L’intersectionnalité qui entend démontrer comment les différentes formes d’exclusion interagissent, fournirait le cadre idéologique du discours woke. Les dérives du woke, bien réelles et navrantes, sont en quelque sorte un sous-produit de la violence infligée à la société par le trumpisme.

Comment le terme « woke » a remplacé le « politiquement correct »

Issu de l’argot des Afros-Américains, le terme qui désigne à l’origine celui qui est « éveillé » face à l’oppression des minorités ethniques, sexuelles ou religieuses, sert aujourd’hui outre-Atlantique à railler la gauche radicale qui, au nom de la justice sociale, va parfois jusqu’à prôner la « cancel culture ». 

Par Marc-Olivier Bherer

Publié le 07 avril 2021 à 07h45, mis à jour hier à 16h18  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/07/woke-le-nouveau-politiquement-correct_6075820_3232.html

Histoire d’une notion. 

Peu de mots ont autant marqué notre époque. La controverse qui entoure celui-ci est si forte que plus aucune ambivalence n’est acceptée, il faut embrasser ou rejeter ce qu’il incarne : reconnaître l’existence d’un privilège blanc ou défendre l’universalisme. Ce mot, « woke », était pourtant inconnu en France il y a encore peu. Le terme provient de l’argot des Afros-Américains et désigne de manière élogieuse un état d’éveil et d’alerte face à l’oppression qui pèse sur les personnes issues des minorités ethniques, sexuelles, religieuses, etc.

Woke se répand au début des années 2010 à la faveur du mouvement Black Lives Matter. Aujourd’hui, il a un tout autre usage, il sert avant tout à railler la gauche radicale qui, au nom de la justice sociale, pratiquerait parfois une « cancel culture » prompte à la censure et à l’intimidation.

L’intersectionnalité, un concept né en Amérique et qui entend démontrer comment les différentes formes d’exclusion interagissent, fournirait le cadre idéologique du discours woke.

Résultat, en France comme aux Etats-Unis, la liberté d’expression serait particulièrement compromise dans les facs, la presse et les arts. Se rejoue ainsi une controverse débutée il y a plus de trente ans.

Une histoire sinueuse

« Bien que ce mouvement soit né d’un souhait louable de balayer les débris du racisme, du sexisme et de la haine, il remplace d’anciens préjugés par de nouveaux », déclare George Bush père en… 1991. Président des Etats-Unis, il prononce alors un discours contre les ravages du « politiquement correct » dans les institutions d’enseignement supérieur. Rien n’a changé, si ce n’est que l’on disait alors « politiquement correct » (ou PC) plutôt que « woke ».

Le terme « politiquement correct » a lui-même une histoire sinueuse. Issu du vocabulaire léniniste, il servait alors à entériner les opinions jugées fidèles à la ligne officielle. Puis, à la fin des années 1970-1980, « PC » commence à être utilisé par la gauche centriste pour moquer le zèle des progressistes dits bien pensants, souvent inspirés par la « French Theory », la philosophie postmoderne associée à Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze. L’ensemble de la gauche revoit alors ses priorités.

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La défense des droits des Noirs, des femmes et des homosexuels occupe désormais une plus grande place. A l’époque, certaines expressions sont soudainement bannies des campus. On ne dit plus « Noirs », mais « Afro Américains ». L’universalisme américain est remplacé par le multiculturalisme. Il ne convient plus alors de dire « High School Girls », mais « High School Women »(non des « filles », mais plutôt des « femmes fréquentant le lycée »), comme le rappelle l’essayiste et journaliste américain Paul Berman, dans l’introduction au livre collectif qu’il a dirigé sur la question « Debating P.C. The Controversy over political correctness on college campuses » (« Le PC en débat, la controverse du politiquement correct à l’université », non traduit, Laurel, 1992). Des intellectuels cherchaient également à ouvrir le canon littéraire pour y faire entrer des œuvres produites par des auteurs non blancs. D’autres y voyaient les affres d’un dangereux relativisme culturel. La décennie 1990 est profondément marquée par ces débats, Philip Roth (1933-2018) en tire un magnifique roman, La Tache(Gallimard, 2002, prix Médicis étranger).

