Covid-19 : les hôpitaux de la Nièvre, désert médical, mis à rude épreuve
En quinze jours, le département a vu son taux d’incidence augmenter brutalement. La forte hausse du nombre de patients Covid met sous tension un système de soins qui peinait déjà à recruter.
Par Benoît Jourdain(Nièvre, envoyé spécial)
Publié aujourd’hui à 15h00
Temps de Lecture 7 min.

L’ambulance file sous le soleil printanier. La départementale trace une ligne quasi droite entre les prés gras. Les prunus en fleur tachent les haies qui délimitent les parcelles où paissent quelques charolaises, fiertés de cette terre d’élevage. Henri (le prénom a été modifié), 73 ans, n’a pas encore pu profiter de ce printemps naissant. Après de premiers symptômes de Covid-19, il a dû arrêter son activité de chauffeur de bus scolaire qui lui permet de compléter sa retraite de transporteur.
Epuisé par le virus, il est resté alité dans sa chambre. Son médecin, qui a suivi par téléphone l’évolution de son Covid, a demandé son hospitalisation il y a quelques jours, sans succès, faute de place. Mais ce dimanche 28 mars, l’état de santé d’Henri s’est dégradé. Il est en insuffisance respiratoire. Le SAMU a envoyé une ambulance qui avale maintenant à toute vitesse les 30 kilomètres séparant le village où vit le retraité, dans le Sud-Nivernais, de l’hôpital le plus proche, à Decize (Nièvre). Là, Henri occupera le seul lit encore disponible parmi les treize que compte l’unité de médecine Covid-19.
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En quinze jours, la Nièvre a vu son taux d’incidence croître brutalement, passant de 175 cas pour 100 000 habitants au 8 mars à 352 cas au 25 mars. Le nombre d’hospitalisations pour Covid-19 a lui aussi augmenté : 185 personnes sont actuellement prises en charge dans les services de médecine Covid, contre 167 la semaine dernière et seulement 86 en décembre 2020. « Et ce chiffre risque de continuer à monter. On est clairement en situation de tension », s’inquiète Régis Dindaud, délégué départemental de l’agence régionale de santé (ARS) Bourgogne-Franche-Comté.
En cause, le variant britannique
Cette accélération brutale a surpris. Le département n’avait pas trop souffert de la première vague, en mars 2020. Pour Alain Lassus, président (Parti socialiste) du conseil départemental de la Nièvre, c’est « cette absence d’immunité dans la population qui explique en partie le dérapage actuel ». Dans sa ville de Decize, où il a été médecin généraliste pendant trente ans, l’élu a constaté la hausse rapide des cas : « Ces quinze derniers jours, on est passé de 7 % à 12 % de tests positifs en laboratoire, énormément chez les enfants. Sur le département, nous avons tous les jours des annonces de cas positifs dans les écoles. »
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Thierry Lemoine, médecin généraliste à Nevers, confirme : « Tous les Covid que j’ai eus en fin de semaine dernière étaient des ados ou des enfants avec un peu de fièvre. Et il y a probablement beaucoup d’asymptomatiques qui se baladent dans la nature. » En cause, le variant britannique, qui représentait, il y a trois semaines déjà, « 60 % des cas positifs de Covid dans la Nièvre », selon Régis Dindaud, de l’ARS. « Ce variant est plus contagieux et plus sévère sur le plan clinique, confirme Philippe Collange-Campagna, directeur par intérim de l’hôpital de Nevers, ça explique cette montée violente. »
Les mesures de freinage décidées le 25 mars par le gouvernement face à la dégradation de la situation dans la Nièvre sont diversement appréciées par la population. Samedi matin, les Neversois n’ont pas renoncé à faire leur marché place Carnot. Ils s’enduisent les mains de gel hydroalcoolique distribué par un sapeur-pompier et, masque sur le visage, musardent en nombre dans les allées des halles.
Un groupe d’amis retraités patiente devant un étal de produits bio locaux. Ils pestent contre les mesures gouvernementales : « On ne peut plus rien faire, plus voir nos familles. On en a assez. » Un peu plus loin, Corinne, la cinquantaine, hésite devant une rangée de morilles précoces, cueillies dans les forêts nivernaises. Elle semble s’être fait une raison : « On passe plus de temps à cuisiner, sourit-elle. Depuis l’annonce de Castex, on fait encore plus attention, on sait que le virus circule et on n’a pas envie de finir à l’hôpital », résume la Neversoise.
« On risque d’être obligé de faire du tri »
L’hôpital Pierre-Bérégovoy, du nom de l’ancien maire (Parti socialiste) de Nevers et ex-premier ministre de François Mitterrand, impose sa haute silhouette à la sortie sud de la ville. Samedi après-midi, l’imposant bâtiment de 60 000 mètres carrés sur cinq niveaux semble à l’arrêt. Les mesures de vigilance interdisent les visites. Les services de soins de suite et de réadaptation (SSR) ont dû fermer pour libérer du personnel. A l’étage de médecine Covid, l’activité ne faiblit pas. Trente-huit lits accueillent des malades contaminés par le virus. Dans le service réanimation, sept lits sur douze sont occupés par des malades Covid et les autres par des patients non Covid.

