Hans Küng, théologien catholique dérangeant et moderniste, est mort à 93 ans
Prêtre, ce penseur a consacré l’essentiel de sa réflexion à l’évolution de l’Eglise dans l’esprit du concile Vatican II, auquel il était resté attaché toute sa vie. En opposition permanente avec les autorités ecclésiales, il est mort le 6 avril.
Par Nicolas WeillPublié le 06 avril 2021 à 23h22 – Mis à jour le 07 avril 2021 à 13h46
Temps de Lecture 8 min.

Le théologien catholique suisse Hans Küng est mort mardi 6 avril, à Tübingen (Allemagne), à l’âge de 93 ans. Il avait décidé lui-même, il y a quelques années, de ne plus écrire et sa voix, si présente autrefois, s’était tue, faisant oublier aux jeunes générations l’importance de ce penseur dérangeant et moderniste. Hans Küng est demeuré enfant d’une Eglise qu’il n’a jamais voulu quitter, tout en souhaitant la réformer en profondeur dans l’esprit du concile Vatican II auquel, toute sa vie, il est resté attaché.
Ordonné prêtre en 1954 à Saint-Pierre de Rome, sa vie a été marquée par d’incessantes confrontations avec la hiérarchie. Il soulignait cette fidélité turbulente en rappelant qu’il n’avait jamais été suspendu a divinis (interdit de célébration de la messe et d’administration des sacrements). Au contraire, c’est toujours de l’intérieur qu’il a entendu incarner sa « catholicité critique », face à la désertion des lieux de culte, la chute de la pratique, la sécularisation croissante de la société, la raréfaction drastique des candidats au séminaire et la vague de révélation d’agressions sexuelles de la part de prêtres.
Lire aussi Revenir à Vatican II, par Hans Küng
Cette pratique de loyauté vigilante a transformé son existence de théologien en lutte permanente contre l’esprit de « restauration », qui s’est efforcé de revenir dès les années 1960 sur les avancées de Vatican II.
La crise de confiance des fidèles à l’encontre de la hiérarchie romaine, loin d’être un effet de ces avancées, a été le résultat, pour Hans Küng, de la trahison du concile. Dès le pontificat de Paul VI (1964-1978), il s’inquiète de la tendance à réinstaller à contretemps une papauté autoritaire et rétrograde – ce que traduit, à ses yeux, l’encyclique Humanae vitae (1968), condamnant toute méthode artificielle de régulation des naissances, qui détourne bien des catholiques de fréquenter les églises. « La curie romaine a provoqué cette sécularisation contre la religion », disait-il. La figure de ce repli, il se la représentait à travers l’itinéraire d’un autre théologien, comme lui jeune « expert » au concile Vatican II, mais écœuré par la révolte de ses étudiants en 1968 : son collègue de la faculté de théologie de Tübingen, l’Allemand Joseph Ratzinger, devenu pape en 2005.
Une Eglise plus souple, plus démocratique
Rien n’agaçait pourtant plus Hans Küng que le qualificatif d’« antipape » que les médias lui accolaient, parfois à titre d’éloge, et plus encore la comparaison avec le fondateur du protestantisme Martin Luther, malgré son engagement pour l’œcuménisme.
Lui préférait s’identifier à des figures comme l’humaniste catholique Erasme, même s’il trouvait ce dernier trop « observateur » et pas assez actif. Il évoquait aussi l’évêque anglais Thomas More, celui qui avait refusé le schisme avec Rome provoqué par Henri VIII, faisant passer ses convictions catholiques avant les attraits du pouvoir ou, plus près de nous, Mgr Romero, défenseur jusqu’au martyre des paysans salvadoriens, assassiné dans sa cathédrale, en 1980.
Hans Küng a eu, en tout cas, l’ardent souci de préserver sa liberté de théologien, en refusant toute concession à sa vision de la vérité, fût-ce en sacrifiant la promesse de pourpres vaticanes et malgré les objurgations de Paul VI qui, dans un entretien de 1965, tenta de ramener cette brebis au bercail, et étendit sur lui sa protection tant qu’il vécut.
Autre pomme de discorde, le célibat des prêtres, qu’il estimait relever exclusivement d’un « charisme » volontaire
Hans Küng attribuait à l’expérience de la démocratie helvétique la source de son combat pour un fonctionnement plus souple de l’Eglise, pour une « papauté de service » et non une « papauté totalitaire » et pour un retour à un christianisme plus proche de la Bible et de Jésus et moins soumis à l’organisation pyramidale du catholicisme, legs du Moyen Age, que cet excellent connaisseur du Canon et de l’histoire ecclésiastique savait replacer dans son contexte, surtout quand des dogmes de circonstance étaient présentés comme des vérités éternelles.