La gauche est habituée aux quolibets : bobo, hipster, gauche caviar, radical chic. Les dérives de la droite n’ont pas inspiré pareil florilège

Aux yeux de Paul Berman, ce qui distingue le politiquement correct de woke est que le premier se limite à l’enseignement supérieur alors que le second est plus ouvert sur la société. « La différence entre hier et aujourd’hui, ce sont les mobilisations de masse de l’année dernière contre les violences policières. Il y a certes des excès, mais le mouvement est merveilleux et libérateur. Rien d’équivalent ne s’est produit dans les années 1990 », confie l’essayiste. Cornell West appartient à l’influente génération d’intellectuels noirs qui ont marqué le débat public américain à la fin du siècle dernier. Il y a pour lui une forme de continuité entre les deux époques : « Les milieux conservateurs cherchent toujours à déprécier la souffrance des opprimés. »

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Au début des années 2000, les guerres engagées en Irak et en Afghanistan font oublier un temps ces polémiques. Mais, à droite, dénoncer le « PC » reste d’actualité. Des carrières entières reposent d’ailleurs sur ce discours. Michael Pack, par exemple, a réalisé cinq documentaires sur le politiquement correct dans les années 1990, tous diffusés par PBS. En juin, il a été nommé à la tête de l’US Agency for Global Media, l’agence fédérale qui chapeaute notamment Voice of America. Avant que Joe Biden obtienne son départ en janvier, une enquête conduite par une autre agence fédérale avait établi qu’il avait employé différentes méthodes (renvois, intimidations, népotisme) pour soumettre les différentes rédactions de l’audiovisuel international des Etats-Unis à une ligne éditoriale ultra-conservatrice…

La gauche est habituée aux quolibets : bobo, hipster, gauche caviar, radical chic. Les dérives de la droite n’ont pas inspiré pareil florilège. En son temps, l’écrivain australien Robert Hughes (1938-2012) avait imaginé le « patriotically correct »comme pendant au politiquement correct, mais aujourd’hui, alors qu’une bonne partie de la droite est séduite par le populisme, excuse l’insurrection du 6 janvier contre le Capitol et s’approche de la faillite morale, il vaudrait peut-être mieux dire qu’elle est cassée, ou « broke ».

Marc-Olivier Bherer

JAMES JOYCE POUR M LE MAGAZINE DU MONDE 

*Genre, identités, cancel culture… Le fantasme du péril américain

Par  Zineb Dryef

Publié le 21 décembre 2020 à 20h30 – Mis à jour le 22 décembre 2020 à 08h57

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/12/21/genre-identites-cancel-culture-le-fantasme-du-peril-americain_6064150_4500055.html

ENQUÊTE

Apparus sur les campus nord-américains, ces concepts des sciences sociales qui secouent le débat public sont accusés d’« américaniser » la société française. Derrière cette mise en cause, une rivalité entre deux pays se rêvant chacun en phare de la pensée mondiale.

Les campus américains menacent-ils de faire exploser la société française ? Le risque paraît sérieux. Suffisamment pour que le président de la République lui-même s’en inquiète. Le 2 octobre, Emmanuel Macron prononce à l’hôtel de ville des Mureaux (Yvelines) son très attendu discours contre le séparatisme. La voix et le ton sont graves, il s’agit de présenter la stratégie française pour lutter contre l’islamisme radical. Une heure durant, il est question d’enseignement de l’arabe, de formation des imams, de renforcement de la laïcité…

Puis Emmanuel Macron déclare ceci : « Et quand je vois aujourd’hui certaines théories en sciences sociales totalement importées des Etats-Unis d’Amérique avec leurs problèmes, que je respecte et qui existent, mais qui viennent s’ajouter aux nôtres, je me dis que nous sommes déraisonnables à ne pas faire ce choix [celui de réinvestir le champ des sciences sociales]. » 

Deux semaines plus tard, au lendemain de la mort de Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer va plus loin : cette « matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles qui veulent essentialiser les communautés et les identités » serait « le terreau d’une fragmentation des sociétés qui converge avec le modèle islamique ».

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De Marine Le Pen, qui craint l’importation d’une « guerre des races », au député LR Julien Aubert, qui réclame la création d’une mission d’information pour mettre un terme à « l’importation, depuis les Etats-Unis, d’une cancel culture » et « résister » à « une obsession pour les questions identitaires, importée de l’étranger », une partie de la classe politique ne semble plus avoir que ce mot d’« américanisation » à la bouche. Ils ne sont pas les seuls.

