Le pari des écoles ouvertes, peut-il être maintenu avec un virus qui circule beaucoup – Faudra-t-il vacciner les enfants – Comment affronter sans moyens la catastrophe pédopsychiatrique qui s’annonce

« Les écoles ne peuvent rester ouvertes si le virus circule de façon élevée « 

Propos recueillis par N. H.


La professeure de santé publique Devi Sridhar analyse les différentes stratégies de sortie de crise

ENTRETIEN

A 36 ans, l’Américaine Devi Sridhar occupe la chaire de santé publique de l’université d’Edimbourg. Depuis le début de la pandémie, elle conseille le gouvernement écossais dans sa politique sanitaire.

Quelle est la situation en Ecosse actuellement ?

Elle est bonne mais fragile. Au total, 48 % des adultes ont reçu au moins une dose de vaccin et la campagne accélère. Notre espoir est d’avoir immunisé tous les adultes d’ici à la mi-juillet. Ensuite, nous regarderons ce qu’il en est des enfants, si des vaccins sont disponibles et sûrs. En parallèle, nous allons alléger pas à pas les restrictions, d’ici au 26 avril. Nous ne voulons pas repartir trop vite et subir une troisième vague.

Quelle a été la particularité de l’approche écossaise ?

Elle s’est mise en place en avril 2020. Jusque-là, nous suivions la position anglaise. Mais, quand le gouvernement britannique a indiqué qu’il voulait juste aplatir la courbe, nous avons estimé que nous pouvions faire mieux que ça : l’écraser. Et nous l’avons fait, grâce à des mesures de restriction plus longues. Avec le variant B.1.1.7, à la fois plus contagieux et plus sévère, nous avons été contraints de mettre en place un con!nement dur.

Nous sommes parvenus à faire redescendre les chiffres. Et l’enjeu est de les maintenir à ce niveau.

Comment jugez-vous la réaction de l’Europe continentale face au variant ?

Etonnamment lente. Il suffsait de regarder l’Angleterre et de se dire qu’on ne voulait pas subir la même chose. Mais les gouvernements en semblent incapables. En France, il y a cette idée de préserver l’économie en restant ouvert aussi longtemps que possible. C’est comme rouler en voiture vers un mur et armer qu’en freinant le plus tard possible on gagnera du temps. Vous perdez sur tous les tableaux : économique et sanitaire. Vous avez les morts et la crise.

Il n’y a que deux manières efficaces de combattre cette pandémie. Soit le modèle de l’élimination complète, celui choisi par les pays d’Asie, l’Australie, la Nouvelle-Zélande : le virus n’est plus là, vous pouvez attendre tranquillement l’arrivée des vaccins, votre économie roule et vous surveillez le moindre retour de flamme. Soit vous vaccinez massivement et aussi rapidement que possible votre population, comme en Israël et aux Etats-Unis. Les autres options, celles du Brésil, de la Suède ou de la France, si différentes soient-elles, ne sont pas raisonnables.

La France défend également un maintien résolu des écoles ouvertes. Qu’en pensez-vous ?

La question est délicate. Nous savons que les enfants doivent rester à l’école, qu’en cas de fermeture les dommages sont massifs. Mais il faut aussi protéger les enseignants et les familles. Notre modèle a été de maintenir le virus hors de l’école. Nous y sommes largement parvenus en fermant les classes au premier cas. Jusqu’à un certain point. Je ne crois pas que l’on puisse conserver les écoles ouvertes dans les périodes de circulation très élevée. Même si les enfants transmettent moins que les adultes, ils vont se contaminer entre eux, contaminer leurs familles, et risquent de mettre en péril les enseignants.

Vous défendez pourtant une approche de santé publique fondée sur le principe : « les enfants d’abord »…

Au début de l’épidémie, on a dit que les enfants ne seraient pas trop affectés par la pandémie. Dès mars, il m’a semblé évident qu’au contraire ils seraient massivement touchés. Ce sont les plus vulnérables, à bien des points de vue, et ils n’ont pas de lobby pour les défendre. Pas de voix, pas d’intérêts économiques évidents. Aux Etats-Unis, on a fermé les écoles tout en laissant les bars et les restaurants ouverts. C’est insensé. La France n’a pas fait ça, il faut vous en faire crédit.

En Ecosse, les responsables politiques ont admis que les écoles devaient fermer en dernier et rouvrir en premier. Plus largement, nous avons toujours allégé les restrictions d’abord pour les enfants. Même au plus haut de la crise, les enfants de moins de 13 ans pouvaient jouer dehors, car le jeu est essentiel à leur développement et le risque que nous leur faisions courir était minime. Pourquoi alors les punir ? Au même moment, les adultes ne pouvaient se rassembler à plus de deux. Mais à l’intérieur, avec ce nouveau variant, le risque nous apparaissait trop élevé, pour les enfants et pour les professeurs. Alors nous avons fermé les écoles, en maintenant des activités extérieures.

Faudra-t-il vacciner les enfants ?

Oui, je le crois. Si le virus circule parmi les enfants, nous courrons le risque de voir apparaître des variants plus virulents, notamment pour eux. Par ailleurs, ils font parfois des formes sévères ou des Covid longs, même si c’est rare. Enfin, pour stopper toute circulation et atteindre les 85 % ou 90 % de couverture vaccinale nécessaire à l’immunité collective, il va falloir toucher les plus jeunes. Nous vaccinons les enfants contre la grippe, pourquoi pas contre le Covid ?

En France, les enfants ne sont pas vaccinés contre la grippe…

Vraiment ? Ici, on le fait à l’école. Ils sont les vecteurs du virus, même si les victimes finales sont les personnes âgées. Pour le Covid, il faudra évidemment s’assurer qu’on a bien un vaccin sûr et efficace. Mais, quand ce sera le cas, on les vaccinera.

Pourquoi les gouvernements occidentaux ont-ils si mal géré la crise, comparativement aux pays asiatiques ou africains ?

D’abord on s’est trompé de modèle, pensant que le virus allait agir comme la grippe, un pathogène que l’on n’arrête pas. Quand on a vu que les pays asiatiques parvenaient à le stopper, on n’a pas trop su comment faire. C’est un virus très rusé. Trop sévère pour vivre avec sans mettre en péril nos systèmes sanitaires, mais pas assez pour nous faire peur et entraîner une réponse massive et coordonnée.

De plus, il frappe les plus âgés, les plus pauvres, les obèses, les malades. Pour le combattre, les jeunes et les gens bien portants doivent faire des sacri!ces qui proffiteront aux plus vieux et aux plus fragiles. En Asie, c’est une évidence. Ça ne l’est pas pour nous. Doit-on sacriffier les plus âgés ? Ici, nous nous sommes posé la question. Là-bas, c’était impensable. Ils savent que le tissage entre générations et entre conditions constitue la trame de notre tissu social.

Pour l’avoir oublié, nous avons payé très cher.

Covid-19 : le dédoublement des classes au collège pourrait protéger les parents

Des épidémiologistes préconisent de tenir compte du risque accru de contamination des adultes dans les foyers abritant des collégiens. 

Par Pascale SantiPublié aujourd’hui à 12h28  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/03/24/covid-19-le-dedoublement-des-classes-au-college-pourrait-proteger-les-parents_6074293_3244.html

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Des élèves dans la cour du collège La grange aux belles, à Paris, le 2 novembre 2020.
Des élèves dans la cour du collège La grange aux belles, à Paris, le 2 novembre 2020. THOMAS SAMSON / AFP

Tandis que les contaminations par le SARS-CoV-2 augmentent fortement, le rôle des enfants et des adolescents dans la dynamique de l’épidémie de Covid-19 reste une question essentielle. Les mesures annoncées jeudi 18 mars par le gouvernement de dédoublement des lycées seront-elles suffisantes ? Depuis septembre, la France est parvenue à garder ses établissements ouverts, en imposant le port du masque dès l’école primaire et un mélange de présentiel et de distanciel au lycée.

