L’Ordre des médecins, la fédération hospitalière de France, 41 directeurs médicaux de l’APHP, 9 chefs de service de l’APHP réanimateurs demandent des mesures énergiques

« Monsieur le Président, il nous faut nous confiner » : l’appel solennel du président de l’Ordre des médecins   

Par A.M. le 31-03-2021 

Alors qu’Emmanuel Macron doit prendre la parole ce soir à 20 heures, le Dr Patrick Bouet, président du Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom), exhorte le Président à annoncer un « vrai reconfinement » alors que le « virus est en train de gagner ».

« Face à une situation terriblement grave, s’impose à nous la nécessité de mesures plus strictes, et donc d’un vrai reconfinement partout où c’est nécessaire », écrit le président du Cnom dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron, notamment publiée par Libération« Pour beaucoup de ceux qui sont chaque jour sur le front face au Covid-19, il apparaît que nous avons perdu le contrôle de l’épidémie. (…) D’ici quelques jours, des médecins pourraient devoir choisir entre les patients sur des critères non médicaux, simplement par manque de moyens ou d’équipements disponibles. C’est à court terme que cette question sera face à nous, dans toute sa violence », alerte le Dr Bouet.

Se gardant de reprocher au chef d’Etat d’avoir « choisi fin janvier de ne pas reconfiner », le président de l’Ordre assure que « depuis la situation a changé » sous l’effets des variants. « Chacun se doit de faire passer l’impératif sanitaire avant tout autre et de prendre en compte cette nouvelle donne : le virus est en train de gagner. »Pour le Dr Bouet, le couvre-feu, les demi-confinements, et le rythme actuel de la campagne de vaccination ne suffisent pas à enrayer sa course. « Dans quelques semaines hélas, en dépassant les 100 000 morts, l’épidémie aura rayé l’équivalent de la ville de Nancy de la carte de France », souligne Patrick Bouet.

Médecins, infirmières, pharmaciens… Les dotations du vaccin AstraZeneca arrivent au compte-gouttes

« Pour éviter que l’épidémie ne gagne, pour sauver des vies, pour ne pas avoir à choisir entre les patients, par respect pour nos soignants, pour nous donner collectivement un répit avant que le vaccin nous protège davantage, par respect pour l’obligation de bientraitance républicaine, je vous demande solennellement de renforcer sans attendre et clairement, nettement, sans détour, les mesures sanitaires. Elles peuvent encore permettre de limiter un embrasement général sur tout le territoire, insiste le président du Cnom. Monsieur le Président, en attendant que nous soyons massivement vaccinés, partout où la situation est grave, il nous faut nous confiner. »La FHF aussi
Le conseil d’administration de la Fédération hospitalière de France (FHF) a adopté ce mercredi 31 mars une motion appelant à un « confinement strict pour protéger les patients et ceux qui les soignent », face à une « troisième vague immense ». »Les projections indiquent qu’une dégradation très forte de la situation hospitalière est à attendre à court terme, qui sera d’autant plus importante sans nouvelle mesure suffisante de freinage de l’épidémie« , écrit le conseil dans sa motion. « Sur proposition de son président, Frédéric Valletoux, le conseil d’administration de la FHF demande à l’unanimité au Gouvernement de prendre sans délai une mesure de confinement strict pour répondre à l’urgence de briser la dynamique de progression de l’épidémie Covid et de saturation des soins critiques, et ainsi permettre notamment aux hospitaliers de revenir à une prise en charge plus normale de l’ensemble des pathologies qui touchent la population », informe-t-il. La FHF appelle enfin à une « accélération la plus forte de la vaccination et à sa clarification », seule solution pour « endiguer définitivement l’épidémie ».

TRIBUNE

Monsieur le Président, il nous faut nous confiner (Patrick Bouet, Président du CNOM)

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/monsieur-le-president-il-nous-faut-nous-confiner-20210330_UB6QWVJHU5EGXFPSPSR6UOAWEA/

La pandémie de Covid-19 en FrancedossierDans une lettre ouverte à Emmanuel Macron, le président du Conseil national de l’ordre des médecins, Patrick Bouet, demande un «vrai reconfinement», face à une situation épidémique «terriblement grave» sur le front du Covid-19.