Venus à la rescousse du ministre de l’éducation nationale, une centaine d’intellectuels – parmi lesquels Laurent Bouvet, Marcel Gauchet, Gilles Kepel, Luc Ferry et Nathalie Heinich – ont signé, dans Le Monde daté des 1er et 2 novembre, un manifeste dans lequel ils suggèrent que « l’importation des idéologies communautaristes anglo-saxonnes » dans l’université française n’est pas sans lien avec la mort de Samuel Paty. Un texte qui a secoué le milieu universitaire ; certains de nos interlocuteurs ont préféré ne pas être cités tant cette question « inflammable » divise.

Depuis, de nombreuses réponses à ce manifeste ont été publiées dans la presse, dont celle, stupéfaite, de chercheurs anglo-saxons, qui ne se savaient pas coupables d’exportation de la « haine des Blancs et de la France ». Publiée le 5 novembre sur le site openDemocracy et rédigée par l’Australienne Alana Lentin, elle a été signée par des centaines d’universitaires américains et européens.

Universalisme fragile

Plus tôt cette année, à la fin du printemps, lorsque 20 000 personnes se sont rassemblées pour manifester contre les violences policières à Paris, certains n’ont voulu y voir qu’un effet de l’onde de choc provoquée par la mort de George Floyd, cet Afro-Américain asphyxié par un policier blanc. Par dizaines, des tribunes ont alerté sur « ces militants, pourtant anticapitalistes et antiaméricains, qui ne font que singer servilement ce qui se trame depuis quarante ans dans les universités outre-Atlantique » (Luc Ferry) et sur « le risque qu’a la France de devenir le 51e Etat américain »(l’essayiste canadien Mathieu Bock-Côté).

James Joyce pour M Le magazine du Monde 

Face à l’urgence de ce péril américain, l’écrivain et philosophe Régis Debray a publié dans la foulée de ces manifestations un essai très pessimiste consacré aux dérives du progressisme identitaire. Son titre : Alignez-vous ! (Gallimard, « Tracts en ligne », no 1). Il y écrit notamment : « Dans les années 1970, l’Amérique ouvrait grand ses campus progressistes aux penseurs de la French Theory – Jacques Derrida, Michel Foucault et Gilles Deleuze. Un demi-siècle plus tard, elle exporte sans droits de douane ses Torquemada [inquisiteur espagnol] du “racisme systémique” et du “­privilège blanc” sur nos terres universalistes. » 

« Cela fait quarante ans que l’élite intellectuelle nous fait le coup de l’américanisation. » François Cusset, historien des idées

Même l’historien Pierre Nora, lorsqu’il a annoncé la fin de la revue Le Débat (elle a cessé de paraître après un dernier numéro, publié courant septembre), a évoqué sa crainte de l’américanisation du débat public en France. De fait, comme aux Etats-Unis, des personnalités publiques ont été empêchées ces derniers mois de prendre la parole dans des universités et des grandes écoles par des étudiants hostiles à leurs idées.

Ainsi, fin octobre 2019, une conférence de Sylviane Agacinsky, opposée à la PMA pour toutes les femmes, avait été annulée par l’université de Bordeaux sous la pression d’associations de défense des droits LGBT. Cette « cancel culture » est pour Pierre Nora « une néantisation de la culture ». Dans une interview accordée le 19 septembre 2020 à Charlie Hebdo, il a confié sa crainte qu’elle « n’arrive massivement en France. De même qu’il y avait eu la vague de politiquement correct venue des Etats-Unis ». 

Mais de quoi parle-t-on ? A quelles idées ou idéologies « en vogue dans les campus américains » fait-on référence ? La réponse n’est pas simple tant ce terme d’« américanisation » fait office de fourre-tout. L’intersectionnalité ? Américanisation. La cancel culture ? Américanisation. Les études postcoloniales ? Américanisation. #metoo ? Américanisation. Les jeunes qui manifestent contre les violences policières ? Américanisation. La panthéonisation de Rimbaud et Verlaine ? Américanisation. Lilian Thuram, qui sort un livre intitulé La Pensée blanche (éditions Philippe Rey) ? Américanisation. Adèle Haenel qui quitte les Césars ? Américanisation. Cet inventaire n’est pas exhaustif.