« Les écoles ne semblent pas constituer des amplificateurs de transmission : la circulation du virus en milieu scolaire reflète plutôt celle qui est observée au sein de la collectivité », a indiqué le conseil scientifique dans son avis du 11 mars. Il s’appuie un éditorial publié dans le British Medical Journal, signé par plusieurs épidémiologistes dont le professeur Arnaud Fontanet (Institut Pasteur), membre du conseil scientifique. « Les enfants continuent de faire des formes plus légères de la maladie, et très peu d’études suggèrent que les enseignants seraient plus à risque que d’autres professions », résume Arnaud Fontanet.

Mais concernant la transmission du virus, les choses varient selon l’âge, comme l’a montré Comcor, une étude que le professeur a conduite avec ses collègues de l’Institut Pasteur, à l’état de prépublication et régulièrement mise à jour. Le risque majeur est en effet que les enfants ramènent le virus au domicile, où il n’y a pas de mesures barrières, et qu’ils le transmettent à leurs parents et grands-parents, davantage sujets aux formes graves de la maladie – sans compter l’impact psychologique que cela peut avoir. Ainsi le fait d’avoir un collégien ou un lycéen ou un enfant gardé par une assistante maternelle accroît le risque pour les adultes du foyer d’être infectés de respectivement 27 %, 29 % et 39 %, souligne ce travail. Quand l’enfant est en maternelle, ce surrisque est de 15 %. Mais avoir un enfant en école primaire n’est pas, jusqu’alors, associé à un surrisque d’infection. « Il reste généralement admis que les enfants de moins de 10 ans sont 30 % à 50 % moins susceptibles d’être infectés, constate le professeur Fontanet. En revanche, les avis sont partagés sur la contagiosité. »

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L’arrivée du variant anglais, environ 60 % plus contagieux, qui devrait représenter 90 % des cas fin mars, pourrait changer la donne. La prochaine analyse, prévue courant avril, devrait éclairer les choses.

Contagiosité accrue du variant anglais

En attendant, les derniers chiffres inquiètent. Le nombre de contaminations augmente parmi les 12,4 millions d’élèves français : 15 484 ont été contaminés dans la semaine du 11 au 18 mars, contre 9 221 la semaine précédente, et 1 809 personnels (1 106 une semaine auparavant), selon https://www.education.gouv.fr/covid19-point-de-situation-du-vendredi-19-mars-2021-322762″ target= »_blank » rel= »noopener » title= »Nouvelle fenêtre » >le dernier point de situation du ministère de l’éducation nationale. De même, le nombre de classes fermées a augmenté de 833 à 2018 en une semaine. Cette hausse est en partie imputable à la multiplication des tests salivaires (250 000 tests réalisés au soir du vendredi 20 mars) mais sans doute aussi à la contagiosité accrue du variant anglais. La situation est particulièrement tendue en Ile-de-France et Hauts-de-France.

Au regard de la forte poussée épidémique, faut-il aller plus loin ? « Le dédoublement des classes, un jour sur deux ou une semaine sur deux, devrait également être discuté pour les collèges », préconise Arnaud Fontanet. Il propose aussi que les mesures mises en place en Ile-de-France et en Hauts-de-France le soient dans d’autres départements connaissant une poussée épidémique forte, et un taux d’occupation déjà élevé des lits de réanimation, « afin de tester leur efficacité qui repose sur l’adhésion des Français, le principal objectif étant d’éviter les réunions en lieu privé, à son domicile ou ailleurs, là où beaucoup d’infections ont lieu », rappelle-t-il. Quitte à y être moins strict sur la fermeture des commerces.

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Pour Mahmoud Zureik, professeur d’épidémiologie et de santé publique à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, « si on veut limiter drastiquement la circulation du virus, il n’y a pas d’autre solution qu’un confinement strict et la fermeture des écoles »« L’école joue un rôle, c’est indéniable, la durée des contacts, leur nature, leur fréquence, constituent autant d’ingrédients pour la transmission du virus », explique le professeur Zureik.

« Ne fermer les écoles primaires qu’en dernier recours »

La France fait figure de quasi-exception en la matière. Car de nombreuses études mettent en évidence l’impact délétère de la fermeture des écoles sur la santé mentale des enfants et sur leur apprentissage, particulièrement pour les enfants du primaire de milieux défavorisés. « La balance bénéfices-risques penche clairement en faveur de l’ouverture des établissements scolaires », rappelait dans nos colonnes, le 17 mars, la pédiatre Christèle Gras-Le Guen, présidente de la Société française de pédiatrie (SFP). « Les situations de stress, d’anxiété, de syndrome dépressif, sévices sur enfants, sont en forte augmentation, d’où l’intérêt majeur à laisser les écoles ouvertes », renchérit le professeur Alexandre Belot, rhumato-pédiatre à l’hôpital Femme-Mère-Enfant de Lyon, également membre de la

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Dans son dernier avis, le conseil scientifique préconise « de ne fermer les écoles primaires qu’en dernier recours » mais les laisser ouvertes doit s’accompagner « de mesures efficaces de réduction du risque ». Tous les observateurs demandent plus de dépistages ciblés. « Il faudrait s’inspirer d’autres pays comme le Royaume-Uni ou l’Autriche qui diffusent largement les autotests : deux tests par semaine dans les écoles primaires, un par semaine dans le secondaire », préconise Arnaud Fontanet. Pour ralentir, voire casser les chaînes de transmission.

Les syndicats déplorent un protocole sanitaire insuffisant. « Le déni du ministre de l’éducation nationale [Jean-Michel Blanquer martèle que le virus circule peu à l’école] a retardé de plusieurs mois des mesures de protection nécessaires pour faire baisser la circulation du virus », regrette Mahmoud Zureik. Ce sont, par exemple, l’aération, les extracteurs d’air, penser autrement les cantines, etc. Un constat partagé par le collectif Du côté de la science, dont il fait partie. « L’objectif de laisser les écoles est noble, mais il faut s’en donner les moyens », tranche l’épidémiologiste.

Pascale Santi

Covid-19 : laboratoires et chercheurs se préparent à la vaccination des enfants

Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, des formules pédiatriques des vaccins pourraient être proposées à l’automne. Des essais sont en cours. En France, la question fait débat. 

Par Nathaniel HerzbergPublié aujourd’hui à 02h47, mis à jour à 10h18  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/03/24/covid-19-faudra-t-il-vacciner-les-enfants_6074233_3244.html

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Isabelle King, 14 ans, reçoit sa deuxième dose du vaccin Moderna, sous le regard de sa sœur jumelle, Alexandra, à Houston (Texas), le 5 février.
Isabelle King, 14 ans, reçoit sa deuxième dose du vaccin Moderna, sous le regard de sa sœur jumelle, Alexandra, à Houston (Texas), le 5 février. BRANDON THIBODEAUX / THE NEX YORK TIMES-REDUX-REA

Moderna l’a officiellement annoncé mardi 16 mars : la société de biotechnologie a lancé un essai clinique afin de tester un vaccin pédiatrique contre le Covid-19 chez des enfants âgés de 6 mois à 11 ans. Le recrutement de 6 750 petits « volontaires » a commencé aux Etats-Unis et au Canada, et les premières doses ont déjà été injectées. Le laboratoire, qui conduit l’opération avec les National Institutes of Health, entend étudier « la sûreté, la tolérance, la réactogénicité et l’efficacité » du vaccin, selon le communiqué de l’entreprise.

