10.000 lits de réanimation, impossible: « il n’y a pas aujourd’hui les médecins, les infirmières et les aides-soignants d’autres régions moins touchées pour venir prêter main-forte, comme en avril 2020. »

Epuisement des soignants et arrêt des soins aux autres malades : le coût exorbitant de dix mille lits en réanimation

La perspective d’augmenter fortement les capacités d’accueil des patients gravement atteints du Covid-19 est jugée peu réaliste dans les services spécialisés, hormis au prix d’une déprogrammation massive du reste de l’activité. 

Par Camille Stromboni Publié aujourd’hui 3 Avril 2021 à 04h09, mis à jour à 11h28  

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L’équipe de réanimation du service Covid-19, à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil (Val-de-Marne), le 22 mars.
L’équipe de réanimation du service Covid-19, à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil (Val-de-Marne), le 22 mars. JULIE BALAGUÉ POUR « LE MONDE »

Chez les médecins et les infirmières de réanimation, en première ligne face à l’afflux de patients atteints du Covid-19, le discours d’Emmanuel Macron, mercredi 31 mars, a eu un goût amer, alors que les alertes se multiplient dans la communauté médicale sur une situation jugée de plus en plus intenable. 

« Il ne faut pas céder à la panique », « nous avons conservé la maîtrise de la situation à l’hôpital », a assuré le président de la République. « Nous devons, pour les mois à venir, fournir chacun un effort supplémentaire », a-t-il déclaré, avant de demander aux soignants d’« augmenter les capacités en réanimation ».

Selon M. Macron, le nombre de « lits de réanimation », porté déjà à 7 000, doit atteindre un peu plus de 10 000. Un pic envisagé fin avril par le ministre de la santé, Olivier Véran. Au 1er avril, 7 900 lits étaient ouverts dans les services de soins critiques, d’après les chiffres du ministère, occupés à 90 % par des patients Covid-19 (5 100 personnes) et non-Covid-19 (2 800 personnes).

« Pour augmenter encore le nombre de personnes pouvant être accueillies en réanimation, sans trop déprogrammer, [les soignants] sont et seront appuyés dans les prochains jours par des renforts supplémentaires », a promis le chef de l’Etat, en évoquant les étudiants en médecine, les retraités, le service de santé des armées, ou encore les volontaires de la réserve sanitaire.

« Est-ce bien sérieux ? »

Dans les rangs des réanimateurs, difficile de croire à une telle promesse. Si les mesures de restrictions annoncées lors de l’allocution ont donné à certains l’espoir d’un ralentissement des contaminations et des hospitalisations dans le mois qui vient, la montée en puissance annoncée de la réanimation donne surtout des sueurs froides.

« Est-ce bien sérieux ? », réagit Djillali Annane, président du Syndicat des médecins réanimateurs. Le médecin francilien, dont la région est touchée de plein fouet par la troisième vague, le dit d’un mot : « Impossible. » « Nous n’avons plus de marge de manœuvre sur les ressources humaines », répète-t-il. C’est le cœur du problème pour ces services qui requièrent des personnels qualifiés, avec au moins deux infirmières pour cinq patients – un ratio plus élevé encore étant nécessaire pour les patients lourds atteints du Covid-19.

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Lui comme d’autres réanimateurs le rappellent : il n’y a pas aujourd’hui les médecins, les infirmières et les aides-soignants d’autres régions moins touchées pour venir prêter main-forte, comme en avril 2020. De même, il n’y a plus autant de personnels venant des autres services, comme lors de la première vague, où les hôpitaux et les cliniques s’étaient arrêtés net. La France était montée alors jusqu’au palier de 10 707 lits de soins critiques, au pic du 15 avril 2020. Lors de la deuxième vague, en novembre 2020, où la déprogrammation des autres patients avait été bien plus limitée, 7 990 lits étaient ouverts au pic de ce mois, soit le niveau atteint aujourd’hui.

