**Comment l’entourage d’Emmanuel Macron met en scène un président qui serait devenu épidémiologiste
Selon ses proches, le chef de l’Etat a acquis une maîtrise des travaux épidémiologiques, au point de ne plus forcément suivre les conseils des scientifiques. Mais au risque, aussi, d’être la cible de critiques, alors que la situation sanitaire se dégrade fortement.
Publié aujourd’hui à 05h06, mis à jour à 15h53
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Cela avait pourtant bien commencé entre eux. Lors de la première vague de l’épidémie, il y a un an, Emmanuel Macron disait avoir toute confiance dans le jugement des scientifiques, qu’il suivait alors les yeux fermés. « Un principe nous guide pour définir nos actions (…) et il doit continuer de le faire : c’est la confiance dans la science. C’est d’écouter celles et ceux qui savent », déclarait le chef de l’Etat, le 12 mars 2020, lors de sa première allocution télévisée consacrée au Covid-19.
Son choix de fermer les écoles, notamment, puis de décider le confinement de la population, avait été fait sur la base de leurs recommandations. « Derrière toute décision que nous prenons, il y a des blouses blanches », répétait le ministre de la santé, Olivier Véran.
Mais, au fil des semaines, le locataire de l’Elysée s’est émancipé de la tutelle des experts. La bascule s’est produite le 13 avril 2020, lorsqu’il a annoncé une réouverture des écoles à partir du 11 mai, contre l’avis du conseil scientifique, qui plaidait pour un retour en septembre. Depuis que M. Macron a tenu tête aux spécialistes de la santé, son entourage l’assure, dans une boutade teintée d’admiration : « Le président est devenu épidémiologiste. »
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En privé, ses proches se montrent impressionnés par la maîtrise du chef de l’Etat, qui a suivi de multiples travaux de recherche sur le sujet du coronavirus. Sa capacité à « challenger » le ministre de la santé, Olivier Véran, ou les scientifiques, autour de la table du conseil de défense, est également mise en avant.
« Il consulte toutes les études, dès qu’elles sont publiées. Au point que, parfois, le président peut en évoquer une que les experts en face de lui n’ont même pas lue »,raconte un participant. D’après son entourage, M. Macron suit notamment de près le compte Twitter de Guillaume Rozier, fondateur du site CovidTracker, qui fait référence concernant le suivi de l’épidémie.
« Le président a eu raison contre tous »
Lors des réunions, le locataire de l’Elysée ne se contente pas d’écouter les observations des experts, il leur pose de nombreuses questions, n’hésitant pas à les pousser dans leurs retranchements.
« Le président a acquis une vraie expertise sur les sujets sanitaires, vante le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer. Ce n’est pas un sujet inaccessible pour une intelligence comme la sienne et au regard du temps important qu’il y consacre depuis plusieurs mois. » « Il cherche chaque jour ce qui se produit de nouveau pour ne rien laisser passer. Un jour, il pourra briguer l’agrégation d’immunologie »,s’amusait de son côté le président (La République en marche) de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, fin février dans Le Parisien.
De fait, M. Macron s’est aussi fait immunologue, en poussant avec vigueur la piste des anticorps monoclonaux. Le 25 février, M. Véran a annoncé que la France avait commandé des « dizaines de milliers de doses » de ce traitement qui peut éviter aux patients de contracter des formes graves du Covid-19. Une annonce présentée par l’Elysée comme le fruit de réunions sur les traitements présidées depuis quelques semaines par le chef de l’Etat afin d’élargir l’arsenal anti-Covid-19
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La mise en scène est destinée à légitimer les décisions sanitaires du chef de l’Etat. « Les louanges des courtisans, c’est pour alimenter le mythe du chef de guerre face au Covid », dit en souriant un responsable de la majorité.
Au printemps 2020, la décision de rouvrir les écoles avait déjà été interprétée par les macronistes comme « une victoire du pouvoir politique face au médical ». « Le président a eu raison contre tous », vantait son entourage. Même satisfecit pour sa décision de ne pas reconfiner le pays, le 29 janvier, considérée comme du « temps gagné ».