Le protocole prévoit que deux dosages seront testés dans un premier temps chez les enfants de 2 à 11 ans : 100 microgrammes de substance active, comme pour les adultes, et 50 microgrammes. Pour les bébés de 6 mois à 2 ans, un troisième dosage, de 25 microgrammes, sera étudié. Les chercheurs scruteront alors le taux d’anticorps neutralisants produits grâce au vaccin et les éventuels effets indésirables, afin de déterminer, à chaque âge, la meilleure formule. Une fois celle-ci sélectionnée, ils compareront un échantillon d’enfants ayant reçu deux injections, à quatre semaines d’intervalle, avec un groupe témoin qui aura reçu un placebo.

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L’annonce a fait son petit effet en raison de l’âge des participants. Mais, en réalité, la course au vaccin pédiatrique est lancée depuis décembre 2020. Avec, comme chez les « grands », une longueur d’avance pour les tenants de l’ARN messager. Moderna a déjà achevé le recrutement de 3 000 adolescents de 12 à 18 ans. Pfizer en a fait autant, à une différence près : le géant américain et son associé allemand, BioNTech, avaient déjà inclus les 16-18 ans dans leur essai initial. Ils se concentrent donc sur les 12-15 ans, avant de descendre en âge.

AstraZeneca et Oxford ne sont pas en reste. Le laboratoire anglo-suédois et l’université britannique ont averti en février qu’ils lançaient une étude sur trois cents volontaires âgés de 6 à 17 ans. Aux manettes, comme pour les adultes : le professeur Andrew Pollard, de l’université d’Oxford, vaccinologue et pédiatre de formation.

Enfin, Johnson & Johnson a également commencé à étudier l’efficacité et la tolérance de son vaccin monodose chez les mineurs. « Nous commençons par les plus grands, âgés de 16 à 18 ans, puis, par paliers, nous irons vers les plus jeunes », a précisé au Monde Hanneke Schuitemaker, responsable du développement vaccinal du groupe américain. Le public visé pourrait aller jusqu’à 2 ans, voire 6 mois. Le groupe peut s’appuyer sur les résultats de son vaccin contre le virus Ebola, basé sur la même technologie, autorisé en Europe depuis juillet 2020 et administré également aux bébés.

Une cible lointaine en Europe

Aux Etats-Unis, on envisage de commencer à vacciner les enfants à la fin de l’été ; au Royaume-Uni, on évoque l’automne. Les deux pays peuvent, il est vrai, espérer avoir alors immunisé une grande partie de leur population adulte. Pour ceux de l’Union européenne, empêtrés dans un début de campagne poussif, les mineurs demeurent une cible lointaine.

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Mais est-elle seulement souhaitable ? Pourquoi viser les enfants, alors même qu’ils ne courent que de très faibles risques de développer une forme grave du Covid-19 et qu’ils semblent moins touchés par le virus ? Le 16 février, la Société française de pédiatrie a rendu un avis en ce sens : « Le Covid-19 chez l’enfant est le plus souvent asymptomatique, les enfants sont peu contagieux et très peu de formes sévères ont été décrites, même pour ceux atteints de pathologies chroniquesActuellement, il n’y a que très peu de données d’efficacité et de tolérance de ces vaccins disponibles chez l’enfant. A ce jour, cette vaccination n’apparaît pas comme nécessaire chez l’enfant en population générale. »

Professeur de pédiatrie à l’université Emory d’Atlanta, Evan Anderson conteste cette analyse. S’il admet le manque de données actuelles, il ne partage pas l’avis de ses confrères français quant aux menaces qui pèsent, mais aussi que font peser les enfants.

En septembre 2020, déjà, il publiait, avec sept autres médecins, dans la revue médicale Clinical Infectious Diseases, un article invitant les laboratoires à développer rapidement des vaccins pédiatriques. « Les enfants sont infectés par le SARS-CoV-2, ils transmettent le virus et ils souffrent de complications, résumaient-ils. Des vaccins sûrs et efficaces pourraient leur apporter des avantages directs et indirects. »

Réduire les risques substantiels et indirects

L’article détaillait les bénéfices attendus, à la mesure d’abord des « risques substantiels » courus par les enfants. Ainsi, aux Etats-Unis, le taux d’hospitalisation des enfants touchés par le Covid-19 est équivalent ou supérieur à ceux causés par la varicelle, la rubéole ou l’hépatite A. Quant à la mortalité, elle est largement supérieure à celle causée par ces pathologies, contre lesquelles les enfants sont systématiquement immunisés.

De très jeunes enfants peuvent développer un syndrome inflammatoire multisystémique pédiatrique (PIMS). D’autres, présentant des comorbidités, développent des formes graves, parfois mortelles, de la maladie. Avec 250 décès enregistrés outre-Atlantique, le tribut payé au Covid-19 par les enfants y dépasse désormais celui lié à la grippe. Un bilan qui touche, à 75 %, des enfants issus de minorités ethniques.

« Plus nous parviendrons à vacciner d’adultes, moins nous aurons besoin de vacciner les enfants », précise Beate Kampmann, directrice du centre vaccinal de l’école d’hygiène et de médecine tropicale de Londres

Le deuxième avantage direct de la vaccination tient au retour possible à une vie quotidienne normale pour les plus jeunes. « Même si les stratégies d’atténuation et les mesures barrières permettent aujourd’hui, selon moi, de faire classe en toute sécurité, la vaccination des enfants nous permettrait de revenir plus rapidement à une scolarité normale »,estime Jeffrey Gerber, professeur d’immunologie et de pédiatrie à l’université de Pennsylvanie. Un enjeu là encore crucial pour les enfants issus des milieux défavorisés, qui ne disposent souvent ni du matériel ni du soutien éducatif nécessaire pour suivre dans de bonnes conditions un enseignement à distance. Dans leur article de septembre 2020, les huit médecins ajoutaient les multiples activités extrascolaires (sport, théâtre, musique, activités sociales), « dont l’absence affecte sérieusement le développement émotionnel et psychologique des enfants ».

Pourtant, aujourd’hui, ce sont les bénéfices « indirects » que la société pourrait tirer d’une vaccination des enfants qui pèsent le plus lourd dans la balance sanitaire. Le premier tient à la quête d’une immunité collective, condition nécessaire au retour à la vie normale. Au début de la pandémie, les épidémiologistes avaient estimé qu’une immunisation de 60 % à 70 % de la population pourrait suffire à empêcher la circulation du virus. Avec l’apparition de variants plus contagieux, la barre est sensiblement remontée. Anthony Fauci, le « M. Covid » américain, la situe à présent entre 80 % et 85 %.

« Les enfants représentent environ un quart de la population mondiale, rappelle le professeur Gerber. Faites le compte : ils constituent une cohorte essentielle si l’on veut atteindre l’immunité collective. » D’autant que l’idée de vacciner 100 % de la population adulte apparaît totalement illusoire. « Evidemment, plus nous parviendrons à vacciner d’adultes, moins nous aurons besoin de vacciner les enfants, précise Beate Kampmann, directrice du centre vaccinal de l’école d’hygiène et de médecine tropicale de Londres. Mais, pour diminuer autant que possible la circulation du virus, réduire sa transmission, mais aussi éviter l’apparition de nouveaux variants, je pense que les enfants vont nous être nécessaires. » Tous ? « Peut-être pas en dessous de 5 ans », évalue-t-elle.

