La Serbie, sas d’entrée vers l’Europe pour Pékin
Publié le 19 mars 2021 à 14h53 – Mis à jour le 22 mars 2021 à 11h09
REPORTAGE
Le président Aleksandar Vucic est devenu le chantre de l’amitié serbo-chinoise. Tout en conservant un discours pro-européen, il multiplie les contrats avec les grands industriels chinois.
Vue de loin, la petite ville de Bor, à plus de trois heures de route de Belgrade, a tout de l’agglomération industrielle post-yougoslave en déclin. Immeubles défraîchis et grisâtres, installations publiques obsolètes et reliques d’équipements miniers témoignent du glorieux passé de cette cité construite autour du cuivre, il y a plus de cent ans, grâce à des capitaux français, et jumelée au Creusot, en Bourgogne… Mais cette première impression est vite démentie par quelques pointes de rouge vif qui détonnent au milieu de la grisaille et de la pollution environnante : celles de guirlandes du Nouvel An chinois.
En cette fin février, elles marquent plus sûrement toutes les propriétés du géant minier chinois Zijin que l’arrivée du printemps. On les voit sur le siège de l’ex-compagnie d’Etat RTB Bor, qui a géré pendant des décennies le gisement de cuivre, et qui s’appelle désormais Serbia Zijin Bor Copper. On les aperçoit à l’entrée de la gigantesque mine de cuivre et d’or de Cukaru Peki, en construction à 7 kilomètres de Bor. Elles égayent enfin les dortoirs plus ou moins confortables des centaines de travailleurs chinois envoyés dans ces confins de la Serbie pour donner corps au premier projet européen de cette entreprise, dont l’actionnaire principal est Pékin.

Avec le rachat de la mine et de la fonderie de cuivre, en 2018, par Zijin, qui a promis d’y investir près de 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros), cette implantation est l’une des conséquences les plus spectaculaires de la politique prochinoise du président et homme fort de la Serbie, Aleksandar Vucic.
Au pouvoir, comme premier ministre puis président, depuis 2014, M. Vucic, 51 ans, fut ministre de l’information de l’ex-dictateur Slobodan Milosevic à la fin des années 1990, avant de se transformer en leader « pro-européen ». Il dirige son pays de 7 millions d’habitants d’une main de fer sur le modèle de son allié, le Hongrois Viktor Orban. Officiellement, il rêve d’adhérer à l’Union européenne (UE), tout en ouvrant grand la porte aux investissements chinois. A la grande satisfaction du président Xi Jinping, qui a fait des Balkans en général et de la Serbie en particulier son sas d’entrée vers l’Europe, dans le cadre de sa stratégie dite des « nouvelles routes de la soie ».
Renaissance à la chinoise
Sur le terrain, le grand écart atteint pourtant ses limites. Trois ans après le rachat de la mine, les habitants de Bor se montrent de plus en plus critiques face à leur renaissance à la chinoise. « Mon fils est parti à Belgrade ; moi je ne reste que la semaine [à Bor]. Ici, il n’y aura peut-être bientôt plus que des Chinois ! », plaisante à moitié Sasa Trifunovic. A 56 ans, cet ancien de RTB, comme il continue de la nommer, officie à la fois comme journaliste local et comme bibliothécaire dans cette ville de 35 000 habitants, qui vit par et pour le cuivre depuis toujours.

Après le rachat de 2018, l’homme aux airs d’universitaire avec ses lunettes encadrées de longs cheveux châtains a ouvert une section en mandarin sur son site d’informations locales, espérant intéresser les ingénieurs et les ouvriers chinois installés dans la ville et créer ainsi de nouvelles opportunités. « On les voyait au théâtre, au musée ou au cinéma, je voulais créer du lien », rapporte-t-il, même si l’épidémie liée au Covid-19 incite dorénavant les Chinois à se faire plus discrets.
