Le front républicain contre l’extrême droite est de plus en plus fragilisé – La normalisation du RN: il entend présenter « d’autres inflexions » sur la fiscalité, le social, notamment le revenu universel

La gauche en mode kamikaze à l’approche de la présidentielle

Parmi la dizaine de prétendants pour 2022, tous prônent le rassemblement mais chacun soigne sa petite boutique. 

Par Michel NoblecourtPublié le 23 mars 2021 à 06h00 – Mis à jour le 23 mars 2021 à 06h01 

 https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/23/la-gauche-en-mode-kamikaze-a-l-approche-de-la-presidentielle_6074115_3232.html

A treize mois du premier tour de l’élection présidentielle, la gauche n’en finit plus d’afficher ses divisions. Semaine après semaine, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, dévoile des pans d’un programme présidentiel sans avoir encore de champion(ne) pour le porter. Arnaud Montebourg, qui a quitté le PS, propose un « contrat » pour une « revalorisation de la France » mais l’ancien ministre de François Hollande n’est pas (encore) candidat. Seul Jean-Luc Mélenchon est, pour la troisième fois, candidat déclaré. Le leader de La France insoumise (LFI), qui compte sur une « dynamique d’adhésion », s’est même jamais « senti si prêt à gouverner ». En coulisses, ou au grand jour, une dizaine de prétendants fourbissent leurs armes en vue de l’échéance de 2022. 

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Tous ces candidats virtuels partagent le même objectif : empêcher un second duel, au deuxième tour, entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Tous prônent le rassemblement de la gauche et des écologistes mais chacun soigne sa petite boutique. On peut dire, en recourant à une métaphore, que ces combattants de l’impossible font figure de kamikazes, ces pilotes japonais qui, pendant la seconde guerre mondiale, effectuaient des raids-suicides et écrasaient leur avion sur des navires américains. Ils voulaient affaiblir l’ennemi à défaut de le vaincre. En 2022, les « kamikazes » de la gauche veulent se battre, avec ce qui ressemble à une énergie du désespoir, pour tenter de déjouer les pronostics et se hisser au second tour. Mais, avec ses divisions, la gauche court le risque d’un suicide politique.

Naufrage collectif

Dernier en date des partants pour cette folle aventure, Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste. Allié à André Chassaigne, le député du Puy-de-Dôme qui, déjà en 2011 et en 2016, s’était opposé au ralliement à la candidature de M. Mélenchon, le député du Nord s’était fait élire en 2018 à la tête d’un parti centenaire mais bien malade, sur une volonté d’indépendance qui passait par une candidature autonome. Samedi 13 mars, il a officialisé sa candidature devant le conseil national du PCF. « Tout est fait, a-t-il lancé, pour installer dans les esprits le duel du second tour de cette élection. (…) Refusons ce piège. »

Pour faire passer la pilule, M. Roussel, décidé à aller « jusqu’au bout », a affiché sa fidélité à l’« union de la gauche »« dans les gènes » des communistes. Dimanche 21 mars, dans Le Journal du dimanche, il a proposé « un pacte avec les autres forces de gauche pour que les législatives » permettent un rassemblement. Si sa candidature est ratifiée par un vote des militants, le 9 mai, elle va contrarier la quête des parrainages pour le leader de LFI.

Lire la chronique de Françoise Fressoz : Présidentielle 2022 : « Ceux qui rêvent de briser le duopole Macron-Le Pen n’ont pas encore trouvé le trou de souris par lequel se faufiler »

Ces équipées individuelles portent en germe un naufrage collectif. Selon un sondage IFOP, réalisé du 5 au 11 mars pour Marianne, au premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron obtiendrait 24 %, derrière Marine Le Pen à 28 %. La gauche serait purement et simplement laminée. Dans l’hypothèse testée, M. Mélenchon recueillerait 10 %, Anne Hidalgo, qui porterait alors les couleurs du PS, 8 %, et Yannick Jadot, pour Europe Ecologie-Les Verts (EELV), 6 %. Aucun ne serait en position d’accéder au second tour.