Stratégie vaccinale « bouleversée »

Satanés variants ! Ils ont déjà assombri ce début d’année 2021, nourri la troisième vague et relevé le seuil probable de l’immunité collective. Surtout, ils menacent les campagnes de vaccination actuelles. Car le principal moteur de leur apparition est la circulation du virus. Plus il se réplique, plus le hasard risque de donner naissance à un méchant mutant. « Cela bouleverse notre stratégie vaccinale,estime Marie-Paule Kieny, présidente du « comité vaccin Covid-19 » en France. On ne peut plus se contenter de protéger les publics à risque, il faut impérativement diminuer la circulation. Les enfants deviennent une cible légitime. »

Lire aussi la tribune : « Il existe en France un déni du risque de l’épidémie à l’école »

Une cible inévitable ? Pédiatre et immunologue, président du conseil d’orientation vaccinal, Alain Fischer demande encore quelques données avant de se prononcer. « D’abord s’assurer que l’on a bien besoin d’eux pour atteindre l’immunité de groupe, précise-t-il. Peut-être suffira-t-il de vacciner les adolescents de plus de 12 ans, l’âge à partir duquel, du reste, ils semblent vraiment contagieux. C’est d’ailleurs la deuxième question : il faudrait vérifier à quel point les enfants propagent le virus, une question encore controversée. Enfin, il faudra vérifier que les vaccins protègent bien contre la transmission. Les dernières données vont dans ce sens, mais j’aimerais en avoir davantage. »

Restera alors à convaincre les familles. Dans les pays anglo-saxons, où l’on vaccine déjà les enfants contre la grippe, afin de protéger leurs grands-parents, cela ne devrait pas poser trop de problèmes. « En France, où l’on est moins habitué à la protection vaccinale indirecte, obtenir l’adhésion des parents sera peut-être moins évident, imagine le docteur Fischer. Tout dépendra des jeunes adultes, en vérité. Si eux adhèrent, il ne restera qu’une marche à descendre, et on y arrivera. » Du haut de l’escalier, le défi fait presque rêver.Notre sélection d’articles sur le Covid-19

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Nathaniel Herzberg

Covid-19 : « Il existe en France un déni du risque de l’épidémie à l’école »

TRIBUNE

François Bourdillon – Ancien directeur général de Santé publique France

Mélanie Heard – Politiste

Malgré les données scientifiques démontrant le rôle des écoles dans la diffusion du virus, le gouvernement a choisi de les maintenir ouvertes. Or cette décision ne s’accompagne pas d’une stratégie de prévention, déplorent, dans une tribune au « Monde », l’ex-directeur de Santé publique France, François Bourdillon, et la politiste Mélanie Heard.

Publié le 24 février 2021 à 03h36 – Mis à jour le 24 février 2021 à 10h39    Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/24/en-france-il-existe-un-deni-du-risque-de-l-epidemie-a-l-ecole_6070995_3232.html

Tribune. Les connaissances scientifiques ne laissent aucun doute sur le fait que les enfants sont, autant que les adultes, un vecteur de transmission de l’épidémie de Covid-19 et que l’école est donc impliquée dans sa diffusion.

Les données virologiques établissent, par exemple, que la charge virale excrétée par les enfants, même asymptomatiques, est comparable à ce qui est observé chez les adultes. Les données britanniques tirées d’un échantillon aléatoire montrent que les classes d’âge scolaire ont des taux de prévalence supérieurs à ceux des adultes. En France, à partir des seules données de dépistage cette fois, la réalité de la circulation du virus chez les enfants est désormais soulignée à chaque point hebdomadaire de l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France.

Les enfants sont un point d’entrée du virus dans les familles ; les données en ce sens sont désormais nombreuses. Une très grande étude rétrospective chinoise portant sur les chaînes de contaminations au sein de 27 000 foyers de la ville de Wuhan souligne une contagiosité forte chez les enfants dans les foyers. Enfin, une étude parue en novembre 2020 dans Nature visant à établir l’impact sur le taux de reproduction du virus de différentes interventions dans plus de 200 pays montre que « fermer les lieux d’éducation » est la deuxième mesure la plus efficace, quel que soit le niveau concerné.

Nouveaux variants bien plus contagieux

D’une semaine sur l’autre, le nombre de classes fermées en France est en très nette hausse. La situation actuelle est, en outre, profondément modifiée par la diffusion de nouveaux variants bien plus contagieux, y compris chez les enfants. Et tous les modèles disponibles s’accordent pour les décrire comme capables de provoquer une vague d’infections dramatique à l’échéance de moins d’un mois dans notre pays.

Devant cette convergence d’informations scientifiques, bien des pays européens ont décidé de fermer leurs écoles : le débat porte alors sur la stratégie de prévention qui permettrait de les rouvrir sans alimenter une reprise de l’épidémie. Mais, dans notre pays, il existe un déni de la réalité du risque et l’« arbitrage » en faveur de la continuité scolaire est tenu pour intangible.

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Comment comprendre pareille décision ? Il semble qu’il y a là une situation de dilemme : deux objectifs de même valeur sont réputés inconciliables. D’un côté, un risque majeur pour la lutte contre l’épidémie. De l’autre, des motifs d’inquiétude à l’égard de l’enseignement à distance : impact psychologique de la désocialisation, impact pédagogique de la classe à la maison et risque de décrochage ; impact social pour les élèves désavantagés par des conditions de vie difficiles ; impact économique aussi lorsque la classe à distance empiète sur le temps de travail des parents. Ces arguments des deux côtés étant posés, comment comprendre le mode de raisonnement des autorités ?

Raisonnement de hiérarchisation ou de priorité

Il ne s’agit pas d’un raisonnement de compromis, où l’on fait des sacrifices sur les deux plateaux de la balance en se disant qu’aucun objectif ne sera pleinement satisfait, mais qu’au moins aucun ne sera non plus sacrifié et que les pertes subies dans chaque plateau seront proportionnées. C’est ce qui conduirait, par exemple, à généraliser l’« hybridation » du temps scolaire autorisée aujourd’hui pour les lycées.

La décision correspond plutôt à un raisonnement de hiérarchisation ou de priorité, où l’on choisit de satisfaire totalement une priorité de rang 1, non négociable et sanctuarisée – ici la présence des élèves en classe –, avant d’essayer de regarder, dans ce cadre contraint par principe, ce qu’on pourra tout de même satisfaire de notre priorité de rang 2 – ici le contrôle de l’épidémie chez les élèves.

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Cette hiérarchisation ne va pas de soi et la moindre des choses serait qu’elle soit au moins donnée pour telle et qu’on puisse en débattre. Mais en admettant qu’il doive en être ainsi, prioriser la présence des élèves et des enseignants en classe devient, en tout cas, proprement inacceptable si on ne leur donne pas les moyens de prévenir très sérieusement le risque que cela engendre pour eux, pour leurs proches et pour la société.

Protocole de prévention du Covid-19 très limité

Or, c’est tout l’inverse qui se passe. Le protocole de prévention du Covid-19 en milieu scolaire, périodiquement actualisé, est loin d’être une stratégie globale. Certes durci pour ce qui concerne l’éviction des cas et contacts liés aux variants dits sud-africain et brésilien, il demeure très limité dans ses ambitions. Enoncer des normes de comportements (masque obligatoire, auto-isolement…) est, bien sûr, un préalable incontournable en santé publique, mais c’est toujours insuffisant.

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Les enseignants ont besoin d’outils didactiques sur le risque adaptés à chaque âge, pour s’assurer que les élèves comprennent les enjeux et pour faire respecter les gestes barrières. Les élèves ont besoin d’être valorisés pour s’engager dans les comportements responsables que l’on attend d’eux. Les établissements doivent être soutenus pour accompagner les bons comportements d’auto-isolement par des outils efficaces de continuité pédagogique. Elèves et enseignants seraient en capacité de mettre en œuvre une consigne-clé de réduction des risques, l’aération, grâce à la mise à disposition de capteurs de CO2 dans les classes.

Sur un autre plan, il faut une stratégie de dépistage raisonnée, grâce aux tests salivaires, au-delà des coups de sonde par établissements, et un dispositif de surveillance épidémiologique complet, pour produire les connaissances nécessaires au pilotage. La définition dérogatoire du risque en milieu scolaire, où il faut trois cas avérés pour que les élèves d’une classe soient considérés comme contacts, va à rebours de cette logique de surveillance réactive et d’alerte.

