Le bilan officiel de Santé publique France est largement sous-estimé, les 100 000 morts ont été atteints il y a plusieurs semaines

Face au désastre du Covid-19, une nouvelle responsabilité

ÉDITORIAL

Jérôme FenoglioDirecteur du « Monde »

La France devient le huitième pays à franchir le seuil des 100 000 morts du Covid. Ce bilan provisoire n’en établit pas moins une certitude : c’est bien un mal majeur qui frappe la plupart des pays de la planète.

Publié aujourd’hui à 17h45    Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/14/face-au-desastre-du-covid-19-une-nouvelle-responsabilite_6076779_3232.html

Editorial. Quel chiffre saura donner la juste mesure de la calamité qui s’est abattue, depuis plus d’une année, sur nos sociétés ? L’énormité du nombre de ses victimes ? La France devient, ces jours-ci, le huitième pays à franchir le seuil des 100 000 morts du Covid-19, le quatrième en Europe après le Royaume-Uni, l’Italie et la Russie. Mais ni cette hiérarchie du désastre ni ce chiffre glacial, aussi symbolique soit-il, ne pourront rendre compte de la détresse des disparitions isolées, de la douleur des deuils à distance.

A la différence d’une catastrophe naturelle, qui fige une ville ou une région entière dans le malheur, une épidémie est une tragédie qui sépare ses victimes et leurs proches, tout autant qu’elle brouille sa perception d’ensemble en la fragmentant.

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L’ampleur du bilan ne dira pas non plus celle des pertes indirectes, toutes ces victimes invisibles du Covid-19 du fait des déprogrammations des opérations et des examens médicaux, des retards de diagnostic et de prise en charge. Mais, surtout, ce chiffre ne rendra pas justice aux efforts colossaux consentis par tout un pays, à commencer par ses soignants, pour le contenir. Combien de dizaines, de centaines de milliers de morts supplémentaires, dans la seule France, si rien n’avait été mis en œuvre pour entraver l’avancée de l’épidémie ?

Il suffit de regarder, ces jours-ci, le Brésil ployer sous l’impéritie de ses dirigeants, le nombre de ses morts s’allonger au-delà du soutenable, pour en être convaincu : laissé hors de contrôle, le SARS-CoV-2 aurait frappé bien plus largement que les 3 millions de personnes qu’il a tuées sur la planète, et les 136 millions qu’il a rendues malades, parfois avec des formes aussi longues que sévères.

Et encore, ce total des victimes actuelles est lui-même nettement sous-estimé en raison de bilans nationaux faussés, soit par négligence – combien de milliers de morts passés inaperçus dans les comtés du sud profond des Etats-Unis ? –, soit par dissimulation – le nombre officiel des victimes russes est de fait démenti par une surmortalité qui lui est quatre fois supérieure.

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Avec toutes ces insuffisances, le bilan provisoire du Covid-19 n’en établit pas moins une certitude : c’est bien un mal majeur qui frappe la plupart des pays de la planète. Sur le sol français, aucune épidémie n’avait été plus virulente en un siècle, depuis la grippe espagnole de 1918.

Il faut tout l’aveuglement du monde pour persister aujourd’hui, après les sarcasmes des premiers mois sur les dangers prétendus de la « grippette », à nier les proportions du désastre. Et toute la mauvaise foi de l’époque pour assimiler les restrictions destinées à freiner le coronavirus à l’instauration d’une « dictature sanitaire ». En France, elles ont été appliquées avec un autoritarisme tatillon et un manque d’explication qui a érodé l’adhésion de nos concitoyens. Elles n’en étaient pas moins nécessaires.

Danger d’effondrement social

Pour l’heure, au-delà des polémiques, il importe de saisir les conséquences de ce bilan et de l’effort considérable qui a été consenti pour éviter qu’il soit beaucoup plus lourd. Le Covid-19 a davantage tué au sein des populations les plus fragiles, dans les quartiers défavorisés, dans les logements suroccupés, parmi les travailleurs de première ligne. Or, ce sont ceux-là mêmes qui se retrouvent aujourd’hui les plus menacés, avec une jeunesse qui a tant sacrifié, par les effets des mesures prises pour la sauvegarde générale. Le gel de nombre de secteurs d’activité a ajouté une crise de plus à toutes celles qui frappent leurs territoires de relégation, où ont été entassés tous les problèmes du pays.