Selon un sondage Ipsos-Sopra Steri pour L’Obs, réalisé fin janvier, si le PS et EELV s’accordaient sur une candidature commune – ce qui paraît peu probable –, M. Jadot récolterait 17 % et la maire de Paris, 16 %, encore loin de la marche ouvrant la porte du second tour. Il ne s’agit certes que d’une photographie à un instant donné et, en treize mois, alors que nombre d’inconnues subsistent sur la sortie de la crise sanitaire, le paysage peut évoluer. Mais il faudrait un miracle pour chambouler la donne.

Utopie

Le PS, qui n’est plus du tout en position hégémonique à gauche, a multiplié les signes d’ouverture. M. Faure s’est dit « prêt à se ranger » derrière les Verts en 2022, acceptant ainsi, au grand dam des barons hollandais, un éventuel « effacement »de son parti. Echaudé par l’absence de renvoi d’ascenseur, le député de Seine-et-Marne a durci le ton : « En 2022, sans candidat commun, a-t-il averti, on prend le risque évident de dérouler un tapis rouge sous les pieds du duo Macron-Le Pen. » Et il ne perd pas une occasion de tacler M. Mélenchon : « Pour l’instant, Jean-Luc Mélenchon a un candidat : lui-même. Il a un projet, le sien, et il demande à tout le monde de s’aligner. C’est une conception curieuse du rassemblement. » Le patron des socialistes, qui ne prévoit pas de primaire comme en 2006, en 2011 et en 2016, cautionne à l’avance Mme Hidalgo, jugeant qu’elle « ferait une excellente présidente ».

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Toujours sûr de lui, le porte-drapeau de LFI ne donne pas tort à son ancien camarade. « Aujourd’hui, l’union c’est la confusion », proclame l’ancien ministre de Lionel Jospin qui refuse de « renoncer à tout » pour « s’entendre avec les autres » : « Si on ne parle pas d’Europe, de planification, de VIe République, de défense nationale, on ne parle de rien. » Les optimistes espèrent que les élections régionales et départementales des 13 et 20 juin, si elles sont maintenues, dégageront un nouvel horizon. Dimanche 21 mars, M. Mélenchon, invité de France Inter, France Télévisions et Le Monde, a tendu la main aux seuls Verts. Mais l’union sacrée, EELV, PS, PCF, LFI, dans les Hauts-de-France, a peu de chances d’être dupliquée ailleurs.

Tous les ingrédients sont réunis pour que, pour la quatrième fois depuis que le chef de l’Etat est élu au suffrage universel, la gauche soit, comme en 1969, en 2002 et en 2017, absente du second tour. Seule une candidature rassemblant toute la gauche, de LFI aux écologistes, pourrait, peut-être, déjouer cette hypothèse… Une utopie. A défaut, en mai 2022, la gauche pourrait bien signer son arrêt de mort. Au suicide collectif s’ajouteraient des naufrages individuels pour chaque candidat. Un scénario kamikaze.

Michel Noblecourt

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A gauche, « il y a le sentiment d’être instrumentalisé depuis plusieurs élections »

Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut Ipsos, a isolé plusieurs facteurs d’explication à un possible affaiblissement du « barrage républicain » en vue de la présidentielle de 2022. 

Propos recueillis par Franck JohannèsPublié le 23 mars 2021 à 11h24 – Mis à jour le 23 mars 2021 à 18h23  

Temps de Lecture 7 min. 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/03/23/il-y-a-a-gauche-le-sentiment-d-etre-instrumentalise-depuis-plusieurs-elections_6074156_823448.html

Pour le politiste Brice Teinturier, le déclin du clivage droite-gauche et la stratégie de désextrémisation de Marine Le Pen peuvent expliquer les réticences des électeurs à se mobiliser pour faire barrage au Rassemblement national lors du deuxième tour de la présidentielle de 2022.

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Vous avez publié en 2017 un ouvrage sur la « PRAF attitude » (« “Plus rien à faire, plus rien à foutre”. La vraie crise de la démocratie », Robert Laffont), de ces électeurs qui sont désormais totalement détachés de la politique, que vous estimiez à près de 30 %. Leur nombre a-t-il évolué ?

Ce que j’ai cherché à pointer en 2017, c’était une menace pour la démocratie induite non par la montée des extrêmes, mais par une proportion de plus en plus importante de Français qui n’en ont « plus rien à faire » de la politique. Il y a une mythologie française sur le fait que les Français seraient passionnés de politique. Elle est en partie vraie, mais elle occulte un phénomène plus profond, la montée en puissance du désengagement à l’égard de la démocratie et du vote, d’une prise de distance profonde chez des Français tout simplement déçus, voire dégoûtés par la politique, pour toute une série de raisons que j’ai cherché à analyser : alternances ayant tué l’espérance, crise de l’exemplarité, mutations de l’information, crise de la représentation, etc.