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La reconnaissance du rôle de l’école dans la dynamique de l’épidémie impose la définition et le renforcement en moyens d’une politique de dépistage systématique, l’adoption de protocoles stricts et la mise en œuvre d’outils de réduction des risques adaptés pouvant aller jusqu’à la fermeture temporaire des écoles : une stratégie globale de prévention donc, seule à même de réduire la transmission en milieu scolaire et d’amener l’école à jouer son rôle dans la lutte contre l’épidémie.

François Bourdillon a été directeur général de Santé publique France de 2016 à 2019 ; Mélanie Heard est enseignante-chercheuse en science politique. Elle anime le pôle santé de Terra Nova et est l’autrice de la note « Pour une autre stratégie de lutte contre le Covid à l’école » (Terra Nova, 17 février 2020).Notre sélection d’articles sur le Covid-19

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François Bourdillon(Ancien directeur général de Santé publique France) et  Mélanie Heard(Politiste)

Jean-Michel Blanquer : « Les avantages à laisser les écoles ouvertes sont largement supérieurs aux inconvénients »

Dans un entretien au « Monde », le ministre de l’éducation nationale dévoile les résultats d’une salve d’évaluations passées par les 800 000 élèves de CP en janvier, dont les résultats sont « en net progrès », malgré des écarts. 

Propos recueillis par Pierre Jaxel-Truer et Mattea BattagliaPublié le 09 mars 2021 à 05h37 – Mis à jour le 09 mars 2021 à 10h31  

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/03/09/jean-michel-blanquer-en-cp-le-retour-a-l-ecole-a-permis-globalement-d-effacer-le-recul-lie-au-confinement_6072415_3224.html

Temps de Lecture 10 min. 

Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, le 8 mars à Paris.
Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, le 8 mars à Paris. CYRIL BITTON / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Un an après le début de la crise sanitaire, le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, dévoile, mardi 9 mars, les résultats d’une deuxième série d’évaluations passée par les 800 000 élèves de CP en janvier. Des résultats « en net progrès » en français comme en mathématiques qui justifient, selon lui, la stratégie qu’il défend depuis que le Covid-19 circule sur le territoire national : celle du maintien des écoles ouvertes. Y compris à l’heure des variants. L’actualité scolaire ne se réduit pas au volet sanitaire : le ministre de l’éducation revient sur les polémiques qui rythment la vie des enseignants, des atteintes à la laïcité au débat sur l’« islamo-gauchisme » en passant par la réforme, à Paris, de l’affectation en lycée.

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Cela fait presque un an, jour pour jour, que la France a basculé dans la crise sanitaire. Depuis la fin du premier confinement, vous défendez le maintien des écoles ouvertes. Est-ce un dogme, à l’heure des variants ?

Le maintien des écoles ouvertes est un objectif humain fondamental ! L’école n’est pas une variable d’ajustement mais un enjeu vital pour tous les enfants. En avoir été privé nous a rappelé son caractère précieux. Les avantages à laisser les écoles ouvertes sont largement supérieurs aux inconvénients.

Nous savons cependant qu’un mois de mars difficile nous attend. Depuis lundi, tous les enfants de France sont de nouveau en classe. Or, la courbe des contaminations a tendance à augmenter dans les jours qui suivent le retour des vacances ; ces prochaines semaines, davantage de classes risquent de fermer. Mais ces fermetures ont toujours été et restent encore très minoritaires – de l’ordre de 0,2 %.

Sur le plan strictement scolaire, mesure-t-on les effets du confinement ?

Les dispositifs d’évaluation mis en place depuis 2017 nous ont été pour cela très précieux. Ainsi, pour nos 800 000 élèves de CP, les tests qu’ils ont passés, en septembre, montraient une régression inévitable du fait du confinement. Ces mêmes écoliers ont de nouveau été évalués en janvier, et leurs résultats sont en net progrès. En mathématiques comme en français, le retour à l’école a, globalement, permis d’effacer le recul lié à la période du confinement.

Ce constat vaut-il aussi pour les élèves défavorisés ?

Le rattrapage n’est pas aussi homogène qu’on le voudrait, notamment pour les élèves relevant de l’éducation prioritaire renforcée [REP +]. Les progrès de ces derniers, en français comme en mathématiques, sont moins importants que ceux de tous les autres élèves. Les écarts de réussite en français ont même pu s’accentuer – ce qui n’est pas le cas en mathématiques. Cela ne veut pas dire que ces écoliers ont régressé : c’est l’amélioration de la réussite de tous les autres qui a creusé l’écart.

Qu’en est-il des « décrocheurs » ?

C’est une autre bonne nouvelle, assez contre-intuitive : nous n’avons pas vu augmenter leur nombre en 2020. Dans les lycées professionnels où se concentre souvent le décrochage, on a vu revenir les élèves beaucoup plus nombreux en septembre. Etre privé d’école a conduit à un regain d’attachement à l’école. Voilà une autre donnée à mettre au crédit des professeurs, qui ont fait un travail exceptionnel durant toute la période.

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Vous leur rendez hommage. N’est-il pas temps de tous les revaloriser ?

Cette revalorisation, nous y travaillions dès avant la crise sanitaire. Ce travail arrive à maturité : le Grenelle de l’éducation va s’achever en mars. Les premières augmentations ont eu lieu, avec la prime informatique versée, fin février, à tous les professeurs, ou encore la prime de 450 euros annuels pour les directeurs d’école. Les plus jeunes vont aussi percevoir, pour certains, jusqu’à 100 euros par mois supplémentaires à partir de mai. Le mouvement se poursuivra, nous y travaillons avec le premier ministre. Les plus jeunes bénéficieront davantage de cet effort. Nous avançons dans les discussions pour 2022 avec les syndicats sur ce sujet.

L’éducation nationale emploie 1 million de salariés, c’est une des plus grandes structures au monde. Mieux reconnaître les enseignants passe aussi par une gestion des ressources humaines plus souple, avec plus de travail en équipe. C’est la fin du cliché du mammouth.

Quid des lycéens dont tout une frange continue d’aller en cours à mi-temps, alors que le bac approche ?

Nous réussirons, j’espère bien avant la fin de l’année scolaire, à ce que tous les lycéens, et en priorité les élèves de terminale, puissent revenir à plein temps en cours. Le baccalauréat aura lieu : tout nous indique que le mois de juin permettra d’étudier dans de meilleures conditions et d’organiser les épreuves terminales [de philosophie et du grand oral], ainsi que celle de français en 1re. C’est mon objectif, sauf très mauvaise et très improbable surprise.

Beaucoup de jeunes confient leur désarroi… Que prévoyez-vous pour les rassurer, eux et leurs parents ?

La jeunesse est et sera la priorité absolue du gouvernement. Nous allons amplifier l’aide aux devoirs, y compris à distance, y compris pendant les vacances. Cela fait partie des acquis de la crise : les « vacances apprenantes », la « nation apprenante », avec des programmes télévisés à destination des élèves parfois suivis par plus de 1 million de téléspectateurs, les « devoirs faits » et les « e-devoirs faits » … Tous ces dispositifs seront reconduits. Notre résilience pendant la crise est à la base de notre renaissance après la crise.

Voyez-vous des « effets positifs » à la crise ?

Outre la continuité pédagogique, la période nous a permis d’accélérer notre transformation numérique. Les cours à distance du CNED, avec 1,3 million de comptes créés tous niveaux confondus, la modernisation de nos environnements numériques de travail, les envois de cours et de copies imprimés via La Poste… La période a été riche en innovations.

On a pourtant vu des parents s’épuiser, et des enseignants dénoncer les limites de l’école à distance…

Bien entendu, tout n’a pas été parfait. Dans les premiers jours du confinement, la coordination pédagogique n’a pas été simple. Nous avons pris conscience que nos serveurs numériques manquaient de puissance. Nos services de santé scolaire, les médecins et les infirmiers scolaires font un travail extraordinaire. Même chose pour les psychologues de l’éducation nationale, dans une période comme celle-ci. Dans le cadre du Grenelle de l’éducation, nous voulons renforcer l’attractivité de ces métiers et la coopération avec la médecine de ville. Ce sont des points de fragilité qui préexistaient à la crise sanitaire mais que celle-ci a mis en lumière et sous tension.

