La vérité enfin apparait dans le génocide au Rwanda

Les conclusions du rapport de la commission sur le Rwanda : « Un ensemble de responsabilités, lourdes et accablantes pour la France »

« Le Monde » publie de larges extraits du rapport de la commission sur le Rwanda, rendu à Emmanuel Macron vendredi. 

Le MondePublié le 26 mars 2021 à 17h09 – Mis à jour le 26 mars 2021 à 18h06  

Temps de Lecture 8 min. 

DOCUMENT. 

La commission d’historiens présidée par Vincent Duclert sur le Rwanda, mise en place en 2019 par l’Elysée afin de faire la lumière sur l’attitude de la France lors du génocide des Tutsi en 1994, a remis son rapport à Emmanuel Macron, vendredi 26 mars 2021. « Le Monde », qui a eu accès à l’intégralité du document, en dévoile de larges extraits

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Une interrogation, qui justifie l’entreprise scientifique collective de la commission de recherche et qu’il est nécessaire de rappeler, a ouvert ce rapport. Comment expliquer la contradiction entre les espoirs de démocratisation et de règlement négocié du conflit qui marquent les années 1990-1993 au Rwanda et la catastrophe absolue que représente le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 ? Lorsqu’en octobre 1990, la France s’engage au Rwanda, elle affiche l’ambition d’œuvrer à la démocratisation du pays, conformément aux orientations dessinées par le président François Mitterrand au sommet franco-africain de La Baule (juin 1990). Elle favorise ensuite la conclusion d’accords de paix entre le gouvernement rwandais et le Front patriotique rwandais (FPR). Le 4 août 1993, sont signés les accords d’Arusha en vertu desquels les casques bleus de l’ONU prennent le relais de la présence militaire française. Quelques mois plus tard, le 7 avril 1994, le Rwanda bascule dans un génocide. Les Tutsi de ce pays sont exterminés, ainsi que les Hutu modérés, ce qui conduit à la disparition de près d’un million de personnes. Cette catastrophe projette sur le continent africain le fait génocidaire. (…)

La crise rwandaise s’achève en désastre pour le Rwanda, en défaite pour la France. La France est-elle pour autant complice du génocide des Tutsi ? Si l’on entend par là une volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer. La France s’est néanmoins longuement investie au côté d’un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime. Elle a adopté un schéma binaire opposant d’une part l’ami hutu incarné par le président Habyarimana, et de l’autre l’ennemi qualifié d’« ougando-tutsi » pour désigner le Front patriotique rwandais (FPR). Au moment du génocide, elle a tardé à rompre avec le gouvernement intérimaire qui le réalisait et a continué à placer la menace du FPR au sommet de ses préoccupations. Elle a réagi tardivement avec l’opération « Turquoise », qui a permis de sauver de nombreuses vies mais non celles de la très grande majorité des Tutsi du Rwanda, exterminés dès les premières semaines du génocide. La recherche établit donc un ensemble de responsabilités, lourdes et accablantes.

« La marginalisation des institutions aux positions divergentes et l’exil des pensées critiques caractérisent aussi cette histoire rwandaise de la France qui s’apparente à bien des égards à une crise de l’action publique »

Ces responsabilités sont politiques dans la mesure où les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent, pourtant conçu comme un laboratoire d’une nouvelle politique française en Afrique introduite par le discours de La Baule [Le 20 juin 1990, le président François Mitterrand prononce le discours de La Baule devant les représentants de 37 pays africains, assurant ceux-ci du soutien de la France, mais conditionnant ce soutien à une démocratisation des régimes politiques]. Les autorités ont espéré que le président Habyarimana pourrait amener son pays à la démocratie et à la paix. Mais, dans le même temps, aucune politique d’encouragement à la lutte contre l’extrémisme hutu et de déracialisation de l’Etat n’est décidée, en dépit des alertes lancées depuis Kigali, Kampala ou Paris. Nulle réponse n’est donnée non plus aux demandes de négociations directes du FPR, dont la perception demeure enfermée dans des catégories ethno-nationalistes. À l’opposition démocrate rwandaise, il est demandé de choisir son camp, ce qui aboutit à la désintégration d’un champ politique qui tentait de naître et d’une société en plein renouveau. Aux efforts de paix se conjuguent des logiques de surarmement et d’inflation des effectifs militaires. Le Rwanda se militarise tandis que prospèrent les milices des partis extrémistes. Le pays se débat dans de dramatiques problèmes économiques et sociaux et fait face à l’épidémie de sida.

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En France, à l’inquiétude de ministres, de parlementaires, de hauts fonctionnaires, d’intellectuels, il n’est répondu que par l’indifférence, le rejet ou la mauvaise foi. Cet alignement sur le pouvoir rwandais procède d’une volonté du chef de l’Etat et de la présidence de la République. L’exercice de l’autorité présidentielle assure des pouvoirs élevés en matière diplomatique et militaire, en particulier en ce qui concerne l’Afrique. La marginalisation des institutions aux positions divergentes et l’exil des pensées critiques caractérisent aussi cette histoire rwandaise de la France qui s’apparente à bien des égards à une crise de l’action publique. Elle révèle la défaillance des pouvoirs de coordination et l’absence de contre-pouvoirs effectifs, jusqu’à la cohabitation tout au moins. Mais, faute de volonté, par crainte d’aborder un sujet qui suscite tant de polémiques et de déchirements, les enseignements de la crise n’ont pas été tirés comme ils auraient dû l’être.

« Au constat de ces responsabilités institutionnelles s’ajoutent des responsabilités intellectuelles qui, cumulées, font système et témoignent d’une défaite de la pensée »

Le constat des responsabilités politiques introduit des responsabilités institutionnelles, tant civiles que militaires. La Commission a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des règles d’engagement et des procédures légales, d’actes d’intimidation et d’entreprises d’éviction de responsables ou d’agents. Les administrations ont été livrées à un environnement de décisions souvent opaques, les obligeant à s’adapter et à se gouverner elles-mêmes.

L’ensemble des faits que documente la recherche présente et, antérieurement, les institutions elles-mêmes ont décrit des dérives institutionnelles, couvertes par l’autorité politique ou dans une absence de contrôle politique. Des éléments le prouvent, bien que la conservation des pièces écrites n’ait pas toujours été effectuée, renforçant le caractère anormal de ces situations administratives, civiles et militaires. Ces dérives sont d’autant plus préoccupantes qu’elles promeuvent des schémas de pensée ou des argumentaires dogmatiques qui s’opposent à la nécessaire réflexion entourant l’action publique.

Au constat de ces responsabilités institutionnelles s’ajoutent des responsabilités intellectuelles qui, cumulées, font système et témoignent d’une défaite de la pensée. Se gardant en permanence du risque d’anachronisme, la Commission a conduit l’étude des cadres intellectuels de la décision française au Rwanda et de son application. La grille principale de lecture de la réalité rwandaise, qui détermine des choix politiques et leur exécution par les administrations de l’Etat, tant diplomatiques que militaires, demeure la lecture ethniciste, particulièrement mobilisée pour le Rwanda et la région des Grands Lacs. Cette lecture correspond d’autant moins à la réalité rwandaise que le pays montre des ressources politiques et sociales résistant à cette emprise de l’ethnicisation. Les efforts pour promouvoir une autre analyse, critique ou seulement distanciée, sur le Rwanda ont été voués à l’échec mais n’en ont pas moins été faits, au point qu’un corpus de réflexion a émergé des archives des institutions publiques. La persistance et même l’obstination à caractériser le conflit rwandais en termes ethniques, à poser l’évidence de l’agression extérieure, à définir une guerre civile là où il y a entreprise génocidaire minent l’action politique et fragilisent sa traduction administrative.

Ce degré de responsabilité intellectuelle interroge sur un dernier ensemble de responsabilités, éthique, cognitive et morale.

La responsabilité éthique est posée lorsque la vérité des faits est repoussée au profit de constructions idéologiques, lorsque des pensées critiques qui tentent de s’y opposer sont combattues, lorsque l’action se sépare de la pensée et se nourrit de sa propre logique de pouvoir, lorsque des autorités disposant d’un pouvoir d’action réelle renoncent à modifier le cours des événements. Celles-ci se résignent alors à une catastrophe prévisible au Rwanda, à l’isolement de la France sur la scène internationale, confiant à l’opération « Turquoise » le soin de restaurer son image.

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Les responsabilités éthiques concernant l’action politique mettent gravement en question des décisions au plus haut niveau qui ont méconnu les événements, y compris quand toute l’information était disponible. Les responsabilités éthiques renvoient également à la dimension professionnelle, quand des acteurs publics approfondissent la signification du service de l’Etat et en conçoivent des devoirs supérieurs à la seule technicité de la charge. Dans le dossier rwandais, trop de comportements ont été marqués par cette difficulté à conserver une liberté de jugement et d’action dans le cadre professionnel.

La responsabilité cognitive découle de l’incapacité mentale à penser le génocide dans sa définition et à le distinguer des massacres de masse. Elle entraîne d’autres impossibilités structurelles, dont l’impossibilité de comprendre que la définition de la démocratie par « le peuple majoritaire » en est la négation dès lors qu’une catégorie ethnique lui était associée. La responsabilité cognitive apparaît aussi quand un pays ne réalise pas que la lecture ethniciste répète un schéma colonial et l’entraîne vers un échec stratégique. La faillite de la France au Rwanda, dont les causes ne lui appartiennent pas toutes en propre, peut s’apparenter, à cet égard, à une dernière défaite impériale d’autant plus grave qu’elle n’est ni formulée ni regardée. Il est possible que l’exclusion du Rwanda du sommet de Biarritz et les exigences hors de propos mises par la France sur un pays exsangue à la fin de l’année 1994 soient la marque, inconsciente, du traumatisme de cette défaite inconcevable.