L’abstention électorale en est une des manifestations les plus visibles et ne relève plus seulement d’un mécanisme d’exclusion sociale. Elle a tendance à augmenter, qu’il s’agisse du premier tour de la présidentielle de 2017 (22,2 %), des législatives qui ont suivi (51,3 %), des européennes de 2019 (50,1 %) ou des municipales de 2020 (55,3 %, un record pour ces élections que l’on ne peut expliquer seulement par le Covid).

Cela ne veut pas dire que le phénomène est inexorable. D’ailleurs, nos enquêtes montrent que l’image du personnel politique s’est plutôt améliorée depuis quatre ou cinq ans, tout comme le sentiment d’être bien représenté, la confiance envers de nombreuses institutions et à l’égard des grandes entreprises. Le niveau reste très préoccupant, mais la tendance est incontestable et le Covid-19 a redonné du sens à l’action des politiques, même si la défiance reste la toile de fond de la société.

Une forte abstention à la prochaine élection présidentielle est donc possible, même si un an avant le scrutin, sans connaître encore l’offre de candidatures et avec tout ce qui peut se produire dans une campagne, il faut être très prudent : lorsqu’il existe un enjeu et que les Français ont le sentiment d’avoir à trancher entre des alternatives claires, distinctes et importantes, ils se rendent aux urnes.

Même s’il s’agit à nouveau d’un duel Macron-Le Pen au second tour ?

Non, effectivement. Des pans entiers de l’électorat, notamment à gauche, indiquent aujourd’hui que dans ce cas de figure, ils s’abstiendront. Dans notre enquête Ipsos-Sopra Steria de janvier pour Franceinfo et L’Obs, 30 % seulement des électeurs de Jean-Luc Mélenchon annoncent qu’ils voteraient Macron, 19 % Le Pen, et 51 % s’abstiendraient ou voteraient blanc ou nul. Pour rappel, en 2017, au second tour, 52 % de l’électorat de Mélenchon avait voté Macron. C’est donc, à date, une baisse de 22 points. Même chose ou presque dans l’électorat socialiste : 46 % voteraient Macron – 25 points de moins que ce qu’ont fait en 2017 les électeurs de Benoît Hamon –, 38 % refuseraient de choisir, et 16 % voteraient Le Pen.

A droite, les choses sont plus stables. Près de 50 % des électeurs de Xavier Bertrand voteraient Macron (en 2017, 48 % des électeurs de François Fillon l’avaient fait), et 21 % se prononceraient pour Le Pen.

Le front républicain contre l’extrême droite est-il menacé ?

A l’évidence oui, même si l’hypothèse est encore lointaine. Dire à un an du scrutin, « je n’irai pas voter » est quand même plus aisé que de le faire réellement à l’issue d’un entre-deux-tours où la possibilité pour Marine Le Pen de l’emporter serait devenue forte. On peut raisonnablement penser qu’une fraction de ces électeurs se rendrait alors malgré tout aux urnes pour s’y opposer, mais certainement pas dans la même proportion qu’en 2017. Quand au souvenir de l’extrême mobilisation de la gauche (mais aussi de la droite) en 2002, il est définitivement derrière nous.

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« Le clivage gauche-droite n’a pas disparu mais il n’agrège maintenant qu’un Français sur deux environ »

Plusieurs phénomènes se conjuguent. D’abord, Emmanuel Macron a non seulement fracturé l’électorat socialiste – 48 % des électeurs qui avaient voté pour Hollande en 2012 ont voté dès le premier tour pour lui et non pour Benoît Hamon – mais il en a depuis fidélisé une partie. Ceux qui se disent socialistes aujourd’hui et pourraient voter pour Anne Hidalgo sont donc mécaniquement plus à gauche, ou plus hostiles à Macron. Ensuite, les identités politiques se sont affaiblies. Le clivage gauche-droite n’a pas disparu mais il n’agrège maintenant qu’un Français sur deux environ. Or, le combat anti-Le Pen était un marqueur de gauche. Quand cette identité s’affaiblit, il s’affaiblit.

