Comment le Rassemblement national est devenu le premier parti de la génération des 25-34 ans
Si l’abstention reste officiellement le premier choix des « primo-votants », le vote d’adhésion des jeunes trentenaires revient à Marine Le Pen alors que les 18-24 ans penchent davantage pour Emmanuel Macron.
Par Franck JohannèsPublié le 05 avril 2021 à 03h40 – Mis à jour le 05 avril 2021 à 14h39
Temps de Lecture 7 min.

Comment votent les jeunes ? Les études de sociologie électorale apportent des indications précieuses sur cette partie de l’électorat, qui se partage assez nettement en deux familles : les « primo-votants », les 18-24 ans, et les 25-34 ans. Premier constat, les jeunes votent peu, et l’abstention est de loin leur premier parti. Selon des chiffres communiqués au Monde par les institus Ipsos et Ifop, à peine plus d’un jeune électeur sur deux entend aujourd’hui voter à l’élection présidentielle. « Environ 80 % de l’ensemble de la population se dit certaine d’aller voter en 2022, les 18-24 ans seulement à 58 %, indique Brice Teinturier, le directeur général délégué de l’institut de sondage Ipsos. Il est amusant de voir à quel point les candidats consacrent des discours à la jeunesse, alors qu’elle reste massivement la catégorie la plus abstentionniste. L’écart de mobilisation par rapport à la population générale est phénoménal. » L’abstention de l’ensemble de l’électorat est d’ailleurs majoritaire à tous les scrutins depuis le début du quinquennat, ce qui n’était jamais arrivé auparavant.
La surabstention des jeunes a toujours existé, mais pas à cette hauteur. Frédéric Dabi, le directeur général adjoint de l’institut de sondage IFOP, situe le tournant en 2007, après le rejet deux ans plus tôt du traité constitutionnel européen avec une très forte participation (70 %). Lors de l’élection présidentielle de 2007, la participation est encore extrêmement forte (84 %).
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« Les trois premiers candidats exprimaient, chacun dans leur genre, une rupture, un renouvellement, insiste Frédéric Dabi. Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou avaient réuni, à eux seuls, 77 % des suffrages, ce n’est jamais arrivé depuis.Après, chacun a déçu dans son camp, et l’abstention a progressé à chaque scrutin de référence, particulièrement chez les jeunes, alors que les primo-votants votaient quasiment autant que l’ensemble des Français. »
Messages aux jeunes du monde rural
Lorsqu’ils votent, les 18-24 ans le font pour le Rassemblement national (RN) à la même hauteur que le reste de la population : 21 % selon les sondages Ipsos et Ifop de 2017, autour de 20 % aujourd’hui – Marine Le Pen avait obtenu 21,3 % au premier tour de la présidentielle. En revanche, ces primo-votants avaient fondé en 2017 de gros espoirs sur Jean-Luc Mélenchon (29 % à 31 % d’intentions de vote, selon les instituts), qui sont beaucoup retombés aujourd’hui (19 %). Et si la candidature en 2017 d’Emmanuel Macron ne suscitait pas d’enthousiasme (18 %), ils se disent aujourd’hui prêts à 29 % à voter pour le chef de l’Etat. « Il y a un réel effet Macron chez les plus jeunes, relève Brice Teinturier, non seulement par rapport à 2017, mais aussi par rapport à Marine Le Pen, puisque Emmanuel Macron serait à 9 ou 10 points au-dessus d’elle. »
Le comportement électoral des 25-34 ans est radicalement différent – les instituts de sondage considèrent qu’on fait encore partie des jeunes la trentaine passée, compte tenu des comportements sociaux et électoraux. Ils s’étaient massivement prononcés pour Emmanuel Macron en 2017 (29 %) et semblent aujourd’hui déçus : ils ne sont plus que 20 % à vouloir voter pour lui. Marine Le Pen, en revanche, engrangerait fortement des voix et passerait de 23 % en 2017 à 29 %.
Jean-Luc Mélenchon, dans cette tranche d’âge, perd aussi des points, 24 % en 2017, contre 17 % aujourd’hui – ce qui reste cependant très sensiblement au-dessus des intentions de l’ensemble des électeurs (9 %), et la concurrence des Verts est sensible puisque Yannick Jadot est crédité chez eux d’un peu plus de 10 % des intentions de vote. « Nous avons donc deux phénomènes intéressants, résume Brice Teinturier, les 25-34 ans avaient cru en Emmanuel Macron, aujourd’hui en baisse, chez les 18-24 ans, c’est le mouvement inverse. » La césure entre les deux classes d’âge était d’ailleurs déjà très sensible aux européennes de mai 2019.