La réalité s’est rapidement révélée plus amère que ce que proclament « les grands principes » de Zijin – « La vie d’abord » ; « Priorité à la protection de l’environnement » –, affichés dans les rues de Bor sur de grands panneaux, en serbe et en chinois. Dès 2019, les habitants ont dénoncé un niveau de pollution inacceptable, l’odeur caractéristique du dioxyde de soufre envahissant la ville à intervalles réguliers. « On le sent immédiatement dans la gorge », précise Irena Zivkovic, une militante et opposante locale, qui a organisé plusieurs manifestations de protestation. « Je suis née et j’ai grandi ici. On a l’habitude d’une pollution au-dessus des normes européenne pendant quelques jours, mais on est en colère quand ça dure plus longtemps », explique cette dynamique et menue mère de famille.

Sous la pression de la population, même la mairie a fini par porter plainte contre Zijin. Condamnée à payer 3 400 euros d’amende en septembre 2020 pour n’avoir pas respecté ces normes pendant quatre jours, l’entreprise chinoise a promis de ne plus dépasser les limites légales d’ici à la fin 2021 ou en 2022, grâce à la nouvelle fonderie en construction.
Sollicité par Le Monde, le premier édile refuse d’en parler, à l’instar de toutes les autorités serbes contactées pour cet article. Si la pollution de l’air et le nuage rougeoyant qui recouvrent Bor sont tolérés comme un« mal nécessaire » par une partie des plus de 5 000 salariés serbes de Zijin et de leurs familles, les ONG et les journalistes enquêtant sur les investissements chinois sont régulièrement décrits comme des« ennemis des intérêts de la Serbie » dans les médias proches du gouvernement.

« On a cherché à contacter le maire, mais il ne nous a jamais reçus », se plaint de son côté Miodrag Zivkovic, 55 ans. Dans le village de Slatina, aux portes de Bor, ce géant aux mains larges et brunies par le travail dans les champs tient absolument à faire visiter ses modestes propriétés, situées en contrebas du gigantesque remblai formé par les terres excavées par Zijin pour construire la nouvelle mine. « Nous sommes victimes de la course chinoise aux profits », affirme-t-il, prenant pour témoin le paysage désolé. Sous l’effet du poids des remblais, depuis la fin 2020, son terrain et celui de ses voisins se soulèvent à la manière d’une pâte à tarte dans un four trop chaud. Au sommet de ces monticules de terre, les arbres tombent comme des mikados. Le paysage, toujours mouvant, est surréaliste.
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« On a contacté Zijin pour obtenir un dédommagement. Ils ont envoyé un expert, mais on n’a encore reçu aucune offre », assure, du haut de son antique tracteur, un voisin, Dolan Slobodan, tandis que d’énormes camions déversent leurs chargements de terre à un rythme impressionnant. Les demandes des villageois ne sont pourtant pas exorbitantes.
Exproprié en vertu du classement « intérêt national » de la mine, Miodrag Zivkovic réclamait 400 dinars (3,40 euros) par mètre carré. Zijin lui en a offert moins de 100. L’agriculteur serbe a porté son affaire devant le tribunal de Bor, où il plaide seul face à l’entreprise chinoise et son armada de juristes. « Pourquoi prendre un avocat alors que je suis innocent ? », fait-il mine de s’interroger. Dans un village voisin, jusqu’à récemment, de gros blocs de pierre dévalaient les pentes, manquant d’écraser les paysans qui travaillaient dans les forêts. « Pour résumer le problème, notre gouvernement a donné un trésor national aux Chinois, mais ils ne nous respectent pas ! », dénonce un troisième villageois, entre deux glissements de terrain.

Face aux critiques environnementales, Zijin a l’habitude de répondre aux médias serbes par e-mail, mais l’entreprise fait une étonnante exception en recevant spontanément Le Monde sur son site. Un cadre chinois, qui refuse d’être nommé, accepte même de montrer la direction de la mine en construction. « Nous espérons lancer l’extraction en juin », explique-t-il au milieu du gigantesque chantier.