Aux Etats-Unis, Joe Biden a pris la mesure de ce danger d’effondrement social, en accordant notamment, dans le cadre d’un gigantesque plan d’urgence, une aide sans condition aux plus exposés. Cette protection, sans équivalent depuis des décennies, découle logiquement du choix qui a été majoritairement partagé autour de la planète : placer la solidarité au-dessus de toute autre considération.

En France, comme aux Etats-Unis, comme ailleurs, cette décision implique une nouvelle responsabilité : ne pas se contenter de réparer les dégâts immédiats de cette catastrophe, mais, bien au-delà, colmater les fissures béantes que ces 100 000 morts ont dévoilées au sein de notre société.

Covid-19 : la barre des 100 000 morts en France est déjà franchie depuis des semaines

Les données du centre d’épidémiologie sur les causes de décès de l’Inserm, plus fiables car établies à partir des certificats de décès, confirment que le bilan officiel de Santé publique France est largement sous-estimé. 

Par Sandrine CabutPublié aujourd’hui à 05h57, mis à jour à 12h36  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/04/14/covid-19-en-france-la-barre-des-100-000-deces-est-deja-franchie-depuis-des-semaines_6076697_3244.html

Lors de la messe d’enterrement d’une victime du covid-19 à Malo-les-Bains, le 7 avril 2021.
Lors de la messe d’enterrement d’une victime du covid-19 à Malo-les-Bains, le 7 avril 2021. AIMÉE THIRION POUR « LE MONDE »

Le nombre est hautement symbolique mais sous-estimé : le cap des 100 000 décès liés au Covid-19 en France, issu du décompte quotidien de l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SPF), est en réalité franchi depuis déjà des semaines.

C’est ce qu’il ressort des dernières données du centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès de l’Inserm (CépiDc). Encore partielles, celles-ci ont été présentées par le démographe et épidémiologiste Jean-Marie Robine (directeur de recherches émérite à l’Inserm), vendredi 9 avril, lors d’un séminaire en ligne sur la mortalité du Covid-19.

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En matière de surveillance de la mortalité et de ses causes en France, les chiffres du CépiDc ne sont pas les plus rapides à être rendus publics, mais ils sont les plus fiables car réalisés à partir de l’ensemble des certificats de décès remplis par les médecins. Ils permettent des études par sexe, tranche d’âge, selon la zone géographique du décès et du lieu de celui-ci (hôpital, domicile…).

« Pour la période allant du 1er mars au 31 décembre 2020, il y a déjà 75 732 certificats mentionnant le Covid-19 comme cause initiale ou associée de la mort, révèle M. Robine, également conseiller scientifique auprès de la direction de l’Institut national d’études démographiques (INED). Au 31 décembre 2020, le tableau de bord de l’épidémie de SPF faisait, lui, état de 64 632 décès, 44 852 dans les hôpitaux et 19 780 dans les Ehpad [établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes] et autres établissements médico-sociaux. »

« Une usine à gaz »

En clair, pour les dix derniers mois de 2020 – qui correspondent aux deux premières vagues de l’épidémie sur le territoire –, l’écart est déjà de plus de 11 000 décès entre les données de SpF et celles du CépiDc. Il a sans doute continué à se creuser depuis début 2021. De son côté, l’INED avait récemment évalué à 68 000 le nombre de décès par Covid-19 en France en 2020, à partir des données de l’Insee, soit un delta de près de 8 000 avec les chiffres de l’Inserm.

Au total, le CépiDc a réceptionné 538 972 certificats de décès exploitables (vingt ne l’étaient pas) pour la période du 1er mars au 31 décembre 2020, dont 75 732 avec la mention Covid-19. L’infection à SARS-CoV-2 est donc impliquée dans 14 % des décès. Les hommes ont payé un plus lourd tribut que les femmes (38 324 décès contre 37 408). Les tranches d’âge 75-84 ans et 85-94 sont les plus touchées.