Le troisième facteur renvoie au fait qu’une partie de la gauche et de ses dirigeants se situent explicitement ailleurs. Mélenchon ne se dit plus « de gauche » ou « très à gauche » mais veut représenter le peuple. Comme Marine Le Pen réfute également ce clivage et se pose aussi en représentante du peuple, il devient plus difficile, pour un électeur de La France insoumise de voler au secours de Macron face à elle. Et la confusion est accrue, pour ne pas dire totale, lorsque leur leader, mais il n’est pas le seul, renvoie dos à dos Emmanuel Macron et Marine Le Pen tout en soulignant qu’ils n’expriment pas la même chose !

Y a-t-il un effet de répétition, ou de déception ?

Il y a à gauche le sentiment d’être instrumentalisé depuis plusieurs élections, d’avoir à faire un choix par défaut, pour « le moins pire ». Ces électeurs l’ont fait en 2002 avec Chirac, en 2015 aux régionales, avec les retraits de la gauche en Provence-Alpes-Côte d’Azur et dans les Hauts-de-France, et en 2017 avec Macron. Il y a là pour cet électorat quelque chose de désespérant, qui renvoie à la faiblesse du PS lui-même.

Il y a effectivement un effet d’usure, de lassitude, de sentiment d’être pris en étau. Mais il y a plus que cela : une très grande déception. Autant Macron a su fidéliser une partie des électeurs socialistes qui avaient voté pour lui en 2017, autant une autre s’est sentie trahie. Elle avait cru en une politique différente, « et de gauche et de droite », mais elle fait le constat que le premier ministre et les ministres « forts » sont issus de la droite, et que les réformes-phares du quinquennat, d’inspiration libérale, pèsent bien plus lourd que les autres mesures supposées être de gauche. Ce facteur joue énormément.

Enfin, le dernier, c’est l’évolution de Marine Le Pen elle-même. Sa stratégie de désextrémisation, entamée depuis dix ans, ajoutée à ses tentatives plus récentes de rassurer et d’améliorer sa crédibilité présidentielle, fonctionne en partie. Elle donne moins l’impression d’être un danger pour la démocratie et davantage qu’elle peut représenter des aspirations du peuple que la gauche ne porte plus.

La rencontre de ces deux phénomènes, droitisation d’Emmanuel Macron et modération apparente de Marine Le Pen, ajoutée aux autres tendances lourdes, explique l’affaiblissement considérable du « front républicain », qui était une réponse explicite au « Front national ».

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Voyez-vous monter un anti-macronisme ?

Pas vraiment aujourd’hui. Le taux de Français qui portent un jugement très défavorable sur Emmanuel Macron était de 24 % à 25 % lorsqu’il a été élu, il est monté jusqu’à 50 %, un niveau exceptionnellement haut en décembre 2018, notamment pendant la crise des « gilets jaunes », mais ce taux n’a ensuite cessé de baisser. Il était encore de 40 % en 2019, il avoisine les 30 % en 2020 et il est aujourd’hui revenu à 25 %. Ce qui veut dire que factuellement, Emmanuel Macron a pacifié sa relation avec les Français.

Il n’a probablement pas changé son image, les soupçons d’arrogance sont toujours là, mais cela ne peut expliquer pourquoi autant d’électeurs de gauche décident de s’abstenir en cas de duel avec Le Pen, voire de voter pour elle. Il faut aussi regarder du côté de Marine Le Pen elle-même, qui arrive à séduire ou au minimum, à décomplexer ces électeurs-là. Ce point est crucial dans ce qui est en train de se profiler à l’occasion de cette présidentielle.

Si l’on tire les fils jusqu’au bout, la situation est donc bien celle d’un front républicain anti-Le Pen totalement fracturé. Mais ce qui me frappe le plus , au fond, c’est à quel point les sociaux-démocrates ne se sont pas remis de 2017. Si cet électorat est aujourd’hui résiduel à 8 ou 9 %, c’est qu’il est profondément désabusé et disponible pour des offres différentes, mais aussi pour une abstention forte au second tour s’il oppose Macron à Le Pen. Ces électeurs se disent que, pour le moment, la gauche n’est pas en situation et considèrent, aujourd’hui tout au moins, que « si on en est à nouveau là au second tour de la présidentielle, ce sera sans moi ». Une gigantesque « Praf » en somme.

