Dr Kierzek: «la médecine ne remplit pas son rôle actuellement»
FIGAROVOX/ENTRETIEN
– Le gouvernement a annoncé jeudi un nouveau confinement dans 16 départements français. Selon le médecin urgentiste Gérald Kierzek, d’autres mesures auraient dû être prises en amont, alors que cette solution du confinement, n’aura que des effets délétères sur la population.
Par Victor RouartPublié le 20/03/2021 à 16:16, mis à jour le 21/03/2021 à 10:18

Gérald Kierzek est médecin urgentiste et chroniqueur santé, Directeur médical de Doctissimo, et auteur notamment de Coronavirus, comment se protéger? (Éditions de l’Archipel, mars 2020).
FIGAROVOX.-Le premier ministre a annoncé de nouvelles mesures de restriction hier. Qu’en pensez-vous?
Gérald KIERZEK –Comment appelle-t-on ces mesures? Confinement? Confinement light? La vraie différence réside dans la énième fermeture des commerçants non essentiels, bien que le mot ne soit pas prononcé. Or, je suis loin d’être sûr que les commerces de proximité soient des clusters et des lieux de contamination! Je suis donc perplexe sur l’efficacité sanitaire de ces mesures. Je pense que le diagnostic est bon, il y a une saturation des services de réanimation, mais le traitement ne l’est pas.
Quand il y a un problème de saturation des services de réanimation, il faut créer ou libérer des lits. Le confinement n’a jamais vidé les services de réanimation. Ce n’est pas comme si l’épidémie flambait. Les indicateurs sont stables, que ce soit en médecine générale par le réseau Sentinelles ou encore SOS médecins. La mortalité est même plutôt en baisse.
On n’a pas d’indicateurs épidémiologiques qui montrent une flambée de l’épidémie avec peut-être même une stabilisation des entrées en réanimation. Au moment des annonces, selon le bulletin de l’Agence Régionale de Santé, il y avait 217 lits de réanimation libres sur la région avec donc une marge de manœuvre. Et même si la situation venait à se dégrader avec une sursaturation, on pourrait monter en termes de lits.
À l’Hôtel-Dieu de Paris, il est possible de réarmer aussi 100 lits pour des patients nécessitant une oxygénothérapie, et ainsi leur éviter la réanimation.
Au moment des deux «vagues», les capacités avaient d’ailleurs été augmentées au-delà des 5000 lits actuels et pérennes sur le territoire. Où en est-on des 12.000 lits possibles annoncés? La déprogrammation n’est par ailleurs pas effective dans les hôpitaux et les cliniques même si l’ordre ferme de l’agence régionale de santé de déprogrammer 40% des interventions a été donné, il n’est pas respecté et heureusement! D’abord parce que ce n’est pas nécessaire en termes de besoins et ensuite parce que ces déprogrammations génèrent des conséquences dramatiques pour les patients qui doivent être opérés et sont reportés et annulés. La déprogrammation serait donc un palier supplémentaire restant mobilisable.
Autre palier: rouvrir des lits de réanimation! À l’hôpital Jean Verdier de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, par exemple, en île-de-France, 50 lits supplémentaires sont prêts à être lancés quasi immédiatement car fermés récemment. À l’Hôtel-Dieu de Paris, il est possible de réarmer aussi 100 lits pour des patients nécessitant une oxygénothérapie, et ainsi leur éviter la réanimation ou en accueillir d’autres en post-réanimation. Le personnel est prêt et la réserve sanitaire voire l’armée pourraient si besoin venir en renfort.
Et en ultime recours, pourquoi ne pas imaginer deux hôpitaux de campagne si vraiment la situation débordait. Nous disposions donc d’options supplémentaires qui n’ont manifestement pas été retenues.
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Les deux grandes réponses auraient été l’augmentation de la capacité hospitalière et de délivrer des autotests un peu partout.
Les écoles restent ouvertes et des commerces ferment. Est-ce vraiment efficace contre la propagation du virus?
Il y aura plus d’effets secondaires créés par le confinement. Les écoles restent ouvertes pour éviter que les parents ne puissent plus gérer leur vie professionnelle et personnelle. La souffrance psychologique est déjà terrible. Quatre jours sur cinq de télétravail, ça revient à «boulot, boulot, dodo». Si en plus il faut s’occuper des enfants, la situation devient vite ingérable, y compris pour l’éducation des enfants.
Je ne peux que regretter que les solutions pragmatiques comme l’augmentation des capacités en lits et personnels n’aient pas été réglées ou encore la prévention des clusters. Pour éviter ce «stop and go» que nous vivons avec les confinements-déconfinements, il est urgent d’aller chercher le virus dans les lieux de contamination avec un objectif de zéro cluster. Les écoles, facultés etc sont des foyers de contamination tout comme les hôpitaux et les entreprises.