Lire l’analyse : Bientôt 100 000 morts en France, et l’indifférence s’installe

Ces chiffres sont encore provisoires : les certificats reçus représentent 97 % de ceux attendus pour les mois de mars à novembre 2020, et 90,6 % pour décembre (les analyses ne sont effectuées que lorsque le CépiDc a obtenu plus de 90 % des certificats attendus pour un mois donné, ce qui n’est pas encore le cas pour janvier, février et mars 2021).

Pourquoi de telles différences entre les institutions ? Comme l’avait déjà souligné Jean-Marie Robine dans nos colonnes, le comptage des morts du Covid-19 est« une usine à gaz ». La surveillance est assurée par plusieurs organismes, qui travaillent à partir de bases de données différentes.

« Plusieurs angles morts »

SPF comptabilise quotidiennement les décès à partir des remontées des hôpitaux, par le biais de Si-Vic (système d’information pour le suivi des victimes d’attentats et de situations sanitaires exceptionnelles). S’y ajoutent deux fois par semaine les données des Ehpad et autres établissements médico-sociaux.

« Cette surveillance comporte plusieurs angles morts, explique M. Robine. D’abord, elle ne tient pas compte des morts à domicile. Ensuite, Si-Vic ne comptabilise pas les décès dans les unités de soins de longue durée [USLD], soit 30 000 lits d’hôpitaux en France. Or, les patients des USLD sont particulièrement fragiles et sensibles aux maladies opportunistes. Les décès survenant aux urgences, dans les services de psychiatrie et de soins de suite et de réadaptation ne sont pas bien dénombrés, ce qui sous-estime beaucoup de cas nosocomiaux. » Quant aux remontées concernant les décès en Ehpad, le démographe regrette qu’elles n’aient, jusqu’à récemment, pas précisé l’âge et le sexe de la victime.

Les données : la France a connu en en 2020 la plus importante mortalité de son histoire récente

L’Insee, pour sa part, évalue le nombre de décès de façon réactive à partir des actes d’état civil, en principe transmis dans les vingt-quatre heures. Ces données présentent l’avantage d’être exhaustives, mais l’inconvénient de ne pas permettre une analyse fine de surmortalité faute d’information sur les causes du décès.

Dans leur analyse publiée en mars, où ils évaluaient le nombre de décès dus au Covid-19 à 68 000 pour 2020, Gilles Pison et France Meslé de l’INED notaient que ce chiffre était supérieur à l’augmentation du nombre de décès entre 2019 et 2020 : 55 000. « Cela vient du recul d’autres causes de décès comme la grippe et les accidents de la circulation », écrivaient les deux chercheurs.

« Rendre obligatoire la certification électronique des décès »

Quant au CépiDc de l’Inserm, il suit une partie des décès en temps réel, grâce aux certificats électroniques de décès. Mais ceux-ci restent très minoritaires (20 % au début de la pandémie, de 25 % à 30 % actuellement) par rapport aux certificats papiers, envoyés avec des semaines voire des mois de décalage.

Pour Jean-Marie Robine, qui plaide pour un système réactif de suivi de la mortalité depuis la canicule de 2003 – à la suite de laquelle avaient été mis en place les certificats de décès électroniques –, la situation actuelle est incompréhensible. « Dans cette épidémie, on devrait pouvoir communiquer avec fiabilité sur les décès de la veille. La solution serait simple : rendre obligatoire pour tout médecin la certification électronique des décès dans les quarante-huit heures », martèle le démographe.

En juillet 2020, Anne Fouillet (SPF) jugeait de son côté « fondamental de déployer dans les meilleurs délais l’utilisation de la certification électronique sur tout le territoire (…) afin d’assurer une surveillance exhaustive et réactive de la mortalité par cause de décès en routine et en particulier en cas de menace sur la santé de la population ».100 000 morts du Covid-19 en France : notre sélection d’articles sur le sujet

Retrouvez tous nos articles sur les 100 000 morts du Covid en France dans notre rubrique

« Les morts du Covid-19 n’ont été ni identifiés ni pleurés collectivement »

Marie-Frédérique Bacqué, psychologue et psychanalyste, souligne que la pandémie s’inscrit dans la tendance générale d’un changement de notre rapport à la mort. 