Le RN joue évidemment la carte de la jeunesse, Marine Le Pen a fait de Jordan Bardella le numéro 2 de son parti, et n’a pas eu à se plaindre de lui avoir confié, à 23 ans, la tête de liste aux européennes de 2019 puisque le RN est arrivé en tête de tous les partis.
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La présidente du parti envoie par ailleurs des messages aux jeunes du monde rural, pour aider à l’installation des jeunes agriculteurs, ou aux étudiants. Elle a réclamé la création d’un fonds de solidarité, pour compenser la disparition des petits jobs pendant la pandémie : l’Etat pourrait se substituer aux petits jobs, à hauteur de 50 % à 100 % des revenus de 2019. Autre option : instaurer un crédit d’impôt de 50 % des pertes pour les bailleurs qui annuleraient les loyers des étudiants. Elle propose de surcroît depuis 2017 de revaloriser de 25 % les aides au logement pour les jeunes jusqu’à 27 ans.
La peur du déclassement
La désillusion des jeunes actifs s’explique en partie par les mesures libérales de la première partie du quinquennat, la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, la baisse de l’aide personnalisée au logement (APL). Les trentenaires sont touchés de plein fouet par la crise du Covid-19, la peur du déclassement, les difficultés à trouver un logement ou un emploi, et l’attirance pour Marine Le Pen est indéniable.
« Ce qui me paraît très frappant, reprend le directeur adjoint d’Ipsos, c’est que ces jeunes, plus encore que l’ensemble de la population, ont déserté les formations traditionnelles qu’étaient le Parti socialiste et Les Républicains. Ils sont à la recherche d’autre chose, des radicalités plus fortes. En 2017, c’était Mélenchon et en partie Macron, aujourd’hui, c’est encore un peu Mélenchon et davantage les écologistes, mais avec une forte progression du Rassemblement national. » Sachant que les 25-34 ans se déplacent plus que les 18-24 ans le jour du vote, la mobilisation est évidemment plus favorable à Marine Le Pen qu’à Emmanuel Macron.
En revanche, les jeunes qui votent RN, toutes classes d’âge confondues, sont sensiblement différents des autres électeurs lepénistes. « C’est frappant, lorsqu’on leur demande s’il s’agit d’un vote d’adhésion aux idées frontistes ou un vote de rejet des autres partis, explique Frédéric Dabi, le vote d’adhésion a fortement progressé, de 13 % en 1997 à 35 % en 2021, et même à 60 % chez les 18-24 ans. » Eux n’ont pas connu les déceptions qu’ont pu avoir leurs aînés, tant avec la gauche qu’avec la droite au pouvoir. Le vote de protestation contre les autres partis s’établit à 40 % chez l’ensemble des électeurs RN et n’est qu’à 17 % chez les 18-30 ans. Aujourd’hui, le premier parti des 25-34 ans est donc bien le Rassemblement national, et c’est nouveau par rapport à 2017.
Des tabous sont tombés
Chez les 18-24 ans, Macron est favori, mais sa position est plus fragile. Il y a encore de vraies différences entre le vote de l’ensemble de l’électorat et celui des jeunes, qui restent davantage attirés par une gauche radicale ou écologiste, et pour partie par le Rassemblement national. Cependant le vote jeune a perdu de sa singularité au fil du temps. « Les jeunes électeurs votaient auparavant surtout pour des candidats qui n’accédaient pas au second tour de l’élection présidentielle, indique Frédéric Dabi. Aujourd’hui, en termes de génération, le vote RN s’homogénéise. »
Le premier candidat des 18-24 ans en 1981 était Georges Marchais (Parti communiste). En 2002, il y a eu un survote impressionnant (25 %) pour Noël Mamère (Les Verts) et Olivier Besancenot (Ligue communiste révolutionnaire), alors qu’ils ont obtenu 9,5 % des voix à eux deux. Depuis 2007, le vote des jeunes s’aligne ainsi peu à peu sur celui de l’ensemble de l’électorat, et le vote Le Pen se diffuse dans toutes les couches sociodémographiques. « C’en est fini de la période où les personnes âgées étaient radicalement anti-FN, reprend le patron de l’IFOP. Chez les plus de 65 ans, Marine Le Pen est à 19 %. »Lire aussi l’entretien avec Anne Muxel : « Le surcroît d’abstention des jeunes accentue le problème posé à la démocratie »
La génération qui vote le plus pour le RN, ce n’est cependant pas les jeunes, mais, depuis 2017, les 50-64 ans – probablement la génération la plus menacée dans l’entreprise, la plus inquiète de sa retraite, la plus confrontée aussi à la dépendance de parents âgés. Cette génération en grande souffrance est prête à se prononcer à 34 % pour Marine Le Pen dans les intentions de vote.
