Covid-19 : la Chine accusée d’avoir entravé la mission de l’OMS à Wuhan
Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé demande une enquête sur l’hypothèse d’un accident de laboratoire. Quatorze pays accusent Pékin d’entrave à l’expertise internationale sur les origines de la pandémie de Covid-19.
Par Stéphane FoucartPublié aujourd’hui à 04h01, mis à jour à 11h10
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Pour Pékin, le mardi 30 mars s’annonçait sous les meilleurs auspices. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) allait rendre public le rapport de la mission à Wuhan – réalisée du 14 janvier au 10 février – copilotée par les autorités chinoises et des experts internationaux, sur les origines de la pandémie de Covid-19. Les conclusions étaient connues : le rapport, qui a été relu et validé par les responsables chinois, s’abstient de toute conclusion définitive, tout en écartant l’hypothèse la plus embarrassante – la fuite accidentelle du nouveau coronavirus d’un laboratoire de Wuhan. Pékin devait garder la haute main sur l’agenda.
Mais rien ne s’est passé comme prévu. Premier coup de théâtre : quelques minutes avant la conférence de restitution de l’expertise sino-onusienne, le patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, sidérait tous les observateurs en déclarant, devant les représentants des Etats membres de l’organisation, que la conduite d’une enquête spécifique sur l’hypothèse d’un accident de laboratoire chinois était nécessaire. « Cela demande d’enquêter plus avant, probablement avec de nouvelles missions et des experts spécialisés que je suis prêt à déployer », a-t-il déclaré.
Quelques heures plus tard, nouvelle surprise : le département d’Etat américain publiait une déclaration commune des gouvernements de quatorze pays (Australie, Canada, Royaume-Uni, Corée du Sud, Norvège, etc.) accusant la Chine d’avoir entravé le travail des experts internationaux. « Ensemble, nous sommes favorables à une analyse et à une évaluation transparentes et indépendantes, exemptes d’interférences et d’influence indues, sur les origines de la pandémie de Covid-19, assènent les quatorze gouvernements coalisés. A cet égard, nous exprimons notre préoccupation commune concernant la récente étude commanditée par l’OMS en Chine (…). » La mission, ajoutent-ils, « a été significativement retardée et n’a pas eu accès à l’ensemble des données originales et des échantillons ».
Une accusation que M. Tedros, pourtant habituellement peu critique à l’égard de Pékin, avait faite sienne un peu plus tôt, affirmant que les experts lui avaient fait part « de leurs difficultés à accéder aux données brutes » au cours de leur visite à Wuhan.
Trois grands axes
Ces dernières semaines, l’OMS avait subtilement commencé à se mettre à distance des conclusions qui seraient tirées du rapport. A Genève, on expliquait que l’institution n’endosserait pas nécessairement celui-ci, mais qu’elle le « passerait en revue », avant de faire ses recommandations.
Si le rapport était si attendu, c’était autant pour lire ce qui s’y trouverait que pour rechercher ce qui ne s’y trouverait pas. Les éléments saillants avaient déjà été rendus publics au cours d’une conférence de presse organisée à Wuhan le 9 février : le scénario le plus plausible (« probable à très probable ») est la transmission du SARS-CoV-2 à l’homme par le biais d’un animal intermédiaire toujours introuvable.
L’expertise juge « possible à probable » le scénario d’une transmission directe par la chauve-souris – considérée comme le réservoir naturel du virus. Elle n’écarte pas l’hypothèse d’une contamination des humains par le biais d’aliments surgelés (« possible »). C’est cette hypothèse, très marginale dans la littérature scientifique, qui a la préférence de Pékin : elle est susceptible de nourrir le storytelling de l’importation du virus en Chine depuis un pays étranger. Enfin, une fuite accidentelle d’un laboratoire est, elle, jugée « extrêmement improbable ».
L’analyse : Covid-19 : comment la Chine mène une guerre de l’information pour réécrire les origines de la pandémie
Les scientifiques internationaux membres de la mission ont eux-mêmes rappelé que leur travail était destiné à être poursuivi par une seconde phase d’étude. Les conclusions présentées, a expliqué Peter Ben Embarek, directeur de programme à l’OMS et chef de la délégation internationale de la mission, « ne doivent pas être considérées comme définitives ».
Le rapport rendu public est structuré autour de trois grands axes : la recherche des premiers cas à Wuhan et dans sa région, l’étude des séquences génétiques du virus et la recherche des animaux potentiellement impliqués dans la naissance de la pandémie.