Poli et affable, il a réponse à toutes les critiques. Au sujet des villageois, il assure ainsi que sa société « ne veut pas échapper à ses responsabilités » et qu’elle « espère obtenir un accord de compensation avec eux ». Le jeune cadre, qui parle couramment l’anglais, montre aussi les préfabriqués installés autour d’un terrain de basket, qui serviront de dortoirs pour les ouvriers chinois. Il désigne une chambre proprette. « On veut recruter autant de Serbes que possible, mais nous avons besoin de travailleurs chinois pour creuser, explique-t-il. La Serbie n’a pas ouvert de mine depuis cinquante ans, les Chinois ont tout simplement plus d’expérience. »
Résistance des syndicats
En vertu d’un traité signé en 2018 entre Belgrade et Pékin, Zijin et les autres investisseurs chinois peuvent facilement faire venir des travailleurs en Serbie. « L’article 7 de cet accord prévoit que les entreprises chinoises peuvent embaucher leurs ressortissants pour lesquels seul le droit du travail du pays d’origine est appliqué, pendant soixante mois », déplore Mario Reljanovic, chercheur en droit du travail et professeur adjoint à la faculté de droit de l’université Union, à Belgrade.
Ces ouvriers peuvent donc travailler sept jours sur sept, sans craindre les contrôles des inspecteurs du travail serbes. Ils sont désormais plusieurs centaines à Bor et vraisemblablement plusieurs milliers dans le pays, même si le gouvernement serbe ne publie aucune statistique détaillée à leur sujet. Parmi les salariés serbes de Bor, beaucoup s’inquiètent d’être remplacés un jour par cette main-d’œuvre malléable.
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« Les Chinois se sont engagés à garder les 5 000 employés serbes de RTB pendant trois ans, mais on ne sait pas ce qui se passera après décembre », explique Caslav Gavric, délégué du syndicat Nezavisnost, qui domine au sein de l’usine de transformation, où la main-d’œuvre est encore quasi totalement serbe. Selon ce quinquagénaire qui fume cigarette sur cigarette, les négociations autour de la convention collective offrent un avant-goût de ce qui les attend. « Ils veulent réduire nos primes », s’inquiète-t-il, alors que le salaire moyen à Bor est actuellement d’environ 800 euros.
Les négociations sont suspendues et les syndicats en appellent à l’Etat, qui détient toujours 37 % de l’usine, pour faire plier Zijin. Si cela n’aboutit pas, Caslav Gavric a prévu d’organiser des manifestations : « Les Chinois ont certes beaucoup investi et ils ont relancé la production, mais nous ne voulons pas devenir un “Chinatown” ! »

Ces polémiques à Bor pourraient être perçues comme une simple expression de la résistance accompagnant inévitablement tout projet d’investissement minier en Europe. Mais en réalité, elles illustrent la bataille d’influence de plus en plus visible entre l’UE et la Chine, dans cet espace considéré comme l’arrière-cour européenne. En tant que candidate à l’adhésion à l’UE, la Serbie est censée aligner progressivement son droit national sur le droit européen, couramment appelé « acquis communautaire ».
Mais ces négociations, entamées en 2014 et dont la conclusion est prévue en 2025, n’avancent plus. Depuis fin 2019, la Serbie n’a pas ouvert, ni validé, un seul des chapitres qui doivent la mener à l’adhésion. Pendant ce temps, elle accorde de plus en plus de privilèges juridiques à la Chine, même quand ceux-ci sont contraires au droit européen.
Dans une lettre ouverte envoyée en janvier, vingt-six eurodéputés ont tiré la sonnette d’alarme en dénonçant « les dommages environnementaux sévères » causés par les investissements chinois dans le pays. « La Serbie doit s’engager à respecter les régulations adoptées dans le cadre du processus d’adhésion », préviennent-ils, en citant le cas de Bor mais aussi celui d’une aciérie et d’une usine de pneus chinoises.

Aleksandar Vucic a indirectement répondu à ses détracteurs, samedi 6 mars, lors d’une conférence de presse convoquée pour vanter les investissements chinois. « On aurait pu fermer Bor, nous avions déjà perdu 1,2 milliard d’euros là-bas. Mais Zijin est arrivé et tout est reparti, la croissance est de 11 % à 19 % selon les secteurs. Cet investissement a apporté de la vie à Bor », a-t-il défendu, tout en assurant avoir « demandé [à Zijin] d’améliorer la protection de l’environnement ».