Sans une politique massive de tests rapides, salivaires par exemple, la stratégie «tester isoler tracer» est vouée à l’échec en courant après le virus avec plusieurs trains de retard dans l’isolement et le contact-tracing. Les deux grandes réponses proactives auraient donc été l’augmentation de la capacité hospitalière et le déploiement d’autotests partout: pharmacies, grandes surfaces, écoles…
Je préfère que des jeunes fassent la fête, à condition qu’ils soient testés en autotest salivaire. Il est préférable de les responsabiliser plutôt que de les culpabiliser. Ils paient actuellement un lourd tribut. Ils vivent de souffrances psychologiques terribles et une détresse économique très inquiétante.
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L’exécutif a encore suivi le comité scientifique. Selon vous, celui-ci est-il encore crédible?
Je pense que la médecine, d’une manière générale ne remplit pas son rôle actuellement. La médecine fait peur alors qu’elle se doit d’apaiser. Je rappelle deux chiffres. Le taux de mortalité est de moins de 0,2% et la moyenne d’âge des décès de 85ans. Nous cédons à une psychose face à des taux d’incidence qui ne reflète pas un nombre de malades et des modèles mathématiques qui nient le système immunitaire humain. Et la médecine a fait céder le politique avec cette psychose, au lieu d’apporter des réponses factuelles et pragmatiques. Au lieu de cela, une panique a gagné la société et des solutions «moyenâgeuses» et probablement peu efficaces comme le confinement sont adoptées.Il y aura aussi des conséquences sociales et économiques pour lesquelles la médecine sera responsable.
Le premier ministre a dit que même avec 100000 lits de réanimation, il faudrait prendre des mesures de confinement…Sommes-nous encore dans le médical?
Je ne comprends pas ce qu’a voulu dire le Premier Ministre. D’un côté, les mesures que le gouvernement propose le sont en raison d’un manque de lits de réanimation et de l’autre, le premier ministre nous dit que si on avait une augmentation drastique de ces lits, cela ne résoudrait pas la crise!
Évidemment 100.000 lits sont inenvisageables et même ridicules. Mais nos capacités hospitalières ont été savamment démantelées ces quinze dernières années, sacrifiées sur l’autel de la tarification à l’activité et du virage ambulatoire: hôpitaux de proximité, services d’urgences, lits conventionnels et services de réanimation ont fondu. Nous en payons aujourd’hui le prix avec la crise du coronavirus qui est avant tout une crise structurelle de manque de lits d’hospitalisation et de concentration sur les CHU.
À ce rythme, que peut-on espérer d’ici 4 semaines?
Il est probable que nous soyons proches du pic avec une évolution quasi naturelle de l’épidémie hivernale. Des études commencent à montrer que le confinement n’est pas une solution ; l’Organisation Mondiale de la Santé ne la recommande qu’en ultime recours. S’il y avait une flambée de l’épidémie hors de contrôle, cette solution serait discutable bien que contestable.
En PACA et dans le Nord à Dunkerque, l’évolution du taux d’incidence du virus est décorrélé des mesures prises. En revanche les risques sont réels générés par l’état d’anxiété voire de peur. Les patients ne viennent plus à l’hôpital car ils ont peur et il y a donc des retards voire des absences de soins. Les déprogrammations ont aussi des conséquences dramatiques, avec des patients qui souffrent de lourdes pathologies.
Nous ne sommes pas ici sur des projections mathématiques fantaisistes ou probabilistes mais bien dans le réel. Il y a une usure forte constatée chez les patients avec effets psychologiques désastreux à force d’entendre tout et son contraire. Et c’est sans compter sur les conséquences sociales et économiques qui aggraveront la situation.
L’usure est aussi du côté des soignants dont beaucoup sont partis ou ne se mobilisent plus comme en mars 2020, lassés des ordres et contrordres et de ne pas être entendus. Le semi-confinement n’apporte aucune réponse au problème de fond de la crise structurelle. Une certaine médecine, actuellement, a une grande part de responsabilité dans le climat anxiogène qui règne et dans les mauvaises décisions qui sont prises.
Heureusement, les professionnels de terrain (médecins généralistes ou réanimateurs, aide-soignants, infirmiers,…) soignent les patients du coronavirus qui guérissent dans leur immense majorité ; les beaux jours reviennent et le front de l’épidémie devrait se calmer, aidé en cela par la vaccination pour les populations les plus à risque, priorité numéro une désormais.
Mais sans vision et réforme profonde sur le système de santé (maillage territorial, anticipation du vieillissement de la population, gouvernance…), notre vulnérabilité est désormais immense avec un système de santé qui n’est définitivement plus le meilleur du monde!
Martin Blachier « beaucoup trop sûr de lui » : ses collègues pas toujours tendres
Laura Carreno-Muller | mar. 23 mars 2021 à 19h21 – Mis à jour le mar. 23 mars 2021 à 21h06Play Video
@JACK TRIBECA / BESTIMAGE
S’il est un visage familier sur CNews, le docteur Martin Blachier exaspère ses pairs à en croire L’Express. Ce mardi 23 mars, les collègues de l’épidémiologiste sortent du silence pour le recadrer.