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Vous avez annoncé plusieurs fois l’arrivée des tests salivaires dans les écoles. Sur le terrain, est-on enfin prêt ?

Le dispositif est en train de monter en puissance. C’est vrai que les tests antigéniques dans les collèges et lycées, lancés en décembre, ont rencontré des limites : les volontaires – de l’ordre de 20 % – restent minoritaires. C’est pourquoi nous attendions avec impatience les tests salivaires, qui sont complémentaires et concernent prioritairement l’école primaire. Nous sommes en mesure d’en faire passer 100 000 cette semaine, contre 60 000 la semaine écoulée, pour atteindre l’objectif des 300 000 tests hebdomadaires, mi-mars, fixé avec le ministre de la santé, Olivier Véran.

L’idée est d’aller là où le virus circule le plus, à la recherche des cas asymptomatiques, mais aussi de revenir, tous les quinze jours, dans les mêmes écoles, collèges et lycées (une dizaine par académie), pour cerner l’évolution de l’épidémie dans un échantillon témoin.

Quid de la vaccination des enseignants ?

La stratégie nationale obéit à une logique qui est de cibler les populations des plus vulnérables aux moins vulnérables. Nous sommes entrés dans la deuxième phase : les plus de 50 ans sont concernés quand ils ont des comorbidités. Nos professeurs volontaires, qui sont dans ces situations, peuvent donc être vaccinés. Mais la logique actuelle n’est pas d’ajouter un critère professionnel aux critères de santé.

Donc, aucun coupe-file à venir ?

Je poursuis les échanges avec Olivier Véran pour apporter la meilleure réponse possible dans le cadre de la stratégie globale de vaccination.

L’année 2020, marquée par le Covid-19, l’a aussi été par l’assassinat de Samuel Paty. Quelles leçons en avez-vous tirées ?

Par l’effet de sidération qu’a produit ce crime, par son extrême violence. Le 16 octobre 2020 aura été en quelque sorte le 11-Septembre des professeurs. Rendez-vous compte, un homme est mort pour avoir voulu transmettre les valeurs de la République !

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Pour moi-même, j’en ai tiré le constat plus que jamais qu’il ne fallait rien céder sur le fond. La laïcité n’est pas une variable d’ajustement du système scolaire : elle est son socle fondamental. Pour l’éducation nationale, au-delà de tout ce qui avait déjà été engagé, j’ai voulu aller plus loin pour donner aux enseignants les outils dont ils ont besoin. Il y a d’abord des normes claires et nettes, grâce au Conseil des sages de la laïcité. Il y a, en deuxième lieu, les équipes « Valeurs de la République » qui interviennent chaque fois que cela est demandé dans une école ou un établissement. Et nous irons plus loin, en matière de formation des professeurs, avec la mission que j’ai confiée à [l’ancien inspecteur] Jean-Pierre Obin. Nous avançons aussi sur une amélioration de la relation école-parents car il y a aujourd’hui trop d’incompréhension et d’agressivité.

Un récent sondage de l’IFOP a mis en exergue qu’une courte majorité de lycéens est favorable à l’autorisation des signes religieux à l’école, à l’encontre de ce que dit la loi. Faut-il y voir du « séparatisme » ou une évolution profonde de l’opinion des jeunes ?

Si nous n’y prenons pas garde, il pourrait y avoir un risque de fracture générationnelle sur l’enjeu de la laïcité, si celle-ci venait à être mal comprise. Des forces nombreuses agissent dans le débat public pour caricaturer la laïcité. Or, il faut le redire : la laïcité n’est pas dirigée contre les religions, elle permet au contraire aux religions d’exister dans le cadre collectif.

Nous devons faire un travail pédagogique supplémentaire. La laïcité était une chose évidente pour les générations précédentes. Ça doit le redevenir. Il se passera pour la laïcité ce qui s’est passé pour le développement durable : en étant plus présente dans les programmes, les générations suivantes y seront plus sensibles. Nous devons vivre tous ensemble avec nos diversités de croyance, en respectant le besoin métaphysique de l’homme et la liberté quotidienne de tous.

Vous parlez des forces qui caricaturent la laïcité. Quand Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, évoque l’« islamo-gauchisme » à l’université, n’est-elle pas aussi dans une forme de caricature ? C’est devenu une expression-valise, dans laquelle on met un peu tout, des « gender studies » à l’écriture inclusive…

Il y a toujours différents niveaux de langage dans le débat public et l’on gagne toujours à être de plus en plus précis. Il n’est pas anormal que des concepts globaux sur le terrain politique correspondent à des choses plus affinées quand on va sur le terrain scientifique.

Ce qui se joue, au fond, à travers ce débat, c’est la vision républicaine universaliste et humaniste versus la vision que j’appellerais fragmentaliste, qui essentialise les différences entre les humains. C’est un enjeu philosophique fondamental. Un débat respectable, qui doit être mené sans invectives. Je vois beaucoup d’idéologie et de violence chez ceux qui au quotidien prétendent que l’humanisme et l’universalisme sont des mots creux, que la laïcité est un concept désuet.

Je postule la bonne foi de très nombreux acteurs, y compris ceux qui ne pensent pas comme moi. Il y a des gens qui estiment sincèrement être dans le camp du progrès quand ils appuient sur un certain différentialisme, mais il faut comprendre à quoi ça mène : une société communautariste et conflictuelle. La vision républicaine est la plus adaptée au monde qui vient si nous voulons la liberté et la paix.

La nouvelle sectorisation des lycées annoncée à Paris fait déjà polémique. Ceux qui n’ont plus accès aux prestigieux établissements du centre estiment que, sous couvert de lutter contre la ségrégation scolaire, on les assigne à résidence…

Le système qui existait avait des limites évidentes. Il faut agir si l’on ne veut pas d’un système complètement inégalitaire et non mixte à Paris. C’est un enjeu d’égalité des chances. Le recteur, en concertation avec la Mairie de Paris, les associations de parents d’élèves, les organisations syndicales, les chefs d’établissement, a pris le problème à bras-le-corps pour aboutir au système le plus équitable possible. L’équité va naître d’une qualité également répartie des établissements sur l’ensemble du territoire parisien.

On a tout à fait la possibilité, à court terme, par l’affectation des moyens et des professeurs, d’arriver à une très haute qualité de l’ensemble des établissements et de mettre un terme à la hiérarchisation à outrance des établissements, unique par son intensité en France. Mais il faut un soutien très puissant aux établissements les plus en difficulté. Nous le ferons. Il faut aussi que cette réforme soit pilotée dans une très grande concertation, avec un groupe de suivi, dans la plus grande transparence. C’est ce qui a commencé et qui se poursuivra.

Des ajustements sont-ils encore possibles ?

Nous verrons si des décisions peuvent être prises dans le cadre du groupe de suivi, pour éviter toutes les anomalies. Avant et après la rentrée.

Cet entretien paraît dans « Le Monde de l’éducation ». Si vous êtes abonné au « Monde », vous pouvez vous inscrire à cette lettre hebdomadaire en suivant ce lien.

Pierre Jaxel-Truer et  Mattea Battaglia

« Si on fait le choix de garder les écoles ouvertes, il faut être prêt à fermer beaucoup d’autres choses »

Selon Vittoria Colizza, chercheuse spécialisée dans la modélisation des épidémies, les mesures actuellement en vigueur seront insuffisantes pour contrer les variants plus contagieux du Covid-19. 