Il était également méfiant vis-à-vis du culte grandissant de Marie, érigée en dogme par Pie XII, en 1950, au nom de l’« infaillibilité » papale, autre nouveauté d’un XIXe siècle résolument antimoderne, que Küng remettait en question.
Autre pomme de discorde, le célibat des prêtres, qu’il estimait relever exclusivement d’un « charisme » volontaire, et nullement d’une obligation. Küng le jugeait contraire aux droits de l’homme. Pour lui, il était le signe de l’inadéquation foncière de la hiérarchie catholique à l’évolution des mœurs.
Excellence théologique et élitisme académique
Cette volonté de concilier catholicisme et démocratie, Hans Küng l’a rapportée à ses origines helvétiques. Il naît en effet, le 19 mars 1928, dans une famille de commerçants en chaussures, plutôt conservatrice mais antinazie, à Sursee (canton de Lucerne, en Suisse alémanique). La cité aux ruelles médiévales est située sur les bords du lac de Sempach dans les eaux duquel, en nageur émérite autant que sportif, il affectionnait de se plonger en toutes saisons. Il doit sa vocation – à l’âge de 12 ans – non à une révélation miraculeuse mais à « la voix d’un ami » et à l’influence du « vicaire des jeunes » de sa paroisse, Franz Xavier Kauffmann, un progressiste avant la lettre, comme il le confie dans le premier tome de ses volumineux Mémoires (Cerf, 2006, 2010).
Lire aussi* Hans Küng : l’autre « cerveau » de l’Eglise
Depuis cet univers provincial où la vie sociale n’est pas encore séparée de la religion, le bon élève et latiniste hors pair intègre le prestigieux Collegium Germanicum romain où se regroupent les séminaristes de langue allemande, et fréquente la non moins prestigieuse Université pontificale grégorienne, dirigée par les jésuites. S’il manifeste peu de goût pour la pompe papale qui s’étale au temps de Pie XII, il en tire un sens certain de l’excellence théologique et un brin d’élitisme académique.
Hans Küng établit une stricte distinction entre la « fidélité à la volonté de Dieu, Jésus » et l’« obéissance et soumission totale aux règles »
Ainsi n’a-t-il jamais manqué de rappeler qu’un autre séminariste, de huit ans son aîné, le Polonais Karol Wojtyla, le futur Jean Paul II, l’un de ses adversaires les plus actifs, ne fut jamais admis à la Grégorienne, et a dû « se contenter » de l’Angelicum dominicaine, imprégnée de néothomisme.
Très tôt, Hans Küng établit une stricte distinction entre la « fidélité à la volonté de Dieu, Jésus » et l’« obéissance et soumission totale aux règles ». « Je ne suis heureusement pas un agneau », commentait-il. La « nouvelle théologie » française, où se profile l’aggiornamento de l’Eglise, l’attire tout comme ses grands noms, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), Henri de Lubac (1896-1991) et surtout Yves Congar (1904-1995) auquel le lie une amitié parfois orageuse – tous théologiens bientôt condamnés par Rome. Dans cette atmosphère du Paris des années 1950, il s’initie à la philosophie en lisant Sartre, mais aussi à la dialectique hégélienne, qu’il considère comme l’expression même de la pensée moderne.
Des best-sellers techniques
Son goût précoce pour l’œcuménisme le pousse à suivre les voies ouvertes par le théologien protestant et hostile au régime hitlérien Rudolf Bultmann (1884-1976) et par Karl Barth (1886-1968), auquel il consacre sa thèse, soutenue à la Sorbonne, en 1957. Avec l’autre « grand » de la théologie au XXe siècle, son compatriote, le catholique Hans Urs von Balthasar (1905-1988), les relations seront plus tendues, Küng lui reprochant de sombrer dans la mystique et la réaction post-conciliaire. Aux deux premiers en revanche, il emprunte la mise en valeur du Jésus historique tel que le restituent les outils de la critique biblique, contre le Dieu platonicien et figé, légué par la philosophie hellénistique reprise par les Pères de l’Eglise.
Dans un style à la fois mordant et savant, pas toujours tendre avec ses adversaires qui le lui rendront bien, il va produire en auteur prolifique des dizaines d’ouvrages importants, dont certains sont devenus, malgré leur technicité, des best-sellers : Infaillible. Une interpellation (Desclée de Brouwer, 1971), Etre chrétien (Le Seuil, 1978), et une trilogie sur les religions du monde : Le Judaïsme (Seuil, 1980), Le Christianisme (Seuil, 1994), L’Islam (Cerf, 2010), jusqu’à son plaidoyer pour le droit à une aide à mourir (La Mort heureuse, Seuil, 2015).
