Covid-19 : face au chiffon rouge du tri des malades, Emmanuel Macron accusé de « tâtonnements »
Alors que le nombre de patients atteints du Covid-19 et placés en réanimation dépasse le pic du deuxième confinement, l’exécutif hésite à aller au-delà des mesures imposées dans dix-neuf départements. Le président de la République doit s’exprimer mercredi soir à 20 heures, a annoncé l’Elysée.
Par Olivier Faye et Claire GatinoisPublié aujourd’hui à 05h29, mis à jour à 09h06

Le 28 octobre 2020, Emmanuel Macron annonçait aux Français le retour du confinement. Pour justifier cette décision, le chef de l’Etat avait invoqué la saturation à venir des services de réanimation des hôpitaux, où se trouvaient déjà 3 000 malades du Covid-19, soit la moitié des capacités d’accueil du pays. « L’objectif, c’est de protéger nos soignants, expliquait alors le président dans son allocution télévisée. Si nous ne donnons pas aujourd’hui un coup de frein brutal aux contaminations, les médecins devront choisir, ici entre un patient atteint du Covid et une personne victime d’un accident de la route, là entre deux malades du Covid. »
Cinq mois plus tard, le mardi 30 mars, 5 072 patients atteints du Covid-19 sont en réanimation. Un chiffre qui dépasse le pic enregistré lors de la seconde vague de l’épidémie (4 903 malades le 16 novembre 2020), et promet de grimper encore dans un contexte de circulation accrue du virus. A l’époque, la France entière était confinée. Aujourd’hui, l’exécutif hésite à aller au-delà des « mesures de freinage »imposées dans dix-neuf départements, malgré la menace que font planer les médecins de devoir trier les malades. D’où cette question, alors que le chef de l’Etat doit s’exprimer mercredi à 20 heures : la doctrine d’Emmanuel Macron a-t-elle changé ?
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Officiellement, la boussole du gouvernement ne varie pas. « Nous ne laisserons pas saturer les hôpitaux. Nous ne laisserons pas les médecins en situation de devoir trier les malades, c’est impossible. La protection des Français primera toujours sur toute autre conception que nous pourrions avoir », a affirmé, mardi, le ministre de la santé, Olivier Véran, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale. « Les mesures qui ont été prises il y a dix jours pourraient commencer à montrer des effets dans les tout prochains jours, ou pas, nous le verrons dans les vingt-quatre – quarante-huit heures vraisemblablement. Et si besoin était, nous prendrions d’autres mesures », a-t-il ajouté.
Lors du petit déjeuner de la majorité, mardi matin, le premier ministre, Jean Castex, a évoqué l’hypothèse de durcir le dispositif mis en place dans les départements les plus frappés par l’épidémie. Selon un conseiller de l’exécutif, la possibilité de laisser les écoles et les crèches ouvertes seulement pour les enfants de soignants est étudiée de près. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a promis de son côté des contrôles renforcés en amont du week-end de Pâques afin d’éviter les déplacements interrégionaux. L’entourage du chef de l’Etat continue d’avoir bon espoir que les déprogrammations d’interventions chirurgicales et les évacuations sanitaires vers les régions les moins touchées suffiront à éviter un nouveau confinement, le temps, pour la vaccination, de monter en régime.
Coups de pression du corps médical
Face au déferlement de la troisième vague, pourtant, c’est à « un freinage brutal créé par un véritable confinement » qu’appellent dès maintenant certains médecins. « La situation actuelle tend vers une priorisation, autrement appelée “tri” », ont ainsi prévenu dans une tribune au Monde, *lundi, un collectif de réanimateurs de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP).
Selon certains spécialistes, Emmanuel Macron aurait en fait, sans le dire, « fait volte-face fin janvier » dans sa stratégie, pour reprendre les termes d’Antoine Flahault, médecin épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale à Genève. Le conseil scientifique proposait alors de reprendre la main sur l’épidémie, dopée par l’arrivée de nouveaux variants, en imposant un nouveau confinement. Mais le chef de l’Etat a préféré envoyer Jean Castex au front pour annoncer que le statu quo était de mise. « Nous étions, avant cela, dans une stratégie dite de “suppression” du Covid, à la japonaise. Elle a été abandonnée sans que le gouvernement ne l’explicite, ni que cela suscite un débat », souligne M. Flahault.