La responsabilité morale se porte vers la volonté des personnes et des sociétés de penser et d’agir selon les fins de l’humanité. Les valeurs universelles sont profondément questionnées lorsque l’on est devant la préparation ou la réalisation d’un génocide.

Comment savoir, comment agir ? C’est « la grande question ! », répond un officier conscient des événements. Que faire en tant que diplomate, militaire, coopérant, journaliste, face aux premiers massacres génocidaires comme ceux-ci l’ont vécu lors de l’opération « Amaryllis », quand des personnes survivent et d’autres agonisent ?

Dans cette faillite d’une histoire française émergent des individualités politiques et administratives, civiles et militaires, qui ont fait honneur au service de l’Etat, à la République, à l’éthique. Elles ont défendu la lucidité dans l’action, maintenu la liberté dans la pensée, et espéré la venue d’un temps de nécessaire examen critique du passé. Elles ont permis que des institutions tiennent dans la tempête.

Affronter le passé en acceptant les faits de vérité qu’il transmet est la seule voie pour se libérer des traumatismes et des blessures. Les enseignements de l’histoire ne doivent pas être combattus, ils permettent au contraire la paix et le souvenir, ils redonnent de l’honneur et de la dignité quand vient ce temps de la conscience, de la connaissance de toute la réalité du monde. La réalité fut celle d’un génocide, précipitant les Tutsi dans la destruction et la terreur. Nous ne les oublierons jamais.Chronologie : la France au Rwanda de 1990 à 1994

20 juin 1990 : dans son discours de la Baule, François Mitterrand encourage les pays africains à se tourner vers plus de démocratie et le multipartisme.

1er octobre 1990 : entrée au Rwanda des troupes du Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement politico-militaire composé de Tutsis et réfugiés en Ouganda.

4 octobre 1990 : début de l’opération française militaire Noroït qui vise officiellement à évacuer les ressortissants occidentaux.

15 octobre 1990 : Georges Martes, ambassadeur de France à Kigali, évoque la possibilité d’un génocide des Tutsi.

14 décembre 1990 : le général Varret, chef de la mission militaire de coopération, apprend l’intention génocidaire des chefs de l’armée rwandaise. Il prévient le président rwandais Juvénal Habyarimana et sa hiérarchie.

4 août 1993 : signature finale des accords d’Arusha (Tanzanie). Ils prévoient à terme l’intégration politique et militaire des différentes composantes internes (à l’exception des partis ouvertement racistes anti-Tutsi) et externes de la nation rwandaise (dont le FPR).

14 décembre 1993 : départ des troupes françaises de l’opération Noroît.

12 janvier 1994 : l’ambassade de France transmet à Paris des informations concernant un scénario de déclenchement du génocide des Tutsi.

21 janvier 1994 : les Casques bleus saisissent des munitions livrées par la France en violation des accords d’Arusha.

6 avril 1994 vers 20 h 20 : deux missiles SA 16 sont tirés contre l’avion de Juvénal Habyarimana en phase d’approche de l’aéroport de Kigali. Le président rwandais, celui du Burundi, et l’équipage français sont tués. Les premiers massacres commencent à Kigali. C’est le début du génocide des Tutsi.

du 7 au 9 avril 1994 : formation du gouvernement intérimaire rwandais (GIR) en partie au sein de l’ambassade de France.

9 avril 1994 : début de l’opération Amaryllis qui vise à l’évacuation des ressortissants français.

10 avril 1994 : Agathe Habyarimana et des membres de sa famille sont évacués vers Bangui (Centrafrique).

12 avril 1994 : fermeture de l’ambassade de France.

27 avril 1994 : deux représentants du GIR sont reçus à Paris.

18 mai 1994 : à l’Assemblée nationale, Alain Juppé déclare que les troupes gouvernementales rwandaises commettent le génocide des Tutsis.

22 juin 1994 : le Conseil de sécurité de l’ONU autorise l’opération Turquoise pour « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible ».

4 juillet 1994 : le FPR s’empare de la capitale Kigali.

17 juillet 1994 : le FPR signe sa victoire. En trois mois, le génocide des Tutsis a fait 800 000 morts selon l’ONU.

Du 7 au 9 novembre 1994 : sommet franco-africain de Biarritz auquel le Rwanda n’est pas convié. François Mitterrand y parle « des génocides » alimentant ainsi la thèse qu’il y en aurait eu un autre.

Conclusion du rapport « La France, le Rwanda et le génocide tutsi » by LeMonde.fr on Scribdhttps://fr.scribd.com/embeds/500416232/content?start_page=1&view_mode=scroll&access_key=key-WIxuMK3ik4ltBAu0xRzK

Le MondeContribuer

*Rwanda : la commission Duclert conclut à une faillite militaire et politique de la France de 1990 à 1994

Le groupe de chercheurs sur le Rwanda, réuni par Emmanuel Macron pour étudier le rôle de la France, a remis son rapport au président le 26 mars. Il conclut à « un ensemble de responsabilités, lourdes et accablantes », au sein de l’Etat français. Mais il écarte l’idée d’une complicité de génocide. 

Par Pierre Lepidi et Piotr SmolarPublié le 26 mars 2021 à 17h09 – Mis à jour le 31 mars 2021 à 16h38  

Temps de Lecture 16 min. 

Un soldat ghanéen des Nations Unies veille sur des réfugiés tutsis, le 20 juin 1994, à Kigali, alors qu’ils sont évacués de l’église Holy Family vers Kabuga, à la périphérie de la capitale rwandaise.
Un soldat ghanéen des Nations Unies veille sur des réfugiés tutsis, le 20 juin 1994, à Kigali, alors qu’ils sont évacués de l’église Holy Family vers Kabuga, à la périphérie de la capitale rwandaise. ABDELHAK SENNA / AFP

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/03/26/rwanda-la-commission-duclert-conclut-a-une-faillite-militaire-et-politique-de-la-france-de-1990-a-1994_6074593_3212.html

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Un naufrage politique, militaire, diplomatique, administratif, intellectuel et éthique. Un aveuglement idéologique de François Mitterrand et de ses conseillers, imposé au reste de l’appareil d’Etat. Un révélateur des stéréotypes coloniaux et d’une lecture purement ethnique qui ont irrigué la politique africaine de la France. Ainsi se dessinent les lignes de force du rapport de la commission d’historiens (présidée par Vincent Duclert) remis vendredi 26 mars dans l’après-midi à Emmanuel Macron.

Le président de la République avait décidé sa formation il y a deux ans, afin d’« analyser le rôle et l’engagement de la France au Rwanda ». Vingt-sept ans après le génocide de près de 800 000 Tutsi par le régime hutu, soutenu par Paris, ce document de 1 200 pages, nourri par un accès sans précédent aux archives, marque une étape fondamentale dans la quête douloureuse de la vérité sur la « dernière défaite impériale [de la France], d’autant plus grave qu’elle n’est ni formulée ni regardée ».

Lire notre entretien avec Vincent Duclert : « Le dossier rwandais a été contaminé par le mensonge, la manipulation et la passion »

La conclusion synthétise l’analyse des historiens au terme de leur voyage dans les archives au cours de la période 1990-1994, de l’opération Noroît jusqu’à la fin de l’opération Turquoise« La crise rwandaise s’achève en désastre pour le Rwanda, en défaite pour la France, écrivent-ils. La France est-elle pour autant complice du génocide des Tutsi ? Si l’on entend par là une volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer. La France s’est néanmoins longtemps investie au côté d’un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime. Elle a adopté un schéma binaire opposant d’une part l’ami hutu, incarné par le président Habyarimana, et de l’autre l’ennemi qualifié d’“ougando-tutsi” pour désigner le FPR [Front patriotique rwandais]. Au moment du génocide, elle a tardé à rompre avec le gouvernement intérimaire qui le réalisait et a continué à placer la menace du FPR au sommet de ses préoccupations. Elle a réagi tardivement avec l’opération Turquoise, qui a permis de sauver de nombreuses vies, mais non celles de la très grande majorité des Tutsi du Rwanda, exterminés dès les premières semaines du génocide. La recherche établit donc un ensemble de responsabilités, lourdes et accablantes. »

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Soupçon de complicité

Pas de complicité de génocide retenue par la commission, qui ne prétend pas à l’expertise juridique sur cette notion, susceptible d’animer des colloques savants. C’est entendu : les historiens ne forment pas un jury de cour d’assises, ils ne siègent pas dans un tribunal international. Toutefois, l’analyse développée au fil des centaines de pages tend vers ce soupçon de complicité, même si la France n’a pas voulu sciemment participer à une entreprise génocidaire. Elle établit les mobiles, les moyens et les dénégations, en rupture avec la réalité du terrain au Rwanda, et les nombreux signaux d’alerte, lancés à partir de la fin de 1990. En 1998, la mission d’information parlementaire dirigée par Paul Quilès, sans moyens réels d’investigation ni volonté solide de mettre la vérité à nu, s’était contentée d’évoquer une France « mithridatisée face à un contexte dont elle a sous-estimé la gravité ».