Propos recueillis par Stéphane MandardPublié aujourd’hui à 05h56, mis à jour à 14h40  

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/04/14/marie-frederique-bacque-les-morts-du-covid-19-n-ont-ete-ni-identifies-ni-pleures-collectivement_6076696_3244.html

Arrivée d’un corbillard au crématorium de Dunkerque (Nord), le 7 avril.
Arrivée d’un corbillard au crématorium de Dunkerque (Nord), le 7 avril. AIMÉE THIRION POUR « LE MONDE »

Marie-Frédérique Bacqué, psychologue et psychanalyste, est professeure de psychopathologie clinique à l’université de Strasbourg, directrice du Centre international des études sur la mort. Elle vient de lancer « Covideuil », une étude sur la place pour le deuil en période d’épidémie.

La France va passer la barre des 100 000 morts du Covid-19 et pourtant, on a l’impression qu’ils sont devenus invisibles…

Ces morts ont été « neutralisés ». Ils ne sont ni identifiés ni pleurés collectivement. Ils ont d’abord été présentés tous les soirs à partir de mars 2020 essentiellement pour faire peur. S’il leur avait été ajouté le nombre quotidien de morts hors Covid-19, alors les Français auraient pu relativiser les effets de la pandémie.

En 2019, il y a eu 613 243 morts en France. Cela signifie entre 1 600 à 1 700 morts par jour. Or, ces morts, personne n’en a jamais donné un aperçu aussi dramatique avant l’épidémie. Imaginons un instant que depuis toujours, le nombre de morts soit annoncé quotidiennement, ne serions-nous pas plus empathiques et moins paniqués ?

Nous n’étions donc pas prêts au printemps 2020 à entendre le bilan macabre du journal télévisé ?

Ces annonces des journaux télévisés du soir avaient surtout une fonction de prévention par la peur, mais aucunement hélas par la compassion. Cette nouveauté a créé un choc.

Des parents qui s’exclamaient quotidiennement en entendant le nombre de morts ont entraîné leurs enfants dans l’angoisse. Or, la mort, cela s’apprend progressivement. Aussi, je prône une pédagogie de la mort dès la maternelle pour limiter ces effets d’annonce. La mort n’est qu’une transition vers un autre état, certes irréversible, mais ce passage implique une reconnaissance de toute la société.

Lire notre décryptage : En France, avoir un bilan final du nombre de morts prendra plusieurs mois

Tous les jours, je reçois des messages poignants de personnes qui souhaitent participer à notre recherche : « Votre étude permettra une reconnaissance des endeuillés du Covid-19 qui se sentent laissés sur le bord de la route »nous disent-elles en substance. Elles regrettent principalement les premières mesures, qui ont interdit à certains de revoir leur proche. Malgré les efforts des soignants, des familles n’ont pas pu formuler leurs adieux. Elles n’ont pas pu organiser une cérémonie qui leur procure les bienfaits des rites funéraires.

Quand la famille, les amis et le voisinage sont absents, on constate le manque d’une caractéristique anthropologique de l’espèce humaine : nous avons besoin de nous réunir autour de nos morts. La collectivité apporte deux dimensions lorsqu’elle entoure le défunt : la reconnaissance de ce qu’il était, mais surtout le fait que le groupe social subsiste. La présence du groupe face à la mort, c’est ce qui rend vitale la cérémonie.

Alors d’où vient cette forme d’indifférence face aux morts du Covid-19 ?

Il n’y a pas d’indifférence des Français face à la mort. C’est plutôt le gouvernement qui a semblé indifférent parce qu’il a réagi de façon urgente et purement pragmatique en montrant que les morts constituaient une menace.

La « nouveauté » de la révélation de notre mortalité a d’abord induit un choc, puis un détournement. Notre attitude a globalement justifié les propositions de l’historien Philippe Ariès : l’individualisme augmente et la mort est chassée de nos sociétés.