A ces projets privés contestés s’ajoutent les contrats d’infrastructures publiques que le président serbe attribue aux Chinois sans passer par des appels d’offres – pourtant le b.a.-ba du droit européen. Comme en Afrique, Pékin accorde des prêts à la condition que ses propres entreprises se chargent de la construction. En Serbie, la Chine a déjà réalisé selon ce modèle plusieurs autoroutes, un pont, une nouvelle centrale électrique…

Son chantier le plus important est la ligne de chemin de fer reliant Belgrade à Novi Sad, situé à 80 km plus au nord. Incluse dans le grand projet ferroviaire chinois visant à connecter le port du Pirée, en Grèce, racheté en 2016 par des capitaux chinois, à Budapest, en Hongrie, cette section, dont l’inauguration est prévue début 2022, va permettre de se rendre de la capitale à la deuxième ville du pays à 200 km/h. La Serbie a emprunté 350 millions d’euros à une banque chinoise pour en financer la première partie.
Le long du chantier ferroviaire, des idéogrammes vantent l’amitié serbo-chinoise. Là aussi des travailleurs chinois sont employés dans des conditions difficiles. « Nous travaillons sept jours sur sept et dix heures par jour », explique un ouvrier arrivé en janvier, qui coule du béton dans une gare en construction. Il se dit satisfait de cette première expérience à l’étranger, qui va lui permettre de gagner 14 000 yuans (1 800 euros) par mois pendant un an – un salaire confortable. « C’est difficile de trouver de la main-d’œuvre serbe en ce moment », justifie Vidoje Jovcic, représentant des chemins de fer serbes, pour expliquer le recours à une main-d’œuvre venue de l’autre bout du monde
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En réalité, China Railway International impose certaines conditions. Une anecdote est révélatrice du rapport de force : alors que les chemins de fer serbes avaient organisé pour Le Monde une visite du siège de l’entreprise de construction chinoise, les employés chinois ont brutalement barré l’entrée des locaux, à la dernière minute et sans explications. Les donneurs d’ordre serbes n’ont rien pu y faire.
Des milliards de dollars de prêts
Pour financer tous ces projets, Belgrade a déjà accumulé 5 milliards d’euros de prêts et engagements de prêts envers Pékin, et prévoit d’aller jusqu’à 14 milliards. « Si demain nous ne pouvons plus rembourser, la Chine va faire la même chose qu’en Afrique. Ils diront : donnez-nous une entreprise d’électricité ou d’un autre secteur stratégique ! », redoute déjà Dragan Djilas, un des leaders de l’opposition pro-européenne. Le pouvoir, lui, écarte un tel risque et affirme que son niveau d’endettement envers la Chine, bien inférieur à celui du Monténégro voisin, reste sous contrôle.

Malgré leurs réprobations, les Européens ne sont pas toujours exemplaires. En novembre 2020, Alstom a été choisi par la Serbie pour fournir les rames du futur métro de Belgrade. Le deal s’est conclu sans appel d’offres et grâce au soutien direct d’Emmanuel Macron, qui a promis 534 millions d’euros de prêts de l’Etat français. Au grand dam de certains diplomates européens, la France a utilisé exactement la même méthode que les Chinois, qui construiront, eux, les tunnels.
Si M. Vucic avait commencé à se rapprocher de la Chine dès le début de son mandat de premier ministre, en 2014, leur flirt s’est intensifié avec l’épidémie liée au Covid-19. La crise sanitaire a fait de Pékin le nouveau grand ami de Belgrade, surpassant même le traditionnel allié russe. En mars 2020, alors que le pays peinait à se procurer des masques auprès de Bruxelles, le président lançait « que la solidarité européenne n’existe pas ».« J’ai envoyé une lettre pour demander de l’aide à la seule qui peut en fournir, et c’est la Chine », ajoutait-il. Pékin lui dépêcha aussitôt un avion rempli d’équipements médicaux. Et, en signe de remerciement, le leader serbe panachait les rues de Belgrade de grandes pancartes à la gloire de Xi Jinping.

Rebelote pour la campagne de vaccination. Pointant les retards des dispositifs d’achat européens, M. Vucic s’est encore tourné vers Pékin et Moscou. Si la Russie lui a vendu quelques dizaines de milliers de doses de Spoutnik V, la Chine lui a envoyé des avions pleins de vaccins Sinopharm. Début mars, deux millions de doses, dont le prix a été gardé secret, étaient déjà arrivées. Grâce à elles, les Serbes affichent l’un des meilleurs taux de vaccination d’Europe.