Dans le service des soins intensif de l’hôpital d’Amiens, ce mardi. (Francois Mori/AP)

par Patrick Bouet, Président du Conseil national de l’ordre des médecinspublié le 30 mars 2021 à 18h34

Monsieur le président de la République,

Depuis plus d’un an, la pandémie bouleverse le monde et frappe durement notre pays comme la plupart de nos voisins européens. Depuis un an, vous avez été confronté à des décisions lourdes de conséquences. Sauf à vouloir caricaturer, polémiquer, chacun peut imaginer aisément la difficulté de toutes ces décisions, les arbitrages complexes entre santé, état psychologique de la société et activité économique, sociale, éducative et culturelle. Beaucoup de ces décisions ont fait débat comme c’est normal en démocratie. Ni procureur, ni contempteur, ni candidat, ni militant, mon propos est éloigné de toutes considérations politiques. En m’adressant à vous aujourd’hui, je n’ai comme seule préoccupation que celle qui guide l’institution que je préside, c’est-à-dire l’intérêt de tous les patients, et le service des médecins partout sur le territoire, quel que soit leur mode d’exercice. Si je le fais aujourd’hui sous cette forme, c’est parce que face à une situation terriblement grave, s’impose à nous la nécessité de mesures plus strictes, et donc d’un vrai reconfinement partout où c’est nécessaire.

Pour beaucoup de ceux qui sont chaque jour sur le front face au Covid-19, il apparaît que nous avons perdu le contrôle de l’épidémie. Les patients de plus en plus jeunes, la contamination dans les écoles sont autant d’indicateurs marquants de cette dégradation continue de la situation depuis plusieurs semaines. D’ici quelques jours, particulièrement en Ile-de-France, nos services de réanimation auront dépassé l’actuel stade de saturation ne permettant plus de garantir la bientraitance des patients qu’exige l’éthique médicale. D’ici quelques jours, des médecins pourraient devoir choisir entre les patients sur des critères non médicaux, simplement par manque de moyens ou d’équipements disponibles. C’est à court terme que cette question sera face à nous, dans toute sa violence.

Vous avez choisi fin janvier de ne pas reconfiner. Vous l’avez fait, j’en suis convaincu, sur la base d’informations multiples, de sources diverses, d’enjeux multiples et complexes qui ont forgé votre décision. Depuis la situation a changé. Comme à chaque fois depuis début 2020, le virus nous a surpris, déroutés, avec ses variants et son accélération. Et dans ce contexte, les mesures de couvre-feu et de «confinement» le week-end ou au quotidien dans certains départements ont été perçues comme moins strictes que celles prises précédemment. Personne, ni les médecins, ni les chercheurs, ni les experts, ni les autorités publiques, ne peut prétendre aujourd’hui détenir à lui seul la solution parfaite, la bonne réponse. Mais chacun se doit de faire passer l’impératif sanitaire avant tout autre et de prendre en compte cette nouvelle donne : le virus est en train de gagner.

Pour endiguer cette nouvelle vague de l’épidémie, il faut en même temps ralentir la propagation du virus et vacciner en masse. Sur ce dernier point, la mobilisation des médecins est totale. Leur implication depuis janvier dans la campagne a été décisive dans l’adhésion croissante d’un plus grand nombre de nos concitoyens en la nécessité de se faire vacciner. Mais cela ne peut suffire aujourd’hui. Dans quelques semaines hélas, en dépassant les 100 000 morts, l’épidémie aura rayé l’équivalent de la ville de Nancy de la carte de France. Derrière les chiffres, il y a des vies. Des vies brisées, des familles anéanties, des parcours et des espoirs à jamais enterrés. Derrière les courbes, il y a la souffrance des familles face au deuil, l’épreuve face à la maladie, les convalescences longues et douloureuses des Covid, les dégâts irréparables des pertes de chance. Et nul ne peut oublier les inégalités face à la contamination et face à la prise en charge, subies par les populations les plus exposées, comme c’est le cas dans mon département de Seine-Saint-Denis.

La vie ne peut plus aujourd’hui supporter aucun arbitrage, aucune hésitation, aucun pari. La vie, toutes les vies, c’est cela qui doit d’abord nous guider aujourd’hui. Choisir la vie, c’est le seul choix éthique possible, c’est celui qui fonde de manière intemporelle l’engagement des médecins. Pour sauver ces vies, au chevet des patients, partout, loin des plateaux télé, il y a la mobilisation ininterrompue des médecins, de tous les professionnels, qui après avoir été exposés dans la première vague, font aujourd’hui face à l’épidémie, même lorsqu’ils sont à bout de forces, avec un engagement sans faille qui honore notre profession. Demain si nous n’agissons pas plus fortement, cette mobilisation ne suffira plus à soigner dans de bonnes conditions. Ce serait un échec et une atteinte au pacte républicain qui veut que la République protège tous les siens.