Aigreur
Le sommet de l’Etat a donc revu la doctrine. Désormais, les recommandations des scientifiques ne sont qu’un avis comme un autre. Une donnée à mettre en balance avec les aspects économiques, éducatifs, psychologiques et l’acceptabilité sociale, afin d’atteindre une sorte de « point d’équilibre ».
Sauf que la situation sanitaire s’est fortement dégradée ces dernières semaines. Depuis les nouvelles restrictions annoncées le 18 mars, plusieurs spécialistes accusent M. Macron de s’être improvisé épidémiologiste, en méprisant la rigueur de leurs travaux.
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« Il est d’une grande naïveté de prétendre que le président aurait une expertise d’épidémiologiste car il lirait tout dans ce domaine. En sachant que lire est une chose, comprendre les enjeux en est une autre », a déploré l’épidémiologiste et spécialiste de biostatistique Dominique Costagliola dans L’Express, mi-mars. Elle avait averti, début janvier, que la seule solution face aux variants passerait inévitablement par un reconfinement.
Mais, comme d’autres épidémiologistes de premier plan, elle n’a pas été écoutée. D’où son aigreur actuelle, au moment où les services de réanimation débordent. Un point de vue partagé par Axel Kahn, qui a ironisé sur les prétentions du chef de l’Etat en matière de santé. « Il considère qu’il connaît maintenant tout de l’épidémiologie », a relevé le généticien, le 18 mars sur Europe 1, reprochant à M. Macron de ne pas avoir reconfiné pour en tirer un bénéfice politique.
« On ne s’est pas pris le mur »
Face à ce mécontentement, le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, tente de déminer. « Oui, le président s’intéresse à tout ce qui touche au virus. Mais cela ne veut pas dire qu’il se substitue aux épidémiologistes. C’est l’inverse, il veut se nourrir le plus possible de leurs analyses, avant de trancher », affirme-t-il. Sauf qu’Emmanuel Macron n’en démord pas : il assume le bras de fer avec le corps médical en refusant tout « mea culpa », et encore moins un « constat d’échec ».
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« Nous avons eu raison de ne pas reconfiner la France à la fin du mois de janvier parce qu’il n’y a pas eu l’explosion qui était prévue par tous les modèles », a-t-il affirmé, le 25 mars, à l’issue d’un Conseil européen. Comprendre : les spécialistes se sont trompés.
La courbe des nouveaux cas ne s’est pas envolée en février, comme ils l’avaient pourtant prédit, répètent les macronistes. Un message réaffirmé par le président de la République, dans Le Journal du dimanche du 28 mars, avec un ton encore plus provocateur, lorsqu’il souligne que « l’unanimité scientifique n’a jamais été au rendez-vous ». « Certains nous disaient : “En février, vous allez prendre le mur.” On ne s’est pas pris le mur. On a pu éviter un confinement », se targue-t-il.
Les soignants, eux, sonnent l’alarme. Dimanche, quarante et un directeurs médicaux de crise de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) ont dit se préparer à devoir « faire un tri des patients ». Et, comme dans un match de ping-pong qui n’en finit pas, plusieurs épidémiologistes ont répondu à distance à M. Macron. Ils se défendent d’avoir failli, rappelant que leurs modélisations réalisées en janvier prévoyaient un regain épidémique en mars, essentiellement à cause du variant britannique. Ce qui a bien été le cas.
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« Si nous continuons sans rien faire de plus, nous allons nous retrouver dans une situation extrêmement difficile », avait notamment prévenu le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, le 24 janvier, en préconisant un confinement. Une mesure préventive non retenue par l’exécutif, qui doit désormais assumer les conséquences de son pari politique.
Covid-19 : les raccourcis de l’exécutif sur les modélisations de l’épidémie
Les travaux accusés d’avoir surestimé le risque de troisième vague épidémique en février présentaient des scénarios complexes et mettaient en avant leurs limites.