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Peu importe que le vaccin Sinopharm n’ait pas obtenu le feu vert de l’Autorité européenne du médicament, ni n’ait fait l’objet de publication dans une grande revue scientifique internationale, les Serbes se précipitent dans les immenses centres de vaccination. « Il ne serait pas autorisé s’il était dangereux », est persuadé Svetozar Macut, retraité de 83 ans qui attend de recevoir son injection devant le Parc des expositions de Belgrade, en se félicitant « des bonnes relations avec la Chine et le “camarade Xi” ».
Même les opposants à Aleksandar Vucic sont bluffés : beaucoup ont d’ailleurs fini par se faire inoculer le vaccin chinois. Fort de son succès, le président serbe se permet désormais le luxe d’expédier des doses à ses voisins d’ex-Yougoslavie et de proposer à tous les diplomates en poste à Belgrade de se faire vacciner… « Ils nous proposent même du Pfizer », glisse un fonctionnaire de la délégation européenne, gêné par la portée symbolique du geste alors que la Commission européenne patine dans ses propres achats de vaccins.
Outre la santé, la Chine développe sa politique culturelle : dans un magnifique bâtiment flambant neuf du quartier de la Nouvelle-Belgrade, un imposant Institut Confucius attend la fin de l’épidémie pour ouvrir ses portes.

La coopération est aussi sécuritaire. La mairie de Belgrade a déployé plus de 1 000 caméras Huawei à reconnaissance faciale. Mal-aimé dans le reste de l’Europe, le géant chinois des technologies de l’information et de la communication a fait de la capitale serbe son premier exemple de technologie « safe city » sur le Vieux Continent. Dans un pays où la démocratie reste très fragile, une telle alliance avec une technologie intrusive issue d’un pays autoritaire inquiète.Lire aussi l’analyse de Sylvie Kauffmann :« A l’appui de sa stratégie d’influence en Europe, Pékin dispose d’une arme redoutable : les vaccins anti-Covid-19 »
« Légalement, la police est censée attendre l’autorisation de l’autorité de protection des données personnelles, avant de mettre en place la reconnaissance faciale. Mais plus tard, elle pourra se servir de cette technologie pour ficher des manifestants ou suivre les déplacements d’un journaliste », s’alarme Andrej Petrovski, de la fondation Share, qui recense chacune de ces caméras dans les rues de Belgrade.
Face à cet entrisme chinois, l’Europe ne sait pas encore sur quel pied danser. « Au début, nous avons regardé ça de façon neutre, mais on commence à se poser des questions », dit un fonctionnaire européen. Avec ses dizaines de millions d’euros de fonds pré-adhésion, ses financements d’ONG, de journalistes d’investigation ou d’experts qui scrutent notamment l’influence chinoise et ses dizaines de milliers de permis de travail délivrés chaque année aux Serbes cherchant à émigrer dans l’UE, le soft power européen surpasse très largement, en théorie, celui de la Chine.
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L’Europe a encouragé le réveil de la conscience écologique des Serbes, qui se heurte de plus en plus frontalement aux projets chinois. Mais, dans les sondages, les Serbes sont désormais persuadés qu’ils reçoivent davantage de soutien de la Chine que de Bruxelles. « A chaque fois que Vucic signe un contrat, il dit que les Chinois nous aident. Les Serbes ne comprennent pas que c’est de la dette », avance l’opposant et ancien maire de Belgrade, Dragan Djilas, pour expliquer cette contradiction.

« L’UE propose beaucoup de fonds, mais ce n’est pas si facile d’obtenir des centaines de millions d’euros pour construire des autoroutes, par exemple.L’UE insiste beaucoup sur l’Etat de droit, les standards européens, les droits des travailleurs. Les Chinois sont moins compliqués : ils ont juste décidé d’étendre leur influence », explique Stefan Vladisavljev, chercheur à la Fondation pour l’excellence politique de Belgrade.
