Le gouvernement, semble aujourd’hui réticent à de nouvelles mesures. Dans les hôpitaux, les médecins eux, réfléchissent à une question : comment désormais se préparer à trier les malades.  

« On pique la place des patients non-Covid » : comment l’épidémie s’étend dans l’hôpital 

Face à la troisième vague, les « unités Covid » se multiplient dans les hôpitaux franciliens, grignotant de plus en plus la place des autres pathologies. Une réalité qui bouleverse l’organisation des soins et met en tension les équipes.

Illustration. Une unité de soins intensifs pour patients infectés par le Covid-19 à l'hôpital Louis-Mourier de Colombes dans les Hauts-de-Seine le 9 novembre 2020

Illustration. Une unité de soins intensifs pour patients infectés par le Covid-19 à l’hôpital Louis-Mourier de Colombes dans les Hauts-de-Seine le 9 novembre 2020

Par Valentin Ehkirch avec Stéphanie Benzpublié le 25/03/2021 à 12:25 , mis à jour à 14:46

https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/on-pique-la-place-des-patients-non-covid-comment-l-epidemie-s-etend-dans-l-hopital_2147517.html?utm_source=ocari&utm_medium=email&utm_campaign=20210326080002_12_nl_nl_lexpress_quotidienne_605d86018b446714137b23c6&xtor=EPR-181-%5B20210326080002_12_nl_nl_lexpress_quotidienne_605d86018b446714137b23c6_002PCK%5D-20210326-%5B_005LD1Y%5D-%5BRB2D106H001FBFWE%5D-20210326070100#EMID=3bcf8f0ac8c2dce8b7b59475422612f2943aeadce0b6055bf68660fcb995e521

Et puis un jour les portes du service se sont fermées. Étanche, le service de Francis Berenbaum, rhumatologue à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, est passé en mode « unité covid » et s’est isolé du reste de l’hôpital. Ce médecin, qui traite d’ordinaire les pathologies du squelette, a vu son service basculer en quelques jours pour accueillir uniquement les nouveaux patients touchés par le coronavirus, qui depuis quelques semaines déferlent en masse dans les hôpitaux Franciliens. « En 48 ou 72 heures, nous avons dû diriger nos patients ailleurs, ou les renvoyer à domicile, puisque du jour au lendemain nous n’avons accueilli plus que des patients venus pour des atteintes au Covid-19 ». Une première pour ce médecin dont le service n’avait pas connu un tel bouleversement au début de la crise sanitaire. En un week-end, sur les 17 lits disponibles dans son unité, douze se sont remplis uniquement avec des patients positifs au Covid-19. 

Déjà fortement éprouvé, l’hôpital voit depuis quelques semaines revenir les souvenirs douloureux de la première vague. En Ile-de-France, les hospitalisations pour Covid-19 continuent d’augmenter à un rythme inquiétant. Rien que durant la journée du 23 mars l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a accueilli 157 personnes supplémentaires en réanimation, et 477 en hospitalisation conventionnelle. « Les chiffres d’hier (mardi) qu’il s’agisse des entrées en réa ou en hospitalisation conventionnelle sont particulièrement élevés. Nous n’avions pas connu un nombre d’entrées aussi haut en 24h depuis la première vague », constatait mercredi le directeur de l’AP-HP Martin Hirsch, dans un courrier envoyé au personnel du groupe.

 LIRE AUSSI >> INFOGRAPHIES. Taux d’incidence, réanimation… L’épidémie s’emballe en Île-de-France 

Au point que le Covid gagne du terrain dans l’hôpital. Petit à petit, certains services de médecine et de chirurgie se transforment eux aussi en « unité covid ». Au rythme des déprogrammations, l’activité de ces services de spécialité diminue, le but : faire la place pour les patients Covid qui échappent à la réanimation mais dont l’état de santé nécessite une hospitalisation. Mais aussi ouvrir des places de réanimation supplémentaires. « On pousse les murs, on pique la place des patients non-Covid, et c’est une première notion de tri, on fait de la déprogrammation massive », décrypte Jean-Michel Constantin chef du service anesthésie-réanimation à la Pitié-Salpétrière, à Paris. En clair : « les unités non-covid qui deviennent Covid cela veut dire qu’il y a des patients qu’on ne soigne plus ». En Ile-de-France, l’Agence régionale de Santé a demandé que 40% des interventions soient déprogrammées, mais cela pourrait aller plus loin. « L’an dernier il y avait eu une forte diminution de l’activité non-Covid, il n’y avait plus de traumatologie et les gens avaient peur de venir. Là ils sont toujours présents, donc ça pose de vraies difficultés, d’autant que l’on ouvre tout ça sans avoir de renforts », relate, dépité, le chef de service.  

Aile réquisitionnée, cloisons montées, postes différenciés

Pour de nombreux services, les gestes sont rodés. La bascule s’était déjà opérée durant la première vague, et les soignants peuvent compter sur la solidarité et l’expérience de collègues habitués à prendre en charge ces patients. Un cadre « rassurant », jugent certains. Mais retrouver cette gestion de crise impose des contraintes majeures. D’abord parce que les patients touchés par le coronavirus demandent une surveillance accrue, et plus de personnel. « Dans un service de soin standard, on travaille généralement avec une infirmière pour 10 ou 12 lits, mais dans une unité covid on estime qu’une infirmière ne peut s’occuper que de huit patients », souligne le Pr. Jean-Christophe Lucet, chef du service hygiène à l’hôpital Bichat.  