Monsieur le Président, nos concitoyens, inquiets chaque jour pour eux et leurs familles, nos soignants épuisés par un combat sans merci, ne peuvent plus attendre. Pour éviter que l’épidémie ne gagne, pour sauver des vies, pour ne pas avoir à choisir entre les patients, par respect pour nos soignants, pour nous donner collectivement un répit avant que le vaccin nous protège davantage, par respect pour l’obligation de bientraitance républicaine, je vous demande solennellement de renforcer sans attendre et clairement, nettement, sans détour, les mesures sanitaires. Elles peuvent encore permettre de limiter un embrasement général sur tout le territoire. Monsieur le Président, en attendant que nous soyons massivement vaccinés, partout où la situation est grave, il nous faut nous confiner.

Motion du Conseil d’Administration de la FHF : appel à un confinement strict pour protéger les patients et ceux qui les soignent

Motion du Conseil d’Administration de la FHF
Appel à un confinement strict pour protéger les patients et ceux qui les soignent

Paris, le 31 mars 2021

https://toute-la.veille-acteurs-sante.fr/files/2021/03/Motion-CA-FHF-31032021.pdf

Notre pays est entré dans la crise sanitaire de la COVID-19 depuis plus d’un an.

En première ligne depuis un an, l’hôpital public prenant en charge 83% des patients hospitalisés pour COVID, les hospitaliers font face depuis plusieurs semaines à une 3e vague immense. Des capacités complémentaires de soins critiques ont été déployées partout sur le territoire, en recourant à des déprogrammations très importantes, qui vont encore s’accroitre.

Ces déprogrammations conduisent dans certains territoires à ce que la majorité de l’activité de l’hôpital soit consacrée à la seule réponse à l’épidémie COVID. En conséquence, un nombre très important de Français n’a temporairement plus accès à une prise en charge nécessaire à son état de santé. Ainsi, en 2020, du fait de l’épidémie, le nombre de séjours non-COVID à l’hôpital a diminué de -13% (2 300 000 séjours). A ces niveaux de déprogrammations, des activités parfois lourdes sont concernées. Cette situation ne peut perdurer plusieurs semaines sans conséquences majeures sur la santé publique.

Par ailleurs, la santé mentale de la population se trouve durement affectée par la crise, ce qui implique de renforcer les dispositifs d’accompagnement au plus vite, de soutenir davantage la psychiatrie publique, et de prendre les mesures nécessaires pour sortir au plus vite de cette période de restrictions qui n’éteignent pas l’épidémie.

Hier, 30 mars 2020, il y avait 5 072 malades COVID en soins critiques.
Si des mesures de freinage de l’épidémie ont été prises nationalement (couvre-feu) et localement (fermeture de certains commerces, limitation des déplacements), le confinement n’a pas été décrété, alors que l’épidémie continue sa progression, de l’ordre de plus de +20% par semaine, pour environ 36 000 nouvelles personnes contaminées chaque jour.

Les projections indiquent qu’une dégradation très forte de la situation hospitalière est à attendre à court terme, qui sera d’autant plus importante sans nouvelle mesure suffisante de freinage de l’épidémie.

En effet, les pics des deux précédentes vagues, le 8 avril et le 16 novembre 2020 ont tous deux été franchis respectivement 23 et 17 jours après l’entrée en vigueur d’un confinement national.

EXCLUSIF. L’ alerte de 41 directeurs de crise de l’AP-HP : « Nous serons contraints de faire un tri des patients »

 23h00 , le 27 mars 2021, modifié à 16h03 , le 29 mars 2021 Par Redaction JDD

https://www.lejdd.fr/Societe/Sante/exclusif-lalerte-de-41-medecins-face-a-la-crise-nous-serons-contraints-de-faire-un-tri-des-patients-4034448

Les directeurs médicaux de crise qui gèrent l’urgence dans les 39 hôpitaux de l’AP-HP expliquent avec transparence les choix qui s’imposent à eux. Partager sur :

Dans le JDD, 41 médecins réanimateurs et urgentistes alertent sur la réalité du terrain, face à la dégradation de la situation sanitaire. Voici leur tribune :« L’épidémie de Covid-19 est de nouveau en progression constante dans toutes les Régions, et l’Île-de-France se retrouve malheureusement parmi les Régions en première ligne. Dans les quinze prochains jours, les contaminations ayant déjà eu lieu, nous avons une quasi-certitude sur le nombre de lits de soins critiques qui seront nécessaires et nous savons d’ores et déjà que nos capacités de prise en charge seront dépassées au terme de cette période.