« Emmanuel Macron fait de la politique, mais les soignants sont ulcérés d’entendre ça, reprend Djillali Annane. Nous le disons depuis des semaines, nous sommes à notre maximum, et il vient nous contredire en disant qu’on a la possibilité de faire plus… C’est totalement infaisable, hormis en déprogrammant massivement les autres patients, ce qu’on veut éviter à tout prix, car c’est du tri, c’est refuser le soin aux malades non-Covid. »

Seule « bouffée d’air » restante, les étudiants infirmiers anesthésistes, qui ont entamé une formation pour se spécialiser en deux ans et ont déjà acquis une expérience professionnelle. Ces paramédicaux ont été réquisitionnés lors des précédentes vagues, avec l’arrêt de leurs écoles. Mais qu’il s’agisse de ces étudiants, ou de ceux de médecine, ou encore des retraités ou de l’armée, cela ne va pas constituer un « levier suffisant pour une augmentation aussi significative », estime Djillali Annane.

Professeur de médecine intensive-réanimation à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, Eric Maury est plus confiant, les hôpitaux ayant déjà atteint ce chiffre des 10 000 lits il y a un an. « Cela va être très compliqué de trouver les “bras” suffisants, mais ce n’est pas complètement irréalisable, il faut mettre toutes les forces dans la bataille », dit-il. Mais le président de la Société de réanimation de langue françaisele dit sans détour : « Ce sera forcément de la réanimation dégradée. »

« Le tri a commencé »

Infirmière à Saint-Antoine, Emmanuelle Denisard se dit proprement « écœurée ». « L’hôpital est déjà en train de se transformer en réanimation Covid en cardiologie, en rhumatologie… C’est dramatique ce qui se passe, on ne peut plus s’occuper des autres pathologies, le tri a commencé », lâche l’infirmière de 44 ans, qui travaille dans une unité de soins continus ouverte il y a quelques jours. « On a le matériel, mais on n’est pas assez nombreux, il n’y a pas d’autres soignants, il n’y a pas de réserve, ceux qui pouvaient venir nous aider sont déjà là, j’ai fait soixante heures la semaine dernière, et c’est pareil pour tout le monde… Mais ça ne suffit pas, on va avoir des morts sur les brancards. »

Les équipes confrontées à un afflux de patients depuis plusieurs mois, comme à Marseille, sont déjà sous haute tension, entre l’absentéisme dû au Covid-19, au fait d’être « cas contact », ou encore aux « burn-out » et aux quelques démissions d’infirmières chevronnées. « Nous en sommes à cinq à dix personnes en heures supplémentaires par jour, pour faire tourner le service », rappelle Sabine Valera, infirmière en réanimation à l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM).

Le discours sur un « effort supplémentaire » a eu du mal à passer auprès des soignants, « ça a grincé », rapporte la présidente de la Fédération nationale des infirmiers de réanimation, « après un an sur le pont, à revenir sur nos jours de repos, à annuler nos vacances, à former en permanence de nouveaux personnels… »Il faut en temps normal plusieurs mois à un infirmier pour être formé, et près d’un an pour être totalement autonome dans la prise en charge de ces patients lourds.

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Dans les régions fortement touchées, comme les Hauts-de-France, le discours du président paraît aussi quelque peu « anachronique ». « On est déjà dans une spirale, on est au maximum de ce qu’on peut faire, on a pris tout ce qu’on pouvait prendre », résume Nabil El Beki, chef de pôle urgences-réanimation-anesthésie au centre hospitalier de Valenciennes (Nord).

Des infirmières d’autres services qui ont déjà commencé à déprogrammer sont là, de même qu’un réanimateur retraité revenu aider. Seuls les élèves infirmiers anesthésistes sont encore attendus avec grand espoir dans les jours qui viennent. Mais il s’agit surtout de réussir ainsi à tenir dans le surrégime actuel. Dans ses chambres, qui comptent habituellement vingt lits, ses équipes s’occupent aujourd’hui de dix-neuf patients Covid-19, et de treize non-Covid-19.

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Contrairement à la première vague, les malades viennent toujours à l’hôpital pour d’autres raisons que le Covid-19, les accidents de la route, la traumatologie… « Les gens continuent à avoir une vie, on n’est pas confiné comme l’an dernier », rappelle-t-il. Débordé, le service a dû envoyer des patients vers le « grand frère » lillois le week-end dernier faute de place, pour la première fois. Six évacuations sanitaires ont également eu lieu vers d’autres régions ces dernières semaine

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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