Chez ses enfants, des tabous sont d’ailleurs clairement tombés. Les provocations de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz ou les néonazis de son entourage sont désormais loin. « L’odeur du soufre s’est dissipée », convient Frédéric Dabi. Les jeunes estiment à 46 % que le RN est un parti honnête, qu’il est « capable d’avoir une vision d’avenir pour la France » (45 % chez les électeurs RN, 49 % chez les 18-30 ans). Pour eux, le RN, c’est clairement Marine Le Pen, qui ne s’inscrit pas dans une histoire liée à l’extrême droite. « Cet effet génération joue en faveur de Marine Le Pen dans ces catégories d’âge, conclut Brice Teinturier. Les plus jeunes n’ont pas connu les grands combats anti-Le Pen qui avaient structuré l’imaginaire des classes plus âgées, quand même très marqués par le 21 avril 2002. Les barrières s’atténuent, parce que ces combats contre le RN ne sont plus structurants, et n’ont pas marqué leur formation politique. »
*« Le clivage gauche-droite a perdu de sa pertinence chez les jeunes »
Selon la sociologue Anne Muxel, l’extrême droite ne fait plus figure de repoussoir chez les jeunes générations. Marine Le Pen est parvenue à incarner en partie le « vote protestataire ».
Propos recueillis par Franck JohannèsPublié le 05 avril 2021 à 03h41 – Mis à jour le 05 avril 2021 à 12h49
Temps de Lecture 7 min.

La sociologue Anne Muxel, directrice de recherches au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, revient sur la forte tentation des jeunes pour un vote protestataire, à l’extrême droite mais aussi pour La France insoumise.
Existe-t-il un vote jeune ?
Au fil du temps, les jeunes se sont mis tendanciellement à voter comme le reste de l’électorat, avec cependant quelques inflexions. Ce n’était pas le cas dans les années post-Mai 68, où l’électorat jeune était marqué par un tropisme de gauche – on a pu parler d’une « génération Mitterrand » – qui avait sensiblement contribué à l’arrivée du candidat du Parti socialiste (PS) au pouvoir.
Ce vote s’est ensuite quelque peu résorbé, notamment avec l’élection de Jacques Chirac en 1995, pour lequel une majorité de jeunes électeurs a voté, participant finalement à un désir d’alternance politique. En 2007, lors de l’élection qui opposait Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal, a ressurgi un vote majoritaire pour la gauche, mais, depuis, si l’électorat jeune reste plus à gauche que ses aînés, il est moins à gauche qu’auparavant.
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Notamment avec le trouble introduit par le vote frontiste, qui a toujours concerné une partie significative de l’électorat jeune, particulièrement dans ses segments les plus populaires, les moins scolarisés, déjà au travail ou en quête de travail, chez qui Jean-Marie Le Pen ou sa fille ont fait des scores tout à fait importants. Beaucoup de jeunes qui votent pour Marine Le Pen se disent d’ailleurs ni de droite ni de gauche ; le clivage a perdu de sa pertinence chez eux. Et ce mouvement ne profite guère à la droite classique, Les Républicains ayant beaucoup de difficultés à attirer l’électorat jeune. Par ailleurs, l’enjeu écologique, devenu premier dans les préoccupations des jeunes, ne se traduit encore que timidement dans le vote écologique.
Y a-t-il eu un tournant dans ce vote pour le RN ?
C’est plutôt très progressif et cela participe des fluctuations, des mouvements, des réalignements qui ont affecté les évolutions de l’ensemble du corps électoral. Sans oublier la persistance de l’abstention, qui ne cesse de croître, mais est nettement plus marquée chez les jeunes. Quel que soit le type de scrutin, il y a toujours dix points d’abstention de plus dans cet électorat.