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Il est trop tôt pour que la campagne de vaccination puisse améliorer significativement l’évolution de l’épidémie pendant cette période critique. Nous rappelons, s’il en était besoin, que la vaccination reste l’arme essentielle à moyen et long terme. Tous les indicateurs concordent pour affirmer que les mesures actuelles sont et seront insuffisantes pour inverser rapidement la courbe alarmante des contaminations.

Ce tri concernera tous les patients, Covid et non Covid, en particulier pour l’accès des patients adultes aux soins critiques

Dans un but d’information et d’alerte légitime de nos concitoyens, de nos futurs patients et de leurs familles, nous souhaitons expliquer de manière transparente la situation à laquelle nous allons devoir faire face et comment nous allons l’affronter. Dans cette situation de médecine de catastrophe où il y aura une discordance flagrante entre les besoins et les ressources disponibles, nous serons contraints de faire un tri des patients afin de sauver le plus de vies possibles. Ce tri concernera tous les patients, Covid et non Covid, en particulier pour l’accès des patients adultes aux soins critiques.

Nous n’avons jamais connu une telle situation, même pendant les pires attentats subis ces dernières années. Avant d’en arriver à cette période douloureuse mais proche, nous mettrons tout en œuvre pour en retarder l’échéance en utilisant toutes les ressources humaines et matérielles disponibles, en procédant à des évacuations sanitaires au maximum des possibilités même si celles-ci se réduisent de jour en jour du fait même de la progression de l’épidémie dans toutes les autres Régions.

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Nous utiliserons toutes les solutions innovantes qui pourraient permettre de limiter l’évolution vers des formes graves et de réduire la durée des séjours en réanimation. Ce tri se fera avec l’objectif permanent de garantir la disponibilité des ressources en soins critiques de manière collective, équitable, et homogène sur l’ensemble de notre territoire.

Le tri des patients a déjà commencé puisque des déprogrammations médicales et chirurgicales importantes nous ont déjà été imposées et que nous savons pertinemment que celles-ci sont associées à des pertes de chances et des non-accès aux soins pour certains patients. Ces déprogrammations vont devoir s’intensifier dans les jours qui viennent, n’épargnant bientôt plus que les urgences vitales. Depuis plusieurs jours, nous sommes déjà contraints de peser soigneusement les indications de certaines techniques de recours exceptionnel comme l’assistance circulatoire.

Nous ne pouvons rester silencieux sans trahir le serment d’Hippocrate que nous avons fait un jour

Nous, médecins impliqués dans la prise en charge des victimes graves de la pandémie, affirmons que nous serons présents auprès de tous les patients et de leurs familles pour les prendre en charge quelles que soient les difficultés de nos conditions d’exercice car c’est notre mission. Nous savons pouvoir compter sur la mobilisation sans faille de l’ensemble des soignants quelle que soit leur lassitude et malgré des conditions d’exercice qu’ils n’imaginaient pas connaître un jour. Nous ne pouvons rester silencieux sans trahir le serment d’Hippocrate que nous avons fait un jour.

Les signataires : 

Bruno Riou, directeur médical de crise (DMC) de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) , Frédéric Adnet, Alain Cariou, Marie-Pierre Dilly, Jacques Duranteau, Olivier Langeron, Jennifer Sobotka, DMC de groupe hospitalier (AP-HP), Élisabeth Balladur, Sébastien Beaune, Anne Bourgarit-Durand, Olivier Corcos, Bruno Crestani, Benjamin Davido, Pierre Deblois, Olivier Drunat, Albert Faye, Renato Fior, Pierre Frange, Hélène Goulet, Anne-Sophie Grancher, Bérangère Gruwez, Emmanuel Guérot, Magali Guichardon, Olivier Hanon, Nicolas Javaud, Nadia Ladjouzi, Thibault Lecarpentier, Jean-Laurent Le Quintrec, Galdric Orvoen, Éric Pautas, Benoît Plaud, Pierre-Alexis Raynal, Éric Revue, Véronique Simha, Brigitte Soudrie, Dominique Thabut, Samir Tine, Jean Vidal, DMC de site (AP-HP), Hawa Keita-Meyer, présidente de la Collégiale d’anesthésie-réanimation d’Île-de-France, Dominique Pateron, président de la Collégiale AP-HP des urgentistes, Antoine Vieillard-Baron, Président de la Collégiale de médecine intensive et réanimation d’Île-de-France.