En Occident, les progrès scientifiques et la médicalisation de la vie ont compensé la diminution des pratiques religieuses. Or, ces pratiques permettent à l’humanité de supporter ce que ses capacités cognitives lui font percevoir : nous allons mourir et avec nous nos civilisations et tous nos biens. La médicalisation de nos existences est un bienfait incommensurable, cependant, le fantasme d’un pouvoir médical absolu diminue la spiritualité et les croyances collectives. La mort devient un échec, quelque chose qui se cache, dont on parle peu.

Lire l’analyse : Bientôt 100 000 morts en France, et l’indifférence s’installe

Avec les patients endeuillés, nous avons beaucoup parlé de cette souffrance ressentie lors de cérémonies trop rapides et trop discrètes. Il y a un an, tous me disaient : « On reprendra la cérémonie le 2 novembre, on invitera tout le monde lors de l’anniversaire de sa mort. » L’anniversaire a eu lieu et ils n’ont pas « eu le courage » de célébrer à nouveau.

La psychologue et psychanalyste Marie-Frédérique Bacqué. 

Dans les faits, ceux qui ont été accompagnés ont pu élaborer leur peine dans l’espace psychique que constitue un groupe de parole ou un entretien avec un psychologue, un bénévole d’association ou un médecin généraliste. Mais ceux qui n’ont pas pu trouver ces ressources sont encore très vulnérables. Je pense aux maisons de retraite médicalisées dans lesquelles la solitude a atteint un extrême avant les vaccinations. Les personnes âgées dépendantes sont celles qui ont le plus souffert de la perte de leurs proches et de leur environnement.

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Cette indifférence n’est-elle pas le résultat de cette résilience dont les Français sont invités à faire preuve depuis le début de la crise sanitaire ?

Si la France comme entité collective souhaite récupérer de cette crise sanitaire, il semble nécessaire qu’une célébration des morts et des vivants ait lieu. Pourquoi les morts et les vivants ? Parce que les morts n’ont pas accompli d’acte valeureux ou patriote, mais parce qu’ils ont trouvé une mort injuste, une mort collective, non marquée comme elle le mérite.

La restriction des rites funéraires redouble la souffrance de la perte, essayons de l’amoindrir par une pensée collective. Relier les vivants aux morts serait une façon de rendre hommage aux soignants et à tous les Français qui ont été touchés par la crise.

Lire aussi le récit : « C’est un déchirement, un dilemme entre la raison et l’amour », les familles en deuil privées de cérémonie

Nos apprentissages tirés de l’épidémie sont nombreux socialement. Nous nous sommes mis à distance les uns des autres, nous nous sommes rapprochés de la maladie et de la mort. Nous en tirerons des enseignements si nous sommes capables d’en parler. Si nous ne parlons pas de nos morts, leur deuil sera difficile, voire impossible.

Créons ces espaces de parole pour nos morts pendant le Covid-19. Si la minute de silence permet de montrer son respect en arrêtant toute activité pour les morts, seule la parole permet de penser à nos morts. D’autre part, en permettant aux Français de s’exprimer, ils pourront tirer une réflexion sur cette année pleine de frustrations et modifier leur façon de vivre. L’objectif de « Covideuil » est justement de comprendre ce que la menace de mort, la mort d’un proche non accompagné et la restriction des rites funéraires a produit sur les individus.

On se focalise sur les morts du Covid-19, mais il y a tous les autres morts qui sont encore plus invisibles. Le travail de deuil est-il plus difficile pour ces familles ?

Ce qui frappe est le double phénomène de l’accent mis sur les morts de la pandémie et uniquement sur eux, comme si les Français ne mouraient plus d’autre cause.

Je m’intéresse à toutes les familles. Depuis mars 2020, environ 600 000 familles endeuillées ont vécu des restrictions dans l’accompagnement de leur mort. Le processus du deuil a la fonction d’établir une continuité entre l’avant et l’après-mort. Finalement, le mort devient un nom sur un arbre généalogique. Mais dans tous les cas, il est à sa place.

Les morts accidentelles, les défunts non retrouvés et ceux qui n’ont pas été célébrés entraînent des complications du deuil. Nous sommes dans ce cas avec la période Covid-19. C’est le moment d’en limiter les difficultés psychologiques, car nous avons aussi à assumer tous les effets anxio-dépressifs du confinement

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Notre relation à la mort a-t-elle changé à l’aune de cette crise ?