La dernière présidentielle est intéressante : alors même qu’il s’agissait d’une élection assez politisée, mettant en scène un candidat très jeune avec un discours net de renouveau de la vie politique, cette élection s’est soldée non seulement par un vote très tiède des 18-24 ans pour Emmanuel Macron, mais surtout une abstention forte, puisqu’un tiers des étudiants, a priori ceux qui ont le plus de chance de participer à un scrutin, sont restés en retrait.
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Il y a dans ces jeunes générations un affaiblissement de la norme civique du vote et un usage alterné du vote et de l’abstention, avec une forte tentation pour le vote protestataire, radical, à l’extrême droite mais qui peut aussi se porter sur La France insoumise. Jean-Luc Mélenchon avait su attirer une partie de la jeunesse peu satisfaite de la gauche gouvernementale. Il avait aussi fait une très bonne campagne en direction des jeunes, en utilisant leurs canaux et leurs vecteurs d’expression.
On observe aujourd’hui un tassement de son influence, peut-être par la dimension écologique qu’il n’a pas su bien saisir. Une partie de la jeunesse de gauche est sans doute en train de se déporter vers des candidats plus marqués par l’écologie, tandis que les jeunes des catégories populaires, sur des problématiques liées au chômage, à la crise, persistent dans leur attrait pour Marine Le Pen, qui continue à s’adresser à ces catégories de façon très efficace.
Le vote des jeunes est-il homogène ?
Non, bien sûr, ni du point de vue de l’âge ni du point de vue des conditions d’insertion. Les fractures sociales ou culturelles se retrouvent dans les réponses politiques et électorales. Le vote pour le RN concerne davantage les jeunes des catégories populaires et à faible niveau de diplôme, même si on le voit progresser dans d’autres segments, y compris chez les jeunes étudiants. Pendant un temps, c’étaient les 25-34 ans qui votaient le plus pour le FN, au moment où la confrontation avec le marché du travail, aux difficultés pour accéder à l’autonomie ou aux problèmes de pouvoir d’achat conduisait à un vote protestataire qu’incarne le vote frontiste.
Certaines préoccupations ont d’ailleurs plus d’incidence dans tel ou tel segment de la jeunesse. L’enjeu écologique est plus marqué chez les étudiants ; l’accès à l’emploi, rendu encore plus difficile par la pandémie, frappe davantage les moins diplômés. Mais même si la question du chômage va être prioritaire dans les choix électoraux, il y a un ensemble de préoccupations chez les jeunes qui sont liées aux valeurs universalistes, aux questions liées au racisme, aux rapports avec la police, à l’égalité femmes-hommes, qui peuvent orienter leurs choix, notamment électoraux.
Sur un fond de forte défiance pour la politique ?
Une très forte défiance. Ces jeunes font leurs premiers choix électoraux dans ce contexte de crise sanitaire qui se surajoute à toutes les crises : environnementale, économique, sociale. Et la défiance vis-à-vis de l’exécutif dans la gestion de la crise sanitaire est très importante et renforce cette citoyenneté critique de jeunes qui se sentent peu ou mal représentés et qui recourent à d’autres formes d’expression plus directes, à travers la manifestation, la recherche de démocratie directe ou participative. Mais elle s’exprime aussi par des voies de radicalité politique, dans la rue comme dans les urnes, et peut enfin déboucher sur un retrait, sur de l’indifférence, une forme d’anomie à l’égard du politique : on se retire du système et on ne veut plus voter.
Le vote RN peut-il être lié à une volonté de renverser la table, une « révolution bleu Marine » ?
Oui, ce sentiment de ne plus trouver, au sein de la représentation démocratique, des débouchés satisfaisants peut engendrer des choix radicaux, dont savent user les leaders populistes, à gauche comme à droite. Il peut y avoir d’autres exutoires dans une partie de la jeunesse, qui conduisent à la violence, à la révolte physique, aux émeutes urbaines ou à la recherche de modes de vie alternatifs radicaux, portés notamment par des écologistes. Il y a toujours dans la jeunesse ce ressort, cette envie de transformation du monde et de se faire entendre, avec une énergie vitale qui peut aller jusqu’à l’usage de la violence. Je mets évidemment à part la radicalité dont le djihadisme peut être, malheureusement, le vecteur.
Plus les électeurs sont diplômés, moins ils votent pour l’extrême droite. N’y a-t-il pas un paradoxe, chez ces nouvelles générations plus diplômées ?