Le président Emmanuel Macron reçoit des mains de l’historien Vincent Duclert, accompagné des membres de la commission Rwanda, le rapport intitulé « La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) », à l’Elysée, le 26 mars 2021. GUILLAUME HERBAUT POUR  » LE MONDE »

Le rapport des historiens, avec la distance du temps et l’appui des archives, va bien plus loin. Il ne clôt donc pas les recherches, mais les ouvre davantage. Il rend à présent indiscutables certaines vérités, objets de déformations et de maquillage systématique de la part des gardiens du temple mitterrandien et de certains hauts gradés. Sans éclaircir toutes les zones d’ombre. Exemple : la commission ne se penche pas, curieusement, sur le rôle joué par Paul Barril, cet ancien gendarme sulfureux de l’Elysée reconverti dans la sécurité privée. Proche d’Agathe Habyarimana, la veuve du président assassiné (par ailleurs figure du cercle hutu le plus extrémiste), aujourd’hui réfugiée en France, il a lui-même signalé sa présence au Rwanda pendant le génocide.

Le document comporte une large partie chronologique, remontant aux sources de l’engagement français au Rwanda, puis un dernier chapitre plus thématique, consacré à la « dérive des institutions » de la France et à l’« impensé du génocide ». Celui-ci offre une sorte de coupe transversale de l’Etat. Voici démantibulé le circuit de l’information, de la consultation et de la décision au sommet du pouvoir. Les cercles de connivence, les rapports de défiance et de domination, les réflexes administratifs, les stratégies de dissimulation sont exposés de façon méthodique.

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Le tableau général est lourd d’enseignements et d’interrogations sur la mécanique de l’Etat républicain et la conduite des opérations militaires. Le Rwanda est un cas clinique – le plus terrible et opaque qu’il y eut depuis la guerre d’Algérie – du fonctionnement pyramidal de la Ve République, où tout découle du président. Jusqu’à l’excès possible, l’abus, la faute pour l’histoire, sans contre-pouvoirs ni contrôle réel.

Archives et « manque de coopération »

Le rapport s’appuie sur près de 8 000 documents, notes manuscrites, télégrammes diplomatiques, analyses de conseillers, synthèses des conseils restreints de défense. Tous déclassifiés, ils seront à la disposition des chercheurs et du grand public. Tel était l’engagement du président Emmanuel Macron, soucieux de surmonter le « triple blocage – mémoriel, politique et archivistique – », constaté depuis plus de vingt-cinq ans, selon la commission. Une partie de ces documents était connue grâce aux travaux déjà publiés. Mais la commission s’évertue d’abord à dresser un tableau cohérent et exhaustif, plutôt que de chercher l’anecdote inédite. A faire œuvre de pédagogie sur les termes, les concepts, les mécanismes. La lecture en est d’autant plus passionnante, malgré certaines répétitions.

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La commission reconnaît que « certains documents ont sans doute échappé » à sa vigilance. Tout au long du texte, elle signale les cases vides. Les archives de Jean-Christophe Mitterrand, fils du chef de l’Etat et conseiller Afrique jusqu’en juillet 1992, sont introuvables. Le bureau de l’Assemblée nationale a refusé la consultation des archives de la mission d’information parlementaire de 1998. La grande chancellerie de la Légion d’honneur a fait montre d’un « manque de coopération », empêchant d’obtenir des informations sur la promotion des dignitaires du régime de Kigali, ainsi que sur les Français ayant bénéficié de décorations rwandaises, en particulier les gradés militaires. La « production brute », opérationnelle, des agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) présents au Rwanda en avril 1994 n’est pas déclassifiée en intégralité.

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Mais le plus grave du point de vue du fonctionnement normal de l’Etat concerne « l’indigence » des archives de l’état-major particulier (EMP) de François Mitterrand à l’Elysée, qui fut au cœur « des pratiques irrégulières et des dérives institutionnelles. » Un unique carton subsiste de l’époque. Or le Rwanda fut, de 1990 à 1994, un sujet majeur pour l’EMP. Le pré carré non pas de la France, mais du président lui-même, qui avait noué une relation fraternelle avec Juvénal Habyarimana, son homologue rwandais.

Soutien indéfectible à un régime ami

La commission rappelle que « les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent, pourtant conçu comme un laboratoire d’une nouvelle politique française en Afrique, introduite par le discours de La Baule », prononcé en juin 1990 par François Mitterrand. Pourquoi ce soutien ? L’analyse est faite depuis longtemps.

Photo de groupe du sommet franco-africain à La Baule, le 20 juin 1990. MARCEL MOCHET, FRANK PERRY / AFP

Après son indépendance en 1962, faisant suite à la domination belge, le Rwanda a développé une grande proximité avec la France. Juvénal Habyarimana, arrivé au pouvoir en 1973, et François Mitterrand vont nouer une vraie connivence, qui se manifeste notamment par un appui aux Forces armées rwandaises (FAR). Déclenchée en octobre 1990, l’opération Noroît a officiellement pour mission de protéger les ressortissants français au Rwanda face à l’offensive du Front patriotique rwandais (FPR). Des violences ciblent déjà les Tutsi et l’opposition, des appels à la délation sont lancés, des exécutions ont lieu.

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La France prétend proposer une relation transactionnelle : un soutien politique et militaire au régime, seul légitime pour Paris car représentant la majorité hutu, en échange d’une démocratisation bien improbable. L’« ennemi » tutsi, lui, est qualifié de menace étrangère, de guérilla extérieure. Cette présentation va servir pendant quatre ans à délégitimer le FPR, qui ne serait qu’une excroissance de l’Ouganda anglophone. Ce qui est en jeu, c’est à la fois la défense d’un régime ami, et celle de la francophonie, de la zone d’influence française.

« La commission a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement »

Alors que le cercle des extrémistes hutu autour du président Habyarimana est identifié très tôt par le colonel René Galinié, attaché de défense à Kigali, le soutien au dirigeant rwandais demeurera jusqu’au bout inconditionnel. Le FPR, lui, est présenté comme « un parti manipulateur, insincère, faussement politique et national »« ethnique et étranger », bref « un ennemi de la France », selon le rapport Duclert. « Fortement investie au Rwanda à partir d’octobre 1990, la France adopte la vision racialiste sans réaliser la contradiction qu’elle installe avec le projet de démocratisation » qu’elle prétend promouvoir en appuyant les accords d’Arusha, entre pouvoir et opposition.

La coopération militaire avec le régime hutu est si étroite que ce dernier continue, après le déclenchement du génocide, à réclamer des armes à la France, comme une évidence, un partenariat indéfectible. Une fiche de la Direction du renseignement militaire (DRM), en date du 15 avril 1994, « fait remonter des demandes précises de munitions et d’aide au transport d’armements achetés en Israël et en Pologne », formulées par l’attaché de défense de l’ambassade du Rwanda à Paris.

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« La réponse apportée n’est pas connue », reconnaît la commission. Les archives étant très parcellaires, « il est impossible de rendre compte avec certitude de l’existence de flux d’armes transitant de la France vers le Rwanda » après le 7 avril. Mais, le 25, une nouvelle demande rwandaise de fourniture d’armements est signalée, dans une note du Quai d’Orsay. Sur cette question très sensible, aux nombreuses zones grises, les historiens atteignent les limites de leur exercice.

« L’ordre par la voix »

L’une des occurrences importantes dans le rapport est le mot « parallèle », comme hiérarchie ou circuit parallèle. La confiscation du dossier rwandais par François Mitterrand est allée jusqu’à un contournement des ministères et des administrations figurant dans les chaînons habituels de la prise de décision. « La commission, écrivent les historiens, a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des règles d’engagement et des procédures légales, d’actes d’intimidation et d’entreprises d’éviction de responsables ou d’agents. » Derrière la façade démocratique et institutionnelle de l’Etat français se dessinent des pratiques qui ne relèvent ni de l’une ni de l’autre.

« L’implication très grande des militaires français dans la formation des Forces armées rwandaises », d’octobre 1990 jusqu’au génocide d’avril 1994, et la transformation de ce pays africain en « laboratoire » – autre occurrence du rapport – portent la marque personnelle du président. Le secrétaire général de l’Elysée est alors Hubert Védrine. Il lit tout, annote souvent de quelques mots secs, organise la circulation de l’information. Il veille à la mise en musique des directives présidentielles. « A chaque moment de crise, une note vient radicaliser les options, cliver les situations », dit le rapport, au sujet de la remontée des écrits des conseillers, civils et militaires, sur le Rwanda.

Des réfugiés hutu accueillent des marines français dans un camp à quatre kilomètres à l’extérieur de Butare, le 3 juillet 1994, dans le cadre de l’opération Turquoise, vieille de 10 jours. HOCINE ZAOURAR / AFP

En principe, l’état-major particulier répond directement devant le président. Il n’a pas de fonction opérationnelle, en dehors de la dissuasion nucléaire. « Le dossier rwandais démontre l’inverse », note le rapport, qui insiste sur une pratique du pouvoir opaque : « L’ordre par la voix », qui ne laisse pas d’empreintes. Il « pose incontestablement problème », car il « transfère sur l’exécutant (…) la paternité de la décision ».

Les archives exhumées par la commission sur ce point sont surtout signées par le général Jean-Pierre Huchon, adjoint au chef d’état-major particulier auprès de l’amiral Jacques Lanxade puis du général Christian Quesnot. L’emprise de l’EMP s’exerce sur toutes les administrations, et même à l’Elysée, sur les conseillers de la cellule Afrique, où Bruno Delaye a remplacé Jean-Christophe Mitterrand. C’est le syndrome de la pièce close enfumée. Même ceux qui ne tirent pas sur une cigarette en véhiculent l’odeur.

