« La vaccination doit commencer au plus vite » : les enseignants attendent une clarification du calendrier avant la rentrée
Promise à partir de « la mi-avril », l’ouverture de la campagne vaccinale aux professeurs semble lointaine et peu probable avant la réouverture des écoles, collèges et lycées.
Par Mattea Battaglia
Publié hier à 05h09, mis à jour hier à 08h20
Temps de Lecture 4 min.
Ils n’en font pas un « préalable » mais un levier « essentiel » pour reprendre les cours et finir l’année. Le début de la vaccination, promise aux enseignants à partir de « la mi-avril » par leur ministre de tutelle, pourrait, pour le gros des troupes, n’intervenir que bien plus tard : lors d’un échange à distance avec une classe de collégiens, mardi 6 avril, Emmanuel Macron a indiqué que les professeurs feraient partie des publics prioritaires une fois la vaccination ouverte au moins de 50 ans. Autrement dit… mi-juin. Ce même 6 avril, lors d’un déplacement dans une école parisienne restée ouverte pour accueillir des enfants de soignants, Jean-Michel Blanquer s’engageait encore, auprès d’enseignants l’interpellant sur le sujet, à « faire le maximum pour que les choses s’accélèrent en avril et en mai ».
Rétropédalage ? Rue de Grenelle, on ne commente pas la déclaration présidentielle. Mais dans les rangs des 866 500 professeurs des écoles, collèges et lycées, on s’interroge : combien, parmi eux, réussiront à se faire vacciner (ou, a minima, à recevoir une première dose) avant la reprise, fixée au 26 avril à l’école primaire, au 3 mai dans le secondaire ? Jusqu’à quand faudra-t-il attendre pour tous les autres, alors que la troisième vague épidémique est là, et qu’il est désormais acquis que les variants du Covid-19 contaminent autant les adultes que les enfants ?
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Alors qu’une vingtaine de pays de l’OCDE considèrent, aujourd’hui, leurs enseignants comme prioritaires dans l’accès aux vaccins, la doctrine française les concernant relève du « brouillon », taclent les syndicats d’enseignants. D’autant que nul n’a oublié, dans leurs rangs, qu’au retour des vacances de Noël, le ministre de l’éducation estimait « souhaitable » que la vaccination des personnels ait lieu « au mois de mars au plus tard ». « Si on arrive à le faire avant, ce serait bien », défendait alors dans les médias Jean-Michel Blanquer. C’était avant que les retards d’approvisionnement en vaccins ne bouleversent le calendrier.
Multiplication des interpellations
Sur la scène politique, notamment au sein de l’opposition, les interpellations du gouvernement se sont multipliées ces derniers jours. Dimanche 4 avril, le maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin, et le président du département de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, tous deux socialistes, ont appelé le premier ministre Jean Castex, par la voie d’une tribune dans Le Journal du dimanche, à « élargir sans attendre » la vaccination aux personnels des écoles pendant les vacances. Avant eux, la présidente (Libres !) de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, ou encore la maire de Paris (PS) Anne Hidalgo, ont plaidé en ce sens.
La flambée des cas de Covid-19 recensés parmi les élèves et les enseignants, à la veille du reconfinement scolaire, leur a donné des arguments : en l’espace d’une semaine, à la suite du renforcement du protocole sanitaire, le nombre de classes fermées a été multiplié par trois pour plafonner à plus de 11 000 (sur 528 500), selon des chiffres communiqués le 2 avril, quelques heures avant la fermeture des écoles. Dans le détail, l’éducation nationale estimait, à cette date, à 28 738 le nombre d’élèves contaminés – sur un total de 12,4 millions –, et à 2 771 celui des personnels.
En annonçant, mercredi 31 mars, un reconfinement scolaire pour trois à quatre semaines (en fonction du niveau de la scolarité), Emmanuel Macron a évoqué« une stratégie spécifique » pour les enseignants. Mais les dates butoirs détaillées dans l’allocution présidentielle n’ont pas spécifiquement distingué les enseignants du reste de la population : toutes les personnes âgées de plus de 60 ans seront éligibles à la vaccination le 16 avril, celles de plus de 50 ans, le 15 mai.