Lire aussi ** « L’Eglise risque de devenir une secte »
A quoi s’ajoutent d’innombrables articles d’interventions, conférences d’un bord de l’Atlantique à l’autre. Hans Küng, curieux du vaste monde, a très tôt, dès les années 1960, découvert les universités américaines. Il reste fasciné par le personnage du président J. F. Kennedy, personnification, d’après lui, de l’optimisme perdu de cette décennie, dont Vatican II, convoqué sous l’invocation du pape Jean XXIII, constituait un autre fruit.
Son précoce succès médiatique, le panache d’un amateur d’art et d’architecture contemporains, une existence qui ne cultivait nullement l’ascétisme, a nourri bien des jalousies dans la corporation universitaire. Il est recruté dès 1960 par la faculté de théologie de l’université de Tübingen, qui crée pour lui un institut de recherches œcuméniques (1960-1996).
Partisan d’une liberté d’expression totale
Un peu à la manière de ses contemporains l’épistémologue américain Thomas Kuhn (1922-1996) ou le philosophe Michel Foucault (1926-1984), Hans Küng a conçu sa théologie et l’histoire de l’Eglise comme une succession de cinq « paradigmes » (le paradigme originel judéo-chrétien, le paradigme hellénistique, le paradigme romain catholique du Moyen Age, la Réforme et la modernité). Voilà pourquoi s’arc-bouter au système romain du XIe siècle, fût-ce au prix de restreindre la communauté des croyants à un « petit troupeau » de fidèles, était d’après lui un non-sens.
Dans la revue Concilium, regroupant depuis 1965 les théologiens favorables au tournant conciliaire, il accueille, sans en partager les aspirations révolutionnaires, les contributions venues de la « théologie de la libération » d’Amérique du Sud. Refusant le principe de toute inquisition, même après que l’organisme pontifical eut changé son nom en Congrégation pour la doctrine de la foi, il était partisan d’une liberté d’expression totale et a, à ce titre, critiqué l’excommunication des intégristes de Mgr Marcel Lefebvre, en 1988, dont les options étaient pourtant radicalement contraires aux siennes.
Dans l’atmosphère de retour à l’ordre qui marque l’ère de Jean Paul II, le conflit atteint son acmé, fin 1979, quand l’évêque du diocèse de Rottenburg-Stuttgart, George Moser, fait savoir à l’université de Tübingen que l’Eglise s’est décidée à retirer à Hans Küng son « mandat canonique » (habilitation par l’Eglise à enseigner la théologie).
Il s’oriente peu à peu vers la définition d’une « éthique planétaire » (« Weltethos ») et préside à partir de 1994 une fondation éponyme (Projet d’éthique planétaire. La paix mondiale par la paix entre les religions, Le Seuil, 1991).
Lire aussi*** Pour lutter contre la pédophilie, abolissons le célibat des prêtres, par Hans Küng
Les tensions avec Rome s’apaisent sans disparaître. Benoît XVI le reçoit dans sa résidence de Castel Gandolfo en septembre 2005 et, après son élection, en 2013, le pape François lui adresse une « lettre fraternelle ».
Küng verra avec tristesse la vague d’accusations de pédophilie submerger l’Eglise dans les décennies 2000, conséquence, selon lui, de l’obstination avec laquelle la hiérarchie maintient la loi du célibat. Son silence des dernières années semble à la mesure des échecs du courant progressiste catholique à imprimer définitivement son cours à l’Eglise. Mais peut-être aussi Hans Küng a-t-il eu raison trop tôt.Hans Küng en 10 dates
19 mars 1928 Naissance à Sursee (canton de Lucerne, Suisse)
1954 Ordonné prêtre
1960 Nommé professeur de théologie à l’université de Tübingen et dirige l’Institut de recherches œcuméniques
1978 « Etre chrétien »
1979 Se voit retirer par les autorités de l’Eglise son « mandat canonique »
1988 Critique l’excommunication des intégristes de Mgr Marcel Lefebvre
1980 Premier volet d’une trilogie : « Le Judaïsme », suivi de « Le Christianisme » (1994), « L’Islam » (2010)
2006 et 2010 « Mémoires »
2015 « La Mort heureuse »
6 avril 2021 Mort à Tübingen (Allemagne)
*Hans Küng : l’autre « cerveau » de l’Eglise
L’enfant terrible de la théologie, interdit d’enseignement depuis 1979, publie en France le premier tome de ses Mémoires. Très dur à l’égard de Jean Paul II, il est plus compréhensif envers son successeur, dont il fut le collègue à l’université de Tübingen.
Par Henri Tincq Publié le 13 novembre 2006 à 15h08 – Mis à jour le 13 novembre 2006 à 15h08
Temps de Lecture 5 min.