Propos recueillis par Chloé Hecketsweiler et David Larousserie

Publié le 27 janvier 2021 à 03h22 – Mis à jour le 27 janvier 2021 à 19h41  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/01/27/vittoria-colizza-avec-le-variant-britannique-le-nombre-de-cas-peut-augmenter-tres-vite-malgre-les-mesures-de-distanciation-sociale_6067715_3244.html

Temps de Lecture 7 min. 

La chercheuse Vittoria Colizza dirige, à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), un laboratoire spécialisé dans la modélisation des épidémies. Si la fermeture des écoles n’apparaît pas inéluctable, un nouveau confinement lui semble la seule mesure à même de permettre de reprendre le contrôle de l’épidémie dès lors que le variant britannique − baptisé « VoC 202012/01 » − aura pris le dessus sur les variants historiques. L’appliquer uniquement aux plus de 65 ans n’empêcherait pas les hôpitaux d’être débordés si le virus circulait librement dans le reste de la population.

Quelle est la situation épidémique en France ?

L’incidence est encore très élevée, sans doute en lien avec la réouverture des commerces fin novembre 2020 et la reprise des activités. La mobilité des personnes a augmenté. Nous sommes dans une situation où le R effectif [le nombre moyen de personnes contaminées par une autre], ou taux de reproduction, est supérieur à 1. Il est de 1,2, ce qui montre une augmentation lente mais constante et progressive à laquelle on doit opposer des mesures.

Modéliser devient très complexe car plusieurs mesures de lutte contre l’épidémie se superposent à des niveaux différents. Le premier confinement n’est pas comme le deuxième où, à côté de l’ouverture des écoles, il y avait aussi davantage de mobilité. Il est vraiment difficile de distinguer les effets de chaque intervention, surtout quand il s’agit d’une mesure nuancée comme le couvre-feu.

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Le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, a indiqué que le variant britannique était déjà présent à « des niveaux de 7 %, 8 % ou 9 % dans certaines régions françaises ». Cela modifie-t-il les perspectives pour les prochaines semaines ?

Pour modéliser la diffusion de ce variant, nous avions pris pour point de départ une prévalence de 1,4 % au début de l’année selon les premières estimations de l’enquête « flash » réalisée les 7 et 8 janvier. Les dernières estimations laissent penser qu’elle était plutôt de 2 % ou plus, ce qui signifie qu’il a un peu plus d’avance que prévu.

En décembre 2020, les premières estimations de la London School of Hygiene and Tropical Medicine et de l’Imperial College indiquaient que ce variant était jusqu’à 70 % plus transmissible que les variants historiques. Or, au vu de ce qu’on observe en Grande-Bretagne et en Irlande, où la courbe s’est vite inversée après la mise en place d’un confinement strict, on peut écarter ce scénario « pessimiste ». C’est une bonne nouvelle !

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En attendant d’autres données, nous prenons comme hypothèse que le variant britannique est 50 % plus contagieux que les variants historiques, ce qui correspond à la valeur médiane estimée par les deux études. Le variant sud-africain, qui pourrait déjà représenter 1 % des cas en France, va aussi avoir un impact sur l’épidémie. On ne sait toutefois pas dans quelles proportions il sera plus contagieux, pas plus qu’on ne connaît encore sa capacité à infecter des personnes déjà immunisées.

Vittoria Colizza, directrice de recherches à l’Inserm, à Paris, 29 avril 2020. FREDERIC STUCIN / PASCO

A quel moment faut-il s’inquiéter ?

Bien avant de voir quoi que ce soit, car nous n’avons pas beaucoup de marge de manœuvre : le nombre de cas est déjà élevé, et les hôpitaux bien remplis.

Ce qui s’est passé en Angleterre et en Irlande montre que le nombre de cas peut augmenter très vite, malgré les mesures de distanciation sociale. On a observé le même phénomène au Portugal et en Espagne, où l’épidémie a flambé de façon assez soudaine. Ce point de bascule est cependant difficile à anticiper car, dans les premiers temps, le variant circule à bas bruit. Sa propagation ne se voit pas dans le nombre de cas − à moins de séquencer le virus − ou dans les données d’hospitalisation.

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On peut faire le parallèle avec ce qui s’est passé au moment de la première vague avec une phase de propagation silencieuse suivie d’une augmentation rapide. Toute la question aujourd’hui est de savoir où on se situe sur la courbe. Dans notre modèle, le variant britannique devient dominant à partir du mois de mars, mais il y a encore beaucoup d’incertitudes.

D’où l’importance des enquêtes conduites en ce moment pour évaluer la circulation du VoC 202012/01 en France…

Cela va nous aider à mieux calibrer nos modèles, en plaçant à intervalles réguliers des points sur la courbe. Nous n’avons pas encore tous les résultats de la première enquête flash et la deuxième a commencé cette semaine. Disposer de données en France est très important car les estimations faites dans d’autres contextes épidémiques peuvent être influencées par les mesures locales et le comportement des gens.

L’accélération de l’épidémie est-elle inévitable ?

Les mesures de distanciation sociale vont nous permettre de gagner du temps, afin de vacciner le plus de personnes possible. C’est exactement ce qu’ont fait les Anglais avec un confinement strict, écoles fermées.

Le confinement, c’est ce qui permet de ramener le R en dessous de 1. La vaccination finira par avoir un impact, mais d’ici à mars, le nombre de personnes vaccinées sera insuffisant pour infléchir la courbe. On s’attend à ce que cela commence à avoir un impact sur la dynamique épidémique à partir du mois d’avril.

La fermeture des écoles est-elle inévitable ?

A la sortie du premier confinement, nous avons modélisé différents scénarios de réouverture des écoles. Lorsque l’incidence diminue, la réouverture des écoles ne pose pas de problème. En revanche, à partir du moment où l’incidence est constante ou augmente, cette ouverture, notamment les collèges et lycées, a un effet significatif sur la circulation du virus, et sur le nombre d’hospitalisations.Lire aussi  « Variant anglais » ou « VoC 202012/01 », le casse-tête de la dénomination des mutations du Covid-19

Pendant des mois, il y a eu un débat autour de la question : « Oui ou non y a-t-il de la contagion dans les écoles ? » Bien évidemment qu’il y a de la contagion ! Mais le risque dépend de toutes les mesures prises par ailleurs.

Si on fait le choix de les garder ouvertes, il faut être prêt à fermer beaucoup d’autres choses. Avec le variant, cela va devenir un point clé.

Le vaccibus sillonne les communes rurales de la Marne pour vacciner les habitants les plus reculés, le 22 janvier à Vrigny. AGNES DHERBEYS / MYOP POUR « LE MONDE »

Une autre mesure pourrait être de confiner les personnes les plus âgées. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas certaine que cela ait des effets suffisants. En étudiant de quelle façon les mesures barrières étaient adoptées, nous avons constaté que les plus de 65 ans se protègent déjà 30 % de plus que les autres. C’est une différence énorme.

Par ailleurs, cela supposerait que les plus âgés n’aient aucun contact avec les plus jeunes, ce qui est impossible. Ils ont des contacts avec leur famille, avec le personnel soignant ou les personnes qui les aident à la maison. Ils ne peuvent éviter toutes les situations à risque, et le virus finira toujours par circuler d’une classe d’âge à une autre.

Enfin, il y a aussi une fraction importante de personnes hospitalisées de moins de 65 ans : confiner les plus de 65 ans n’empêcherait pas les hôpitaux d’être débordés si le virus circulait librement dans le reste de la population.

Où en est-on de l’évaluation de l’efficacité du couvre-feu ?

Il n’y a pas encore de réponses claires, notamment sur l’impact d’un passage de 20 heures à 18 heures. Lors des premières mesures de couvre-feu, au moment des vacances de la Toussaint, nous avions pu observer un motif récurrent : une diminution de la mobilité nocturne, puis, la semaine suivante, un ralentissement de la croissance de l’épidémie.