L’épidémie de Covid-19 s’inscrit dans la tendance générale d’un changement de notre rapport à la mort. La place du corps des morts se réduit, les religions sont moins sollicitées, certains voudraient éliminer « le temps perdu du deuil », d’autres carrément éradiquer la mort.

Le débat sur l’euthanasie est emblématique. Les Français sont massivement pour, or la sédation profonde et continue jusqu’au décès ne les satisfait pas : parfois chaotique, trop longue, pas assez radicale. Les familles sont partagées, elles ont besoin d’une préparation pour accompagner leur proche, mais elles voudraient que tout se passe de façon magique, sans souffrance, sans les affres de l’agonie.

Du côté des malades qui demandent une aide à mourir, on observe une forme de revendication solipsiste pour se passer de toute discussion avec les proches. Or, la mort est affective et culturelle. La mort passe par l’échange symbolique avec le groupe familial, par la culture dans son annonce collective et sa reconnaissance publique. La fin de la vie ne peut pas être édulcorée et les émotions liées à la perte étouffées.

Le Covid-19 a littéralement anticipé un modèle des conséquences affectives et sociales d’une réduction des aménagements ancestraux du deuil.100 000 morts du Covid-19 en France : notre sélection d’articles sur le sujet

Covid-19 : bientôt 100 000 morts en France, et l’indifférence s’installe

Malgré ce bilan humain, le gouvernement ne veut pas prendre de mesures trop strictes, et n’agit que dos au mur. Un consensus inavoué s’est instauré pour tolérer des centaines de décès quotidiens. 

Par Denis Cosnard(Service Politique)Publié le 25 mars 2021 à 06h45 – Mis à jour le 25 mars 2021 à 18h29  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/25/covid-19-les-morts-s-accumulent-l-indifference-s-installe_6074385_3232.html

Analyse. C’est une sorte de mystère. Depuis le début du mois de décembre 2020, l’épidémie de Covid-19, qui s’était un peu calmée, est repartie de plus belle, en particulier en région parisienne. En trois mois et demi, le nombre de nouveaux cas recensés sur sept jours y est passé de 100 à 560 pour 100 000 habitants. Au fil des semaines, tous les seuils d’alerte ont été franchis. L’Ile-de-France est devenue la région où le virus circule le plus activement. Les hôpitaux sont saturés. Les services de réanimation débordent. Les morts s’accumulent. Bientôt près de 100 000 dans l’ensemble du pays depuis l’apparition du virus, selon les chiffres officiels.Contexte : Visualisez l’évolution de l’épidémie en France et dans le monde

Et pourtant, rien ne se passe, ou si peu. Le dos au mur, Jean Castex a fini par annoncer, jeudi 18 mars, de nouvelles mesures de freinage dans les 16 départements les plus touchés, dont toute l’Ile-de-France et les Hauts-de-France. Trois départements ont été ajoutés mercredi 24 mars. Mais à peine le premier ministre avait-il achevé sa déclaration au ton grave que les Français réalisaient à quel point le tour de vis était en réalité modeste.

Cette fois-ci, pas de « confinement », mot récusé par le gouvernement. Pas de télétravail obligatoire, pas de fermeture des écoles ni des lycées, pas d’obligation de rester chez soi, pas d’attestation nécessaire pour sortir dans la plupart des cas, ni de limitation de durée. Le couvre-feu est au contraire retardé d’une heure.

Freinage limité

Au bout du compte, ce « confinement aéré » aboutit essentiellement à réduire les déplacements entre régions et à fermer des magasins supplémentaires. Relativement peu, en réalité, puisque les coiffeurs, les fleuristes, les chocolatiers, les libraires et les vendeurs de voitures ont été considérés comme de « première nécessité » et autorisés à rester ouverts. Résultat : le trafic automobile dans Paris, bon indicateur de l’activité, n’a reculé que d’environ 5 % par rapport à la période précédente. Freinage limité, donc.