Longtemps, ils ont été les frères jumeaux de la puissante théologie allemande. Même âge à un an près, même parcours universitaire à Tübingen, même brio intellectuel, même boulimie pour l’écriture, même passion pour la musique et Mozart, même audace quand ils étaient jeunes experts au concile Vatican II. Dans les années 1960, ils voulaient changer le monde et l’Eglise. Aujourd’hui, Hans Küng, 78 ans, est doyen émérite de l’université de Tübingen, conférencier international, auteur prolifique, président de la Fondation pour une éthique planétaire. L’autre, Joseph Ratzinger, 79 ans, est pape.
Deux faux jumeaux, en fait, et pas seulement à cause de leur origine, bavaroise pour Ratzinger, suisse pour Küng. Le premier a fait une carrière sans faute dans l’Eglise. Le deuxième a été sanctionné en 1979 par le Vatican, interdit d’enseignement pour un livre subversif sur l’infaillibilité du pape, et il est devenu le plus féroce adversaire de Jean Paul II. Les deux hommes se connaissent par coeur, s’épient à distance, s’estiment, se jalousent. Elu pape, l’un des premiers gestes de Benoît XVI sera d’inviter à Castelgandolfo son ancien collègue. Ils ne s’étaient pas revus depuis… 1983. Pendant quatre heures, Küng et Ratzinger ont parlé sans tabou, marché, ri, évoqué les défis de la science, le dialogue des religions, etc.
La longue silhouette de Küng s’étire sur sa terrasse de Tübingen, éclatante de soleil, d’où l’oeil capte, au loin, les rondeurs de la forêt souabe. C’est là qu’il médite, lit, écrit. Dans une autre vie, cet homme aurait été un chat. Sous la tignasse grise, il a gardé une démarche féline, un éclat de l’oeil, un coup de patte dévastateur, un amour immodéré de la liberté. Chaque jour, il plonge dans la piscine de sa somptueuse propriété : un étage pour son « staff », un autre pour son bureau-bibliothèque, un troisième pour son personnel de service. Il nage aussi souvent que possible dans sa maison natale de Sursee, où il est l’aîné de cinq soeurs, et randonne dans les Grisons.
La mécanique intellectuelle est aussi très performante. Cet encyclopédiste catholique connaît par coeur la théologie protestante (Luther, Karl Barth) et la littérature athée, de Feuerbach à Hegel, Nietzsche, Freud, Marx, Sartre. Ses plus grands livres ont nourri des générations de croyants, toutes confessions confondues : Etre chrétien (1978), Dieu existe-t-il ? (1981), Le Christianisme et les religions du monde (1986), Projet d’éthique planétaire (1991), Le Judaïsme (1995). Il sort le premier volume (sur trois) de son autobiographie, Mon combat pour la liberté, une mine qui vaut surtout par le récit, sans langue de bois, de son engagement pour une réforme de l’Eglise.
Mais sa statue d’enfant terrible de la théologie l’encombre : « Les controverses sur le célibat des prêtres, l’infaillibilité du pape ou l’ordination des femmes m’ennuient. On connaît mes positions. La décision ne m’appartient pas. Un jour, un pape la prendra en disant qu’il y avait toujours pensé ! » Lors de sa rencontre avec Benoît XVI, il n’en a pas été question, ni même de son éventuelle réhabilitation.
En revanche, le dialogue des religions est devenu sa drogue. C’est, pour lui, le radeau de survie de l’humanité. Küng est régulièrement à Berlin, Moscou, Téhéran, Riyad, New York, Pékin, Séoul, Mexico, pour développer son projet d’ethos planétaire, ses applications à la science, à l’armement, à la technologie, aux religions. Il est sévère avec les trois monothéismes également rivés au « paradigme médiéval » : le catholicisme avec sa papauté et son système clérical ; le judaïsme orthodoxe avec son étroit système rabbinique ; l’islam avec sa charia. Le monde ira mieux quand ces religions auront atteint le « paradigme de l’âge moderne ». C’est possible, plaide Küng, qui cite les grandes réconciliations de l’histoire – France et Allemagne, Afrique du Sud – et les nouveaux prophètes : Gandhi, Luther King, Tutu, etc.
Ce savant ne déteste rien autant que l’ignorance. A la fois séducteur et carnassier, il peste contre le discours de son ami Ratzinger à l’université de Ratisbonne : « On n’a pas le droit de parler de la grande figure de Mahomet sans avoir rien lu sur l’islam ! » C’est lui, comme doyen de Tübingen, qui était allé chercher le futur pape pour enseigner la théologie dogmatique. Et là qu’ils ont divergé.