A cela s’ajoute la nécessité de dédoubler les équipes dans certains services scindés entre patients covid et non-covid. « On essaye d’éviter les unités mixtes le plus possible, mais ce n’est pas toujours possible ». Les hôpitaux pour cela sectorisent. Une aile d’un bâtiment, un étage, sont ainsi dédiés aux patients covid, des cloisons en polyane sont installées, les postes de soins différenciés. « C’est compliqué de maintenir cette étanchéité entre les équipes alors que la tendance naturelle des soignants est de venir s’entraider », évoque le Pr. Lucet. Au risque de voir les contaminations se multiplier au sein de l’hôpital. 

LIRE AUSSI >> Cet été, à l’automne, plus tard… quand sortira-t-on de la crise sanitaire ? 

D’abord cantonnées aux services de maladies infectieuses, et en pneumologie, les unités Covid ont, ces dernières semaines, vu le jour dans des services moins attendus. A l’hôpital Bichat à Paris, le Pr. Jean-Christophe Lucet, a vu le virus avancer dans son établissement. « Au début il y avait des patients Covid en maladies infectieuses, puis en pneumologie, et en gériatrie aiguë, et puis la semaine dernière on a ouvert huit lits Covid en orthopédie. Dans les prochains jours, ce sont les services de rhumatologie et de cardiologie qui vont prendre en partie en charge ces patients », égrène-t-il. Le phénomène s’observe partout. A l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis), le Pr. Yves Cohen, chef du service de réanimation, compte quatre unités. En pneumologie, en maladies infectieuses, mais aussi en médecine interne et en gastro-entérologie. « Sur les 450 lits disponibles à l’hôpital, 200 sont occupés par des patients Covid », ajoute-t-il, « et sur les lits de soin critiques, nous atteignons désormais le même niveau que lors de la première vague ». Les réanimations elles aussi sont touchées par ces unités dédiées uniquement au nouveau virus. A la Pitié-Salpêtrière, le plus gros site hospitalier de France, sur les sept services de réanimation que compte l’ensemble hospitalier, quatre ne font plus que du Covid. « Une cinquième réa est à 50% Covid, mais va basculer bientôt en 100% », prévient Jean-Michel Constantin. Son établissement dispose désormais de 210 lits de soins critiques, autant qu’au pic de la première vague : « Nous sommes en train de jeter toutes nos forces dans la bataille, mais après, que fera-t-on ? », s’interroge le réanimateur. 

« Ce que l’on nous demande, c’est le plan de l’AP-HP qui s’appelle le ‘plan sur-crise’, la première fois j’ai compris ‘surprise’, mais non, c’est bien le plan ‘au-dessus de la crise' », s’étonne encore Gilles Pialoux. 

« Il n’y a pas la même cohésion qu’il y a un an »

A l’hôpital Tenon (AP-HP), le Pr. Gilles Pialoux, chef des maladies infectieuses, fait le calcul : « Nous avions avant la crise 20 lits de réanimation, qui sont déjà occupés en totalité par des patients covid, auxquels s’ajoutent 8 lits de soins intensifs de pneumologie covid. L’étape d’après, c’est de prendre une deuxième unité soins intensif, de néphrologie par exemple, pour la transformer en réanimation covid ». Déjà poussés dans leurs retranchements, les soignants se préparent au pire, alors que le pire est déjà là. « Ce que l’on nous demande, c’est le plan de l’AP-HP qui s’appelle le ‘plan sur-crise’, la première fois j’ai compris ‘surprise’, mais non, c’est bien le plan ‘au-dessus de la crise’, s’étonne encore Gilles Pialoux, qui s’attend à voir bientôt des blocs opératoires transformés en postes de réa dans les établissements d’Ile de France. A l’hôpital Bichat dans le nord de la capitale, les lits ont déjà gagné l’antre de la chirurgie.  

L’urgence et l’essentiel demeurent. « Il reste les bâtiments ‘coeur’, ‘tête’ et ‘cou’ qui sont épargnés », note Jean-Michel Constantin à la Pitié-Salpêtrière. Partout les médecins parviennent à conserver des places pour traiter les pathologies les plus graves, qui ne peuvent plus attendre. Mais un an après le déferlement de la première vague dans les hôpitaux ce nouveau pic dans les services renforce la lassitude des équipes. « Ce sont des situations difficilement supportables, ce n’est pas naturel de travailler ainsi », souffle Jean-Christophe Lucet. « Le fait de voir revenir le Covid rend les choses extrêmement difficiles pour les soignants. Même si personne ne renâcle, il n’y a pas la même cohésion qu’il y a un an ». Beaucoup craignent les nouvelles arrivées, que rien ne semble entraver. « On est abasourdis, on a l’impression que tout le monde est sidéré en cellules de crises, et le personnel est épuisé », lâche Gilles Pialoux, « les chiffres qu’on nous annonce sur l’Ile de France sont hallucinants, on va vers 2000 lits de réa occupés par des malades Covid, on a dépassé le pic de la seconde vague, et on va rejoindre le pic de la première vague, c’est ça qui nous pend au nez ».  

Le gouvernement, semble aujourd’hui réticent à de nouvelles mesures, plus restrictives que le confinement régional et relativement souple qu’a annoncé le Premier ministre Jean Castex. Dans les hôpitaux, les médecins eux, réfléchissent à une question : comment désormais se préparer à trier les malades.  

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire