Poutine pourra rester au pouvoir jusqu’en 2036 mais son vaccin Spoutnik V, bien qu’ayant une efficacité reconnue à 90% par le Lancet, ne décolle pas faute de moyens de production

« Le pari sur le vaccin Spoutnik V aurait pu réussir. Ce qui lui a manqué définit les limites du poutinisme »

CHRONIQUE

Sylvie Kauffmannéditorialiste au « Monde »

Le vaccin russe contre le Covid-19 paraissait bien parti. L’hubris, la faiblesse industrielle et la méfiance en ont décidé autrement.

Publié le 07 avril 2021 à 03h22 – Mis à jour le 07 avril 2021 à 07h54   Temps de Lecture 4 min. 

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Une infirmière administre le vaccin Spoutnik V dans un train médical, à Touloun (Russie), le 16 mars.
Une infirmière administre le vaccin Spoutnik V dans un train médical, à Touloun (Russie), le 16 mars. EVGENY KOZYREV / REUTERS

Chronique. Le 4 octobre 1957, un signal sonore émis toutes les quatre-vingt-seize minutes au-dessus des Etats-Unis figea les savants américains : l’Union soviétique (URSS) venait de gagner la première manche de la course à l’espace. Le satellite Spoutnik 1 était le premier jamais lancé en orbite – et c’est Moscou qui avait réalisé l’exploit. En pleine guerre froide, Nikita Khrouchtchev marquait un point dont, en matière de propagande, personne ne pouvait sous-estimer la valeur.

Les Russes aiment l’histoire et Vladimir Poutine vénère l’URSS. Six décennies plus tard, il a voulu rééditer l’exploit. Cette fois, ce n’est plus sur les satellites que porte la compétition mais sur les vaccins, seuls capables de vaincre la pandémie de Covid-19. Visionnaire, le président russe fait le pari, dès février 2020 : son pays sera le premier à produire le vaccin.

Lire aussi : Spoutnik V, le vaccin qui fait la fierté des Russes et dont l’Europe se méfie

La Russie a des atouts. En matière scientifique, elle a beaucoup perdu avec la fuite des cerveaux au moment de l’effondrement de l’URSS en 1991, mais elle a de beaux restes. L’institut de recherche épidémiologique et microbiologique Gamaleïa, qui a déjà travaillé sur un coronavirus, le MERS-CoV, apparu au Moyen-Orient en 2012, et sur le virus Ebola, se met sur le SARS-CoV-2.

Surtout, Poutine confie la direction des opérations à un homme de confiance, Kirill Dmitriev, as de la finance formé à Stanford et Harvard, passé par Goldman Sachs et McKinsey. A 45 ans, Dmitriev dirige depuis dix ans le très puissant fonds souverain russe, le RDIF (Russian Direct Investment Fund), qui a quelque 10 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) à investir. Dominique Strauss-Kahn siège – seul étranger – à son conseil de surveillance et il arrive à Nicolas Sarkozy de venir célébrer la « puissance russe » à ses dîners de gala.

A l’instar de Donald Trump avec l’opération Warp Speed aux Etats-Unis ou de Boris Johnson avec sa task force vaccins, confiée aussi à une financière de choc, Kate Bingham, Vladimir Poutine a « mis le paquet », comme dirait Emmanuel Macron en regrettant de ne pas l’avoir fait. Ce pari, le président russe aurait pu le réussir. Ce qui lui a manqué pour y parvenir définit, finalement, les limites de son règne.

Insuffisance des capacités de production

Dmitriev baptise le projet Spoutnik, en référence à la gloire passée et ajoute « V » pour vaccin, ou « victory ». Car à nouveau, dit-il en juillet 2020, les Américains découvriront avec surprise que « les Russes y sont arrivés les premiers ». De fait, en août, la Russie revendique le premier vaccin au monde contre le Covid-19.

C’est là que les ennuis commencent. En claironnant leur découverte alors qu’ils n’étaient qu’en phase 3 des essais, les Russes ont aussitôt suscité la méfiance. Cela fleure trop la propagande. D’autant plus que le même mois, la Russie fait parler d’elle pour un autre exploit chimique, nettement moins glorieux : l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny. Spoutnik V devient « le seul vaccin à avoir son propre compte Twitter », dit Dmitriev, qui l’a ouvert en août pour « dissiper les malentendus ». L’institut Gamaleïa a bel et bien mis au point un vaccin, mais il faudra des mois à Moscou pour l’imposer aux experts mondiaux. La reconnaissance arrive en février 2021 dans la revue scientifique The Lancet, qui en admet l’efficacité à plus de 90 %

.Lire aussi : Les hautes ambitions du vaccin russe Spoutnik V contre le Covid-19

Entre-temps est apparu un autre problème : l’insuffisance des capacités de production en Russie. En octobre, M. Poutine évoque lui-même, devant un forum d’investisseurs, des « problèmes liés à l’absence de certains équipements pour la production de masse ». Le président russe récolte ce qu’il n’a pas su semer en vingt ans : son pays n’a pas d’industrie pharmaceutique digne de ce nom.