Ratzinger en serait resté à la théologie « des Pères et du Saint-Père », c’est-à-dire à une tradition figée et au système de papauté : « Il n’a jamais travaillé la théologie de la Réforme ni l’exégèse historico-critique du Nouveau Testament, déplore Küng. Comment ose-t-il aujourd’hui faire la leçon aux musulmans sur la raison ? Vous croyez que, pour eux, notre religion chrétienne, avec son Dieu fait homme et son Dieu en trois personnes, est une religion rationnelle ? »
Il dément en partie les informations selon lesquelles lui faisait amphi comble à Tübingen, alors que le professeur Ratzinger était chahuté : « Il avait aussi du succès. Mais après Mai 68, face aux étudiants d’extrême gauche, il a eu peur et est parti. Moi, j’étais aussi choqué, mais j’empoignais le micro et je me battais. » Sans se faire prier, il raconte ses années de compagnonnage avec le futur pape, le spectacle de ballet auquel, à Stuttgart, il l’avait convié avec sa soeur Maria.
Il a gardé de la tendresse pour lui, mais de la haine pour son prédécesseur qui, en vingt-six ans de règne, l’a ignoré, n’a jamais réagi à un seul envoi de lettre ou de livre : « Jean Paul II était un homme de coups médiatiques, toujours sur la scène. Comme Reagan. »
Dans ses Mémoires, il révèle avec cruauté que la formation théologique de Karol Wojtyla était « si étroite » que le futur Jean Paul II avait été recalé comme doctorant à l’université grégorienne de Rome. Et il appuie sur la plaie : « Ce pape a condamné des théologiens qu’il ne connaissait pas. » Avec Ratzinger, Küng respire : « Lui a étudié, comme moi, nuit et jour. Et parler avec lui est un vrai plaisir intellectuel. Il est beaucoup plus sceptique que son prédécesseur sur l’impact des voyages et grands rassemblements et plus lucide sur les défauts de l’Eglise. »
Ils ne se sont pas seulement revus. Ils s’écrivent. Le nouveau pontificat le surprend-il ? Rire : « Non, jusqu’ici, la seule surprise, c’est qu’il a osé me recevoir ! Mais je ne peux pas m’imaginer qu’un jour, il ne fera pas un acte courageux, là où des gens souffrent, par exemple en faveur des divorcés-remariés écartés des sacrements. S’il ne le fait pas, il ne restera aucune trace de lui dans l’histoire. » Küng ne réclame aucune faveur. Sa solidarité avec Benoît XVI se veut critique. Il a trop la passion de sa liberté : « Je n’ai aucun ressentiment envers lui. Nous ne sommes pas ennemis, mais dans deux systèmes différents. »
Henri Tincq
** »L’Eglise risque de devenir une secte »
Dans un entretien au « Monde », le grand théologien allemand Hans Küng analyse la « crise profonde » du catholicisme et dénonce les positions conservatrices du pape Benoît XVI.
Propos recueillis par Propos recueillis par Nicolas Bourcier et Stéphanie Le Bars Publié le 24 février 2009 à 15h06 – Mis à jour le 25 février 2009 à 15h53
Temps de Lecture 6 min.
https://www.lemonde.fr/europe/article/2009/02/24/pour-le-theologien-hans-kung-l-eglise-risque-de-devenir-une-secte_1159626_3214.html
Longue silhouette au visage glabre et à la mèche rebelle, Hans Küng, considéré comme le plus grand théologien contestataire catholique vivant, reçoit chez lui, en Allemagne, à Tübingen, dans sa propriété élégante aux murs tapissés d’ouvrages. Les siens, innombrables et traduits dans toutes les langues, trônent en bonne place dans son bureau personnel. Il revient ici sur la tempête déclenchée par la main tendue du pape Benoît XVI aux intégristes catholiques.
Comment analysez-vous la décision de Benoît XVI de lever l’excommunication de quatre évêques du courant intégriste de Mgr Lefebvre, dont l’un, Richard Williamson, est un négationniste affirmé ?
Je n’ai pas été surpris. Dès 1977, dans un entretien à un journal italien, Mgr Lefebvre indique que « des cardinaux soutiennent (son) courant » et que « le nouveau cardinal Ratzinger a promis d’intervenir auprès du pape pour (leur) trouver une solution ». Cela montre que cette affaire n’est ni un problème nouveau ni une surprise. Benoît XVI a toujours beaucoup parlé avec ces personnes. Aujourd’hui, il lève leur excommunication, car il juge que le temps est venu. Il a pensé qu’il pourrait trouver une formule pour réintégrer les schismatiques, qui, tout en conservant leurs convictions, pourraient donner l’apparence qu’ils sont en accord avec le concile Vatican II. Il s’est bien trompé.
Comment expliquez-vous que le pape n’ait pas mesuré le tollé que sa décision allait susciter, au-delà même des propos négationnistes de Richard Williamson ?