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« Cela fait quarante ans que l’élite intellectuelle nous fait le coup de l’américanisation, rappelle l’historien des idées François Cusset, professeur de civilisation américaine à l’université de Nanterre. Les Français semblent imaginer que l’actualité intellectuelle mondiale se réduit à un dialogue entre la France et l’Amérique ; la France incarnant l’universel et l’Amérique ses dérives identitaires. » 

Prenons le cas précis de l’intersectionnalité, dont on semble croire qu’elle est une idée américaine. Cet intérêt pour l’analyse croisée des questions de genre, de classe et de race est mondial, soutient Cusset. La question coloniale ou postcoloniale concernant la quasi-totalité de la population planétaire, elle est abordée par tous. « Les laboratoires de recherche en sciences humaines en Inde, en Asie ou en Afrique travaillent sur ces questions. L’Amérique latine croise indigénisme et marxisme depuis des décennies, et le Brésil est le plus grand pays multiculturel avec les États-Unis. Ce n’est pas l’université américaine qui envahit le village gaulois ; c’est le village gaulois qui continue à se fermer à ce qui n’est ni une vague ni une vogue ! Ces débats ont lieu partout, à Calcutta, à São Paulo, à SanFrancisco… C’est tout à fait mondial. » 

Influences mutuelles

Institutionnellement, les gender studies et les black studies sont bien nées aux Etats-Unis dans le courant des années 1970 – les universités américaines sont les premières à proposer ces cursus. « A cette époque, l’université américaine a vu l’arrivée d’étudiants venus de différentes minorités, très politisés, décrit le sociologue Stéphane Dufoix. Ils se sont rendu compte qu’on ne parlait pas d’eux et de leur histoire, et ce sont eux qui ont réclamé la création de ces nouveaux cursus. C’est comme ça que sont nés les black studies, les latino studies, les gay et lesbian studies… » 

Ces dernières années, les rayons des librairies françaises se sont enrichis de cette littérature intersectionnelle, souvent américaine. Des livres qui étaient épuisés ou jamais traduits, notamment sur l’afroféminisme. « Evidemment, et heureusement, il y a des influences et des transferts politiques et culturels, bien sûr, souligne l’historienne Florence Rochefort, rappelant que les féministes françaises et américaines se sont toujours mutuellement nourries de leurs travaux respectifs. On peut prendre l’exemple du Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, qui va être un peu oublié en France après sa parution (en 1949). Il sera relu par les féministes américaines dans les années 1960. Betty Friedan, sans la citer, va beaucoup s’en inspirer. Il y a des allers-retours. » 

« Le plein déploiement de ces “studies” est lié au fait que l’université américaine est un hub mondial. » François Cusset, historien

Pour Stéphane Dufoix, qui travaille à une histoire mondiale des sciences sociales, cette affaire d’invasion de l’université française par des postcoloniaux, indigénistes et décoloniaux venus d’outre-Atlantique ne tient pas la route. « Ce dont parlent ceux qui s’attaquent à ces courants, ce ne sont pas des écrits académiques mais d’une pensée militante qui serait anti-occidentale », explique-t-il.

François Cusset concède que des dérives existent, qu’une avant-garde universitaire très provocatrice se complaît à la surenchère rhétorique – étudiants comme enseignants – de la même manière qu’en France, des courants activistes exagèrent leurs positions et manipulent ces concepts de façon outrancière. Ces exemples extrêmes, peu représentatifs du travail scientifique sur ces questions, viennent un peu plus brouiller le débat. « Mais, imaginer qu’il s’agit d’une pensée américaine – cette simplification à outrance ! – nie la circulation qui est au cœur de la fabrication des idées, des concepts et des mouvements scientifiques »,poursuit Dufoix. Lire aussi Les sciences sociales contre la République ?