« Des pratiques d’officine »

Le général Huchon envoie des courriers directement « à des agents de l’Etat aux fins de les influencer voire d’exiger d’eux un alignement sur la politique élyséenne ».Même chose sur le terrain, au Rwanda. Le rapport évoque notamment « une collection de télécopies adressées confidentiellement, et toujours hors circuit officiel, à l’attaché de défense à Kigali ». Dans certains cas, il lui est demandé instamment de les détruire sur le champ. D’où le manque d’archives complètes dans ce domaine sensible. Un grand nettoyage a été opéré.

L’état-major particulier du président de la République « exerce un pouvoir direct et permanent sur l’engagement militaire français au Rwanda, jusqu’à ses aspects matériels et opérationnels »

Objectif de ces envois : s’assurer de la conversion du colonel René Galinié, sur le terrain, à la grille de lecture idéologique promue par l’Elysée. En octobre 1990, celui-ci est conseiller militaire et politique officieux du régime rwandais. Il rencontre le président Habyarimana à quatre reprises en huit jours. Ce qu’exige le général Huchon du colonel Galinié « pourrait s’apparenter à des pratiques d’officine », explique le rapport. Il lui demande ainsi, dans un fax du 27 octobre 1990, d’organiser une « manipulation (…) que l’on peut qualifier d’“intoxication” », résument les historiens. Il s’agit d’inventer, de brandir des « preuves » (les guillemets autour du mot figurent dans le fax lui-même) de l’emprise de l’Ouganda anglophone sur l’offensive lancée par le FPR. Si l’opinion internationale était convaincue de l’existence d’une agression extérieure, alors l’intervention militaire française en serait légitimée.

Mais le rôle de l’état-major particulier dépasse largement la coordination et la partition idéologique. L’EMP « semble s’être transformé en acteur direct du dossier rwandais, au moyen de pratiques irrégulières », sous l’approbation du président, « marginalisant de fait les institutions légalement en charge du commandement opérationnel, l’état-major des armées et la mission de coopération militaire. » La situation est sans précédent. L’EMP « exerce un pouvoir direct et permanent sur l’engagement militaire français au Rwanda, jusqu[e dans] ses aspects matériels et opérationnels ».

L’Elysée en liaison téléphonique directe

L’année 1991 est celle du développement des « liaisons parallèles ». Sont alors mis en place « des dispositifs de communication entre les unités sur le terrain, c’est-à-dire le DAMI “Panda” [Détachement d’assistance militaire et d’instruction], armé par les opérateurs du 1er RPIMa, et une chaîne de commandement qui apparaît au premier regard polycéphale ». Le rapport cite notamment un fax du 26 juillet 1991, envoyé de Ruhengeri, une ville du nord du Rwanda, par le chef du DAMI « Panda ».

Il fait mention de deux types de liaisons, radioélectriques et téléphoniques, chiffrées et cryptées, qui relient le détachement à l’opération Noroît, également au Rwanda, et à une double tutelle à Paris : le ministère de la coopération et l’état-major des armées. Puis, entre juillet et octobre 1991, la liaison avec la mission militaire de coopération « disparaît au profit de l’Elysée, à savoir l’EMP ». L’Elysée se trouve donc en liaison téléphonique directe avec les soldats français déployés auprès des Forces armées rwandaises. A notre époque, la sophistication des communications permet tout, y compris un dialogue par messagerie instantanée entre chefs d’Etat. Mais, il y a vingt-sept ans, la mise en place d’un tel dispositif était chargée de sens politique et opérationnel.

« Le danger est grand, pour la France, (…) de passer pour complice de l’actuel gouvernement rwandais », met en garde la DGSE dans une note du 11 mai 1994

Autonomie et surveillance, opacité. Tout cela, Pierre Joxe le met en cause. Début février 1993, le ministre de la défense – rare homme politique dont les positions de principe républicaines sont saluées dans le rapport – propose une réorganisation de la prise de décision militaire. Il s’agit de revenir à une pratique plus conventionnelle et normée. Les comités restreints de défense qu’il envisage doivent permettre, selon les historiens, « de réformer des pratiques d’opacité, de communication orale, et des phénomènes de déresponsabilisation tant politique qu’administrative, qu’il constatait particulièrement sur le dossier rwandais ».

Joxe propose ainsi à Mitterrand de « préserver le pouvoir présidentiel » sur la défense, alors que la cohabitation se profile. Il réclamera un enregistrement écrit des propositions faites au président, des objectifs visés et des décisions prises. En vain.

De rares voix divergentes

Au sein de l’appareil d’Etat, la dissidence n’est pas de mise par rapport à la ligne décidée à l’Elysée. Pourtant, dès octobre 1990, sous l’autorité du ministre Jean-Pierre Chevènement, le Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) émet une note sur les « limites de l’engagement français ». En réponse à l’offensive du FPR de Paul Kagamé, les 300 hommes de l’opération Noroît viennent d’être déployés trois semaines plus tôt. Le document souligne les intérêts « très limités »de la France sur place et suggère que Habyarimana, pour sauver son régime, risque de « relancer les vieilles rivalités en appelant à une sorte de “guerre sainte”contre les Tutsi ». L’analyse est transmise à l’Elysée. Sans effet aucun.Lire aussi  Des notes de la DGSE soulignent les ambiguïtés de l’action de la France au Rwanda de 1993 à 1995

Le rapport Duclert relève, au cours de ces quatre années, d’autres écrits divergents. Comme l’ont déjà montré de nombreux articles et ouvrages, la DGSE se distingue par une approche nuancée. Une forte tension traverse ses notes, qui essaient de tout concilier, la doctrine et la réalité, l’obéissance et la droiture. Elle relativise fortement, pendant ces années, le soutien apporté par l’Ouganda au FPR. A plusieurs reprises, elle souligne l’absence d’éléments tangibles allant dans ce sens. En outre, le service « renvoie une image critique » de Habyarimana, doute de sa volonté de démocratisation.

Après le 6 avril 1994 et l’attentat contre l’avion du président rwandais, très vite la DGSE met en cause les responsables génocidaires : « Munies de listes préétablies, les militaires de la garde présidentielle ont entrepris de massacrer tous les Tutsi, ainsi que les Hutu originaires du sud ou soutenant les partis d’opposition. » Dès le 2 mai, elle estime que le FPR est « très certainement étranger » à l’attentat. Le 11 mai, le service affirme que le pouvoir paraît être « entièrement sous la coupe de la faction hutu la plus extrémiste ». Puis, à l’aube de l’opération Turquoise, le service dit : « Le danger est grand, pour la France, (…) de passer pour complice de l’actuel gouvernement rwandais. »

« L’approche générale oscille entre la minimisation des faits ou tout simplement un silence complice », dit la commission

Mais toutes ces subtilités d’analyse, nourries par les faits relevés sur le terrain, ont été délibérément ignorées par l’Elysée. Globalement, note le rapport, « la lecture ethniciste du Rwanda domine », ainsi qu’un soutien à « un régime raciste, corrompu et violent ». Les faits clairement établis et les noms des coupables, lorsque les tueries de masse sont déclenchées, « n’apparaissent pas toujours clairement » dans les télégrammes et les rapports envoyés à Paris. Nommer la réalité sans verres idéologiques correcteurs obligerait l’Etat à remettre en cause sa stratégie, ses analyses, son engagement. « L’approche générale oscille entre la minimisation des faits ou tout simplement un silence complice », dit la commission.

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Ceux qui contestent cette vision – cette « minorité d’hommes libres », auxquels les historiens rendent un hommage appuyé – sont écartés ou mal notés, comme le rédacteur du Quai d’Orsay Antoine Anfré, ou le général Jean Varret, chef de la mission militaire de coopération jusqu’en avril 1993. De la même façon, lors des retours sur expérience et autres analyses commises à partir du second semestre 1994, l’autocritique est peu en cour. La grille d’analyse de l’Elysée l’emporte, dans une sorte de mouvement de repli, face aux révélations qui émergent.

Dans les prises de parole officielles, le mot « génocide », employé notamment par le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, pour la première fois le 16 mai 1994, fait vite place à celui de « massacres ». Un terme renvoyant dos à dos victimes et bourreaux, au nom d’une sauvagerie, d’une folie ethnique supposée, effaçant la réalité de la préméditation hutu, base essentielle du crime des crimes.

Ce renversement conduit au discours de Mitterrand sur le prétendu « second génocide » (qui aurait été commis contre les Hutu jusqu’au Zaïre, où les réfugiés avaient afflué), prononcé au sommet de Biarritz, où le Rwanda n’a même pas été invité. Les derniers mots de la commission Duclert, eux, dépourvus de la moindre ambiguïté, semblent lui répondre en écho, vingt-sept ans après. « La réalité fut celle d’un génocide, précipitant les Tutsi dans la destruction et la terreur. Nous ne les oublierons jamais. »

Conclusion du rapport « La France, le Rwanda et le génocide tutsi » by LeMonde.fr on Scribdhttps://fr.scribd.com/embeds/500416232/content?start_page=1&view_mode=scroll&access_key=key-WIxuMK3ik4ltBAu0xRzK

Pierre Lepidi et  Piotr Smolar

**Vincent Duclert : « Le dossier rwandais a été contaminé par le mensonge, la manipulation et la passion »

Dans un entretien au « Monde », l’historien Vincent Duclert, président de la commission Rwanda, qui a remis, vendredi 26 mars, son rapport final à Emmanuel Macron, revient sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi. 