La levée des excommunications n’a pas été un défaut de communication ou de tactique, mais elle a constitué une erreur de gouvernement du Vatican. Même si le pape n’avait pas connaissance des propos négationnistes de Mgr Williamson et même s’il n’est pas lui-même antisémite, chacun sait que les quatre évêques en question sont antisémites. Dans cette affaire, le problème fondamental, c’est l’opposition à Vatican II, et notamment le refus d’une relation nouvelle au judaïsme. Un pape allemand aurait dû considérer cela comme un point central et se montrer sans ambiguïté sur l’Holocauste. Il n’a pas mesuré le danger. Contrairement à la chancelière Angela Merkel, qui a vivement réagi.
Benoît XVI a toujours vécu dans un milieu ecclésiastique. Il a très peu voyagé. Il est resté enfermé au Vatican – qui est comme le Kremlin d’autrefois -, où il est préservé des critiques. Du coup, il n’a pas été capable de réaliser l’impact d’une telle décision dans le monde. Le secrétaire d’Etat, Tarcisio Bertone, qui pourrait être un contre-pouvoir, était son subordonné à la Congrégation pour la doctrine de la foi ; c’est un homme de doctrine, absolument soumis à Benoît XVI. On est face à un problème de structure. Il n’y aucun élément démocratique dans ce système, aucune correction. Le pape a été élu par des conservateurs, et aujourd’hui c’est lui qui nomme les conservateurs.
Dans quelle mesure peut-on dire que le pape est encore fidèle aux enseignements de Vatican II ?
Il est fidèle au concile, à sa manière. Il insiste toujours, comme Jean Paul II, sur la continuité avec la « tradition ». Pour lui, cette tradition remonte à la période médiévale et hellénistique. Il ne veut surtout pas admettre que Vatican II a provoqué une rupture, par exemple, sur la reconnaissance de la liberté religieuse, combattue par tous les papes antérieurs au concile.
La conception profonde de Benoît XVI est qu’il faut accueillir le concile, mais qu’il convient de l’interpréter ; peut-être pas à la manière des lefebvristes, mais en tout cas dans le respect de la tradition et de manière restrictive. Il a par exemple toujours été critique sur la liturgie de Vatican II.
Au fond, Benoît XVI a une position ambiguë sur les textes du concile, car il n’est pas à l’aise avec la modernité et la réforme. Or Vatican II a représenté l’intégration du paradigme de la réforme et de la modernité dans l’Eglise catholique. Mgr Lefebvre ne l’a jamais accepté, et ses amis à la Curie non plus. En cela Benoît XVI a une certaine sympathie envers Mgr Lefebvre.
Par ailleurs, je trouve scandaleux que pour le cinquantième anniversaire du lancement du concile par Jean XXIII (en janvier 1959), le pape n’ait pas fait l’éloge de son prédécesseur, mais ait choisi de lever l’excommunication de personnes opposées à ce concile.
Quelle Eglise le pape Benoît XVI est-il en train de léguer à ses successeurs ?
Je pense qu’il défend l’idée du « petit troupeau ». C’est un peu la ligne des intégristes, qui estiment que, même si l’Eglise perd beaucoup de ses fidèles, il y aura au final une Eglise élitiste, formée de « vrais » catholiques. C’est une illusion de penser que l’on peut continuer comme cela, sans prêtres, sans vocations. Cette évolution est clairement un mouvement de restauration. Cela se manifeste par la liturgie, mais aussi par des actes ou des gestes, par exemple lorsqu’il dit aux protestants que l’Eglise catholique est la seule vraie Eglise.
L’Eglise catholique est-elle en danger ?
L’Eglise risque de devenir une secte. Beaucoup de catholiques n’attendent plus rien de ce pape. Et c’est très douloureux.
Vous avez écrit : « Comment un théoricien aussi doué, aimable et ouvert que Joseph Ratzinger a pu changer à ce point et devenir le Grand Inquisiteur romain ? » Alors, comment ?
Je pense que le choc des mouvements de protestation de 1968 a ressuscité son passé. Ratzinger était conservateur. Durant le concile, il s’est ouvert, même s’il était déjà sceptique. Avec 68, il est revenu à des positions très conservatrice, qu’il a gardées jusqu’à aujourd’hui.
Le pape actuel peut-il encore corriger cette évolution ?
Quand il m’a reçu en 2005, il a fait un acte courageux et j’ai vraiment cru qu’il trouverait le chemin pour réformer, même lentement. Mais, en quatre ans, il a prouvé le contraire. Aujourd’hui, je me demande s’il est capable de faire quelque chose de courageux. Déjà, il faudrait qu’il reconnaisse que l’Eglise catholique traverse une crise profonde. Ensuite, il pourrait très facilement faire un geste pour les divorcés et dire qu’à certaines conditions ils peuvent être admis à la communion. Il pourrait corriger l’encyclique Humanae Vitae (qui a condamné toutes formes de contraception en 1968) en disant que dans certains cas la pilule est possible. Il pourrait corriger sa théologie, qui date du concile de Nicée (en 325). Il pourrait dire demain : « J’abolis la loi du célibat pour les prêtres. » Il est beaucoup plus puissant que le président des Etats-Unis ! Il n’a pas à rendre compte à une Cour suprême ! Il pourrait aussi convoquer un nouveau concile.