Si de nombreux auteurs liés aux études postcoloniales ou aux études décoloniales sont publiés aux États-Unis ou y enseignent, beaucoup ne sont pas d’origine américaine. « Lorsque Edward Said publie L’Orientalisme [considéré comme le texte fondateur des études postcoloniales], en 1978, il est enseignant aux Etats-Unis, mais son intérêt pour la question est lié à sa propre biographie, celle d’un enfant né de parents palestiniens, élevé en Egypte avant de partir en Amérique. L’écriture de cet ouvrage s’appuie sur une forme de circulation complexe des idées : celles des philosophes français des années 1960-1970 – Foucault, Derrida, Deleuze – et celles de Gramsci telle qu’elle a circulé aux Etats-Unis. » 

Le « postcolonialisme » et le « décolonialisme » venus des « campus américains » qui gangrèneraient nos esprits doivent donc leur développement aux chercheurs du monde entier. L’anthropologue américano-colombien Arturo Escobar enseignait à Berkeley. Walter Mignolo, sémiologue argentin, a fait sa thèse avec Roland Barthes en France avant d’aller aux Etats-Unis. Le philosophe camerounais Achille Mbembe, après sa formation parisienne, s’est installé à New York.

La French Theory a inspiré des générations de chercheurs américains, devenus aujourd’hui des références des gender studies. « L’université américaine a accueilli énormément d’intellectuels étrangers – des Indiens, des Africains, des Latino-Américains, des Chinois parfois en danger chez eux ou alors plus banalement mieux payés que dans leurs pays, souligne François Cusset. Le plein déploiement de ces studies est beaucoup lié au fait que l’université américaine est un hub mondial. » 

« Déjà à la Belle Epoque, le discours antiféministe prétend que ce mouvement est une importation étrangère, notamment de l’­Amérique. » Florence Rochefort, historienne

Comment expliquer alors que Jean-Michel Blanquer, qui fut chercheur lui-même, ou que des centaines d’universitaires persistent à considérer comme américaines des notions qui doivent autant à des intellectuels français qu’indiens ou sud-africains ? D’où vient cette obsession française ? En réalité, bien avant notre ministre de l’éducation, « Baudelaire ou les frères Goncourt s’inquiétaient déjà de l’américanisation », rappelle Ludovic Tournès, professeur d’histoire à l’université de Genève et auteur d’Américanisation. Une histoire mondiale (XVIIIe-XXIe siècle) (Fayard). Baudelaire a même forgé cet adjectif, « américanisé ».

Toujours employé de façon péjorative, il traduit surtout un sentiment antiaméricain : « La répulsion de la France est liée au fait qu’elle partage avec les Etats-Unis de considérer que son modèle est potentiellement universel, soulève Ludovic Tournès. Sauf que la France, depuis les guerres mondiales, est en déclin, alors que les États-Unis, au même moment, sont sur une pente ascendante. Il y a une espèce d’aigreur d’un universalisme en déclin envers un universalisme en ascension. » Episode 1François Gemenne : « L’universalisme français a perdu sa dimension universelle et cosmopolite »

En réalité, cette panique d’une acculturation de la pensée française n’est donc jamais que le 10 567e épisode de ce qui ressemble à un gimmick du débat public français, en particulier lorsqu’il est question de race ou de genre. Comme si la fascination-répulsion de l’Amérique servait de ferment au débat public en France. « De fait, le premier effet de ce mot sur le débat public est d’hystériser les positions », remarque Ludovic Tournès. Comme l’on craint aujourd’hui rien moins qu’une « guerre des races », on a longtemps craint une guerre des sexes importée des États-Unis.

« Déjà, à la Belle Epoque, au début du XXe siècle, alors que les féministes connaissent un moment d’apogée, le discours antiféministe prétend que ce mouvement est une importation étrangère, notamment des pays protestants et de l’­Amérique », souligne l’historienne Florence Rochefort, coautrice de Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (La Découverte).

République vs démocratie

Au milieu des années 1980, le débat se grippe. A l’époque, on parle beaucoup du caractère politically correct qui se développe dans les universités outre-Atlantique. Le « PC », qui est d’abord une manière de réfléchir aux stéréotypes véhiculés par le vocabulaire, devient en France synonyme de bien-pensance et de dictature des minorités.

