Vaccin russe Spoutnik V : le grand écart des Européens
Berlin fait pression pour « coopérer » avec Moscou, Paris freine des quatre fers : le recours au vaccin russe contre le Covid-19, qui n’a toujours pas été homologué par l’Agence européenne des médicaments, divise les Vingt-Sept.
Par Jean-Baptiste Chastand(Vienne, correspondant régional), Jérôme Gautheret(Rome, correspondant), Jakub Iwaniuk(Varsovie, correspondance), Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen), Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen), Benoît Vitkine(Moscou, correspondant), Thomas Wieder(Berlin, correspondant) et Isabelle Mandraud
Publié aujourd’hui à 02h24, mis à jour à 17h38
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En amont du dernier conseil européen qui s’est tenu le 25 mars, en grande partie consacré à la lutte contre le Covid-19, Moscou a fait passer un message. « Les Russes disent qu’ils pourraient livrer 50 millions de doses de Spoutnik V en Europe d’ici six à huit mois, s’ils peuvent en produire 25 millions sur le sol européen », rapporte un fonctionnaire, à Bruxelles. Trop tôt ? Trop tard ? Les avis continuent à diverger entre les Vingt-Sept sur l’accueil du vaccin russe, au point d’engendrer quelques frictions.
La Commission européenne n’a même pas encore engagé de négociations avec le producteur du Spoutnik V, afin de conclure avec lui un contrat d’achat, comme elle l’a fait avec six laboratoires (Moderna, Pfizer-BioNTech, Sanofi, AstraZeneca, CureVac, et Johnson & Jonhson) et comme elle est encore en train de le faire avec deux autres (Valneva et Novavax). Mais plusieurs sources européennes pensent que cela ne devrait pas tarder, ne serait-ce que parce que plusieurs pays, au premier rang desquels l’Allemagne, font pression en ce sens. « La Commission va le faire, pour des raisons politiques. Mais ce sera en réalité inutile », affirme un diplomate.
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Depuis plusieurs semaines, Angela Merkel répète, en effet, qu’elle est favorable à ce que l’Allemagne utilise Spoutnik V si l’Agence européenne des médicaments (AEM) donne son feu vert. « Au-delà de nos différences politiques, qui sont importantes, il est possible de coopérer [avec la Russie] sur le plan humanitaire dans le contexte de la pandémie », déclarait la chancelière allemande, dès le 21 janvier. Depuis, elle a fait un pas supplémentaire. En cas d’approbation par l’AEM, « je préférerais une commande européenne, mais si ce n’était pas le cas, nous devrions emprunter une “voie allemande”, ce qui est possible et ce que nous ferions », a-t-elle prévenu, le 19 mars.
« On n’aura pas besoin de Spoutnik V (…), pas d’autres vaccins non plus », expliquait de son côté, le 21 mars, Thierry Breton, le commissaire chargé du volet industriel de la stratégie vaccinale européenne. Pour lui, l’essentiel, aujourd’hui, est d’« aider » les industriels dont les vaccins ont d’ores et déjà reçu une autorisation de mise sur le marché à les produire « en masse » : « Spoutnik V, les Russes ont un mal fou à le fabriquer. Il faudra sans doute les aider, on verra ça au second semestre. » « S’il faut leur fournir une ou deux usines, pourquoi pas. Mais pour l’instant, priorité aux Européens », avait encore précisé l’ancien ministre français, en qualifiant le médicament russe de « vaccin de complément ».
« Un moyen de propagande »
Jeudi, lors du sommet en visioconférence, les dirigeants des Vingt-Sept ont donc écouté le compte rendu de Charles Michel sur le long entretien (quatre-vingt-dix minutes) qu’il avait eu au préalable avec Vladimir Poutine, afin de préparer la « réflexion stratégique » sur la relation avec Moscou – un débat finalement reporté. Le président du Conseil européen s’était alors contenté de leur indiquer que le président russe semblait à la recherche d’un « agenda positif », notamment sur les questions climatiques, énergétiques, et sur le Spoutnik V.