Un Vatican III ?
Cela pourrait aider. Une telle réunion permettrait de régler des questions auxquelles Vatican II n’a pas répondu, comme le célibat des prêtres ou le contrôle des naissances. Il faudrait aussi prévoir un nouveau mode d’élection des évêques, dans lequel le peuple aurait davantage son mot à dire. La crise actuelle a suscité un mouvement de résistance. Beaucoup de fidèles refusent de revenir à l’ancien système. Même des évêques ont été obligés de critiquer la politique du Vatican. La hiérarchie ne peut l’ignorer.
Votre réhabilitation pourrait faire partie de ces gestes forts ?
Elle serait en tout cas plus facile que la réintégration des schismatiques ! Mais je n’y crois pas, car Benoît XVI se sent plus proche des intégristes que des gens comme moi, qui ont travaillé et accepté le concile.
Propos recueillis par Nicolas Bourcier et Stéphanie Le Bars
***Pour lutter contre la pédophilie, abolissons le célibat des prêtres, par Hans Küng
TRIBUNE
Contrairement aux prises de position officielles, les abus sexuels commis par des membres du clergé catholique sont bien liés à cette règle.
Publié le 04 mars 2010 à 12h43 – Mis à jour le 04 mars 2010 à 12h43 Temps de Lecture 5 min.
Les abus sexuels massifs auxquels des membres du clergé catholique se sont livrés sur des enfants et des adolescents, des Etats-Unis jusqu’à l’Allemagne en passant par l’Irlande, ne portent pas seulement à l’Eglise catholique un énorme préjudice en matière d’image. Ils sont également révélateurs de la crise profonde dans laquelle celle-ci se débat.
Pour la Conférence épiscopale allemande, c’est son président, l’archevêque de Fribourg, Robert Zollitsch, qui a pris publiquement position. Qu’il ait qualifié ces cas d’abus sexuels de « crimes odieux » et que, par la suite, dans sa déclaration du 25 février, la Conférence épiscopale ait demandé pardon à toutes les victimes, voilà certes un premier pas en direction d’un retour à l’ordre ; mais il devrait être suivi par d’autres. La déclaration de Mgr Zollitsch n’en comporte pas moins de très sérieuses erreurs d’appréciation qu’il faut dénoncer.
Première affirmation : les abus sexuels dus à des prêtres n’ont rien à voir avec le célibat. Objection ! Il est certes incontestable que ce genre d’affaire se produit aussi dans des familles, des écoles, des associations et également au sein d’Eglises où la règle du célibat des prêtres n’existe pas. Mais pourquoi le phénomène est-il à ce point massif justement dans les Eglises catholiques dirigées par des hommes non mariés ? Bien entendu, ces déviances ne sont pas exclusivement à porter au débit du célibat.
Mais celui-ci est structurellement l’expression la plus frappante de la relation crispée qu’entretient la hiérarchie catholique avec la sexualité, celle-là même qui détermine son rapport à la question de la contraception et à bien d’autres.
Il suffit pourtant d’ouvrir le Nouveau Testament : si Jésus et Paul ont préféré, à titre exemplaire, ne pas se marier pour rester au service de l’humanité, ils n’en ont pas moins laissé à l’individu une liberté de choix totale en la matière. Dans l’Evangile, le célibat ne peut être considéré que comme une vocation librement consentie (Charisma) et non comme une loi universellement contraignante. Paul s’est porté en faux contre ceux qui, autrefois déjà, soutenaient qu’« il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme » : « A cause des débauches, que chaque homme ait sa femme et chaque femme son mari » (Ire épître aux Corinthiens, 7, 1 et suivants), leur répondait l’apôtre. D’après la Ire épître à Thimothée, « aussi faut-il que l’épiscope soit irréprochable, mari d’une seule femme » (3, 2).
Pierre, ainsi que les autres disciples du Christ, ont été mariés tout au long de leur apostolat. Cela a été le cas, de nombreux siècles durant, pour les évêques et les prêtres de paroisse, ce qui, comme chacun sait, se perpétue aujourd’hui dans les Eglises d’Orient, y compris chez les uniates restés liés à Rome, et dans l’orthodoxie dans son ensemble, au moins pour ce qui est des prêtres. C’est bien le célibat érigé en règle qui contredit l’Evangile et la tradition du catholicisme primitif. Il convient donc de l’abroger.