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A l’amorce du second confinement, en effet, le chef de l’Etat avait fixé l’objectif de « réduire très fortement les contaminations, de 40 000 par jour à 5 000 », dans le but de « ralentir significativement le rythme des entrées à l’hôpital et en réanimation ». Or, le plancher de 5 000 contaminations quotidiennes n’a jamais été atteint. Depuis, les macronistes oscillent entre des « mesures de freinage », jugées guère efficaces par les médecins, et un agacement manifeste face aux coups de pression du corps médical.
La France se serait donc résignée, sans le dire, à « vivre avec » le virus, le laissant circuler sur un plateau haut et par moments ascensionnel ? « Il y a une ligne rouge absolue, c’est le tri des patients », a tenté de convaincre Bruno Le Maire, mardi, sur la radio RCJ. Si le ministre de l’économie s’est dit « bouleversé » par la situation dans les hôpitaux, il a souligné que le gouvernement devait aussi éviter des actions aux « conséquences sociales, économiques, humaines, morales qui soient trop lourdes ».
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« Tâtonnements et colmatage ! »
« Le président a eu raison de décider de restrictions ciblées et différenciées, en tenant compte du fait que chaque jour de confinement laisse dans le pays des cicatrices profondes », ajoute Jean-Noël Barrot, député (MoDem) des Yvelines. En clair, le degré d’acceptabilité du confinement dans l’opinion compte pour une large part dans la stratégie de l’exécutif. « Les gens commencent à nous dire : “Vos mesures nous font chier.” Ils s’habituent à vivre avec », estime un ministre.
« Dire qu’Emmanuel Macron a changé de stratégie serait trop clément. La réalité, c’est qu’il n’y a aucune stratégie. Rien d’autre que des tâtonnements et du colmatage ! », accuse François Ruffin, député (La France insoumise) de la Somme. « Je ne crois pas qu’il y ait eu de changement de pied, mais on a dû s’adapter au virus, on fait avec les éléments qu’on a sur la table », tempère son collègue (La République en marche) de Charente Thomas Mesnier.
Il subsiste néanmoins un flou stratégique, qui alimente le sentiment d’un pouvoir décidant seul sur la base de données indéfinies, créant le risque d’être incompris.Article réservé à nos abonnés
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Résultat : d’aucuns attendent une prise de parole d’Emmanuel Macron pour clarifier ses objectifs. Dans une tribune au Monde, **mardi, la sociologue Barbara Serrano a appelé le chef de l’Etat à « rendre des comptes » et « expliciter ce que furent et ce que sont désormais les objectifs à atteindre ».
**Covid-19 : « Il n’est pas possible d’attendre 2022 pour qu’Emmanuel Macron et le gouvernement rendent des comptes »
TRIBUNE
Barbara Serrano – Sociologue
Publié le 29 mars 2021 à 09h30 – Mis à jour le 29 mars 2021 à 13h07
Jugeant que leurs décisions ont permis à l’épidémie de s’intensifier, la sociologue Barbara Serrano appelle, dans une tribune au « Monde », les responsables politiques à justifier publiquement leurs choix par des données objectivables.
Tribune. Il y a un an, le 17 mars 2020, la France était confinée pour faire face à la pandémie de Covid-19 devenue hors de contrôle. Fin janvier, le mot d’ordre du président de la République est désormais « Tout sauf le confinement ». Il rejette alors la proposition d’un confinement strict d’un mois défendue par le conseil scientifique.
Seule cette mesure aurait permis de ramener la circulation du virus SARS-CoV-2 autour de 5 000 contaminations par jour – seuil fixé par Emmanuel Macron lui-même pour contrôler l’épidémie et déconfiner –, contre plus de 30 000 par jour actuellement. Elle nous aurait fait gagner du temps en reprenant la main sur le traçage des contaminations et en avançant la campagne de vaccination.
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Du fait du « pari politique » d’Emmanuel Macron, l’épidémie s’est intensifiée et, comme avaient mis en garde les modélisateurs, plusieurs régions à forte densité, telles que l’Ile-de-France et les Hauts-de-France, puis aujourd’hui le Rhône, l’Aube et la Nièvre, ont largement dépassé les seuils d’alerte de 250 cas hebdomadaires pour 100 000 habitants, seuils déjà moins stricts que ceux fixés dans les pays voisins (par exemple, 100 pour 100 000 en Allemagne).