James Joyce pour M Le magazine du Monde 

Le 22 janvier 1997, lors d’un débat sur la réforme de la procédure criminelle, le député Jacques Brunhes (PCF) propose de remplacer dans un article de loi concernant les jurys d’assises le mot « homme » par celui de « personne ». Jacques Toubon, alors garde des sceaux, s’emporte : « Voudriez-vous imiter ces pays frappés par le “politiquement correct”, où systématiquement l’on remplace des mots qui ont acquis une portée symbolique et historique par des termes comme “humanité”, “personne”, par exemple pour faire place aux revendications notamment des ligues féministes ? » Le député Bernard Schreiner (RPR) ricane : « Les rapporteuses » « Où irions-nous ? », s’affole Jacques Toubon avant de rappeler au malheureux Jacques Brunhes que la France doit veiller à rester « universaliste ».

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« La défense de cet universalisme républicain a été historiquement construite en France contre le modèle américain », souligne Stéphane Dufoixqui rappelle la distinction opérée par Régis Debray à la suite de l’affaire du voile, en 1989, entre les concepts de démocratie à l’anglo-saxonne et de république à la française : la république, incarnée par la France, ne reconnaît pas de différence entre les individus, tandis que la démocratie, incarnée par le modèle américain, laisse proliférer les particularismes et la tyrannie des minorités. « La démocratie, ce qui reste quand on éteint les Lumières », écrivait le philosophe. « Cela explique pourquoi ceux qui attaquent ces mouvements postcoloniaux ou décoloniaux les imaginent venir des campus américains », observe Dufoix.

Jacques Toubon, encore lui, lors d’un débat sur le harcèlement sexuel à l’Assemblée le 21 juin 1991, avertit que « le législateur ne doit pas céder à la mode ». La mode, ce sont les Etats-Unis, où, cette même année, une affaire de harcèlement sexuel oppose une professeure de droit, Anita Hill, au juge Clarence Thomas, candidat à la Cour suprême (et qui y siège actuellement).

« Dire que les jeunes de banlieue miment les Noirs américains empêche de s’intéresser au rapport de la France à son histoire coloniale. » Ludovic Tournès, historien

Onze ans plus tard, en mars 2002, le harcèlement sexuel est depuis longtemps un délit puni par la loi française, mais, lorsque des étudiantes publient une pétition contre le harcèlement sexuel à l’université, certains observateurs crient à l’américanisation de la société et au puritanisme. On ira jusqu’à parler d’un « concept flou, fantasmé à partir de l’exemple américain ». Résultat : on parle de tout, mais pas de harcèlement sexuel.

Ce discours récurrent sur le puritanisme importé des Etats-Unis contribue surtout à polluer les débats, relève Florence Rochefort : « Dans le fond, c’est le refus d’une politisation d’un rapport interpersonnel que les féministes analysent comme un rapport de domination masculine. C’est une façon de nier une réalité. » L’historien Ludovic Tournès abonde : « Le harcèlement sexuel ou la discrimination des minorités sont des problèmes français. Quand on dit que les jeunes de banlieue miment les Noirs américains, cela empêche de s’intéresser au rapport de la France à son histoire coloniale. L’emploi de ce terme aboutit à hystériser le débat et à masquer le vrai problème. » 

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Il souligne le mésusage que l’on fait du mot « américanisation ». Ludovic Tournès l’envisage comme « la construction d’un sentiment d’appartenance à une nation qui s’est conçu d’emblée à l’échelle de la planète » : c’est la mondialisation d’un certain nombre de produits et de pratiques venues des Etats-Unis, mais c’est aussi la façon dont ce pays digère des pratiques venues d’ailleurs et dont les pays influencés par l’Amérique se réapproprient à leur tour ces pratiques et objets importés.

Il s’agit d’un processus de long terme, pas d’un débat de deux semaines sur la cancel culture. « Que l’on s’imprègne de certains débats, que l’on s’en inspire, cela est certain ; mais la société française ne se transforme pas sur le modèle états-unien, soupire Ludovic Tournès. Depuis le temps qu’on crie à l’américanisation, on devrait être américains depuis un siècle, or on ne l’est pas, n’en déplaise à Régis Debray. »

ÉTATS-UNIS. LE MYTHE ABÎMÉ, LA FASCINATION INTACTE

Une pandémie dévastatrice, une élection périlleuse : l’année 2020 laisse l’Amérique déboussolée et son image ternie. À quelques semaines de l’entrée en fonction de Joe Biden, « M » a eu envie d’ausculter ce pays et le lien plus que jamais ambivalent qui nous attache à lui.La guerre civile n’a pas eu lieuCes Américains qui ne cochent pas les casesNew York année zéroÀ Hollywood, les étoiles ont pâliLe fantasme du péril américainLes GAFA, du rêve au cauchemarLe rap français oublie son oncle d’AmériqueLeur pays et ParisHarlem-sur-SeineLes États-Unis, un lieu communZineb Dryef