Deuxième affirmation : il est « totalement erroné » de rapporter ces cas d’abus sexuel à une faille dans le système de l’Eglise. Objection ! Le célibat n’était pas encore en vigueur pendant le premier millénaire de l’ère chrétienne. En Occident, il a été institué au XIe siècle sous l’influence de moines (qui, eux, étaient des célibataires par choix). On le doit au pape Grégoire VII, celui-là même qui a contraint l’empereur du Saint Empire romain germanique à s’agenouiller devant lui à Canossa (1077), et cela en dépit de l’opposition virulente du clergé italien et plus encore du clergé allemand.
En Allemagne, d’ailleurs, trois évêques seulement ont osé promulguer le décret papal. Les prêtres protestataires se comptaient alors par milliers. Dans une pétition, le clergé allemand a demandé « si le pape ne connaissait point la parole du Seigneur : « Qui peut comprendre, qu’il comprenne ! » » (Matthieu 19, 12). Dans ce seul et unique passage concernant le célibat, Jésus plaide en effet pour le caractère volontaire de cette réforme du mode de vie.
La règle du célibat devait donc devenir – en même temps que l’absolutisme papal et le renforcement du cléricalisme – un pilier essentiel du « système romain ». Contrairement à ce qui a cours dans les Eglises d’Orient, le clergé occidental, ainsi voué au célibat, apparaît de ce fait comme complètement séparé du peuple chrétien : comme une classe sociale dominante singulière, fondamentalement au-dessus des laïcs, mais totalement soumise à l’autorité pontificale romaine. Or l’obligation du célibat constitue aujourd’hui la cause principale du déficit catastrophique en prêtres, de l’abandon – lourd de conséquences – de la pratique de la communion et dans bien des cas de l’effondrement de l’assistance spirituelle personnalisée.
Une évolution que l’on dissimule, par la fusion des paroisses, derrière l’euphémisme d' »unités d’assistance spirituelle » que l’on confie à des curés déjà totalement surchargés. Quelle est pourtant la meilleure formation pour les générations futures de prêtres ? L’abrogation de la règle du célibat, racine de tous les maux, et l’ouverture de l’ordination aux femmes. Les évêques le savent bien, mais encore faudrait-il qu’ils aient le courage de le dire à haute et intelligible voix. Ils auraient pour eux la grande majorité de la population et aussi les catholiques, dont tous les sondages récents montrent qu’ils se prononcent en faveur du mariage des prêtres.
Troisième affirmation : les évêques ont suffisamment endossé de responsabilités. Que désormais des mesures d’explication et de prévention aient été adoptées est une initiative louable. Mais l’épiscopat ne porte-t-il pas la responsabilité de décennies de pratiques de camouflage des cas d’abus sexuel, qui ont eu souvent pour seul effet le déplacement du délinquant, ne visant qu’à renforcer la chape de plomb ? Ceux qui, hier, ont étouffé les scandales, sont-ils aujourd’hui les plus qualifiés pour faire toute la lumière ? Une commission indépendante ne serait-elle pas une meilleure option ?
Jusqu’à présent, presque aucun évêque n’a reconnu sa complicité. Pourtant, chacun pourrait arguer qu’il n’a fait que suivre les consignes de Rome. Au Vatican, sur la base du secret le plus absolu, la discrète Congrégation pour la doctrine de la foi a pris en charge tous les cas graves de déviances sexuelles commis par des membres du clergé qui ont, du coup, abouti sur le bureau de son préfet, le cardinal Ratzinger, entre 1981 et 2005. Le 18 mai 2001 encore, ce dernier adressait aux évêques du monde entier une lettre solennelle sur les pénibles manquements (« Epistula de delictis gravioribus »). Les cas d’abus sexuels y étaient placés sous « secret pontifical » (« Secretum pontificium ») et classés comme offense relevant d’une punition ecclésiastique.
L’Eglise ne devrait-elle donc pas attendre du pape aussi, en collégialité avec les évêques, un mea culpa ? Et cela lié – en guise de réparation – avec la possibilité que la règle du célibat, mise sous le boisseau au concile Vatican II, soit enfin librement et ouvertement reconsidérée. Avec la même franchise pour aborder enfin de front la question des abus sexuel eux-mêmes, il faudrait s’attaquer à la discussion de sa cause essentielle et structurelle : la règle du célibat. Voilà ce que les évêques devraient proposer fermement et sans ambages au pape Benoît XVI.
Traduit de l’allemand par Nicolas Weill
© Hans Küng
Hans Küng est théologien, dernier ouvrage paru : « Mémoires II : une vérité contestée » (éd. du Cerf ; 732 p., 48 €).
Le Monde