Dès le lendemain, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, ripostait en égratignant le vaccin russe. « A la manière dont c’est géré, c’est plus un moyen de propagande et de diplomatie agressive qu’un moyen de solidarité et d’aide sanitaire », déclarait-il sur France Info, le 26 mars, en comparant les annonces « médiatiques » de livraison de la Russie en Tunisie avec celles, plus massives et déjà effectuées par le système international Covax d’aide aux plus défavorisés, créé par l’Organisation mondiale de la santé.
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A l’Elysée, on se défend de « dénigrer » le Spoutnik V : « On ne fait pas de politique avec le vaccin russe », dont The Lancet, la revue scientifique, a attesté de l’efficacité. Mais l’on y justifie le commentaire de Thierry Breton par le fait que l’Union européenne (UE) dispose d’un portefeuille de vaccins homologués et que la priorité, actuellement, concerne l’accélération de leur production. Les doses de Spoutnik V, explique-t-on, « ne seraient de toute façon pas disponibles avant 2022 ».
Clivage politique
Entre-temps, plusieurs responsables politiques allemands se sont prononcés en faveur du vaccin russe, principalement dans les « nouveaux Länder » de l’Est, selon l’expression encore utilisée aujourd’hui pour désigner la partie du pays autrefois située en République démocratique allemande (RDA). « Nous n’avons aucun problème avec Spoutnik V. Enfant, j’ai moi-même été vacciné contre la polio avec un vaccin russe. Je suis prêt à me faire vacciner à tout moment avec le Spoutnik V », a ainsi récemment déclaré le ministre-président de Saxe-Anhalt, Reiner Haseloff (Union chrétienne-démocrate, CDU).
Un sondage réalisé fin février révélait ainsi que 59 % des habitants des Länder de l’Est étaient prêts à se faire vacciner avec le Spoutnik V, contre 49 % chez ceux de l’Ouest. Le clivage est également politique. Alors qu’à peine plus de la moitié des sympathisants sociaux-démocrates (SPD) et conservateurs (CDU) se disent prêts à se faire injecter le vaccin russe, la proportion monte à 70 % chez les électeurs du parti de gauche Die Linke, un lointain héritier de l’ancien Parti socialiste unifié (SED) de RDA. Près de 50 % des sympathisants du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) – dont les dirigeants ne manquent pas une occasion d’afficher leur proximité avec le Kremlin – se disent également prêts à se faire vacciner avec Spoutnik V.
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Du côté de l’Italie, aucune démarche officielle n’est en cours concernant l’acquisition de doses du Spoutnik V, mais certaines régions ont, elles aussi, d’ores et déjà fait part de leur intérêt, en dépit des réticences affichées par Rome. Un accord a été signé entre le gouvernement russe et la société italo-suisse Adienne Pharma & Biotech, pour produire le vaccin sur le site de Caponago (Lombardie, province de Monza et Brianza), d’ici à l’été 2021. Une démarche saluée avec chaleur par la chambre de commerce italo-russe, traditionnellement très active en faveur d’un rapprochement entre Rome et Moscou.
Le gouverneur de Campanie, Vincenzo De Luca (centre gauche), a, de son côté, annoncé, début mars, une commande massive de doses du vaccin Spoutnik V, assortie d’une clause de confidentialité qui devrait empêcher de connaître les détails de l’accord, ainsi que le nombre de doses engagées.
Reste le cas particulier de la petite République de Saint-Marin, enclavée dans les terres d’Emilie-Romagne et seulement associée à l’UE. Celle-ci a été particulièrement bien servie par les autorités russes, qui semblent avoir décidé d’en faire la vitrine de leur efficacité. Alors que le pays compte 33 000 habitants, les autorités sanitaires locales ont annoncé, dimanche 28 mars,« 9 860 vaccinations dont 7 400 avec Spoutnik V », en qualifiant le vaccin de « très positif ».