Les jeunes dont je parle sont ceux qui ont suivi des filières professionnelles, qui se sont retrouvés en apprentissage, qui font des métiers manuels, représentent une partie de la jeunesse totalement délaissée. N’oublions jamais qu’il y a 40 % de jeunes qui n’ont pas le bac. Ces jeunes peu qualifiés tentent d’entrer sur un marché de l’emploi très fermé pour eux et trouvent au RN un porte-voix de leur désespérance, surtout dans des territoires marqués par la désindustrialisation et les pertes d’emploi.
Mais il y a effectivement un paradoxe que de jeunes étudiants de plus en plus diplômés votent pour ce type de forces politiques. Si Marine Le Pen arrive à grignoter l’électorat étudiant, c’est aussi parce qu’il rencontre lui aussi de gros problèmes d’intégration sur le marché du travail.
Le RN n’est plus un repoussoir ?
Marine Le Pen a réussi à banaliser, à dédiaboliser, le FN devenu RN, et les jeunes ont une mémoire historique assez courte – parce que, de fait, ils sont jeunes. Ils ont un monde qui s’ouvre devant eux, ils pensent plus au futur qu’au passé. Globalement, ils en ont même une image plus favorable que leurs aînés. Ils découvrent une Marine Le Pen qui, grosso modo, n’apparaît ni plus ni moins malhonnête ou dangereuse que les autres et qui, par ailleurs, est une femme.
Dans les derniers sondages, quand on regarde les qualités prêtées aux différents responsables politiques, elle est considérée comme quelqu’un de décidé à améliorer les choses en France, proche des gens, plutôt honnête et efficace. Elle ne fait plus figure de repoussoir comme a pu l’être son père. On est loin du contexte de l’élection présidentielle de 2002, où une vraie mobilisation de la jeunesse contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour s’était exprimée. Aujourd’hui, Marine Le Pen suscite de l’indifférence ou apparaît comme une candidate crédible. Sauf, bien sûr, pour la jeunesse politisée et engagée à gauche.
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**« En quoi Marine Le Pen serait pire ? » : ces jeunes qui voteront pour l’extrême droite en 2022
Trop jeunes pour avoir connu Jean-Marie Le Pen à la tête du FN, des 18-24 ans témoignent de leur adhésion aux idées portées par le RN.
Par Marie PouzadouxPublié le 05 avril 2021 à 12h36 – Mis à jour le 05 avril 2021 à 18h06
Temps de Lecture 4 min.

Ils s’appellent Alexis, Charlotte, Antoine, Valentin, Dylan, Arthur, Baptise et Léo. Ils ont la vingtaine, viennent de différents milieux sociaux, travaillent ou sont encore étudiants. Tous partagent un point commun : en 2022, ils sont convaincus ou envisagent sérieusement de voter pour l’extrême droite, incarnée dans les urnes principalement par Marine Le Pen et le Rassemblement national (RN), qui ralliait déjà autour de 21 % du vote des 18-24 ans en 2017. S’ils ont accepté d’exposer les raisons de leur choix, pas toujours facile d’en parler pour certains, par peur d’être « stigmatisés ». Mais pour la majorité de ceux qui y ont concédé, le tabou de l’extrême droite n’existe pas, ou plus : ils estiment que leurs idées sont aujourd’hui « majoritaires ».
Léo (qui a souhaité conserver l’anonymat, comme tous ceux dont seul le prénom apparaît) a 24 ans et n’a pas de mal à affirmer qu’il est « acquis à 70 % aux idées du RN », notamment au sujet de l’immigration et de la sécurité. Diplômé d’un Institut d’études politiques, le jeune homme a fait partie du réseau étudiant de la convention de la droite, œuvrant pour un rassemblement « de toutes les droites, de la centriste à la frontiste ». Il a soutenu le candidat du Frexit, François Asselineau, en 2017. S’il n’est pas encore sûr de voter au premier tour pour Marine Le Pen en 2022, « face à Macron », il « préfère largement l’idée du RN au pouvoir ».
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Valentin, étudiant au prestigieux Cours Florent de 23 ans, est, lui, certain de son vote. Attiré dès l’adolescence « par la figure et la rhétorique de Marine Le Pen »,comme son discours sur « les fractures identitaires et l’insécurité culturelle », ce natif de Seine-Saint-Denis préfère aujourd’hui la nièce à la tante. Alors que sa mère, qui l’a élevé seule, votait à gauche jusqu’à ce qu’il la convainque, ce dernier glisse un bulletin de vote RN depuis sa majorité.