Lire notre analyse : Avec un troisième confinement pour une large partie de la France, le gouvernement défend sa « troisième voie »

Le gouvernement revendique lui-même cette « approche pragmatique », qui entend lutter contre le Covid-19 tout en évitant de trop peser sur l’économie et le moral des Français. Plutôt que de vouloir éradiquer l’épidémie, comme le premier confinement y était pratiquement parvenu, et comme de nombreux scientifiques le réclamaient, l’exécutif accepte depuis des mois de laisser circuler le virus. Misant sur une future vaccination de masse, il refuse les mesures trop dures, ne suit pas les recommandations du conseil scientifique, et ne muscle – mollement – son dispositif qu’en dernier recours, lorsque l’épidémie commence à échapper à tout contrôle.

Entre 250 et 350 par jour en moyenne depuis le début de 2021, c’est l’équivalent d’un crash d’avion chaque soir. Un crash discret, qui ne fait plus la « une »

Clairement, Emmanuel Macron estime que la France doit pour le moment « vivre avec » le virus, selon sa propre formule. Cela signifie aussi vivre avec les malades. Et les morts. Entre 250 et 350 par jour en moyenne depuis le début de 2021. L’équivalent d’un crash d’avion chaque soir. Un crash discret, qui attire de moins en moins l’attention et ne fait plus la « une ». Non seulement il n’amène pas le gouvernement à agir drastiquement, mais cette approche modérée, qui ne donne pas la priorité absolue à l’urgence sanitaire, n’est guère contestée, si ce n’est par des médecins comme le généticien Axel Kahn. Le conseil scientifique le constate dans sa dernière note, datée du 11 mars : « La lassitude a gagné nos concitoyens et nos soignants. Une certaine indifférence face aux chiffres des décès s’installe ».

D’où vient cette « indifférence » face à la mort ? D’une forme d’accoutumance, sans doute. D’autant que, depuis le début de la deuxième vague, le nombre de décès attribués au Covid-19 a rarement dépassé 500 par jour, alors qu’il avait culminé au-delà de 1 000 au printemps 2020. Dans la durée, la vague actuelle se révèle néanmoins beaucoup plus meurtrière que la première, qui n’avait tué « que » 30 000 personnes. En outre, le Covid tue avant tout des personnes âgées, fragiles, dont l’espérance de vie était limitée. Certaines d’entre elles « seraient de toute façon décédées » d’une autre cause, relève une étude publiée par l’Institut national d’études démographiques (Ined) le 17 mars.

Pas de lobby des endeuillés

Au-delà, un parallèle peut sans doute être établi avec le chômage. En 1994, Denis Olivennes avait publié dans Le Débat un article resté fameux sur « La préférence française pour le chômage ». L’ex-conseiller de Pierre Bérégovoy (1925-1993) y avançait l’hypothèse que le chômage de masse constaté en France ne relevait pas d’une fatalité, mais « d’une préférence collective, d’un consensus inavoué ». « Les syndicats, par construction, représentent les intérêts des actifs occupés ; le patronat gère la paix sociale dans ses entreprises en négligeant les intérêts des chômeurs ; le gouvernement dialogue avec les partenaires sociaux et soigne un électorat composé d’actifs occupés et d’assurés sociaux », expliquait-il. Personne ne représentant les chômeurs, le pays avait opté, selon lui, pour le pouvoir d’achat des actifs, au détriment du nombre d’emplois.

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Il est tentant, aujourd’hui, d’esquisser une analyse du même type pour le Covid. Là aussi, le gouvernement, les syndicats et le patronat discutent en permanence des choix à effectuer pour piloter la crise économique et sanitaire. Les fleuristes, par exemple, ont souligné qu’« ils font la moitié de leur chiffre d’affaires pendant cette période de printemps », un argument repris par le ministre de l’économie Bruno Le Maire.

Et là encore, les principales victimes ne sont pas dans la boucle. Pas de syndicats des malades, pas de fédération des morts, pas de lobby des endeuillés. Leurs voix ne sont guère portées que par les médecins et les scientifiques, dont les messages, parfois discordants, peinent à être entendus. Cette absence de relais contribue sans doute au « consensus inavoué » actuel, selon lequel la France, comme d’autres pays, tolère un « plateau haut » de malades, et un nombre de morts qui aurait paru inacceptable il y a peu.

Denis Cosnard(Service Politique)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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