Franck Johannès

La « normalisation » permanente de Marine Le Pen

En changeant fondamentalement son programme politique et économique, la présidente du Rassemblement national tente de gagner des voix à droite. 

Par Franck JohannèsPublié le 26 février 2021 à 02h38 – Mis à jour le 26 février 2021 à 19h28  

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/02/26/la-normalisation-permanente-de-marine-le-pen_6071245_823448.html

Marine Le Pen, chef du parti d’extrême droite Rassemblement national (RN), à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), le 11 février.
Marine Le Pen, chef du parti d’extrême droite Rassemblement national (RN), à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), le 11 février. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Marine Le Pen a négocié un virage spectaculaire et un peu brutal en se prononçant, dans une tribune publiée dimanche 21 février dans L’Opinion, pour le remboursement de la dette publique. La présidente du Rassemblement national (RN) y voit « un aspect moral essentiel » et estime qu’un Etat souverain doit avoir « une parole d’airain ». Ce ralliement à une stricte orthodoxie budgétaire n’est en réalité qu’une étape du lent processus de normalisation engagé au lendemain de la défaite à la présidentielle de 2017. Marine Le Pen se recentre, et entend mordre sur l’électorat de la droite classique – au risque peut-être à terme de s’y dissoudre et de perdre « la fonction tribunicienne », le porte-voix des colères, qui a fait les beaux jours du Front national (FN). « Il n’y a plus de dédiabolisation. Maintenant, on est dans la présidentialisation », résume Philippe Olivier, beau-frère et proche conseiller de la candidate à la présidentielle.

Marine Le Pen sait qu’elle doit surmonter deux handicaps : l’étiquette d’extrême droite qui colle au mouvement, et son propre déficit de crédibilité. Pour la première, elle a multiplié les gestes – éloge du général de Gaulle, hommage aux victimes du Vél’d’Hiv’, condamnation réitérée de l’antisémitisme et de tout ce qui pourrait ressembler au nazisme, soutien très mesuré à Génération identitaire, et seulement au nom de la liberté d’expression, alors même que les identitaires sont nombreux au RN. Trois de ses têtes de liste aux régionales, Hervé Juvin, Jean-Paul Garraud, Thierry Mariani, viennent d’ailleurs de la droite classique et ne sont même pas membres du parti.

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La crédibilité se construit plus lentement. La tribune de L’Opinion est un modèle du genre : rédigée dans une solide langue de bois par « les Horaces », un groupe de hauts fonctionnaires qui restent prudemment anonymes, elle a peu de chances d’émouvoir l’électeur moyen – « rien n’empêche pour la BCE [Banque centrale européenne] de conserver ces titres de façon indéfinie, de les transformer en dettes perpétuelles, voire de les compenser avec les réserves comptables », dit le texte. Peu importe, il s’agit de prouver aux classes moyennes, et surtout aux retraités, qu’on gouvernera sagement. « Qui paie ses dettes s’enrichit », conclut benoîtement la présidente du RN.

Défense des libertés

L’aggiornamento remonte en fait à juillet 2017, où un bureau national élargi du FN a passé au crible les raisons de l’échec à la présidentielle et entrepris un travail de fond pour transformer le parti. « Pendant longtemps, on a été un parti d’opposition, de contestation, a dit le vice-président du parti, Jordan Bardella, mardi 23 février sur France 5Or, aujourd’hui, à quatorze mois d’une élection présidentielle, où les sondages nous mettent entre 46 % et 48 % au second tour face au président sortant, ces sondages nous obligent. On prend en compte les réalités d’un monde qui évolue. »

« Il ne s’agit pas de dire “nos convictions ont changé”, il s’agit de prendre en compte les réalités du monde », a indiqué Jordan Bardella, numéro deux du RN

Marine Le Pen est ainsi revenue sur les accords de Schengen, qu’elle voulait jadis « suspendre immédiatement », et souhaitait même mettre le traité à la poubelle. Elle propose aujourd’hui « de la manière la plus claire qui soit, de réfléchir à ce que cette libre circulation [en Europe], dans le cadre d’un esprit européen auquel nous sommes attachés d’ailleurs, ne s’applique qu’aux nationaux des pays de l’Union européenne ». Jordan Bardella en convient :« Nous avons effectué un certain nombre d’évolutions, je vous le concède. En 2017, il s’agissait de manière franche, assumée, nette, de rompre avec l’Union européenne, de rompre avec l’euro, a indiqué le numéro deux du RN. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Il ne s’agit pas de dire “nos convictions ont changé”, il s’agit de prendre en compte les réalités du monde, et aussi l’opinion d’une majorité de Français. »