**« Les militants woke s’inscrivent dans une histoire longue de mobilisation politique de la jeunesse »

Le terme « woke », d’abord utilisé dans la lutte antiraciste par les Afro-Américains, s’est ensuite étendu à des causes plus variées. Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’histoire sociale des Etats-Unis, décrypte les usages du terme. 

Propos recueillis par Marie SlavicekPublié le 08 février 2021 à 19h31 – Mis à jour le 15 février 2021 à 08h56 

 https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/08/les-militants-woke-s-inscrivent-dans-une-histoire-longue-de-mobilisation-politique-de-la-jeunesse_6069230_3210.html

Temps de Lecture 5 min. 

Rassemblement devant le Brooklyn Museum, à New York, le 19 juin 2020.
Rassemblement devant le Brooklyn Museum, à New York, le 19 juin 2020. JOHN MINCHILLO / AP

Qu’il s’agisse de féminisme, de racisme ou d’écologie, le mot « woke », utilisé pour qualifier les personnes ayant pris conscience de certains enjeux sociétaux et qui ont choisi d’en faire leur combat, s’est petit à petit imposé dans les conversations au point de devenir lui-même, parfois, le centre des débats. Comment peut-on définir ce terme ? Quelles en sont les origines et comment expliquer qu’il soit aujourd’hui largement utilisé ? Peut-on considérer que son usage ou son rejet révèlent une fracture générationnelle ?

Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’histoire sociale des Etats-Unis, décrypte les origines et les usages d’un terme devenu quasi omniprésent.

Quand et où l’expression « être woke » est-elle apparue ? Que signifie-t-elle ?

Le mot « woke » dérive de awake (« éveillé »,  en anglais) : être woke, c’est être conscientisé, vigilant, engagé. Cette expression argotique a cheminé dans le monde africain-américain à partir des années 1960. Dans un discours à l’université Oberlin (dans l’Ohio), en juin 1965, Martin Luther King, qui évitait l’argot dans son expression publique, exhortait les étudiants à rester « éveillés »(« awake »« pendant la grande révolution » et à « être une génération engagée ».

Au milieu des années 2010, une nouvelle génération se l’est appropriée, au-delà du monde noir, et pour des usages plus variés que l’antiracisme.

Le « woke » est très différent du « cool » élégant et jazzy de Barack Obama. L’époque n’est plus au cool mais à une révolte plus âpre, surtout à partir de 2017, face au suprémacisme masculiniste de Trump et au « I really don’t care do u ? »(« Je m’en fous complètement, et vous ? »qui ornait une veste de son épouse, Melania Trump. Le woke fait figure de repoussoir pour la droite, qui y voit une expression déplorable des excès du « politiquement correct », tandis qu’à gauche le terme est désormais critiqué car il est vu comme galvaudé, un peu usé.

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Que défendent les personnes qui se disent woke ? Peut-on rapprocher le fait d’être woke de l’approche intersectionnelle, qui consiste à prendre en compte simultanément les différentes formes de domination ou de discrimination ?

Bien que son origine soit la lutte contre le racisme, et que cette question reste essentielle, il n’y a plus une cause unique attachée au woke. C’est un ensemble de causes, qu’on peut schématiser par un grand triangle militant qui mobilise une partie de la jeunesse mondiale : un premier angle est l’antiracisme (et le mouvement Black Lives Matter), qui a montré toute sa force en 2020 ; un deuxième est l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique (Greta Thunberg est une figure typiquement woke) ; le troisième angle est l’égalité femmes-hommes, la défense des minorités sexuelles et la lutte contre les violences sexuelles et sexistes (#metoo).

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Ce sont ces trois causes qui socialisent politiquement la jeunesse woke d’aujourd’hui, avec des dosages et des intersections variables selon les lieux, les moments et les personnes. En revanche, les questions d’inégalités de richesse, pourtant centrales au moment d’Occupy Wall Street il y a bientôt dix ans, aujourd’hui portées par Bernie Sanders, sont moins apparentes dans les mobilisations américaines de ces dernières années.