« Depuis plusieurs jours, l’augmentation est progressive, on ne sait pas quand on va en voir le bout », s’interroge Véronique Lizier, cadre de santé. Les équipes font face depuis un an. « La fatigue est physique, bien sûr, mais aussi mentale. On se demande toujours comment on va retrouver nos malades qu’on a laissés une demi-heure plus tôt. Ils peuvent décompenser très vite », explique Noémie, une jeune infirmière, qui termine à peine son service de nuit.
La direction de l’hôpital a décidé l’ouverture de dix lits de médecine Covid supplémentaires en ce début de semaine. « On va trouver du personnel dans d’autres services, ce qui va nous obliger à déprogrammer », précise Philippe Collange-Campagna, le directeur.
Ce qui inquiète les professionnels de santé du département, c’est le décalage entre la hausse de l’incidence, les entrées en médecine Covid et les besoins de réanimation. « Si, dans quinze jours, les départements qui nous prennent nos patients de “réa” se retrouvent dans la même situation que nous aujourd’hui, ce sera compliqué et on risque assez vite d’être obligé de faire du tri », estime le généraliste Thierry Lemoine, également président du conseil de l’ordre des médecins du département.
« Il ne suffit pas d’avoir des lits »
Pour le moment, la solidarité interrégionale est de mise pour soulager la Nièvre. « Nous avons déjà évacué cinq patients Covid vers des “réa” des départements limitrophes », indique le directeur de l’hôpital de Nevers. Régis Dindaud, de l’ARS, confirme la stratégie du moment : « On s’appuie sur la possibilité d’un débordement régional, puis on passera au niveau interrégional si c’est nécessaire. »
Alain Lassus, le président du département, propose, lui, de développer des solutions locales. Son département est propriétaire du circuit automobile de Magny-Cours, à quelques kilomètres de Nevers, qui abrite un centre médical doté de huit lits. « Il serait possible d’y prendre en charge des patients Covid pour les hyperoxygéner », propose l’élu. « Nous allons regarder ça, promet Régis Dindaud, mais il ne suffit pas d’avoir des lits, il faut surtout les encadrer avec du personnel compétent. Or, la démographie médicale et paramédicale est un problème depuis des années dans la Nièvre et elle a pris un tour alarmant avec la crise due au Covid », résume le délégué de l’ARS.
Souvent qualifiée de « désert médical », la Nièvre possède toutefois un bon maillage de structures de santé. « Les plateaux techniques de l’hôpital de Nevers, qui a à peine quinze ans, sont régulièrement modernisés », explique le directeur de l’établissement. « A Nevers, nous avons un hôpital très performant, qui sera bientôt complété par celui de Cosne-sur-Loire », confirme le docteur Thierry Lemoine. Le 9 mars, dans le cadre du Ségur de la santé, le premier ministre, Jean Castex, s’est rendu dans cette petite ville du nord du département, située au milieu d’un bassin de vie de 90 000 habitants, pour annoncer le déblocage de 45 millions d’euros afin de reconstruire l’hôpital.
Sous-effectif permanent
Si les installations existent sur le territoire, reste à trouver les hommes et les femmes pour animer ces structures. C’est là que le bât blesse. « La situation de sous-effectif est bien antérieure à la crise due au Covid, souligne Philippe Collange-Campagna. Avant la pandémie, sur huit blocs opératoires disponibles à l’hôpital, on ne fonctionnait qu’avec quatre ou cinq, faute de personnel qualifié. »
Les infirmières anesthésistes, notamment, ne sont pas assez nombreuses. « Si, avec le Covid, il nous faut ouvrir des lits supplémentaires, on déprogrammera encore les blocs et on ne pourra plus assurer que les urgences. Ce serait catastrophique », déplore le directeur. Dans la Nièvre, le diagnostic de sous-effectif est permanent. Thierry Lemoine alerte depuis des années sur la situation : « Vingt-cinq pour cent des Nivernais n’ont plus de médecin traitant. Ceux qui sont encore en activité voient 2 500 patients, contre 800 en moyenne au niveau national. Le département a perdu 40 % de généralistes depuis cinq ans et va en perdre encore 35 % dans les cinq ans qui viennent », détaille le médecin.
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Côté spécialistes, le tableau n’est guère plus reluisant. « On comptait quatre dermatologues à Nevers il y a cinq ans, il n’en restera plus un seul en juin et plus aucun dans le département d’ici un an et demi. Et sur quatre rhumatologues, il n’y en a plus qu’une à l’hôpital », poursuit Thierry Lemoine.
« Depuis l’arrivée de l’épidémie et son accélération subite, on paye le fait d’être à la limite de la rupture depuis trop d’années », ajoute Alain Lassus. Le président du département a créé un système de bourses pour que les jeunes internes formés à Dijon ou à Clermont-Ferrand viennent faire des stages dans la Nièvre et s’y installent à terme.
Il se réjouit aussi que la demande, portée par le conseil départemental depuis des années, de créer une première année de médecine dans la Nièvre ait enfin abouti. Depuis septembre 2020, la ville de Nevers, dirigée par Denis Thuriot (La République en marche), accueille des étudiants qui suivent à distance, en visioconférence, les cours de cette année PASS (ex-Paces). Alain Lassus en est convaincu : « Il faut absolument remettre les médecins en formation sur le territoire, c’est fondamental pour l’avenir de la Nièvre. »
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