La présidente avance d’ailleurs un peu plus vite que le site officiel du RN, qui reste crispé sur les 144 engagements de 2017. Le RN se veut même à la pointe de la défense des libertés (sauf pour les migrants et les étrangers), Marine Le Pen se prend de plus en plus souvent à citer des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme – même si Jordan Bardella se refuse encore à ce que « le droit européen prime sur le droit national ».

« Le RN fait du Macron »

Le Front national a commencé par changer de nom en 2018 – « ce n’est pas cosmétique, assure Philippe Olivier, passer du Front au Rassemblement, c’est une façon très différente de voir les choses ». Marine Le Pen a pris grand soin, en décembre 2019, quand les « gilets jaunes » voulaient marcher sur l’Elysée, de défendre l’institution ; pendant la crise sanitaire, si elle n’a pas épargné le gouvernement, elle n’a jamais appelé à la désobéissance – et s’en est tenue à un silence désapprobateur quand Louis Aliot, le maire RN de Perpignan, a rouvert illégalement quatre musées de sa ville.

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« Nous intégrons dans notre réflexion politique les contraintes du fonctionnement de l’Etat et ses logiques internes, reprend Philippe Olivier, y compris avec des instances comme le Conseil constitutionnel ou le Conseil d’Etat. Les sondages montrent que nous avons raison, que nous sommes sur la bonne voie. On a écouté ce qu’on nous a dit, et on se met en situation d’être en accord avec notre électorat, réel et potentiel. » Les cadres hostiles à ce vigoureux recentrage sont partis, Jean Messiha, en novembre 2020, et Florian Philippot, le numéro deux du FN, dès septembre 2017. « Fin du Frexit, de la sortie de Schengen, a tweeté le chef de file des Patriotes le 11 février. C’est très clair. Comme je l’avais prévu en 2017, le RN a laissé tomber toute idée d’indépendance et fait du Macron. Nous, nous ne lâcherons rien. »

Le RN n’est en réalité pas fâché de laisser les Eric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan ou Florian Philippot sur sa droite. Et quand Gérald Darmanin juge que Marine Le Pen « en vient quasiment à être dans la mollesse », il fait plus de dégâts dans les rangs de la majorité qu’au Rassemblement national. « En fait, il veut lui dire, “mais vous n’êtes plus caricaturale”, analyse Philippe Olivier. Il pensait que Marine Le Pen allait éructer contre l’islam, il tombe sur quelqu’un qui lui dit, “non, je fais bien la distinction entre islam et islamisme”, et il est totalement désorienté. Nous, on a beaucoup mûri, on a beaucoup appris. »

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Le RN risque-t-il de se fondre dans la frange la plus à droite de la droite classique ? Le directeur général délégué d’Ipsos, Brice Teinturier, n’y croit pas. « La marque Le Pen est tellement forte et installée qu’elle continue à incarner l’alternative au “système” pour beaucoup de Français et qu’elle peut s’autoriser à être dans une forme moindre d’extrémisme, estime-t-il. Du coup, elle conserve son socle et peut commencer à élargir son assiette électorale. Je pense qu’elle peut s’autoriser sans risque cette façon de polir des angles qui lui portaient préjudice. » Le RN entend présenter « d’autres inflexions » sur la fiscalité, le social, notamment le revenu universel, défendu à gauche en 2017 par Benoît Hamon, et le parti promet « des surprises ».

Franck Johannès

*« La gauche peut encore gagner en 2022 »

TRIBUNE

Laurent Joffrin

Laurent Joffrin, créateur de la plate-forme politique Engageons-nous, estime, dans une tribune au « Monde », que la gauche peut remporter la prochaine présidentielle si elle parvient à faire émerger une candidature crédible cet été.

Publié le 08 février 2021 à 04h44 – Mis à jour le 08 février 2021 à 20h25    Temps de Lecture 5 min. 