Alors qu’un nouvel élargissement paraît lointain, jouer la carte de Pékin peut présenter bien des avantages pour un leader serbe qui a l’habitude de se vendre au plus offrant, qu’il soit russe, chinois, turc, arabe ou européen. « La Chine est ici parce que l’UE ne considère plus les Balkans comme une priorité, considère Vuk Vuksanovic, spécialiste de l’influence chinoise au Centre de Belgrade pour les politiques de sécurité. Et pour la Chine, la Serbie est un projet pilote qui permet de s’implanter dans un pays qui n’applique pas encore les standards légaux européens, mais qui sera peut-être un jour dans l’UE. »
Aide des institutions européennes
Fort de ce constat, Aleksandar Vucic change de discours en fonction de ses interlocuteurs. « Nous travaillons de manière intensive pour progresser le plus rapidement possible sur la voie de l’adhésion à l’UE », déclarait-il, le 4 février, à l’ambassadeur de l’UE. « Je le dis à tout le monde en Europe. Je me fiche des critiques (…). La Serbie est sur le chemin de l’Europe, certes, mais la Serbie a une coopération excellente avec la Chine et celle-ci sera de plus en plus profonde et forte », lançait-il, le 6 mars, à l’ambassadrice de Chine.
Pour autant, Stefan Vladisavljev, comme son collègue chercheur Vuk Vuksanovic, est persuadé que le président Vucic préférera toujours l’Europe à la Chine s’il était, un jour, forcé de choisir. « Je ne pense pas qu’il cherche à faire du chantage, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas dans l’intérêt chinois que la Serbie reste en marge de l’Europe », estime-t-il.

Un épisode récent pose toutefois de sérieuses questions. Alors que, depuis des années, les institutions européennes aident la Serbie à mettre en place un programme d’assainissement des eaux dans ses grandes villes, le gouvernement serbe a subitement signé, le 9 février, un contrat de 3,2 milliards d’euros avec la China Road and Bridge Corporation en vue de construire, en trois ans, des stations d’épuration dans soixante-cinq municipalités du pays. Belgrade n’a même pas daigné prévenir l’UE et les banques de développement européennes, qui ont pourtant financé à hauteur de plusieurs millions d’euros des études préliminaires dans plusieurs communes.
« Le prix proposé par les Chinois pour certaines stations paraît pourtant démesuré. Sans compter que la Chine n’a aucune expérience en matière d’épuration selon les standards européens », s’étrangle un diplomate européen. Pourquoi Belgrade préfère-t-il des prêts chinois à des subventions européennes ? Pour nombre d’observateurs, seule la corruption endémique dans ce pays où la mafia s’est infiltrée à tous les niveaux peut expliquer ce choix.Pour comprendre :Investissements chinois en Europe : l’Union se cherche une ligne claire face à ce « rival systémique »
Après cette humiliation, les services de la Commission européenne se demandent encore comment réagir. Faut-il continuer de collaborer avec les Serbes pour qu’au moins les entreprises chinoises construisent ces réseaux d’assainissement aux standards européens ? Ou faut-il sanctionner la Serbie en lui demandant de rembourser les fonds déboursés pour les études préliminaires ? Les Chinois leur ont fait savoir, poliment mais fermement, qu’il y avait de la place pour tout le monde en Serbie.Jean-Baptiste ChastandBelgrade, Bor (Serbie), envoyé spécial
La Chine et les Balkans occidentaux : un ancrage à la périphérie de l’UE
29 avril 2020,
Auteur
- Xavier RichetProfesseur émérite en économie, Université Sorbonne Nouvelle 3, Co-anmateur du séminaire BRICs: Brésil-Russie-Inde-Chine : Approche comparative et l’avenir de l’économie mondiale, Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH)
Déclaration d’intérêts
Xavier Richet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

En 2012, la Chine a créé, avec 17 pays d’Europe centrale et du sud-est le Format 17+1, une composante de l’ambitieux projet Belt and Road Initiative (« belt » pour les corridors terrestres – lignes de chemin de fer – à travers l’Asie centrale, et « road » pour les deux corridors maritimes).
Cinq pays des Balkans occidentaux – l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie (le Kosovo en est exclu) – en composent le flanc sud. Les 12 autres comprennent les 11 nouveaux pays membres de l’Union européenne qui l’ont rejointe depuis 2004, ainsi que la Grèce. Les cinq pays des Balkans occidentaux sus-cités sont en cours d’adhésion à l’UE ou ont été invités à la rejoindre dans un horizon de temps encore éloigné.
