REPORTAGE. « L’allée du cancer », ce bout de terre américain où la pollution tue depuis 40 ans
Le bras de rivière qui court de Bâton-Rouge jusqu’à la Nouvelle-Orléans, dans le sud des États-Unis, compte plus d’une centaine de raffineries et autres usines pétrochimiques. Surnommée « Cancer Alley » (l’allée du cancer), la zone concentre un nombre de malades anormalement élevé. Les habitants, en majorité des Afro-américains, se battent pour le respect des normes environnementales et l’arrêt des nouveaux projets industriels.
Élie COURBOULAY, correspondant aux États-Unis.Publié le 19/03/2021 à 12h44
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La Matinale
On vit dans le couloir de la mort, ici
, lâche Sharon Lavigne. Ici, c’est le 5edistrict de la paroisse de Saint James, située sur la rive ouest du Mississippi, à environ 80 km au nord-ouest de la Nouvelle-Orléans, aux États-Unis. Le cœur de ce qui est surnommé, depuis la fin des années 1980, Cancer Alley, « l’allée du cancer ». Le taux de décès par cancer pour 100 000 habitants flirte avec la barre des 200 morts, contre 148 dans le reste du pays…
Sur 15 km, pas moins de 11 usines tournent à plein régime. Un ravissement pour les yeux mais aussi les narines où se mélangent pêle-mêle des odeurs d’ammoniac, pour les engrais, de chloroprène, un élément chimique indispensable à la fabrication du plastique et de ses dérivés, ou bien encore de pétrole, incontournable en Louisiane. L’État situé sur le Golfe du Mexique et ses 4,6 millions d’habitants (1,4 % de la population du pays) raffine près d’un cinquième du brut extrait aux États-Unis.
« Cette usine, ce serait vraiment le dernier clou dans le cercueil pour nous »
L’air pique les yeux et dérange quand on n’est pas habitué
, prévient Sharon. Avec son association RISE St-James, l’enseignante de 67 ans mène la fronde depuis 2018 contre le projet du géant taïwanais du plastique Formosa. Une « giga usine » à plus de 9,4 milliards de dollars, qui doublerait les risques de cancer des habitants de la paroisse, selon le rapport d’experts de l’ONU publié début mars qui dénonçait un racisme environnemental
.
Neuf habitants sur dix du 5e district sont Afro-américains et plus d’un tiers vit sous le seuil de pauvreté. « Cette usine, ce serait vraiment le dernier clou dans le cercueil pour nous, souffle Sharon, qui a arrêté son travail pour se consacrer à plein temps au combat contre Formosa. Mais comme on est noirs et pauvres, tout le monde s’en fiche. »
« Cette zone est un l’endroit idéal pour les industries, détaille Wilma Subra, chimiste de formation, engagée auprès des associations. Ces bords du Mississippi étaient remplis de plantations, des terrains très grands et bon marché. » Par ailleurs, le fleuve est navigable jusqu’à Bâton-Rouge en amont, et débouche sur le Golfe du Mexique de l’autre
, ajoute la scientifique de 78 ans, ancienne membre du Conseil pour la justice environnementale de l’Agence américaine de l’environnement (EPA). La zone regorge aussi de ressources naturelles, pétrole à raffiner bien sûr, mais aussi beaucoup de sel, utilisé pour fabriquer tout type de chlorure qui entre dans la composition des additifs alimentaires pour le bétail ou bien certains plastiques comme le PVC.
« On ne savait pas… »
Une situation qui fait le bonheur des industries depuis les années 1970, peu respectueuses des pourtant très légères normes antipollution en vigueur à l’époque. Les anciens ouvriers agricoles restés sur place quand les usines ont commencé à s’implanter n’avaient pas la possibilité de déménager
, se désole Wilma Subra.
Le frère de Sharon, Milton Cayette, retraité de 69 ans et pur produit de Saint James, est du lot. Comme beaucoup ici, Milton était manutentionnaire dans l’une des usines Shell des environs. Chuchotant, le souffle court dû à une vie à respirer des vapeurs chimiques, il le reconnaît : L’usine était la seule option pour avoir du travail, et puis on ne savait pas…
Un emploi payé au prix fort. Amputé d’une jambe après un accident de travail, Milton, désormais cloué dans son fauteuil roulant, a réalisé ces dernières années le lien entre l’émergence des sites industriels et les problèmes de santé des résidents. Lui-même est atteint d’un cancer de la prostate et sa femme est décédée d’un cancer du sein il y a quelques années. À l’instar de Sharon, il se bat désormais contre le projet Formosa qu’il perçoit comme une peine de mort
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« Pas une maison sans cancer »
Sur la rive est, la paroisse de Saint Jean-Baptiste connaît des problèmes similaires. Mary Hampton milite depuis 2016 pour la baisse des émissions de chloroprène, un gaz « probablement cancérigène » selon l’EPA, généré par l’usine Dupont-Denka, située à tout juste 1 km de chez elle, spécialisée en caoutchouc. On a de la chance aujourd’hui, le vent ne vient pas vers ici
, sourit la retraitée, sous le porche de sa maison.
Après une décision de l’EPA et du Département de la Santé de Louisiane, Dupont-Denka, qui contestait pourtant le caractère cancérigène du chloroprène, a accepté en 2017 de réduire ses émissions de 85 %. Mais, même avec cette réduction, les émissions restent systématiquement supérieures au niveau recommandé par l’EPA. On porte plainte, la compagnie fait appel et peut continuer le temps de la procédure. Et pendant ce temps, nous, on meurt…
Si vous prenez la vingtaine de maisons de la rue, je ne crois pas qu’il y en ait une sans cancer
, lâche Mary, las, l’œil embué derrière ses verres fumés au moment d’énumérer les amis et membres de sa famille décédés de cancers. Celle qui se considère chanceuse d’être encore là
garde pourtant espoir que le nouveau président Biden agisse et fasse enfin respecter les règles ici
.
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Une nécessité d’autant plus pressante que le Covid se répand à toute vitesse parmi les habitants de la paroisse Saint Jean-Baptiste, qui présentent un taux de mortalité au coronavirus de 3,8 %, plus de deux fois supérieur à la moyenne nationale.REPORTAGE. « L’allée du cancer », ce bout de terre américain où la pollution tue depuis 40 ans