Dispositions aberrantes
Dès lors, plus d’autre choix pour l’exécutif que de se diriger à reculons vers un durcissement des mesures en vigueur. Jean Castex, le premier ministre, a présenté chaque jour passé sans avoir pris des mesures contraignantes comme une victoire, le gouvernement aurait ainsi préservé la population de mesures d’exception. Mais à quel prix, humain et matériel ? Avec quels résultats sur la dynamique de l’épidémie ? Surtout lorsque les nouvelles dispositions sont soit cosmétiques (fermeture des magasins non essentiels, par exemple), soit aberrantes (reprise des activités sportives en salle pour les établissements scolaires).
Au rythme actuel, sans mesures fortes de distanciation sociale, la vaccination ne suffira pas à faire reculer l’épidémie assez vite. Tout cela entraîne d’ores et déjà le sacrifice de milliers de vies supplémentaires, alors que la France déplore déjà plus de 90 000 morts.
En s’émancipant du conseil scientifique et en refusant de tenir compte des alertes lancées par les épidémiologistes, le président a fait un choix qui n’a été ni justifié par des données sérieuses, ni fondé sur la comparaison éclairée des différentes options posées sur la table. Et, bien sûr, sans débat sur la place publique. Sa décision a été prise et maintenue, y compris, semble-t-il, contre l’avis de certains ministres, sans être expliquée aux Français. Cette situation ne peut plus durer. Il n’est pas possible d’attendre 2022 pour que le président de la République comme le gouvernement rendent des comptes sur leur gestion de cette crise majeure.
Ne nous méprenons pas, cet appel n’est en rien un désir de vengeance, ni une invocation de la « carence fautive » et, plus généralement, de la responsabilité pénale des gouvernants. Alors que nous entrons dans la deuxième année de cette pandémie, il s’agit simplement de rappeler un principe fondamental de l’exercice du pouvoir dans les démocraties évoluées : les gouvernants doivent rendre compte de leurs décisions devant la représentation nationale et les citoyens. Des citoyens à qui ils sont « redevables ».
Long déni de Jean-Michel Blanquer
Rendre des comptes signifie justifier ses choix et ses changements de cap par des données objectivables. Le gouvernement doit expliciter ce que furent et ce que sont désormais les objectifs à atteindre (empêcher la saturation des services de réanimation ? Préserver l’économie du pays et maintenir les écoles à tout prix ? Sauver un maximum de vies ?), énoncer les moyens mis en œuvre pour atteindre ces objectifs, donner au public les éléments d’information pour comprendre les choix opérés, comme les options qui ont été écartées…
La place de l’expertise, de la science, la question de la transparence des données sont ici fondamentales. Comment justifier que le ministère de la santé garde sous le boisseau, parfois jusqu’à un mois après les avoir reçus, les avis du conseil scientifique censés être rendus publics « sans délai » ? Comment légitimer l’absence de transparence sur l’état sanitaire des écoles et des classes (nombre de tests antigéniques pratiqués, nombre d’enfants positifs) ?
Comment expliquer ce long déni du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, concernant les contaminations dans ses établissements, à rebours de toutes les études épidémiologiques internationales, faisant de la France le seul pays où les enfants n’étaient pas contaminants ?
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Rendre des comptes est aux fondements de la responsabilité des gouvernants. Et c’est peut-être Olivier Beaud et un certain Jean-Michel Blanquer, à l’époque professeur de droit public à Lille, qui en parlent le mieux dans leur introduction au livre collectif La Responsabilité des gouvernants (Descartes et Cie, 1999) : « La responsabilité est le passif qui vient équilibrer l’actif de tout pouvoir. Le terme même de “responsabilité”, dans sa polysémie, indique que le phénomène du pouvoir a toujours une double dimension, proportionnelle l’une à l’autre : le droit d’agir, le devoir de rendre compte. »
Barbara Serrano est sociologue et conseil en stratégie de concertation, maîtresse de conférences associée à Paris-Saclay, cofondatrice du collectif Du côté de la science, ex-commissaire de la Commission nationale du débat public.
Barbara Serrano(Sociologue)
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