Propos recueillis par Gaïdz Minassian et Pierre LepidiPublié le 26 mars 2021 à 18h01 – Mis à jour le 27 mars 2021 à 09h01  

Temps de Lecture 15 min. 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/03/26/vincent-duclert-le-dossier-rwandais-a-ete-contamine-par-le-mensonge-la-manipulation-et-la-passion_6074605_3212.html

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Le président Emmanuel Macron reçoit des mains de l’historien Vincent Duclert, accompagné des membres de la commission Rwanda, le rapport intitulé « La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) », à l’Elysée, le 26 mars 2021. GUILLAUME HERBAUT POUR  » LE MONDE »

Chercheur et ancien directeur du Centre d’études sociologiques et politiques Raymond-Aron (CESPRA, CNRS-EHESS), Vincent Duclert, président de la commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi, a remis, vendredi 26 mars, au président Emmanuel Macron, le rapport final intitulé La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994).Enseignant à Sciences Po, ce spécialiste de la IIIe République, de Jaurès et du concept de génocide avait présidé une mission d’études sur les génocides et crimes contre l’humanité sous l’ancien président François Hollande. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Les Génocides (CNRS Editions, 2019), Vincent Duclert présente les grandes lignes du rapport, notamment les « dérives institutionnelles »au sommet de l’Etat.

Dans votre rapport, vous concluez sur de « lourdes et accablantes responsabilités de la France dans la crise rwandaise » tout en « écartant la thèse d’une complicité dans le génocide des Tutsi ». Pourquoi écarter cette thèse ?

La question de la complicité d’un génocide est posée au juge. Nous sommes des historiens et nous n’interrogeons pas la matière historique en ces termes judiciaires. Néanmoins, nous avons choisi de ne pas fuir nos responsabilités dans nos conclusions car le monde entier s’interroge sur cette complicité française. Ce n’est pas parce que nous sommes historiens que nous devons écarter les interrogations des sociétés, surtout celles qui les hantent. On le fait avec nos outils. D’abord il s’agissait de savoir si la France s’était associée à une entreprise génocidaire. Nous avons considéré que la complicité relevait de ce point central de l’argumentation.

Dans les dizaines de milliers d’archives consultées, il n’y a aucun document qui démontre un soutien de la France aux extrémistes hutu dans leur ciblage des Tutsi en tant que « race » à exterminer. La France ne s’est jamais associée à un tel programme ni ne l’a voulu dans ses actes et ses discours. La France n’a pas non plus armé ni formé les milices qui allaient en premier lieu exécuter le génocide. Elle a cru former des soldats rwandais.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Rwanda : la commission Duclert conclut à une faillite militaire et politique de la France de 1990 à 1994

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu une politique menée au Rwanda entre 1990 et 1993 qui a favorisé sans le vouloir objectivement l’engrenage génocidaire tout en s’efforçant aussi de contenir les « massacres interethniques » – l’expression qui résume la cécité française et l’indigence de l’analyse politique. Si la France l’avait su, si elle avait compris qu’en formant cette armée pléthorique elle formait de facto des miliciens, elle serait sortie du Rwanda, peut-être aurait-elle agi différemment. Je pense que oui. Mais on ne sait pas. La France n’a rien su ni compris des événements, alors que des outils puissants de compréhension existaient à l’époque, dont la Convention onusienne pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948.

C’est en cela que les responsabilités sont lourdes et accablantes pour la France dans la politique menée au Rwanda, qui a ignoré la réalité rwandaise et plaqué sur le pays les schémas néocoloniaux de puissance occidentaux et de lectures ethnicistes. Cela a été mené selon des moyens très autoritaires. On révèle dans le rapport un système opaque et intimidant fait d’irrégularités et de propagande qui caractérise l’action d’autorités en responsabilité dans cette politique.

Lors d’un crash aérien, la société de construction peut être condamnée, même si, bien entendu, elle n’a pas souhaité le crash. N’est-on pas dans une configuration similaire dans le rôle de la France au Rwanda ?

Notre rapport est une étape dans la recherche et l’examen de conscience que les autorités françaises doivent réaliser, celles qui ont commandé le rapport et qui l’ont fait courageusement. Je souhaite saluer Emmanuel Macron d’avoir voulu cette enquête de vérité et d’avoir garanti notre pleine indépendance. Les autorités le doivent aux Français car elles ont agi au nom de la France.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  La politique mémorielle, un instrument essentiel en Afrique pour l’Elysée

Beaucoup d’acteurs ont agi de bonne foi, mais hélas sur une incompréhension grave de ce qu’était le Rwanda. Qu’ils le disent aujourd’hui, simplement, honorerait ces personnes qui seraient en paix avec elles-mêmes et apporterait beaucoup d’apaisement à la société. La vérité, c’est la promesse d’un langage commun, d’une sortie possible des traumatismes et de l’histoire. Il est même possible que des leçons de grandeur nous viennent de l’Afrique, et du Rwanda, si ses dirigeants et sa société viennent à estimer que la vérité rend justice.

Le rapport a découvert comment se fabrique une dérive solitaire dans une démocratie, qui décide d’une politique sans contrôle, faisant d’un pays étranger une sorte de laboratoire

Nous devons rester modestes dans notre travail. Nous avons consulté les archives et nous avons souhaité restituer le plus honnêtement possible ce qu’il y a dans ces fonds d’Etat. Ils démontrent un alignement systématique sur le président Juvénal Habyarimana. En réalité, la France le poussait dans les bras des extrémistes sans rien comprendre de ces menaces. De l’autre côté s’est enclenchée, dès les premiers jours de l’attaque militaire du Front patriotique rwandais (FPR) dans le nord du Rwanda, une vision terrifiante du mouvement qui ne correspond pas du tout à ce qu’il est.

De fait, elle a précipité l’abandon des Tutsi rwandais. Le problème-clé est que la France n’a rien compris au sujet. Cela peut peut-être excuser ce désastre et cette défaite, mais il y a bien au départ une angoissante faille intellectuelle, politique, institutionnelle, morale. La France ne comprend rien et elle poursuit une politique qui va à la catastrophe en dépit des efforts, comme les accords de paix et de partage du pouvoir.

La France aurait-elle pu retenir le bras des génocidaires ?

Elle porte une très lourde responsabilité pour n’avoir pas inscrit sa politique dans l’horizon du risque. Mais elle a été incapable intellectuellement, cognitivement, de penser la préparation du génocide. Puis quand celui-ci éclate dans sa phase paroxysmique, en mai-juin 1994, les analyses réalisées par les diplomates et certains politiques des événements sur place s’en tiennent à des massacres interethniques.

Le fait d’avoir été incapable de penser est terrible. La question est de savoir si l’on peut être complice de quelque chose dont on ne comprend absolument pas l’aboutissement. Ce n’est peut-être pas à nous de répondre. Nous avons préféré chercher à connaître et à comprendre la faillite d’une histoire française au Rwanda, où les stigmates de la colonisation ont pris le pas sur la France démocratique.

Quelles révélations faites-vous dans ce rapport ?

Plus que des révélations, des découvertes : comment se fabrique une dérive solitaire dans une démocratie, qui décide d’une politique sans contrôle, faisant d’un pays étranger une sorte de laboratoire, officiellement de la démocratisation des pays dit « du champ », en réalité, pour le Rwanda, d’une conquête française d’un nouveau genre. L’envoi de forces spéciales et le surarmement de l’armée rwandaise ont façonné une alliance contre nature avec un régime prisonnier d’une dictature ethnique qui, au lieu de se démocratiser, s’est radicalisé.

La France a échoué au Rwanda. Le reconnaître n’est pas une défaite, c’est une victoire pour un pays qui se définit par son attachement à la vérité

Cette politique avançait vers le précipice et personne ou presque au sommet de l’Etat ne s’en inquiétait. Cela ne veut pas dire que, sur le terrain, des hommes n’ont pas sauvé des missions, mettant de la clarté et du courage là où il y avait de l’opacité et de la faiblesse, grâce à leur éthique d’officiers républicains, les colonels Galinié, Sartre, les généraux Varret, Lafourcade, sans oublier les sous-officiers, les soldats, les infirmières.

L’importance du rapport est d’avoir remis le poids de la vérité dans un dossier contaminé par le mensonge, la manipulation et la passion. La commission rappelle que la vérité est une éthique mais aussi une garantie pour l’action. Le rapport réinstaure l’idée de vérité et donne des éléments fondés sur le travail en archives. Elles restent en quelque sorte un juge de paix. Face à l’opinion publique française, la France est écrasée par cette histoire que l’on ne connaît pas, que l’on ne mesure pas.

Rétablir la vérité dans le sujet me permet d’avoir une certaine confiance dans le fait qu’un certain nombre d’acteurs vont arrêter ces positions de principe sur l’« excellence » de la politique française au Rwanda. Je pense que la parole va se libérer.

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Comment expliquer cette politique contraire aux objectifs affichés ?