Covid-19 : « En imposant aux soignants de décider quel patient doit vivre, le gouvernement se déresponsabilise de façon hypocrite »

TRIBUNE

Collectif

La saturation des services de réanimation pourrait très prochainement obliger les soignants à faire un « tri » entre les malades. Dans une tribune au « Monde », un collectif de neuf médecins de l’AP-HP demande à l’exécutif « d’assumer devant la société tout entière sa stratégie » face à la troisième vague.

Publié hier à 03h10, mis à jour hier à 17h33    Temps de Lecture 5 min. 

Dans le service de réanimation de l’hôpital Henri-Mondor à Créteil (Val-de-Marne), le 22 mars.
Dans le service de réanimation de l’hôpital Henri-Mondor à Créteil (Val-de-Marne), le 22 mars. JULIE BALAGUÉ POUR « LE MONDE »

Tribune. Alors qu’une troisième vague épidémique de Covid-19 frappe la France, plusieurs régions sont très fortement affectées par un afflux massif de patients vers les hôpitaux. Ces patients sont plus jeunes et présentent des formes plus sévères de la maladie que lors des deux vagues précédentes, peut-être en raison de la virulence des nouveaux variants. Pour ces raisons, les services de réanimation sont fortement sollicités et à nouveau au bord de la saturation. Jeudi 25 mars, en Ile-de-France, les lits de réanimation disponibles s’arrachaient en quelques minutes.

On espère que, dans quelques mois, la proportion croissante de personnes vaccinées ou ayant été contaminéescontribuera à terme à freiner l’épidémie. En attendant, en l’absence d’un freinage brutal créé par un véritable confinement accompagné d’une prise de conscience collective, les professionnels de santé sont confrontés à un problème majeur : comment prévenir la complète saturation des services de réanimation dans les jours ou semaines qui viennent ? Trois options s’offrent à nous.

Transfert de patients, déprogrammation d’opérations

La première consiste à transférer des patients en réanimation des régions en tension vers des régions moins touchées. Efficace ponctuellement lors de la première vague, cette solution n’a pu être mise en œuvre que très marginalement lors de cette troisième vague, notamment parce que les patients sont atteints de façon plus sévère et sont donc intransportables. De plus, leurs proches sont devenus extrêmement réticents à ces transferts, considérant qu’ils n’ont pas à faire les frais d’une politique sanitaire qu’ils jugent défaillante. Cela n’a pas empêché le gouvernement de médiatiser à outrance ces transferts. On a ainsi vu des communicants s’agiter sur des tarmacs d’aéroport plutôt que s’attaquer au vrai problème : le devenir de nos malades.

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La deuxième option consiste à ouvrir de nouveaux lits de réanimation, dits « éphémères ». Si les équipements existent, il faut, en revanche, aller chercher le personnel soignant dans d’autres services de l’hôpital, notamment en fermant les blocs opératoires, et donc en déprogrammant des opérations. Cela n’est pas sans conséquence : pour chaque patient Covid soigné durant une quinzaine de jours dans un de ces lits « éphémères », on estime qu’environ 150 patients ne seront pas opérés. Si certaines interventions peuvent attendre, d’autres le peuvent moins, notamment la chirurgie du cœur ou celle des cancers

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En 2020, du fait de la déprogrammation, environ un tiers des cancers digestifs n’ont pas été diagnostiqués à temps, ce qui constitue, pour les patients concernés, une véritable perte de chance. Ceci est d’autant plus vrai que les déprogrammations d’aujourd’hui s’ajoutent à celles d’hier. Lorsqu’il est demandé aux hôpitaux de déprogrammer 40 % et jusqu’à 70 % des interventions chirurgicalesle gouvernement entérine une stratégie de priorisation qui ne dit pas son nom et qui consiste à privilégier les malades du Covid-19 au détriment des autres.