L’UE est aujourd’hui le principal partenaire commercial (plus de 70 %) et investisseur (plus de 60 %) de chacun de ces cinq pays. La Chine vient en deuxième position ; ses échanges commerciaux ainsi que ses investissements en infrastructures portuaires, ferroviaires et autoroutières s’accroissent. Avec la Serbie – une première dans l’espace européen –, la coopération s’étend jusqu’aux domaines militaires (fourniture de matériel) et de la sécurité (systèmes de surveillance). Toutefois, en volume, tant les échanges que les investissements chinois dans la région restent très limités.
Les intérêts des parties concernées
Pour les dirigeants des pays récepteurs, la présence chinoise est un moyen d’accéder à des ressources complémentaires leur permettant de gagner du temps, de satisfaire leurs populations et de contourner les contraintes d’une transformation structurelle coûteuse économiquement et politiquement.
Pour la Chine, sa présence parmi les Cinq s’inscrit dans sa politique globale de coopération avec l’Europe. Elle y met en œuvre une stratégie économique sans forte conditionnalité – la « diplomatie des infrastructures » – qui se confronte au pouvoir normatif de l’UE. Cette dernière, en effet, fait dépendre la distribution de crédits et d’aides des efforts réalisés par les pays récepteurs dans l’optique de leur future adhésion.
Plusieurs facteurs motivent la présence des firmes chinoises dans la région :
- La zone géographique se trouve à l’intersection de deux corridors de l’Initiative : l’un, terrestre, arrive en Pologne, l’autre atteint le port du Pirée. Une ligne ferroviaire doit réaliser la jonction entre le nord et le sud. Autour de cet axe, les firmes chinoises sont engagées dans la modernisation et la construction d’infrastructures portuaires, ferroviaires, autoroutières qui font toujours défaut.
- C’est le moyen de réaliser des investissements en mobilisant les surcapacités des firmes d’État, et de construire des centrales thermiques qui ne peuvent plus l’être en Chine.
- Créer des réseaux pour favoriser l’implantation de grands groupes chinois dans le domaine des télécommunications.
- Acquérir des actifs dans le secteur énergétique, des matières premières (raffinerie de pétrole, mines cuivre), de la sidérurgie.
- Contribuer au développement de chaînes régionales de valeur dans les secteurs des composants, batteries électriques, construction de pneumatiques en procédant à des investissements vierges.
- L’implantation de banques accompagne ces nombreux projets.
Un état des lieux de la présence chinoise
À ce jour, la Chine soutient en finance dans les Balkans occidentaux de nombreux projets achevés, en cours ou prévus.
- Albanie : Construction d’une autoroute, d’un port, d’un parc industriel, gestion de l’aéroport de Tirana, acquisition d’une raffinerie de pétrole. Coût estimé : 385 millions d’euros.
- Bosnie-Herzégovine : Construction et modernisation de trois centrales électriques au charbon, construction d’une autoroute. Coût estimé : 1 018 milliards d’euros. En 2018, la Bosnie-Herzégovine doit près de 14 % de sa dette externe à la Chine.
- Macédoine du Nord : Construction d’autoroutes, du réseau gazier du pays, d’une ligne de chemin de fer, d’une centrale hydroélectrique. Vente d’une flotte d’autobus, de locomotives électriques, télécommunications. Coût estimé : 1 milliard d’euros. En 2018, la Macédoine du Nord devait près de 20 % de sa dette extérieure à la Chine.
- Monténégro : Construction d’une ligne de chemin de fer et d’une autoroute. Rénovation d’une ligne de chemin de fer, investissements dans plusieurs projets hydroélectriques et thermiques. Coût estimé : 909,6 millions d’euros. Le Monténégro doit près de 40 % de sa dette extérieure à la Chine.