Hors de toute procédure européenne
Jusqu’ici, la Hongrie reste donc, officiellement, le seul pays de l’UE à utiliser le Spoutnik V, sans attendre l’approbation de mise sur le marché de l’AEM. L’analyse du vaccin par l’Agence européenne a en effet commencé tardivement, le 4 mars. Mais au dire de plusieurs sources, celle-ci reste laborieuse parce que la partie russe, qui a mis du temps à la déclencher, ne fournit pas toujours les données nécessaires en temps et en heure.
Néanmoins, en vertu d’une procédure qui permet de se passer de l’avis de l’AEM « en cas d’urgence », 550 000 doses sont déjà arrivées sur le sol hongrois, sur les 2 millions commandées par le premier ministre, Viktor Orban, pour 20 millions de dollars (17 millions d’euros). Ces doses étant directement expédiées de Russie, le contrat a subi un certain retard de l’aveu même de M. Orban, qui s’est également tourné, hors de toute procédure européenne ici aussi, vers le vaccin chinois Sinopharm. Depuis lundi, la Hongrie est ainsi passée en tête du classement européen de la vaccination, avec 21,6 % de sa population ayant reçu au moins une dose – même si cette politique tous azimuts n’a pas encore eu d’impact sur la mortalité dans le pays qui enregistre quelque 200 décès par jour.
L’exemple hongrois a suscité des vocations dans la région. Le 1er mars, la Slovaquie a importé à la surprise générale 200 000 doses de Spoutnik V. En raison de la crise politique déclenchée par cette opération, Bratislava va toutefois attendre l’avis de l’AEM. Le président tchèque, Milos Zeman, connu pour ses opinions prorusse et prochinoise, a aussi promis d’importer des vaccins russes et chinois, mais le ministère de la santé s’y est opposé dans l’attente de l’avis de l’AEM.
Enfin, l’Autriche a entamé des pourparlers au plus haut niveau afin d’ouvrir une usine de production de Spoutnik V sur son territoire. L’entourage du chancelier conservateur, Sebastian Kurz, qui a reçu des diplomates russes à ce sujet, promet cependant que le pays attendra aussi l’autorisation de l’AEM.
Les autorités polonaises, quant à elles, n’ont pas montré de signes d’intérêt pour le vaccin russe, conscientes que ce dernier ne rencontrerait aucune acceptation sociale, dans un pays encore profondément méfiant vis-à-vis de son puissant voisin.
Saturation des capacités de production
Face à cette valse-hésitation au sein de l’UE, Moscou montre une exaspération croissante. « Nous ne forçons personne à faire quoi que ce soit (…), mais nous nous interrogeons sur les intérêts que défendent ces gens, ceux des entreprises pharmaceutiques ou ceux des citoyens européens ? », a lancé le chef du Kremlin, en réponse à Thierry Breton. La Russie expédie finalement hors de ses frontières ses vaccins produits sur son territoire, après avoir expliqué qu’ils étaient réservés pour sa population et que les doses pour l’étranger devaient être fabriquées dans des pays partenaires.
Les autorités et les médias russes continuent d’accorder une grande importance aux annonces d’homologation de Spoutnik V à l’étranger (à ce jour dans 57 pays) et plus encore aux accords de production à l’étranger. Le dernier en date, lundi, a vu la firme chinoise Shenzhen Yuanxing Gene-Tech annoncer la production de 60 millions de doses, après un accord avec trois producteurs en Inde pour près de 700 millions.
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Mais aux problèmes de capacités de production s’ajoute le scepticisme des citoyens russes, dont seulement 30 % disent vouloir se faire vacciner. Vladimir Poutine, qui a indiqué l’avoir fait le 23 mars, aurait pu contribuer à faire diminuer cette méfiance, alors que 6,8 millions de Russes ont reçu au moins une des deux injections nécessaires, soit 4,65 % de la population. Le Kremlin a néanmoins refusé de divulguer la moindre image ou même de préciser… quel vaccin le président russe avait utilisé.Notre sélection d’articles sur les vaccins contre le Covid-19
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