L’aveuglement, l’obstination, l’intimidation se sont conjugués. Les institutions de la Ve République ont montré leur dérive. Un petit groupe d’hommes a forgé une politique déconnectée que les Français auraient désavouée. L’impératif était de placer des hommes à des postes stratégiques, d’en éliminer d’autres, d’imposer une idéologie imperméable à la réalité, d’étouffer toutes les analyses pouvant contrecarrer cette politique. Les alertes sur la radicalisation du régime d’Habyarimana sont ignorées, combattues. Elles viennent du cœur de l’Etat, elles proviennent des associations, des journalistes, des chercheurs. Du FPR aussi.

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L’une des raisons de ce désastre français tient dans le rejet de toute pensée critique. Les chercheurs sont ignorés, leurs travaux attaqués. Plusieurs d’entre eux interviennent directement, en vain. A travers plusieurs exemples, on a vu comment on a brisé les efforts d’analyse. A Kigali, l’ambassadeur démolit le rapport du chercheur Jean-François Bayart en 1990. Il laisse entendre qu’en raison des attaques du FPR les Tutsi n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Il produit les connexions qui font que la lutte contre le FPR aboutit à désigner les Tutsi comme les ennemis de la nation rwandaise. Les Hutu extrémistes n’attendent que ça.

La faiblesse de l’analyse diplomatique et politique est une constante, c’est un abaissement consternant et il faut en tirer les leçons. La France a échoué au Rwanda. Le reconnaître n’est pas une défaite, c’est une victoire pour un pays qui se définit par son attachement à la vérité.

Vous désignez l’état-major particulier (EMP) du président de la République comme la  « cheville ouvrière des dérives institutionnelles ». Est-ce lui qui porte des « responsabilités lourdes et accablantes » ?

Nous avons constaté que François Mitterrand a un intérêt particulier pour le Rwanda, même si la France n’a aucun intérêt dans ce pays. Le président considère que c’est un pays stratégique, un avant-poste francophone face à l’influence anglo-américaine. François Mitterrand a une politique au Rwanda. Il charge son état-major particulier (EMP) de conduire cette politique. Cet EMP y voit une aubaine, l’occasion de devenir un état-major opérationnel. C’est lui qui donne directement des ordres sur le terrain. Son chef, le général Christian Quesnot, organise personnellement un DAMI-génie [détachement d’assistance militaire d’instruction] sur le terrain, instrument d’un soutien très proche de l’action directe contre le FPR.

Le général Jean-Pierre Huchon, chef de la mission militaire de coopération,déploie une ligne parallèle de communication de l’Elysée vers les forces spéciales sur le terrain. A plusieurs reprises, l’armée rwandaise est commandée de fait par la France, qui tente d’en faire une institution militaire. L’implication est très forte à ses côtés, mais elle est totalement dépassée. Elle ne combat pas et sa principale préoccupation lorsqu’elle est défaite, c’est de se venger sur les Tutsi de l’intérieur. Le ministre de la défense [jusqu’en mars 1993], Pierre Joxe, tente d’obtenir du président le repli des moyens militaires français au Rwanda, car il estime que le président Habyarimana n’est pas un partenaire solide.

L’état-major particulier n’a qu’une fonction de conseil, sauf pour la dissuasion nucléaire, au même titre que le conseiller diplomatique. Le commandant opérationnel des forces reste le chef d’état-major des armées (CEMA). Dans l’affaire rwandaise, l’EMP se transforme en état-major opérationnel avec la nécessité de maintenir en Afrique la prééminence des troupes de marine. Le général Huchon, adjoint du général Quesnot, est un ancien du 1er RPIMa, régiment d’élite par excellence. Le président François Mitterrand délègue à l’EMP le soin de mettre en place cette politique.

Le chef de l’Etat et Hubert Védrine savent que le chef de l’EMP est très hostile au FPR. Lorsque ce dernier veut accompagner François Léotard, ministre de la défense au Rwanda, Hubert Védrine déconseille dans une note à François Mitterrand de laisser le général Quesnot se rendre sur place, car ses positions anti-FPR risquent d’apparaître au grand jour. Le général Jean-Pierre Huchon ne cesse de faire pression sur les attachés de défense à Kigali. Sous la cohabitation, le président Mitterrand voit l’intérêt d’avoir un EMP « commando » face au cabinet militaire du premier ministre Edouard Balladur.

Cet EMP obéit à quelle autorité : le secrétaire général de l’Elysée ?

Hubert Védrine ne semble pas avoir autorité sur l’EMP, bien qu’il soit situé avant lui dans l’ordre protocolaire. Il accompagne la politique du président Mitterrand, le protège et la protège. L’obsession du général Quesnot pour les « Ougando-Tutsi » du FPR est relayée auprès du chef de l’Etat, qui a une autorité directe sur l’EMP.

La méthode de François Mitterrand est-elle ce que vous appelez l’« ordre par la voix » ?

Nous avons reconstitué la chaîne de décision. L’« ordre par la voix », ce sont des entretiens que François Mitterrand accorde à son EMP en lui donnant des indications de politique générale. A l’état-major particulier de savoir ce qu’il a à faire dans le poste où il est. Ce type d’ordre par la voix, qui ne laisse pas de traces, favorise une sorte d’autonomie qui devient très problématique, avec une toute-puissance de l’EMP, prêt à écraser le ministère de la défense et à s’imposer à l’EMA. Et à décider à leur place. Et tout cela parce qu’il y a l’autorité de François Mitterrand, que l’on constate par le fait qu’il ne met pas un coup d’arrêt à ces activités. S’il n’arrête pas, c’est qu’il cautionne, soyons clairs.

En tant que chef d’état-major des armées, quel est le rôle de l’amiral Jacques Lanxade ?

Je dirai que l’amiral Lanxade a tout compris du système élyséen, mais qu’il n’a pas eu le courage ou les moyens de l’arrêter. En face, les deux ministres de la défense, Pierre Joxe (1991-1993) et François Léotard (1993-1995) croisent le fer avec l’EMP et s’appliquent à éviter que le CEMA ne dérive. Cette guerre souterraine est violente, on a peine à imaginer cela.

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L’autre autorité qui a tenté de faire échouer la prise de pouvoir de l’Elysée sur le Rwanda, c’est le général Jean Varret, chef de la coopération militaire. Il s’oppose lui aussi aux généraux Quesnot et Huchon. Il perd et est empêché de poursuivre ses fonctions. L’amiral Lanxade le remplace par le général Huchon. Mi-1993, vous avez le général Quesnot à l’EMP et le général Huchon à la mission militaire de coopération (MMC). Le système se démultiplie, le CEMA laisse faire, car sa loyauté est déchirée.

Pourquoi la DGSE, qui fournit un travail lucide, n’est jamais suivie ?

D’abord, la DGSE n’a pas la même autorité qu’aujourd’hui. Elle n’a pas été écoutée pour deux raisons. D’abord, parce que ce qu’elle disait ne suivait pas la ligne élyséenne et il fallait donc écarter ses analyses. Ensuite, le directeur n’avait pas choisi de prioriser ce dossier plutôt qu’un autre et il ne s’est peut-être pas battu pour dire sur le Rwanda : « Attention, on va vers la catastrophe. »

Comment expliquez-vous la cécité de la France ?

C’est un aveuglement imposé car il y a un grand nombre de personnes lucides. Cela s’explique par le tropisme africain de la France. Au fond, les colonies sont indépendantes mais il faut garder un espace de pouvoir et de conquête. Il faut savoir que la puissance africaine de la France sert beaucoup ses intérêts aux Nations unies, Paris disposant à l’Assemblée générale et au Conseil de sécurité d’un contingent de voix assez notable avec ces « pays du champ ».

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Au départ, François Mitterrand a eu une intuition. Il pouvait aussi parfois être visionnaire et considérer qu’une aide au développement pouvait s’accompagner d’une démocratisation. Tout de même, on peut s’interroger sur ses intentions. Au début du premier septennat, il y a eu une tentative de transformer la coopération. Elle a été brisée par l’Elysée. Le président rwandais Habyarimana, qui a besoin de soutiens, va convaincre François Mitterrand que le Rwanda sera le laboratoire des principes prononcés lors du discours de La Baule, à savoir le soutien de la France contre des réformes démocratiques. Le Rwanda va donc devenir une terre de conquête française, face aux Etats anglophones tels que l’Ouganda et la Tanzanie. Les Anglo-Américains restent, pour François Mitterrand, une menace.

Cette thèse du génocide commis par les Tutsi est une escroquerie intellectuelle et une infamie morale, dirigée contre un régime qui a dû faire face à une situation qu’aucun autre pays au monde n’a connue

C’est aussi dans l’espoir que le présidant Habyarimana devienne le démocrate que l’on imagine. Mais on ne lui donne aucunement les moyens de l’être et de se séparer du clan extrémiste qui l’enserre. On cède à Habyarimana avant même d’obtenir des choses de lui, en lui envoyant des compagnies qui vont protéger son régime, qui permettent aussi à ses forces armées (les FAR) de devenir des ersatz de milices occupées à piller, tuer, violer. L’armée rwandaise passe ainsi de 5 000 à 30 000 hommes en un an. Quand vous montez une armée pléthorique, surtout avec des individus du clan du Nord, le cœur de l’extrémisme hutu, vous en faites en large partie une armée de miliciens, sans le savoir. Cette relation directe avec Habyarimana, François Mitterrand ne l’entretient pas avec d’autres dirigeants africains. Et le président rwandais en joue énormément.

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Ce rapport enterre-t-il la thèse du double génocide ?

