La pollution en Sibérie, un sujet trop sensible, à en croire les scientifiques russes
Un rapport, qui pointait les niveaux de pollution atmosphérique hors norme dans vingt-trois villes de l’immense district fédéral sibérien, paraissait promis à un enterrement de première classe. Mais il a malgré tout fuité.
Par Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)Publié le 30 mars 2021 à 18h12 – Mis à jour le 31 mars 2021 à 06h02
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Il fallait un œil expert pour plonger dans l’ordre du jour de la réunion organisée le 25 mars par le présidium de la branche sibérienne de l’Académie des sciences de Russie. Entre les inévitables questions administratives et un exposé sur la gestion des écosystèmes aquatiques, le point 4.1.2 attire l’attention d’Elia Kabanov, journaliste scientifique du média régional Tayga.info : « présentation du rapport “Le classement médico-écologique des villes de Sibérie” » par l’un de ses auteurs, Igor Ptachnik, directeur de l’Institut d’optique atmosphérique. En clair, la liste des villes où il ne faut surtout pas vivre, s’amuse un des participants.
« Nos lecteurs sont intéressés par les questions liées à la pollution et au changement climatique, explique au Monde Elia Kabanov, lui-même originaire de Novossibirsk, la capitale régionale. J’ai regardé la retransmission sur YouTube. Et quand j’ai compris qu’elle n’allait pas rester longtemps en ligne, vu les réactions que suscitait le rapport, je l’ai tout de suite sauvegardée sur mon ordinateur. »
Sage prémonition : le lendemain, la vidéo disparaît bel et bien de la plate-forme. Et le rapport, lui, paraît promis à un enterrement de première classe. Trop sensible, surtout « à l’approche des élections », s’était ému l’un des participants. Sauf que l’article sur le sujet publié par M. Kabanov connaît, depuis, un retentissement bien plus important, au-delà de la seule Sibérie.
Plus de maladies dans la région sibérienne
Le rapport du professeur Ptachnik, synthèse des travaux menés par diverses agences gouvernementales, y est décortiqué. Premier chiffre choc : parmi les villes les plus polluées de Russie, les quatre cinquièmes se trouvent dans le district fédéral sibérien, qui représente 25 % du territoire russe et 11 % de la population du pays. En tout, vingt-trois villes de cette super-région ont des niveaux de pollution atmosphérique dépassant les normes – neuf dans la seule région d’Irkoutsk, cinq dans celle de Krasnoïarsk.
Le polluant le plus communément trouvé dans les quatorze villes de Sibérie les plus touchées est le benzopyrène, un hydrocarbure fortement cancérigène, produit aussi bien par l’industrie que par les gaz d’échappement. A Kyzyl, sa concentration dépasse 116 fois les niveaux autorisés ; à Abakan, 88 fois…
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S’agissant de la pollution des sols, le constat n’est pas moins alarmant. Dans la ville minière de Norilsk, la terre est gorgée de métaux lourds – plomb, zinc, nickel, cuivre, etc. A Novokouznetsk, c’est du nitrate et du fluorure que l’on trouve en abondance. Les eaux de la République de Touva, dont le président Vladimir Poutine aime arpenter la nature sauvage, sont polluées à 67 %.
Le rapporteur fait aussi un rapide point sur les maladies provoquées par ces pollutions, dont l’incidence est plus élevée en Sibérie qu’ailleurs en Russie : cancers à Krasnoïarsk, anomalies congénitales à Kemerovo, maladies infantiles dans la région de l’Altaï…
« Tous ces problèmes sont identifiés depuis longtemps, remarque Elia Kabanov. Les auteurs du rapport le disent bien : les données médicales et les données de pollution sont disponibles en accès libre, aucun satellite américain n’est impliqué… C’est juste une bonne synthèse. »
« Ce serait une bombe »
Sauf que l’exposé du professeur Ptachnik jette un froid dans l’assistance. Et les membres du présidium arrivent rapidement à un consensus : il ne faut pas publier le rapport, comme cela était prévu. « Ne soyons pas alarmistes, met en garde l’académicien Valentin Parmon. Les résultats pourraient être incorrects… »
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Plus direct, Alexeï Kontorovitch s’émeut : « Imaginez que nous publiions ces rapports… Ce serait une bombe, juste avant les élections ! » Au-delà du scrutin législatif prévu à l’automne, le scientifique s’inquiète des « questions superflues »qui pourraient émerger dans la population.
Les académiciens ne songent pas en revanche au fait que leur réunion est diffusée sur YouTube : il faudra attendre le lendemain pour que quelqu’un pense à effacer la vidéo. Elia Kabanov a ainsi eu le temps de la sauvegarder et de recopier scrupuleusement chiffres et dialogues. « Ce qui est terrible, c’est que personne ne leur a rien demandé, note-t-il. Il n’y a même pas eu besoin d’un coup de téléphone. On est dans l’autocensure, ce qui confirme l’état de peur dans lequel vit la science russe, encore plus quand il s’agit d’écologie. »