Par Gary Dagorn et Chloé HecketsweilerPublié aujourd’hui à 04h25, mis à jour à 18h41

« Nous avons eu raison de ne pas confiner la France à la fin du mois de janvier, parce qu’il n’y a pas eu l’explosion qui était prévue par tous les modèles. Donc, je peux vous affirmer que je n’ai aucun mea culpa à faire, ni aucun remords, ni aucun constat d’échec. »
Interrogé le 25 mars lors d’une conférence de presse, Emmanuel Macron a balayé les doutes sur sa décision personnelle de ne pas reconfiner le pays fin janvier : les modélisations se seraient trompées en prévoyant une reprise épidémique rapide dès février, et en plaidant pour un confinement rapide. Une façon de réécrire la séquence des événements depuis le début de l’année.
Que montraient les modèles en janvier-février ?
Les modélisations sur lesquelles peut s’appuyer le conseil scientifique et ensuite le pouvoir exécutif sont principalement réalisées par deux équipes de modélisateurs : l’EPIcx-lab, pilotée par Vittoria Colizza à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), et l’unité de modélisation mathématique des maladies infectieuses, menée par Simon Cauchemez, à l’Institut Pasteur.
Au moment où le président de la République décide, contre toute attente, de ne pas appliquer un troisième confinement en France, il dispose, pour appuyer sa décision, de plusieurs modélisations issues de ces deux équipes. Celles-ci prévoient, en effet, que le rebond épidémique observé depuis début janvier persiste et soit renforcé sous l’effet de la diffusion des variants. En termes de temporalité, en revanche, la date de la « flambée » épidémique reste très incertaine.
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Les modélisatrices de l’Inserm établissent plusieurs scénarios dépendant de la part du variant B.1.1.7 (dit « britannique ») début janvier en France ainsi que du taux de reproduction – le « R » – de la souche historique. Dans le meilleur des cas, leurs résultats suggèrent que sans mesure de contrôle, la lente croissance de l’épidémie formera un plateau jusqu’à la mi-février, avant de connaître une réelle accélération. Dans le pire des scénarios – qui est présenté mais sans être considéré comme réaliste –, le modèle prévoit une reprise violente dès la mi-janvier.
La modélisation de Pasteur montre, elle aussi, une accélération de l’épidémie, brisée ensuite, selon les scénarios, par un confinement strict ou allégé.
La lecture des seuls graphiques suggère qu’une nouvelle vague rapide attend le pays au mois de février si aucune mesure de contrôle supplémentaire n’est adoptée. Plusieurs éléments, tous clairement exposés dans les travaux des chercheurs, limitent cependant la portée des modélisations et expliquent le fait que février ait vu un plateau plus ou moins stable s’installer en lieu et place d’une troisième vague.
Les vacances et le couvre-feu peu pris en compte
Le premier élément est que l’effet réel du couvre-feu est peu ou pas pris en compte dans les modèles utilisés. Celui de Pasteur tend à sous-estimer l’efficacité de cette mesure avancée à 18 heures sur tout le territoire national le 16 janvier, et sur lequel les modélisateurs sont encore relativement sceptiques en l’absence de recul.
A ce moment-là, l’analyse des données de mobilité indique que les Français se déplacent de plus en plus malgré les restrictions, et les chercheurs s’attendent à un rebond, avant même que le variant britannique ne devienne dominant. Dans leur scénario de référence – qui modélise la circulation du variant historique – ils prennent pour hypothèse un « R » de 1,2, qui s’avérera finalement surestimé.