S’agit-il d’une nouvelle catégorie de militants, ou bien est-ce une nouvelle dénomination accolée à une forme de militantisme qui préexistait ?

Les militants woke s’inscrivent dans une histoire longue de mobilisation politique de la jeunesse, qui a connu d’autres moments intenses jadis, comme dans les années 1960 et 1970. Mais le thème fortement mobilisateur de l’environnement est nouveau, contrairement au féminisme et à l’antiracisme. La place majeure occupée par les femmes est aussi inédite – elles ont toujours été présentes, mais elles sont désormais au premier rang.

« Le woke n’a pas de forte colonne vertébrale idéologique, mais il porte à sa manière un discours radical »

Enfin, le woke n’est pas structuré idéologiquement par le marxisme comme pouvait l’être le Black Power dans les années 1960, par exemple. Il n’a pas de forte colonne vertébrale idéologique, ce qui n’est pas nécessairement une faiblesse, mais il porte à sa manière un discours radical : aujourd’hui, il est question de changement de mode de vie, de manière d’habiter, de se déplacer, de cohabiter sur la Terre avec ses habitants non humains. Les assignations de genre et les identités sexuelles sont profondément remises en question.

Quant à l’antiracisme, il n’est pas question que de réformer la police ; il s’agit par exemple de porter un regard nouveau et de grande ampleur sur l’histoire américaine, comme le propose le « projet 1619 » du New York Times, qui s’attache à montrer le poids de l’esclavage sur l’histoire américaine depuis l’arrivée du premier esclave sur la côte Est, en 1619.

Les personnes qui se disent woke sont parfois accusées d’adopter une simple posture moralisatrice. Selon vous, cette critique est-elle légitime ?

Il est certain que, aux Etats-Unis surtout, le woke prend parfois la forme d’un discours moralisateur, sentencieux et poseur. L’attention bienvenue aux situations minoritaires et aux injustices peut dériver en un discours sectaire, qui claque la porte au nez de celles et ceux qui ne récitent pas la doxa. Admettons que la fameuse cancel culture (ou « culture de l’annulation »), qu’il ne faut ni surestimer ni sous-estimer, est une réalité sur les réseaux sociaux et dans certains campus. En cela, elle suggère qu’une petite partie de la génération woke essaye d’esquiver la conversation démocratique, c’est-à-dire qu’elle refuse d’envisager que son point de vue puisse être transformé par autrui.

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Mais il faut aussi prendre la mesure de ce qu’il y a en face : la violence meurtrière des suprémacistes, leur tentative d’inverser le résultat des élections en prenant d’assaut le Capitole, leur paranoïa raciste et antisémite. La vraie violence est bien du côté des groupes paramilitaires fascisants, et non de celui du woke. Les dérives du woke, bien réelles et navrantes, sont en quelque sorte un sous-produit de la violence infligée à la société par le trumpisme.

Peut-on dire que l’expression cristallise une rupture générationnelle ?

Il y a certainement une génération woke, celle des lycéens et des étudiants, des jeunes adultes. La carte des manifestations de juin dernier recoupe la carte universitaire des college towns (villes universitaires) et des grandes villes. Ce sont les jeunes (18-29 ans) qui ont permis la victoire de Joe Biden, en votant aux deux tiers pour lui. Mais je ne parlerais pas de rupture générationnelle : lors des manifestations antiracistes, on a vu les lycéens entraîner leurs aînés dans le mouvement, comme à Birmingham en 1963, pendant le mouvement pour les droits civiques.

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Là où la rupture est plus frappante, c’est avec le noyau dur de l’électorat de Trump, qui ne veut entendre parler ni de réchauffement climatique ni de violences sexistes ou racistes. Aux yeux de ces Américains, les personnes woke sont antiaméricaines, elles veulent mettre leur « héritage » à l’encan en questionnant la mémoire de la guerre de Sécession, en particulier. Et puis il y a aussi une jeunesse pas du tout politisée, très éloignée du woke. Bref, le monde woke est surtout celui des universités, des grandes villes et des minorités. Cela fait beaucoup de monde, mais ce n’est pas tout le monde.

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Marie Slavicek

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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