- Serbie : Construction de ponts, d’autoroutes, d’une voie périphérique autour de Belgrade, du métro de Belgrade, construction et modernisation de lignes de chemin de fer, réalisation d’un parc industriel, modernisation de centrales thermiques. Acquisition de firmes dans la sidérurgie et les mines de cuivre. Investissements dans les secteurs automobiles (batterie, construction de pneumatiques). Fourniture d’équipements et de services de surveillance (Huawei a fourni 1 000 caméras faciales pour équiper trois villes). Livraison de matériel militaire, achat de drones. Coût estimé : 3 320 milliards d’euros. En 2018, la Serbie devait près de 12 % de sa dette à la Chine.
Rivalité ou complémentarité ?
Les investissements chinois se portent principalement vers le secteur des infrastructures et contribuent à combler les besoins d’infrastructures dans le domaine des transports, manifestement sous-développées dans la région. Ils s’ajoutent à ceux financés par l’UE, dont les prêts et subventions égalent ceux réalisés par la Chine. Les engagements financiers de l’UE dans le secteur des infrastructures dépassent les engagements chinois réellement déboursés : 1 809 contre 1 662 millions d’euros en Serbie, 1 184 contre 614 millions en Bosnie-Herzégovine. Seule exception, le Monténégro : 344 contre 796 millions. Quant aux échanges commerciaux, ils demeurent très asymétriques, l’ensemble des pays enregistrant des déficits importants vis-à-vis de la Chine.https://www.youtube.com/embed/8DRk8iqjm1E?wmode=transparent&start=0
Les critiques avancées à l’encontre de la stratégie chinoise sont de différents ordres :
- Le lancement de projets dont la justification économique n’est pas justifiée.
- Les modalités d’allocation des ressources et de distribution des crédits, notamment les faibles conditionnalités concernant l’octroi des crédits. Certains pays, comme le Monténégro, voient leur endettement monter dangereusement suite aux emprunts contractés auprès des établissements financiers chinois. D’autres, comme la Bosnie-Herzégovine, réduisent leurs dépenses dans certains secteurs (protection sociale) pour pouvoir honorer le service de la dette.
- Les investissements dans des secteurs provoquant des dégâts environnementaux, induisent des surcapacités (centrales thermiques) freinant la conversion énergétique.
- Les travaux d’infrastructures sont réalisés quasi exclusivement par des firmes chinoises qui importent la main-d’œuvre et le matériel, et laissent peu de place à l’emploi local.
- Les faibles retombées en termes d’emplois et d’essaimage des investissements, notamment la faiblesse à ce jour d’investissements vierges créateurs d’activités à l’exception des investissements présentant une dimension politique (promesse de maintien de l’emploi dans une entreprise sidérurgique en Serbie).
Au-delà de la présence économique, une influence politique ?
La Chine a-t-elle les moyens ou cherche-t-elle à interférer dans les affaires de l’Europe, à ses marges ?
Comment peut-elle rechercher une coopération avec l’UE tout en enfonçant un coin dans son pré carré ? Elle peut le faire marginalement (neutralisation du vote de la Hongrie, de la Grèce sur des questions concernant les droits de l’homme dans des agences de l’ONU), en exerçant son soft power (création d’Instituts Confucius, distribution de bourses d’études). Mais pour beaucoup de pays de la région, les limites de la contribution chinoise commencent à être perceptibles et conduisent certains dirigeants de pays membres du Format à changer de pied au vu de la faiblesse des engagements financiers et industriels de Pékin.
La Serbie se distingue à la fois par le volume de ses échanges, de ses investissements et de sa coopération militaire tant avec la Russie que la Chine. Elle tire profit du relatif détachement l’UE et de sa tendance à tolérer des dirigeants qui jouent sur ses ambiguïtés.
La Serbie peut-elle devenir un pôle régional à partir duquel la Chine renforcera sa présence dans la région ? Son marché reste très étroit, ses capacités d’endettement limitées. L’esprit de l’Initiative est centré sur la coopération bilatérale alors que l’Union européenne promeut une approche régionale mettant l’accent sur l’intégration avancée des pays en accession comme condition de leur adhésion future.
Il reste que le futur de cette présence et de son extension dépend de l’évolution des relations économiques et politiques entre l’UE et la Chine. Or la contraction et la fragmentation de la mondialisation en cours, ainsi que la baisse de la croissance chinoise, paraissent annoncer une réduction des moyens disponibles alloués au financement de l’Initiative.
Avant de partir…
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Grégory Rayko
Chef de rubrique Intern