Fin janvier, les modélisateurs ont cependant bien en tête que le calibrage de leur modèle reste très incertain. Dans la note du conseil scientifique remise le 29 janvier à l’exécutif, ils mettent en garde : « Ces scénarios sont faits sur la base de données incomplètes et d’hypothèses incertaines. La propagation du virus SARS-CoV-2 reste difficile à anticiper ; et la dynamique de l’épidémie peut changer rapidement. »
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En réalité, à ce moment-là, la circulation de la souche historique du SARS-CoV-2 recule davantage qu’on ne le pense. Se dessine alors un plateau de plusieurs semaines dans l’activité hospitalière qui surprend les épidémiologistes. « On s’attendait à ce que les choses empirent un peu plus rapidement, confirme Pascal Crépey, enseignant-chercheur en épidémiologie et biostatistiques à l’Ecole des hautes études en santé publique à Rennes. Mais on ne parle que de quelques semaines de décalage. »
L’hypothèse d’une épidémie dans l’épidémie, c’est-à-dire d’une souche historique sur le déclin qui masquerait la propagation de celle due au variant britannique, est avancée dès le rapport du 2 février de l’équipe de Vittoria Colizza. « Avec une circulation du non-VoC [la souche historique] encore plus réduite par rapport à ce qu’on estime aujourd’hui, on s’attend à observer un plateau sur les admissions à l’hôpital pour les prochaines deux-trois semaines environ », écrivent les chercheuses. Elle se confirmera dans leurs travaux suivants et trouvera un écho dans l’avis du conseil scientifique du 12 février.
Comme Pasteur, les travaux de l’Inserm ne prennent pas du tout en compte le couvre-feu, car les données – hospitalières notamment – utilisées pour calibrer le modèle s’arrêtent au 10 janvier, avant sa mise en place. L’impact des vacances scolaires d’hiver – qui agissent comme un frein à la circulation du virus – n’est aussi qu’imparfaitement modélisé par les scientifiques, ce que précisent bien les chercheuses dans leur article. Par construction, le modèle présente donc une vision plutôt « pessimiste » de l’épidémie.
Le variant britannique encore mal connu
Enfin, la part du variant B.1.1.7 est une donnée encore mal connue en janvier, faute de séquençage massif et organisé, ce qui complique le calibrage des modèles.
Entre un taux de pénétration de 1,5 % et un taux de 3 %, le décalage temporel sur l’épidémie est de plusieurs semaines. Estimée à 1 %-2 % des contaminations à la date du 8 janvier par la première enquête flash menée par l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SPF), la part du variant britannique à cette même date sera relevée à 3,3 % deux semaines plus tard. « Le fait de corriger le point de départ a avancé les projections, c’est pour ça que celles de début janvier et de fin janvier sont différentes », explique Pascal Crépey, qui participe lui-même aux modélisations qui sont régulièrement faites sur l’épidémie.
Toutes ces limites font que les modélisations publiées fin janvier présentent beaucoup d’incertitudes, abondamment soulignées par les modélisateurs et les membres du conseil scientifique. « Ce sont des projections empreintes d’incertitudes, et basées sur des données à un instant T. Les modèles ne sont pas là pour faire des prédictions du futur, ils sont là pour dire ce qui peut se passer », rappelle M. Crépey, qui met en garde contre le fait d’interpréter les courbes « sans mise en contexte » : « C’est normal qu’il y ait des différences entre les scénarios proposés et la réalité. Quand il y a une différence entre la réalité et un modèle, cela nous permet d’apprendre. »
Passés le flottement de la fin janvier lié aux incertitudes sur la circulation du variant et l’impact du couvre-feu, les modélisateurs corrigent d’ailleurs très vite le tir. Dans son rapport du 14 février, l’équipe de Vittoria Colizza met bien en évidence un plateau de plusieurs semaines dans les hospitalisations avant l’arrivée d’une troisième vague. Les travaux de l’Institut Pasteur vont dans le même sens dans une étude publiée le 23 février, dont les différents scénarios exposent clairement les risques d’une perte de contrôle de l’épidémie face au variant B.1.1.7, malgré la progression de la vaccination.
Tout en soulignant les incertitudes qui rendent les modélisations difficiles, les chercheurs avertissent : « Au final, la voie à suivre pour éviter un renforcement des mesures de contrôle semble de plus en plus étroite, même si elle ne peut être exclue. »
Gary Dagorn et Chloé Hecketsweiler
*Faute de ne pas avoir confiner la France fin Janvier, Macron au pied du mur