L’économiste russe Sergei Guriev, professeur à Sciences Po, rappelle un épisode révélateur, celui du refus par Moscou en 2013 de la vente de la firme russe Petrovax, créée par des scientifiques en 1996, à la société américaine Abbott Laboratories. Modernisée, elle aurait pu produire du Spoutnik V. Mais le secteur pharmaceutique russe est un secteur « captif », source de multiples trafics, comme celui qui a valu il y a deux semaines au gouverneur régional de Penza et au patron de la firme locale Biotek d’être arrêtés pour corruption.

Des importations nécessaires

Dmitriev s’active, vend le Spoutnik V dans plus de cinquante pays, noue des partenariats en Inde, au Kazakhstan ou en Corée du Sud pour le faire fabriquer à l’extérieur. Car la pénurie sévit. Non seulement la Russie n’arrive pas à livrer toutes les doses de Spoutnik promises à l’exportation, mais elle est obligée d’en importer pour ses propres ressortissants. Non pas qu’ils se battent pour se faire piquer : à peine plus de 5 % de la population russe est actuellement vaccinée. Mais ils n’ont accès à aucun vaccin étranger, et les sondages montrent qu’eux aussi se méfient de Spoutnik V. C’est le troisième écueil.

La dernière faille est d’ordre géopolitique. Le 7 novembre 2020, Poutine téléphone à Macron, évoque une coopération possible sur Spoutnik V. L’Elysée donne le feu vert à l’envoi d’une délégation, dirigée par la virologue Marie-Paule Kieny, présidente du comité vaccins français, qui se rend à Moscou les 27 et 28 novembre et offre ses conseils pour la procédure d’homologation par l’Agence européenne du médicament (EMA). Des jalons sont aussi posés avec l’Allemagne.

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Mais comme d’habitude, la Russie joue mieux la carte bilatérale que multilatérale ; trop contente de diviser l’Union européenne, elle livre en fanfare des doses à la Hongrie… avant de finir par déposer le dossier de Spoutnik V à l’EMA, fin janvier. Elle fournit la Slovaquie, où l’opération tourne au fiasco. Pendant ce temps, la Chine ramasse la mise en inondant de ses propres vaccins des pays où la Russie espérait marquer des points, comme la Serbie et la Turquie.

Spoutnik V n’a pas dit son dernier mot – le Covid-19 non plus. Ni Poutine, qui vient de promulguer la loi lui permettant de rester au pouvoir jusqu’à 2036. C’est sa revanche sur Khrouchtchev.

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Sylvie Kauffmann(éditorialiste au « Monde »)

Face au Covid-19, la Russie a fait un choix millénaire : l’Etat plutôt que le citoyen

Les chiffres de la surmortalité, entre 376 000 et 414 000, quatre fois plus élevés que le bilan officiel de 86 000 morts, trahissent une stratégie qui est une longue tradition de l’histoire russe. 

Par Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)

Publié hier à 08h00, mis à jour à 06h52 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/09/face-au-covid-19-la-russie-a-fait-un-choix-millenaire-l-etat-contre-le-citoyen_6076118_3232.html

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Devant un centre de vaccination, à Moscou, le 18 janvier.
Devant un centre de vaccination, à Moscou, le 18 janvier. SHAMIL ZHUMATOV / REUTERS

Analyse. Dans une tribune écrite le 25 mars pour le magazine Valeurs actuelles,une diplomate russe raconte son retour au pays, sa mission en France achevée. Ekaterina Kopylova, chef de cabinet de l’ambassadeur entre 2016 et 2021, raconte l’« euphorie » qui accompagne ses premiers pas à Moscou, son émerveillement devant des joies simples : aller au spectacle, dîner au restaurant, voir ses proches… « Le 11 mars dernier, j’ai atterri dans un pays serein, actif, tourné vers l’avenir tout en restant attentif », écrit-elle.

Le tableau est idyllique… et vrai. Moscou (qu’il ne faut pas confondre avec la Russie) était avant la crise due au nouveau coronavirus une mégalopole où il faisait bon vivre : propre, sûre, dynamique, ultra-connectée. Elle l’est restée. La dernière fois que des mesures de restrictions sanitaires y ont fait la « une », c’est lorsque le maire de la ville a annoncé que l’heure de fermeture, fixée à 23 heures pour les bars et restaurants, était levée. Et lorsque des opposants ont été emprisonnés pour avoir enfreint lesdites normes.

Le récit de Mme Kopylova omet seulement un chiffre : 400 000. C’est, approximativement, la surmortalité constatée en Russie durant l’épidémie, d’avril 2020 à février 2021. Selon le point de comparaison choisi (l’année 2019 ou la moyenne des années précédentes), ce chiffre oscille entre 376 000 et 414 000. Bien plus que les 86 000 morts du Covid-19 enregistrés officiellement à la fin de ce mois de février.