C’est moins clair aujourd’hui. On s’attend à ce qu’il y ait un effet mais il est difficile de le quantifier. On peut sans doute dire que cela ne sera pas suffisant pour les nouveaux variants plus contagieux sur le long terme.

L’analyse des données de mobilité diurne ou nocturne − que nous communique Orange de façon anonymisée − peut nous aider à repérer un certain relâchement ou une adaptation des comportements face aux mesures.

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Au deuxième confinement, la mobilité n’a jamais été autant réduite que lors du premier confinement, et elle est repartie plus vite à la hausse. Cela traduit une moindre adhésion aux mesures. Il y a une certaine fatigue. C’est un paramètre à prendre en compte dans les futures décisions.

Une stratégie d’élimination du virus, dite « No Covid » − comme ont réussi à le faire l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou des pays asiatiques − fait débat en Allemagne. Est-elle envisageable en France ?

Les pays occidentaux n’ont jamais eu cet objectif d’éradication. Le succès de certains pays m’a l’air très lié à certaines de leurs caractéristiques et paraît difficile à reproduire chez nous. En Europe, le contrôle des frontières est par exemple bien plus difficile à mettre en place qu’en Nouvelle-Zélande ou en Australie, qui sont des îles. Leurs politiques de traçage et d’isolement sont aussi bien plus strictes.

Cela aurait éventuellement été possible après la première vague, lorsque le nombre de cas était très faible. Mais comme ce n’était pas l’objectif, nous n’avons pas suivi cette voie, qui aurait demandé une forte coordination européenne. Aujourd’hui, c’est impossible à mettre en œuvre. D’autant plus que de nouveaux variants arrivent et compliquent la situation.

Quels scénarios testez-vous pour la suite ?

Nous regardons l’effet qu’aurait un confinement comme celui du printemps ou celui de l’automne. Il faut comprendre que les mesures prises jusqu’à aujourd’hui, même si elles sont bien respectées, vont être moins efficaces face à un virus plus contagieux.

Peut-on penser qu’à l’été, avec une grande part de la population vaccinée ou immunisée, l’épidémie s’arrêtera ?

Le nouveau variant, plus contagieux, augmente mécaniquement le seuil dit « d’immunité collective » qui fait régresser l’épidémie sans mesure de contrôle, et qui était estimé à 66 %-70 % environ pour les variants historiques. Même avec 40 % de vaccinés, nous serons donc loin de ce seuil. La vaccination compensera en quelque sorte l’assouplissement des mesures restrictives. On pourra rouvrir certains lieux, mais sans abandonner le masque.Notre sélection d’articles sur le Covid-19

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Chloé Hecketsweiler et  David Larousserie

« Sommes-nous vraiment prêts à “trier” les enfants et adolescents suicidaires ? »

TRIBUNE

Collectif

Avec la crise sanitaire due au Covid-19, chez les plus jeunes, les actes ou idées suicidaires déferlent depuis l’automne, alerte un collectif emmené par Lisa Ouss, pédopsychiatre à l’hôpital Necker, et les membres du conseil scientifique de la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.

Publié Le 24 Mars 2021, mis à jour à 06h00    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/24/sommes-nous-vraiment-prets-a-trier-les-enfants-et-adolescents-suicidaires_6074245_3232.html

Tribune. Comment répondre à ce dilemme impossible : trier les enfants et adolescents que l’on va hospitaliser après un geste ou une intentionnalité suicidaire forte ? Si les actes ou idées suicidaires des jeunes ont diminué pendant le premier confinement, ils déferlent depuis l’automne, peut-être à la faveur d’un discours fataliste sur une jeunesse sacrifiée.

La seconde vague psychiatrique nous submerge, et nous, les pédopsychiatres, psychiatres, psychologues, acteurs du soin psychique, avec l’aide précieuse des pédiatres, malgré les alertes lancées depuis longtemps, écopons la catastrophe annoncée mais désormais quotidienne. Or, un geste ou une intention suicidaire, chez un enfant ou un adolescent, marque une détresse qui doit être immédiatement entendue, accompagnée, dans toute la complexité d’un environnement scolaire, familial, sociétal que le contexte actuel fragilise.

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Pour ce faire, il faut du temps, une écoute, un espace, et celui de l’hôpital est un nécessaire refuge, à l’abri des turbulences. Or, il devient extrêmement difficile – voire impossible – d’hospitaliser rapidement un enfant ou un adolescent qui présente de telles pensées ou est passé à l’acte. Nous ne voulons pas « trier » les patients Covid-19, sommes-nous vraiment prêts à « trier » les enfants et adolescents suicidants ?

Nous refusons d’être des spectateurs muets

Faut-il raconter la quête interminable et infructueuse d’un lit ? Faut-il raconter comment nous renvoyons chez eux ces adolescents et les revoyons tous les jours jusqu’à l’obtention du Graal, un lit en pédiatrie ou en pédopsychiatrie ? Faut-il détailler la réaction de leur environnement à l’annonce de leur retour à domicile ? Faut-il souligner le risque de transformer ce retour à domicile en un premier palier d’une escalade face à un acte qui n’est pas entendu dans toute sa gravité ? Faut-il raconter notre inconfort, notre inquiétude, et notre manquement à les laisser partir ? Faut-il rapporter les discussions pour savoir quelle « pire » situation nous allons choisir d’hospitaliser car nous n’avons qu’un lit et plusieurs patients ? Faut-il raconter que nous déprogrammons chaque semaine nos activités, depuis plusieurs mois, pour répondre à ces besoins urgents ?

Faut-il rappeler que nous ne pouvons pas transférer en TGV, vers des territoires meilleurs, des adolescents qui doivent être, paradoxalement, éloignés de l’environnement qui a précipité leur geste, tout en en restant proches ? Faut-il attendre un inéluctable accident à venir, un autre fait divers, pour dire la souffrance et la détresse – pourtant déjà si visibles – qui étreignent notre jeunesse ? Nous ne voulons plus rentrer chez nous en nous disant que nous n’avons pas pu faire correctement notre travail.

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Koltès savait ouvrir ces horizons : « Je voudrais aller voir la neige en Afrique. Je voudrais faire du patin à glace sur les lacs gelés », dit la gamine. Une société qui ne laisse pas à ses adolescents le territoire du possible, à défaut de celui du rêve, est une société qui court à sa perte. Et nous, acteurs du soin psychique, qui sommes convoqués sans arrêt pour soutenir les équipes médicales pendant la tempête déchaînée du Covid-19, à chaque événement traumatique, face aux questions sociétales de la jeunesse, sans que l’on nous donne les moyens d’y répondre, refusons d’être les spectateurs muets d’une catastrophe que nous pouvons prévenir.

Premiers signataires : Florence Askenazy-Gittard, professeure de pédopsychiatrie, chef de service CHU Lenval, Nice ; Michel Basquin,professeure émérite de pédopsychiatrie, Paris ; Thierry Baubet,professeur de pédopsychiatrie, Bobigny ; Bérengère Beauquier-Maccotta, pédopsychiatre, praticien hospitalier, Hôpital Necker, Paris ; Avicenne Bellis, interne en pédopsychiatrie, Hôpital Necker, Paris ; Olivier Bonnot, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Nantes ; Marie Bon-Saint-Côme, pédopsychiatre, CHU Angers ; Romain Bourdoncle, pédopsychiatre, Hôpital Necker, Paris ; Marie-Michèle Bourrat, pédopsychiatre, Limoges ; Lisa Ouss,professeure associée en pédopsychiatrie, Hôpital Necker, membre du Conseil scientifique de la société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et disciplines associées.

Retrouvez la liste des signataires sur le site de la SFPEADA.

Collectif

Voir aussi:

Crise dans le milieu des infirmières scolaire – Grève sur le Lycée Bellevue d’AlBI https://wordpress.com/post/jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/11496

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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