Laurent Joffrin, le 23 juillet 2020.
Laurent Joffrin, le 23 juillet 2020. JOEL SAGET / AFP

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/08/laurent-joffrin-la-gauche-peut-encore-gagner-en-2022_6069127_3232.html

Tribune. Message pour ces légions maussades qui peuplent aujourd’hui la gauche française. Vous, les désabusés, les découragés, les abattus, les cafardeux, les déprimés et les broyeurs de noir, vous avez tort : la gauche peut encore gagner en 2022.

Bien sûr, vous êtes déprimés par les sondages. Au total, pas plus d’un quart de l’électorat se prononce pour l’un ou l’une de ses candidats ou candidates. Jean-Luc Mélenchon, qui poursuit son rêve de rupture dégagiste ? 11 %. Anne Hidalgo, la maire de Paris qui a suscité un espoir et pourrait représenter ensemble écologistes et socialistes : entre 6 et 9 %. Yannick Jadot, l’écolo réaliste qui caresse la même ambition ? Dans les mêmes eaux. Arnaud Montebourg, qui veut jeter un pont avec une certaine droite souverainiste : 4 %. Quant aux autres, putatifs ou potentiels. Seule une union entre réformistes et écologistes (selon IPSOS) se hisse autour de 15 %, ce qui ne suffit pas. A côté de ces scores étriqués, Macron est toujours autour de 23 %, et Marine Le Pen caracole à 27 % au premier tour

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Mais ce sont des évaluations circonstancielles. Dix-huit mois avant l’échéance, rien n’a jamais été prévu, sinon la victoire de favoris qui ont mordu la poussière : Giscard ou Rocard en 1980, Barre en 1987, Balladur en 1994, Jospin en 2001, Sarkozy et Strauss-Kahn en 2011, Juppé puis Fillon en 2016, tous battus ensuite.

Macron, favori de 2021, échappe-t-il à la règle ? Rien ne permet de l’affirmer. Un nouveau paysage est apparu depuis deux ans, sur lequel la crise du Covid-19 a jeté une lumière crue et qui réhabilite les idées les plus classiques de la gauche. Partout, l’Etat revient en force ; partout, on cherche secours auprès des gouvernements ; partout, on invoque les valeurs de solidarité, d’égalité, de protection et de sauvegarde de la planète. La domination du laisser-faire vacille, rejetée par les peuples qui en ont assez d’être exposés à la concurrence de tous contre tous, d’être sacrifiés aux intérêts d’une minorité privilégiée.

Un combat planétaire

On dit qu’ils se tourneront inéluctablement vers les démagogues. Les succès électoraux du national-populisme sont indiscutables. Mais on commence à comprendre que cette ascension est résistible. Les absurdités produites par les Trump et Bolsonaro finissent par inquiéter la majorité. En Italie, Salvini a été écarté du pouvoir. En Grande-Bretagne, le Parti travailliste se reprend face aux palinodies de Boris Johnson. Aux Etats-Unis, Trump a bien été battu dans les urnes, à la régulière, et Biden met en œuvre une politique certes modérée (nous sommes aux Etats-Unis), mais aussi sociale et écologiste.

On dit que la social-démocratie, usée par un siècle de pérégrinations, a fait son temps. Mais elle gouverne au sud et au nord de l’Europe, en Espagne, au Portugal, en Suède, au Danemark et en Finlande. En Italie, une coalition proeuropéenne comprenant la gauche devrait se maintenir au pouvoir, tandis qu’en Allemagne, le SPD reste un allié décisif dans la grande coalition d’Angela Merkel, dont beaucoup envient les succès, y compris à gauche. Même chose dans le monde anglo-saxon : au Canada, en Nouvelle-Zélande et, last but not least, aux Etats-Unis, ce sont des gouvernements progressistes qui tiennent les rênes du pouvoir. Joe Biden est centriste. Mais il n’aurait pas été élu sans l’appui décisif et désintéressé de son aile écologique, antiraciste et sociale. Partout, la gauche a subi de graves revers depuis quinze ans. Mais personne ne peut sérieusement prétendre qu’elle a disparu.A

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D’autant que l’évolution même du monde lui donne raison. Quels sont les défis du XXIe siècle ? L’inégalité, qui déchire les sociétés et désespère les peuples. La dégradation de la planète, qui menace l’humanité. La crise de la représentation, qui mine la démocratie et qui ne saurait se résoudre par le simple appel à l’autorité. Trois défis que seule une stratégie de gauche peut relever. Il s’agit désormais d’organiser la transition sociale vers un monde plus juste, la transition écologique vers une planète durable, la transition démocratique vers une société réconciliée. Qui peut le faire, sinon la gauche ?