Statistiques impossibles à falsifier

Ce chiffre n’a rien de secret – les statistiques de mortalité, impossibles à falsifier, sont disponibles mois après mois. Dès le printemps 2020, des médias russes et étrangers avaient pointé l’écart entre ces chiffres et les statistiques officielles du Covid-19, trois à quatre fois plus basses.

Le 28 décembre, la vice-première ministre chargée de la santé, Tatiana Golikova, leur a même donné raison, estimant que « plus de 81 % » de la surmortalité constatée entre janvier et novembre était imputable au Covid-19. Depuis, le mode de comptage russe n’a pas évolué, mais le constat dressé par Mme Golikova reste valable : la Russie se classe dans le groupe de tête mondial pour la mortalité due au Covid-19, en chiffres bruts ou rapportés à la population. L’ignorer est faire preuve de mauvaise foi.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Covid-19 : la Russie se résout à reconnaître une très forte surmortalité

Face à la pandémie, le Kremlin a fait un choix récurrent dans son histoire : celui de l’Etat contre l’individu. Il n’a adopté des mesures drastiques que quelques semaines au printemps (hormis une fermeture stricte des frontières qui, elle, dure toujours). Puis la victoire a été annoncée, notamment pour permettre le vote sur la réforme constitutionnelle le 1er juillet 2020. Dès lors, il ne pouvait plus y avoir de retour en arrière.

Face aux vagues épidémiques, le Kremlin est resté en retrait : depuis son « bunker », Vladimir Poutine a laissé l’initiative aux gouverneurs, les prévenant qu’ils seraient tenus responsables de la sauvegarde de l’économie autant que de la santé de leurs administrés.

Le déconfinement s’est imposé comme la norme, et les régions ont géré la crise avec les moyens dont elles disposaient. A Moscou, des milliers de lits ont été ouverts, souvent bien équipés. On a même vu des médecins affluer par milliers vers la riche capitale. D’où sont-ils venus ? De province, où les salaires sont très inférieurs.

Le choix de laisser mourir des personnes majoritairement âgées ou fragiles pour préserver les équilibres du pays a été fait en catimini, au prix du silence sur les victimes de la pandémie

« Etait-ce parce que les Russes étaient mieux fournis en lits d’hôpitaux, masques, gels, respirateurs et autres équipements ? », s’interroge notre diplomate russe pour expliquer la « réussite » de son pays. Réponse : à Moscou, oui ; ailleurs, non. Dans les petites villes de province, on est mort dans le dénuement d’hôpitaux lépreux, à la suite, parfois, de pénuries d’oxygène.

Ce choix – laisser mourir des personnes majoritairement âgées ou fragiles pour préserver les équilibres du pays – a été fait en catimini, au prix du silence sur les victimes de la pandémie. La priorité n’a pas été le débat, dans un pays où la question démographique, sous l’impulsion de M. Poutine, est pourtant devenue un enjeu national ; au contraire, l’obsession des autorités, à tous les étages, a été celle du secret. Dans les régions, lorsque les hôpitaux et les morgues ont débordé, l’instruction a été d’interdire les « fake news » et de punir les soignants trop bavards.

Cette démarche explique certainement en grande partie la défiance à l’égard des vaccins : 30 % seulement des Russes disent vouloir se faire injecter leurs doses de gloire nationale, Spoutnik V. Là aussi, la situation à Moscou ou à Saint-Pétersbourg n’a rien à voir avec le reste du pays, où l’approvisionnement est plus aléatoire.

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Le culte de la dissimulation

Ce choix n’est pas surprenant, à l’aune de l’histoire russe. Celle-ci a quelques invariants, et la priorité donnée aux impératifs de l’Etat en fait partie, de même que le culte de la dissimulation ou l’importance donnée à l’image à l’extérieur. Face aux exigences du pouvoir public, qu’il soit tsariste ou soviétique, le bien-être de l’individu – on n’ose dire du citoyen – n’a jamais pesé ; la vie humaine, à peine plus.

L’époque a changé, mais la logique reste la même : là, l’industrialisation à marche forcée ; ici, cacher les conséquences d’une catastrophe nucléaire ; désormais, la cohésion sociale et les dîners au restaurant. Ce n’est d’ailleurs pas l’économie que le Kremlin a choisi de sauver, mais plutôt les grands équilibres budgétaires. Les foyers et les entreprises russes ont reçu des aides fort modestes et se sont sentis abandonnés.

L’histoire contée par Mme Kopylova est vraie, mais elle n’est qu’un aspect de l’histoire. Nul besoin de convoquer le souvenir des millions de prisonniers du goulag transformés en esclaves, mais ceux qui s’émerveillent aujourd’hui des bars bondés de Moscou, sans mentionner les 400 000 morts du Covid-19, rappellent ceux qui chantaient la gloire du Belomorkanal en oubliant les dizaines de milliers d’âmes sacrifiées pour sa construction.

Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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