Agir à l’opposé des règles éthiques

La troisième option, conséquence de la stratégie de réponse sanitaire actuelle, consiste, en raison d’un nombre trop limité de places, à restreindre l’accès à la réanimation à des patients qui auraient pu en bénéficier. Ceci est très éloigné des règles élémentaires de l’éthique, qui préconisent que l’admission en réanimation soit évaluée au cas par cas, dans le seul intérêt du patient. Au contraire, la situation actuelle tend vers une priorisation, autrement appelée « tri », qui consiste, lorsqu’il ne reste qu’un seul lit de réanimation disponible mais que deux patients peuvent en bénéficier, à décider lequel sera admis (et survivra peut-être) et lequel ne sera pas admis (et mourra assez probablement). C’est bien vers cela que nous nous dirigeons.

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Les réanimations d’Ile-de-France sont saturées et il ne sera bientôt plus possible de créer de nouveaux lits dans ces services. Il faudra donc procéder à de tels choix. Pour cela, les soignants se tourneront vers les réflexions et recommandations de sociétés savantes et de comités d’éthique, lesquels suggèrent à demi-mot de privilégier, entre deux patients, celui auquel la réanimation fera gagner le plus d’années de vie en bonne santé. On voit bien à quel point cette estimation est subjective, nécessairement imprécise, et donc potentiellement source d’erreurs, de frustration et d’incompréhension pour les patients et leurs familles.

« Ce n’est pas tant la stratégie de réponse sanitaire qui est en cause. Ce qui est en cause, c’est l’absence de transparence sur ses conséquences »

Les soignants feront du mieux qu’ils peuvent mais se tromperont parfois, tant l’exercice est complexe. Enfin, parce qu’ils seront contraints d’agir de façon contraire aux règles élémentaires de l’éthique, ils n’en sortiront certainement pas indemnes. Il y a fort à parier que beaucoup en garderont à tout jamais des séquelles psychiques. A terme, il est bien probable que nombre d’entre eux se détourneront de leur métier de soignant, ce qui dégradera un peu plus la santé de nos hôpitaux.

En imposant aux soignants de décider quel patient doit vivre et quel patient doit mourir, sans l’afficher clairement, le gouvernement se déresponsabilise de façon hypocrite. Il y a un an, Emmanuel Macron disait : « Nous sommes en guerre. »Chacun sait qu’il n’y a pas de guerre propre et que les dégâts collatéraux de cette crise dépassent la dimension sanitaire, puisque son impact est aussi économique, sociétal, psychologique et philosophique. Ce n’est pas tant la stratégie de réponse sanitaire qui est en cause. Ce qui est en cause, c’est l’absence de transparence sur ses conséquences. Le gouvernement a choisi une stratégie et il doit en assumer les arbitrages devant la société tout entière. En la matière, il se doit de prendre la responsabilité des conséquences de sa stratégie.

Lire l’analyse : Bientôt 100 000 morts en France, et l’indifférence s’installe

Vis-à-vis de ses citoyens, tout gouvernement se revendiquant démocratique a un devoir de loyauté. Il est temps que l’exécutif assume clairement et publiquement les conséquences sanitaires de ses décisions politiques.

Alexandre Demoule, professeur de médecine intensive – réanimation, AP-HP Sorbonne Université, hôpital La Pitié-Salpêtrière, Paris ; Martin Dres, maître de conférences de médecine intensive – réanimation, AP-HP Sorbonne Université, hôpital La Pitié-Salpêtrière ; Francis Bonnet, professeur d’anesthésie – réanimation, médecine péri-opératoire, AP-HP Sorbonne Université, hôpital Saint-Antoine, Paris ; Alain Combes, professeur de médecine intensive – réanimation, AP-HP Sorbonne Université, hôpital La Pitié-Salpêtrière ; Jean-Michel Constantin, professeur d’anesthésie – réanimation, médecine péri-opératoire, AP-HP Sorbonne Université, hôpital La Pitié-Salpêtrière ; Muriel Fartoukh, professeure de médecine intensive – réanimation, AP-HP Sorbonne Université, hôpital Tenon, Paris ; Bertrand Guidet, professeur de médecine intensive – réanimation, AP-HP Sorbonne Université, hôpital Saint-Antoine ; Charles-Edouard Luyt, professeur de médecine intensive – réanimation, AP-HP Sorbonne Université, hôpital La Pitié-Salpêtrière ; Louis Puybasset, professeur d’anesthésie – réanimation, médecine péri-opératoire, AP-HP Sorbonne Université, hôpital La Pitié-Salpêtrière.

Collectif

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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