« Un raisonnement par âge »
Dans l’entourage de M. Blanquer, on explique « garder le cap » en « travaillant sur des règles de priorité en lien avec les autorités de santé ». Seront d’abord vaccinés les personnels – et pas seulement les enseignants – qui prennent en charge des enfants en situation de handicap, puis ceux de maternelle (où le port du masque n’est pas obligatoire pour les élèves). « Et puis ensuite, ce sera un raisonnement par âge », a reconnu M. Blanquer lors de l’émission « Questions politiques » de France Inter, France Télévisions, Franceinfo et Le Monde, dimanche 4 avril. Pas de quoi rassurer les intéressés. « On craint que ces “et puis” successifs nous emmènent très loin dans le calendrier, réagit Stéphane Crochet, du syndicat SE-UNSA. Même en démarrant la vaccination dans les semaines qui viennent, s’il faut huit semaines pour avoir une immunité, les enseignants n’en bénéficieront quasiment pas… avant septembre ! »
« La vaccination doit commencer au plus vite, relève dans la même veine Sophie Vénétitay du SNES-FSU, mais elle n’est qu’un aspect du protocole, avec la réduction du brassage entre élèves, avec les cours en demi-groupe ou encore de vraies mesures pour les cantines, qui pourra nous permettre de rouvrir aussi sereinement que possible les établissements à la fin du mois. »
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« A défaut d’une réponse claire, les collègues voient aujourd’hui se déployer des initiatives de vaccination locales qui montrent bien, en creux, qu’on est loin d’une stratégie globale », relève quant à elle Guislaine David, du SNUipp-FSU. Son syndicat, majoritaire dans le premier degré, fait état de « remontées de ce type »dans la région parisienne, dans l’Oise, en Haute-Savoie ou encore dans les Alpes-Maritimes.
Fin mars, la maire (LR) du 7e arrondissement de Paris, Rachida Dati, avait pris l’initiative d’ouvrir un centre de vaccination pour les personnels qui n’entrent pas dans les publics prioritaires ; la maire (PS) Anne Hidalgo, avait alors demandé au préfet Didier Lallement de procéder à sa fermeture. « On entend parler, ici ou là, d’enseignants invités à se présenter dans des vaccinodromes, reprend Guislaine David, et cela peut faire des heureux. Mais, globalement, cela ne peut qu’accroître les inégalités d’accès et le sentiment de naviguer à vue. »
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Vaccination des profs : « La France accuse bien un certain retard » par rapport aux « bons élèves » de l’OCDE
Eric Charbonnier, qui a piloté une étude internationale sur le sujet pour l’OCDE, souligne que contrairement à la France dix-neuf pays ont intégré les enseignants parmi les populations devant prioritairement être vaccinées.
Propos recueillis par Mattea Battaglia Publié hier à 14h00
Temps de Lecture 4 min.

Entretien. Une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) rendue publique le 1er avril, et comparant les politiques éducatives menées dans une trentaine de pays depuis le début de la crise sanitaire, fait le point – entre autres – sur l’accès à la vaccination des enseignants. Pour Eric Charbonnier, analyste à l’OCDE, la France accuse bien un « certain retard » en la matière.
Le ministère de l’éducation parle d’une vaccination des enseignants à partir de la mi-avril, quand le chef de l’Etat semble ne pas l’envisager avant son ouverture aux personnes de moins de 50 ans – mi-juin, à ce stade. Au regard des calendriers de vaccination définis dans les autres pays, diriez-vous, comme les syndicats d’enseignants, que cela vient tard ?
Deux tiers des pays sur lesquels nous avons enquêté – dix-neuf, pour être précis sur trente qui ont répondu aux questions sur la vaccination – ont intégré les enseignants parmi les populations devant prioritairement être vaccinées. C’est le cas de l’Allemagne, du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Autriche, de l’Estonie, de la Pologne, mais aussi du Chili, de la Lituanie ou encore de la Russie, pour ne citer qu’eux. Nous ne disposons pas, précisément, de la date de début de la vaccination des enseignants pour chacun d’entre eux, mais nous savons que ces « bons élèves » de l’OCDE ont en commun de l’avoir démarrée avant la fin du premier trimestre 2021. En comparaison, la France accuse bien un certain retard.
Avec un tiers d’autres pays, donc…
Oui, elle n’est pas la seule dans cette situation. Onze pays – dont la France fait partie – n’ont pas livré de calendrier de vaccination détaillé aux enseignants, ou ne les incluent pas, à ce stade, parmi les publics prioritaires. Cela veut souvent dire que les enseignants y sont soumis au calendrier vaccinal de la population générale. C’est le cas en Angleterre, sans que cela fasse débat puisque le pays a connu un plan de vaccination massif de sa population. Au Japon en revanche, où la population est âgée, mais aussi dans les pays nordiques – au Danemark, en Norvège et surtout en Suède –, cette question rencontre un fort écho public.