Alexis, viticulteur de 22 ans, estime que le parti est celui qui « fait le plus écho aux réalités du monde agricole »
Il en va de même pour Baptiste, commercial dans le bâtiment. Ce Cannois de 22 ans, dont le père « vote Le Pen depuis sa jeunesse », dit avoir fait son« propre chemin vers le RN » car il se retrouve dans le discours du parti qui fustige « tous ceux qui ne font rien et qui profitent du système ». Une posture partagée par Alexis, viticulteur de 22 ans. Pas question pour lui de « bosser comme un dingue pour faire vivre les autres ». Outre son adhésion à la ligne du RN sur l’immigration, il estime que le parti est celui qui « fait le plus écho aux réalités du monde agricole ».
« Le passé du FN est derrière lui »
C’est, lui, par adhésion à la « ligne patriote » que Dylan, étudiant de 23 ans en master gestion logistique à Clermont-Ferrand, a voté pour Nicolas Dupont-Aignan puis Marine Le Pen en 2017. Mais s’il envisage de répéter cette combinaison en 2022, c’est aussi parce qu’il « n’a plus confiance dans les partis traditionnels ». Il avance : « En quoi Marine Le Pen serait pire ? »
Jean-Marie Le Pen et sa ligne ne forment plus, à leurs yeux, que le fantôme d’un passé
Cette question gagne du terrain chez les jeunes. « La dédiabolisation, ça a permis de sortir du cliché »,commente Alexis. Une idée partagée par Baptiste : « Si j’étais né avant, je n’aurais pas voté pour le FN de Jean-Marie Le Pen. C’était un autre truc car il sortait des propos inconcevables. » « La nouvelle génération est partout à la télé car elle est dans les clous du discours », complète Dylan. Jean-Marie Le Pen et sa ligne ne forment donc plus, à leurs yeux, que le fantôme d’un passé. La jeune figure du parti, Jordan Bardella – vice-président du RN –, plaît unanimement à ces jeunes sympathisants.
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De fait, la stratégie de dédiabolisation et la banalisation du RN ont permis d’élargir les rangs des sympathisants au sein de la droite. Arthur Rolland, 20 ans, originaire de Nîmes, est étudiant en droit à Montpellier et membre du syndicat Union nationale interuniversitaire (UNI). Ancien de Jeunes Républicains, il a opéré un glissement assumé vers l’extrême droite, facilité par le changement de position de Marine Le Pen sur l’Union européenne. Admirateur de Robert Ménard – maire de Béziers (Hérault) –, il a voté pour la première fois RN aux municipales de 2020 et rêve que l’union de la droite voie le jour, « alors que le passé du FN est derrière lui ».
Colère face à la gestion de la crise sanitaire
La crise sanitaire semble avoir aussi accéléré le basculement. C’est en tout cas depuis que Charlotte considère l’option Marine Le Pen. Agée de 21 ans, diplômée d’un bac pro commerce, le confinement lui a « coûté cher » : après avoir perdu son boulot étudiant, elle a décroché de son BTS à quelques mois de son obtention. Elle n’a « jamais voté FN », mais depuis mars 2020, Marine Le Pen lui apparaît « plus sympathique » et « plus présente que Macron ». Dans le contexte d’insécurité économique généré par la crise, Charlotte se sent laissée pour compte et se dit donc plus convaincue par l’argument qu’« il faut aider les Français d’abord ».
Même changement chez Antoine, étudiant en master de droit à Paris-Dauphine. Il ne considère pas encore vraiment voter pour l’extrême droite, un vote qu’il s’est toujours « interdit ». Mais la gestion de la crise sanitaire a galvanisé sa colère contre le gouvernement et a accru son sentiment d’injustice. « Ils ont tué toutes nos libertés et négligé la jeunesse », peste-t-il.
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Remonté, le jeune homme, qui envisage même un projet d’expatriation, confie qu’en cas de duel Macron-Le Pen, il est au moins certain de ne pas faire « barrage ». Un concept qui ne fait sens pour aucun des interrogés. « Le RN joue le jeu de la République, c’est plutôt un front politicien pour tenter de disqualifier Marine Le Pen », fustige Valentin, l’apprenti comédien. Alexis s’amuse à résumer :« Ces politiciens savent que si elle gagne, c’est la retraite pour eux. » De fait, chez ces jeunes interrogés, le vote en faveur de l’extrême droite, mélange de convictions, de sentiment de dégagisme, de résignation et de colère, a vu ses derniers verrous sauter.