Oui, totalement, et ce sont les archives qui le disent. Tous les constats effectués révèlent que le FPR lance des représailles, parfois sévères, mais elles sont sans commune mesure avec les massacres des Tutsi durant la période 1990-1993 et, bien sûr, avec le génocide qui débute le 7 avril 1994. Cette thèse du génocide commis par les Tutsi est une escroquerie intellectuelle et une infamie morale, dirigée contre un régime qui a dû faire face à une situation qu’aucun autre pays au monde n’a connue. Et la France décide de ne pas l’inviter au sommet franco-africain de Biarritz en novembre 1994, de ne rien faire pour aider massivement Kigali. Simplement parce que la France a subi une défaite au Rwanda et qu’elle ne veut pas le reconnaître. Je dirais que cela fait vingt-sept ans que cela dure, avec l’intermède de la lucidité de la présidence de Nicolas Sarkozy. Le président Macron est déterminé à refermer cette période.

On se trouve à un moment capital des relations de la France avec le Rwanda et de l’Europe avec l’Afrique, qui ne mérite pas la méconnaissance qu’on lui impose après l’avoir soumise des décennies. Cela ne peut plus durer.

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Gaïdz Minassian et  Pierre Lepidi

L’exfiltration d’Agathe Habyarimana, figure du génocide : une priorité pour François Mitterrand

A la suite de l’épouse de l’ancien président rwandais, de nombreux génocidaires ont rejoint la France à partir de la fin des années 1990. 

Par Piotr Smolar et Pierre LepidiPublié le 27 mars 2021 à 04h37 – Mis à jour le 27 mars 2021 à 08h39  

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/03/27/l-exfiltration-d-agathe-habyarimana-figure-du-genocide-une-priorite-pour-francois-mitterrand_6074644_3212.html

Agathe Habyarimana, veuve de l’ex-président rwandais Juvenal Habyarimana, le 30 avril 2014 à Paris. BERTRAND GUAY / AFP

Quatre ans avant le génocide, les voyants rouges s’allumaient déjà. Le colonel René Galinié, attaché de défense à l’ambassade de France à Kigali, repère très tôt les dérives de la présidence de Juvénal Habyarimana. « Son rapport annuel au chef d’état-major, envoyé le 15 janvier 1990, note tout d’abord que le président est de plus en plus enclin à subir le contrôle du clan de son épouse [Agathe Habyarimana, née Kanziga], celui-là même qui sera en avril 1994 le noyau le plus radical, écrivent les historiens de la commission Duclert dans leur rapport. Ce même clan du Nord, au sein duquel se recrute l’essentiel des officiers des Forces armées rwandaises (FAR) et des cadres politiques, contrôle l’Etat comme l’économie du pays depuis sa prise du pouvoir en 1973. » 

Au début des années 1990 se forme autour de la première dame un noyau dur d’extrémistes hutu appelé l’« Akazu » (« petite maison », en kinyarwanda). Il y a notamment parmi eux Protais Zigiranyirazo, son frère aîné, le puissant homme d’affaires Félicien Kabuga et Aloys Ntiwiragabo, chef des renseignements militaires. Ensemble, ils règnent sur la vie économique et politique du Rwanda.

En juin 1991, René Galinié écrit que les membres de ce premier cercle « paralysent l’action du chef de l’Etat et minent ses éventuelles velléités de transformation en profondeur. Parmi eux se distingue son épouse. » Les autorités françaises savent tout et n’en tirent pas de conséquence. Elles constatent l’extension de l’idéologie du « Hutu Power » que le clan propage, rêvant de purifier le Rwanda de la présence des Tutsi. Pourtant, elles vont soutenir ce clan, jusqu’aux ténèbres.

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Lorsque son mari est assassiné dans la soirée du 6 avril 1994, Agathe Habyarimana contacte, dès le lendemain, l’ambassade de France, pour être évacuée. Craignant un assaut du Front patriotique rwandais (FPR) dans la capitale, elle renouvelle son appel le lendemain.

« L’évacuation des personnes rwandaises menacées n’est d’emblée pas une priorité pour les autorités françaises qui supervisent l’opération Amaryllis” [organisée du 8 au 14 avril afin d’évacuer les ressortissants], indique le rapport Duclert. Une seule exception, mais elle est notable : la protection et l’évacuation de la veuve de Juvénal Habyarimana et de sa famille. C’est une demande originelle et personnelle de François Mitterrand, et c’est une question constamment évoquée dans les archives de l’opération Amaryllis. »

« Un noyau blanc »

La diplomatie française réfléchit à la meilleure façon d’exfiltrer la première dame du Rwanda et les membres de sa famille immédiate, qui ne doivent pas « dépasser dix personnes. » Afin que « la parentèle ne parte pas seule », précise une note manuscrite et anonyme rédigée par un responsable militaire, il est étrangement envisagé de constituer autour d’elle « un noyau blanc », expression entre guillemets dans le document. « Ce souhait que la famille Habyarimana soit mélangée à des passagers français vise-t-il à rendre cette évacuation plus discrète et plus acceptable ? », s’interrogent les historiens de la commission Duclert.

Le 9 avril en début de soirée, Agathe Habyarimana s’envole à bord du premier avion en compagnie de douze membres de sa famille et de quarante-quatre ressortissants français vers Bangui, en Centrafrique. Quant aux soixante-dix personnes de la « parentèle », une opération d’exfiltration menée le 11 avril échoue.

Le 12 avril, François Mitterrand est informé de l’évacuation, conduite « selon [se]s directives », précisent le général Quesnot et le conseiller Dominique Pin. Lors du conseil restreint du 13 avril, Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, explique à François Mitterrand qu’Ange-Félix Patassé, président de la République centrafricaine, souhaite se « débarrasser » de la famille Habyarimana. « Il y a deux solutions : le Zaïre [qui aujourd’hui s’appelle République démocratique du Congo, RDC] ou la France », expose Alain Juppé. « S’ils veulent venir en France, la France les accueillera, naturellement », tranche le président Mitterrand.

Agathe Habyarimana demande des précisions à l’ambassade de France sur ses conditions d’accueil, réclame un téléphone. Les billets d’avion ainsi que le logement « de cette famille dans un hôtel parisien de catégorie moyenne pour une durée qui ne saurait excéder trois mois » seront pris en charge par le ministère de la coopération, précise ce dernier, en estimant le coût à 250 000 francs (40 000 euros) et en suggérant de solliciter la DGSE pour le paiement.

« Refiler le bébé »

Pendant ce temps-là, au Rwanda, le génocide est dans sa phase la plus active. Au cours de la deuxième quinzaine d’avril, près de 20 000 assassinats de Tutsi sont perpétrés chaque jour. Encouragés par les animateurs de Radio Mille Collines, les miliciens Interahamwe massacrent à tour de bras. « Tuez tous les cafards, il ne doit en rester aucun… », scandent les animateurs de cette radio, dirigée et financée par Félicien Kabuga, dont deux des filles ont épousé chacune un fils du couple Habyarimana. En cent jours, le génocide des Tutsi va faire, selon l’ONU, 800 000 morts, soit un rythme de 334 assassinats par heure.

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Le 22 juin 1994, par la résolution 929 du Conseil de sécurité, l’ONU autorise la France à lancer l’opération Turquoise, dont la mission est officiellement de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force ».

Mais que faire des suspects de génocide ? « La réponse, qui semble faire l’unanimité au sein du gouvernement et à l’Elysée, est que l’arrestation des auteurs de crimes n’entre pas dans le mandat confié à la France par l’ONU, mais que cette dernière entend collaborer avec les Nations unies sur ce point, répond le rapport Duclert. Ceci est formulé de manière cavalière par Dominique de Villepin [directeur de cabinet d’Alain Juppé], familier de l’expression : Il faut refiler le bébé à d’autres.” »

Condamnée à une insoutenable neutralité, la force Turquoise doit éviter les contacts, sur le terrain, avec les milices et les Forces armées rwandaises (FAR) dans la zone humanitaire sûre, créée pour empêcher les affrontements entre les FAR et le FPR. Parmi les deux millions de réfugiés qui traversent la frontière zaïroise, plusieurs membres du gouvernement intérimaire ainsi que des génocidaires se mêlent à la population. Beaucoup vont rejoindre ensuite la France, à partir de la fin des années 1990, où des réseaux les accueillent, notamment autour de Rouen et d’Orléans.

Exil en France

Après quelques mois à Paris, Agathe Habyarimana retourne en Afrique. Elle séjourne en RDC, au Kenya, puis revient en France en 1998. Agée de 79 ans, la veuve du président rwandais n’a aujourd’hui pas de statut légal, puisque la France a refusé en 2011 de l’extrader vers le Rwanda, sans toutefois lui accorder l’asile. En 2007, une plainte a été déposée contre Mme Habyarimana par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) pour « complicité de génocide » et « crime contre l’humanité ». Mais la justice française est lente. Mme Habyarimana a été placée sous le statut de témoin assisté en 2016 et n’a plus été interrogée depuis.En septembre 2020, elle a demandé à un juge d’instruction de clore l’enquête, invoquant le « délai déraisonnable » de la procédure. Face au refus qu’elle s’est vu opposer, elle a interjeté appel.

Elle a aussi été entendue, en novembre 2020, dans l’enquête sur le rôle joué par Paul Barril, qui n’apparaît pas dans le rapport de la commission Duclert, et dont elle était proche. Des ONG accusent pourtant cet ancien gendarme de l’Elysée devenu par la suite mercenaire d’avoir signé, en mai 1994, un contrat d’armement de 3 millions de dollars (2,5 millions d’euros) avec le gouvernement intérimaire rwandais.