Dans ce combat planétaire, la France peut montrer la voie. En affrontant ces trois défis, en montrant au peuple qu’elle a un plan crédible, en démontrant qu’elle peut reconstruire une France disloquée par la pandémie et les incohérences du macronisme, la gauche française peut retrouver une majorité. Déjà, avec les écologistes, elle gouverne la plupart des grandes villes, Paris, Lille, Lyon, Marseille, Rouen, Brest, Bordeaux, Rennes, Nantes, Montpellier, Le Mans ou Dijon.

Un électorat en jachère

Bien sûr, si elle en reste aux recettes d’antan, si elle se complaît dans l’incantation, si elle abandonne l’universalisme, si elle élude les difficultés ressenties par les classes populaires, le déclassement, l’insécurité, l’immigration, si elle dénie, au nom de la décroissance, une amélioration de leurs conditions de vie aux plus défavorisés, elle restera enfermée dans son électorat résiduel, qui réunit moins d’un tiers des voix. Bien sûr, si elle s’émiette en candidatures multiples, qui n’auront d’autre souci que de témoigner, qui accepteront déjà la défaite en 2022 en se berçant d’illusions pour 2027, ses électeurs ne sauront à quel nain se vouer et ouvriront la voie à un nouveau duel Macron-Le Pen.

Mais si un candidat ou une candidate se présente avec un projet solide, si la gauche retrouve l’équilibre en restaurant la force du réformisme, sans lequel aucune victoire n’aura lieu, tout redevient possible. Regardons froidement l’échiquier. La « Macronie » est devenue un succédané de la droite conservatrice. Erratique et autoritaire, sans idée forte, faussement moderne, sans implantation réelle dans la société, elle peut s’effondrer ou, à tout le moins, rebuter les électeurs de gauche qu’elle a ralliés en les trompant. Le national-populisme garde ses positions, redoutables mais toujours minoritaires. Entre ces deux forces, la droite LR est engoncée, sans projet clair, écartelée entre Macron et Le Pen.

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On dira que la gauche ne va guère mieux. On dira que La France insoumise et les écologistes ont, de toute manière, décidé de concourir, ce qui contraindra la gauche sociale-démocrate à faire de même. On dira que ces trois candidatures sont condamnées à rester minoritaires. Mais si la coalition réformiste renaît de ses cendres, si une candidature crédible émerge pendant l’été 2021, si elle incarne un projet clair de reconstruction du pays, elle peut reprendre la place qui est la sienne. C’est le travail que nous avons entamé avec notre association Engageons-nous, en suscitant, comme dimanche 31 janvier, lors du « zoom de la gauche », un dialogue entre réformistes. Dans le feu de la campagne, les électeurs chercheront une alternative au duel Macron-Le Pen. Ils peuvent se reporter soudain sur celui ou celle qui l’incarnera.

Tout un électorat progressiste, social, républicain est en jachère. Il ne tient qu’à la gauche de l’action de le convaincre à nouveau. Qu’un homme ou une femme crédible ramasse ce drapeau, et les électeurs soucieux de redresser le pays sur la base de valeurs d’égalité et de liberté retrouveront espoir. Alors ils se rallieront, laissant les extrêmes de côté, et porteront cette candidature au second tour. Ce n’est pas sûr ? Rien n’est sûr. Mais c’est la seule carte dont nous disposons.

Laurent Joffrin, ancien directeur des rédactions de « Libération » et du « Nouvel Observateur », a lancé l’association Engageons-nous pour revitaliser un pôle de centre gauche.

Laurent Joffrin

Commentaire Dr Jean SCHEFFER:

Ce n’est pas la Social Démocratie ayant prouvé son échec avec les gouvernements de Jospin , Hollande, et maintenant Joffrin qui va attirer les 30% d’abstentionistes et tous les électeurs encore à gauche.

Cest Jospin qui a privatisé le plus dans la Vème république, c’est Hollande qui a poursuivi la casse de l’hôpital public.

La Social Démocratie a relié le camp de la mondialisation et n’a aps été capable de construire une europe sociale

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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