les vacances scolaires sont difficiles à obtenir, et les salaires sont peu élevés. Le « dévouement féminin » doit compenser l’exploitation des travailleuses… L’historienne Yvonne Knibiehler rappelle pourtant que, dans les années 1960, la durée de vie professionnelle moyenne d’une infirmière n’est que de cinq ans (Histoire des infirmières en France au XXe siècle, Hachette, 2008).

Hiérarchies de prestige

A cette même époque, les médecins sont présents à l’hôpital seulement le matin. Tout comme les religieuses, ils ne tirent de ce travail presque aucun revenu. Pour une raison bien différente toutefois : leur activité dans les cliniques privées où se font soigner les classes supérieures les rémunère. L’hôpital joue cependant un rôle crucial : il leur fournit le « matériau humain » (les pauvres, auxquels l’hôpital est réservé jusqu’aux années 1940), vivant ou mort, à partir duquel ils constituent le savoir médical, enseignent et forment les futurs médecins. Mais les progrès de la médecine, la technicisation des soins et la volonté réformatrice de jeunes médecins engagés en politique aboutissent à une grande réforme en 1958 : l’hôpital devient le centre du système de santé et d’une médecine scientifique cherchant à rivaliser avec la biomédecine américaine. Avec la création des centres hospitaliers universitaires (CHU), l’hôpital est à la fois un lieu d’enseignement, de soins et de recherche. Les médecins y deviennent des salariés à plein temps. C’est que le développement d’un hôpital de pointe exige aussi que certaines spécialités (chirurgie, réanimation, anesthésie…) répondent aux besoins nouveaux et aux urgences en continu. Mais le statut de salarié oblige les médecins à renier une partie de l’identité libérale de leur profession, ce à quoi certains s’opposent farouchement. La réforme se négocie alors au prix du maintien du secteur privé à l’hôpital, où ils conservent une part d’activité libérale permettant aussi de gonfler les rémunérations.

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Les rétributions des soignantes et des médecins matérialisent ainsi des définitions et des valeurs socialement différenciées de ce qui est du travail et de ce qu’est le travail. De fait, celui d’un médecin ne semble pas « valoir » celui d’une infirmière, qui ne « vaut » pas celui d’une aide-soignante, qui ne « vaut » pas celui d’une agente de service. Les hiérarchies du prestige associé aux métiers recoupent des rapports de classe, de genre, et de race. A l’hôpital, les moins bien payées sont massivement des femmes, des catégories populaires, dont une importante proportion est racisée.

Rapports de domination

Une autre réalité se cache derrière ces rapports de domination. Les travailleurs hospitaliers expérimentent tous la dégradation des termes de l’échange salarial et sont de plus en plus nombreux à quitter l’hôpital. Les années 1960-1970 ont marqué l’émergence de principes issus du secteur privé et la volonté d’en finir avec la « bureaucratie professionnelle » de l’hôpital, dominée par le corps médical. La domination gestionnaire a ainsi progressivement placé côte à côte aides-soignantes et médecins, dominées de toujours et nouveaux dominés, en quelque sorte.

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Leurs départs ne sont pas seulement une question de rémunérations. Certes, celles des médecins dans les cliniques privées sont bien plus élevées. Il en est de même pour les infirmières, et de plus en plus les aides-soignantes, qui préfèrent l’intérim. Mais ces départs sont à analyser comme les conséquences du dépeçage de l’hôpital, de l’érosion de la possibilité d’un travail de qualité, du déséquilibre croissant entre contribution et rétribution. Les semaines de 50 à 80 heures de travail, voire plus pour les médecins, l’injonction à la disponibilité permanente pour les soignantes, au prix de leur santé et de leur vie de famille pour tous ne trouvent plus leur rétribution en termes de prestige social, de collectif de travail et d’intérêt du travail lui-même. Vouloir être mieux payé apparaît alors comme le dernier gage de la respectabilité qu’exigent les soignantes et les médecins.

Fanny Vincent est maîtresse de conférences en science politique à l’université de Saint-Etienne et chercheuse au laboratoire Triangle. Elle a coécrit « La Casse du siècle. A propos des réformes de l’hôpital public » (Raisons d’agir, 2019)Des milliards pour l’hôpital

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Fanny Vincent(Chercheuse)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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