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Agathe Habyarimana vit aujourd’hui dans l’Essonne, à une quarantaine de kilomètres d’Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), où Félicien Kabuga, considéré comme le financier du génocide des Tutsi, a été arrêté par les gendarmes de l’Office de lutte contre les crimes contre l’humanité, en mai 2020. Figurant parmi les suspects les plus recherchés au monde, il vivait en France depuis une douzaine d’années, avant son arrestation puis son transfert à La Haye devant un juge chargé des derniers dossiers du Tribunal pénal international pour le Rwanda. Le procès de cet homme, âgé de 87 ans selon ses dires, pourrait se tenir en juillet 2021 à Arusha (Tanzanie), là où ont été jugés les hauts dignitaires et les architectes du génocide des Tutsi.

C’est dans la banlieue d’Orléans qu’un autre membre de l’Akazu vit aujourd’hui. Selon Mediapart, Aloys Ntiwiragabo serait installé en France depuis au moins quatorze ans. En juillet 2020, le Parquet national antiterroriste a ouvert contre l’ancien chef des renseignements militaires du Rwanda une enquête préliminaire pour « crime contre l’humanité ». Selon Alain Gauthier, président du CPCR, une centaine de personnes liées à des degrés divers au génocide des Tutsis vivraient encore aujourd’hui en France.

Piotr Smolar et  Pierre Lepidi

Comment l’ambassade de France à Kigali, en avril 1994, a validé le gouvernement génocidaire

Les historiens de la Commission reviennent sur les conditions de la formation du gouvernement intérimaire. 

Par Piotr Smolar et Pierre LepidiPublié le 27 mars 2021 à 08h18 – Mis à jour le 27 mars 2021 à 15h11  

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/03/27/comment-l-ambassade-de-france-a-kigali-en-avril-1994-a-valide-le-gouvernement-genocidaire_6074658_3212.html

Temps de Lecture 5 min. 

Débris de l’avion de l’ex-président Juvenal Habyarimana, à Kigali, le 15 avril 2007. GERARD GAUDIN / AFP

Le rapport de la commission Duclert apporte des précisions sur un épisode chargé en symbole : les conditions dans lesquelles s’est constitué le gouvernement génocidaire et sa validation par la diplomatie française, malgré de nombreuses réserves dans l’appareil d’Etat, à Paris. Le 6 avril 1994, vers 20 h 20, la mort du président Juvénal Habyarimana, provoquée par le tir de deux missiles SA-16 contre son avion en approche de l’aéroport de Kigali, donne le signal que les extrémistes hutu attendent. Les premiers barrages se mettent en place dans la capitale rwandaise. Tous ceux qui portent la mention « Tutsi » sur leur carte d’identité sont méthodiquement exterminés.

Des coups de feu éclatent partout dans Kigali, plongée dans le chaos. Qui a lancé les missiles contre l’avion du président ? Qui tire dans la ville ? Le rapport de la commission Duclert indique qu’une note publiée par la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), diffusée très largement, insiste sur « la non-implication des forces du FPR [le Front patriotique rwandais, mouvement politico-militaire composé de Tutsi, que les généraux de l’Elysée s’obstinent à considérer comme un agresseur extérieur] dans les évènements ». Mais elle est ignorée. A Paris, la première réaction politique est mesurée : « La France ne doit en aucun cas retourner dans le “piège rwandais” et se remettre en première ligne dans un conflit auquel elle a été mêlée pendant plus de trois années », indique le rapport, pour résumer l’état d’esprit au terme d’une première réunion de crise au Quai d’Orsay, autour d’Alain Juppé.

Le 8 avril, la DGSE publie une nouvelle note : « Les exactions perpétrées [notamment contre Agathe Uwilingiyimana, première ministre, et Joseph Kavaruganda, président de la Cour constitutionnelle, tous deux assassinés] depuis mercredi soir par la garde présidentielle visent les principaux chefs de file de l’opposition. » Elle insiste encore sur « la position du FPR, qui observe pour l’heure une ostensible neutralité ». Là encore, la note semble ignorée.

« Combler le vide institutionnel »

Le 7 avril, Jean-Michel Marlaud, ambassadeur de France au Rwanda, donne instruction de recevoir dans les locaux de son enceinte diplomatique toutes les personnalités politiques se sentant menacées. Le lendemain, il signale plus de 90 personnes réfugiées, dont 10 ministres, quelques diplomates, des hauts fonctionnaires liés aux extrémistes hutu, craignant une offensive du FPR. Parmi ces personnalités, « seul Alphonse Nkubito, procureur général et président du collectif des associations des droits de l’homme, fait partie de l’opposition démocratique, écrit la commission Duclert. Et encore est-il accueilli parce que l’ambassade de Belgique n’a pas voulu de lui pour des raisons de sécurité. Toutes les autres personnalités réfugiées sont des thuriféraires du président décédé Habyarimana ». 

Jean-Michel Marlaud indique qu’une réunion préparatoire sur la constitution d’un nouveau gouvernement intérimaire est organisée dans l’ambassade, afin notamment de « combler le vide institutionnel » et désigner « un successeur intérimaire au chef de l’Etat ». Le gouvernement intérimaire rwandais (GIR) est en réalité formé au ministère des armées en présence d’un « comité de salut public » militaire, et « donc probablement de Théoneste Bagosora », selon le rapport, le plus haut responsable, dans l’appareil, du génocide des Tutsi.

Des ministres du GIR sont présents au sein même de l’ambassade de France. A 20 heures, Jean-Michel Marlaud prévient Paris que Théodore Sindikubwabo est le nouveau président, que Jean Kambanda est son premier ministre et que les autres ministères sont répartis entre des personnalités issues de l’opposition démocratique. Il poursuit : « La répartition des portefeuilles ministériels entre les partis politiques est conforme au protocole sur le partage du pouvoir. » Il n’en est rien. Le contenu du rapport Duclert est accablant : « L’ambassadeur omet de mentionner que neuf des dix-neuf portefeuilles sont attribués à des membres du MRND [Mouvement révolutionnaire national pour le développement]présidentiel et que les représentants des partis de l’opposition sont tous de la tendance extrémiste “Hutu Power”, qui s’est affirmée et a fractionné ces partis depuis novembre 1993. »

La fermeture de l’ambassade

Le lendemain, la DGSE lance une nouvelle alerte indiquant que le gouvernement intérimaire « ne se caractérise ni par son ouverture ni par son équilibre », puisque « les chefs de file de l’opposition, favorables à l’intégration du FPR, étaient soit déjà assassinés, soit ignorés ». Mais elle est une nouvelle fois ignorée. Le même jour, l’ambassadeur de France s’entretient avec Théodore Sindikubwabo, le nouveau chef de l’Etat, qui lui demande « l’aide de la communauté internationale et d’abord de la France », selon le compte rendu du diplomate. Dans la soirée du 9 avril, Jean-Michel Marlaud envoie un nouveau télégramme diplomatique, où il dit s’être entretenu avec des ministres du GIR. D’autres conversations auront lieu dans les jours suivants.

A Kigali, la situation empire d’heure en heure. Deux gendarmes français et l’épouse de l’un d’eux sont assassinés dans des conditions obscures le 7 ou le 8 avril. L’adjudant-chef Alain Didot avait notamment la charge de sécuriser les transmissions de l’ambassade de Kigali. La France décide de préparer une évacuation de ses ressortissants. L’opération « Amaryllis » est lancée. Le 11 avril, peu avant 16 heures, l’ambassadeur de France – « extrêmement pressant et sous chiffrage secret-défense », selon la commission – demande la fermeture de l’ambassade. La réponse du Quai d’Orsay tombe vite : « Compte tenu des risques qui pèseraient sur le personnel de l’ambassade en cas d’arrivée du FPR à Kigali et des combats qui l’accompagneraient », celle-ci est acceptée. « Vous prendrez en principe le dernier avion militaire français quittant Kigali », indique le ministère des affaires étrangères à M. Marlaud.

Les archives brûlées dans le jardin

Il quitte la représentation française après avoir « fait brûler dans les jardins de l’ambassade – avec l’aide d’un militaire du 1er RPIMa [1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine] – un monceau d’archives diplomatiques », souligne la commission. L’évacuation a lieu le lendemain à l’aube. Plusieurs convois sont alors nécessaires : les deux premiers pour le personnel de l’ambassade et le personnel sensible, les autres pour les « opposants politiques ». « Toutes ces personnes s’envolent à bord de deux C-160 vers Bangui [en République centrafricaine], à 8 heures du matin, avec le gros chien du consul William Bunel », indique le rapport. Jean-Michel Marlaud poursuivra sa carrière de diplomate, notamment en Bolivie, en Colombie et en Afghanistan. Après avoir été conseiller diplomatique du gouvernement, il est aujourd’hui à la retraite.

Après son départ et celui des derniers soldats français, les génocidaires du GIR auront le champ libre. En trois mois, ils vont massacrer près d’un million de Tutsi. Théodore Sindikubwabo, président du GIR et considéré comme l’un des plus hauts responsables des massacres organisés avec la complicité des préfets et des bourgmestres au Rwanda, est mort dans des conditions non élucidées en 1998. Arrêté au Kenya un an plus tôt, Jean Kambanda a été condamné à perpétuité pour génocide par le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Il purge sa peine au Mali.

Piotr Smolar et  Pierre Lepidi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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