La patte de Pékin
La recherche de cas précoces – avant ceux officiellement détectés à Wuhan, début décembre 2019 – a essentiellement été menée par les membres chinois de la mission, en amont de l’arrivée de la délégation internationale à Wuhan. « Ce travail a comporté une vaste collecte de données, le nettoyage des données, l’examen des dossiers cliniques, des entretiens et des tests avec les patients, ainsi que des analyses préparatoires », explique ainsi le rapport.
Les données de plusieurs hôpitaux de Wuhan et de la province du Hubei ont été passées en revue, à la recherche d’une augmentation inexpliquée, avant décembre 2019, de consultations pour des syndromes grippaux ou des maladies respiratoires. Celles de vente de médicaments ou d’antipyrétiques ont aussi été analysées pour chercher une possible hausse des ventes, indice d’un début de circulation de la maladie dans la population. Rien d’anormal n’a été détecté, mais les chercheurs internationaux n’ont eu à leur disposition que les analyses déjà menées par leurs collègues chinois, et non les données brutes.
Quant à la recherche de l’animal intermédiaire potentiel, elle n’a pas été fructueuse. Selon le rapport, des dizaines de milliers d’échantillons prélevés sur des animaux sauvages ou domestiques n’ont montré aucune circulation du SARS-CoV-2 avant l’émergence de la maladie chez l’humain.
Les scientifiques familiers du dossier distinguent sans peine la patte de Pékin dans certaines pages. Si le rapport mentionne bien les deux coronavirus les plus proches du SARS-CoV-2 – c’est-à-dire RaTG13 et RmYN02 –, il se fait discret sur leur origine. « Le point le plus marquant est le soin apporté à la minimisation de la possibilité d’une origine de l’épidémie en Chine », s’amuse un écologue français, qui note que l’origine géographique de RaTG13 et RmYN02 (la province chinoise du Yunnan) n’est mentionnée qu’en passant, à la toute fin du rapport. « En revanche, toutes les autres mentions d’autres virus proches, bien que moins proches, font état de l’origine géographique des échantillons : Cambodge, Thaïlande. »
Contradictions
Les conditions de la découverte du fameux RaTG13 ne sont pas mentionnées dans le texte lui-même, mais dans ses annexes. Il avait été découvert en 2013, sur une chauve-souris rhinolophe, dans une mine désaffectée de la province du Yunnan. Des prélèvements y avaient été effectués, par les chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan (WIV), après que six travailleurs eurent contracté une grave pneumopathie (trois en sont morts) en travaillant dans les galeries, en 2012.
Le 17 novembre 2020, dans un addendum à l’un de leurs articles publié par Nature, les chercheurs du WIV avaient expliqué avoir collecté dans cette mine, outre RaTG13, huit autres virus de type SARS-CoV, dont les séquences génétiques ne sont toujours pas publiées. Pourtant, l’annexe du rapport de l’OMS ne mentionne pas ces huit autres virus : « L’équipe de la professeure Shi [la directrice du laboratoire de haute sécurité du WIV] est retournée sur place environ sept fois entre 2012 et 2015, pour chercher de nouveaux virus, lit-on dans l’annexe. Ils n’ont trouvé aucun virus proche des SARS-CoV (…). » L’expertise semble donc contredire ce qu’ont eux-mêmes écrit, dans Nature, les chercheurs du WIV.
Pour la généticienne Virginie Courtier (CNRS, Institut Jacques-Monod), « il reste de nombreuses zones d’ombre, dont certaines ne sont pas abordées dans le rapport ». « Par exemple, la base de données du WIV, qui contient des milliers de séquences virales, a été mise hors ligne et il faudrait y avoir accès, dit la chercheuse française. En particulier à la séquence complète des huit autres coronavirus collectés à l’endroit où RaTG13 a été découvert. »
Ces séquences génétiques seront-elles publiées pour être examinées par la communauté scientifique ? La question a été posée par un journaliste à l’un des chercheurs internationaux de la mission, le zoologue Peter Daszak, au cours de la conférence du 30 mars. « La réponse est dans l’addendum à un article de Nature publié par les scientifiques du WIV, a-t-il répondu. Il y est déclaré que ces virus ne sont pas plus proches du SARS-CoV-2 [que RaTG13]. Vous pouvez contacter le personnel du WIV pour plus d’informations, y compris sur leur projet de les publier. »
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