En France, il est question de « prioriser », au sein du corps enseignant, les personnels en contact avec des enfants handicapés, puis ceux de maternelle, avant tous les autres. Retrouve-t-on ce type de « ciblage » ailleurs ?
On retrouve aussi, dans les autres pays de l’OCDE, des critères de priorité appliqués aux enseignants. Le plus souvent, ils tiennent compte de l’âge des personnels et de leur niveau d’enseignement. Six pays – l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, la Pologne, la Slovénie et la Lettonie – ont fait le choix de vacciner prioritairement les professeurs de maternelle et des premières classes d’élémentaire, la distanciation sociale étant impossible à respecter
avec les jeunes enfants. La Fédération de Russie a, elle, territorialisé son approche, donnant la priorité aux enseignants des territoires où l’épidémie flambe.
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Vacciner les enseignants (ou débuter précocement leur vaccination) a-t-il permis, à l’échelle de l’OCDE, d’éviter les fermetures des écoles ?
Ce n’est pas aussi systématique. On pourrait penser, intuitivement, que les pays qui ont donné la priorité à la vaccination des enseignants ont laissé leurs écoles ouvertes, et pourtant, ce n’est pas ce que l’on constate dans notre étude. Les onze pays (à l’exception du Costa Rica) qui ne font pas des enseignants un public prioritaire ont, en moyenne, moins fermé leurs écoles. Et parmi les dix-neuf pays « bons élèves » de la vaccination, certains ont fermé leurs établissements, d’autres très peu.
La France se félicite d’avoir gardé ses écoles ouvertes plus longtemps que ses voisins. Vous confirmez ?
Pour pouvoir faire la comparaison, nous avons retiré du décompte les week-ends, jours fériés et jours de vacances. A toutes choses égales, la France a effectivement moins fermé ses établissements scolaires entre janvier et décembre 2020 : elle a enregistré 29 jours de fermeture en maternelle, 29 aussi en élémentaire, 34 au collège et 39 au lycée, contre, respectivement, 42 jours de moins en maternelle en moyenne OCDE, 54 jours de moins en élémentaire, 63 jours au collège et 67 jours au lycée. La tendance à l’augmentation de la durée de fermeture, en fonction des niveaux d’enseignement, s’observe dans quasiment tous les pays : on a davantage fermé les lycées que les écoles maternelles, pour les raisons sociales mais aussi économiques évidentes.
Restons modestes : la France n’est pas non plus un cas à part. D’autres pays, comme l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande, la Norvège ou le Danemark, ont fait le choix de maintenir au maximum leurs écoles ouvertes, en tout cas en 2020. Les premiers mois de l’année 2021 [non inclus dans cette enquête] ont vu l’Allemagne prendre très vite la décision d’une fermeture des établissements. Cela peut encore changer.
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Vous revenez aussi, dans cette étude de l’OCDE, sur la façon dont les systèmes éducatifs se sont adaptés à la pandémie. Beaucoup ont basculé, comme l’a de nouveau fait la France mardi 6 avril, dans l’enseignement à distance. Y a-t-il un mode opératoire commun ? Des pays qui ont mieux réussi que d’autres à faire cette « bascule » ?
Des pays comme l’Australie, le Canada ou la Norvège ont fait leur « mue » numérique il y a des décennies. Comparée à ces pays, la France accusait du retard. Cela ne s’est pas joué en mars 2020 : toutes les études menées avant le Covid montrent que l’utilisation des outils numériques par nos enseignants était en deçà de ce qui se fait ailleurs.
La crise sanitaire n’a pas vu la France investir, comme l’avaient fait auparavant l’Estonie et la République tchèque par exemple, dans un plan massif de formation des enseignants. Mais nous avons progressé : une culture de la coopération s’est mise en place à la faveur de la crise. Des efforts ont été faits en matière d’équipement des enseignants [avec la prime informatique] ou des élèves et familles défavorisées. Nous sommes partis de loin. Pour le dire de manière positive, il nous reste, en la matière, une vraie marge de progrès… et des « bugs » à corriger.