A propos de
Punchline, L’Heure des pros, Touche Pas à Mon Poste… en quelques mois, le docteur Martin Blachier s’est fait une place de choix sur le PAF en tant qu’expert. Bien que, parfois, décriées, ses prises de parole sont souvent plébiscitées alors que la crise sanitaire est encore d’actualité. De quoi exaspérer ses collègues, cités par le magazine hebdomadaire L’Express ce mardi 23 mars, qui estiment que ces apparitions ne feront qu’exacerber une arrogance qui lui est propre. « C’est quelqu’un de beaucoup trop sûr de lui », déplore un épidémiologiste. « Quand on entend son ton péremptoire ne manifestant aucun doute, on comprend tout de suite qu’il n’est pas expert. »
Nombreuses ont été les séquences durant lesquelles le spécialiste en santé publique a critiqué les efforts du gouvernement – et, plus particulièrement, ceux du ministre des Solidarités et de la Santé Olivier Véran – en termes de vaccination. Plus récemment, c’est au sujet du confinement qu’il s’est exprimé, faisant part de ses réserves au sujet d’une nouvelle mise sous cloche. D’après un autre pair, le docteur Martin Blachier ne maîtrise pas assez son sujet pour l’évoquer aussi librement. « Il se donne le titre d’épidémiologiste, mais je ne vois pas ce qui justifie qu’on l’appelle ainsi au regard de sa production scientifique », renchérit cet autre informateur. Et d’ajouter : « il fait partie de ces experts qui ne travaillent pas sur la crise et ont beaucoup de temps pour aller sur les plateaux télé. »
Sa réponse aux détracteurs
Des critiques cinglantes auxquelles l’intéressé répond, toujours auprès de L’Express, pointant du doigt le « discours totalement absurde » de « ceux qui comme Jérôme Marty« estiment qu’il ferait mieux de monter au front. Souvenez-vous, ce mardi 16 mars, le médecin généraliste a pris le docteur Martin Blachier à partie dans Punchline. « Allez dans les services ! C’est mieux d’être auprès des malades qu’auprès des courbes. C’est la réalité », lui a-t-il lancé. « Si je suis sur les plateaux, c’est parce qu’on m’invite », se justifie Martin Blachier. « Et si je suis invité, c’est parce que les gens ont besoin d’une information qu’ils estiment de qualité. » Face à eux qui lui reprocheraient de ne pas être une source infaillible d’informations au sujet du coronavirus, il poursuit : « j’ai plus publié sur le Covid que certains universitaires. » C’est dit.
Martin Blachier, épidémiologiste : « Les gens n’ont plus de ressources psychologiques »
L’épidémiologiste Martin Blachier. Photo PH-expertise
Coronavirus – Covid 19, Occitanie, SantéPublié le 23/03/2021 à 06:31 , mis à jour à 06:35
l’essentiel
Le Dr Martin Blachier, épidémiologiste et médecin en santé publique, se dit satisfait du confinement imposé à 16 départements français. Mais quid de la situation en Occitanie ? Faut-il se préparer à de nouvelles mesures plus strictes dans les semaines à venir ? Le docteur nous répond.
Le troisième confinement, entré en vigueur ce samedi 20 mars dans 16 départements, pourrait s’étendre à d’autres territoires. Une quinzaine de départements supplémentaires dépassent le seuil fixé par le gouvernement à 250 cas positifs par 100 000 habitants. Le Gard fait partie des départements sous surveillance, avec un taux d’incidence de 297 cas.
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16 départements sont confinés toute la semaine. En Occitanie, devons-nous anticiper un confinement ?
Si nous observons les chiffres de Toulouse et sa région, on peut voir que le nombre d’hospitalisations remonte, mais la situation semble être sous contrôle, sauf dans l’Hérault et dans le Tarn-et-Garonne.
Il faut regarder les capacités en réanimation des territoires pour voir s’il faut passer ou pas en confinement – à Toulouse, le 19 mars, il y avait 120 patients, 31 sont en réanimation, 17 sont en soins intensifs et soins continus et 72 en dehors d’unités de seuil critique. Au CHU, 120 lits sont armés en réanimation – Quand 70-80 % des lits sont occupés en réanimation, la situation devient préoccupante. Et comme les hospitalisations sont en croissance, il faut s’attendre à un pic des patients en réanimation.
Avec l’augmentation des contaminations au variant anglais, la population la plus touchée est jeune. Si les 15-30 sont les plus contaminés, c’est qu’ils ont baissé leur vigilance. Pour éviter une aggravation, il faut donc qu’ils fassent attention à ne pas contaminer les plus fragiles.
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Si un confinement doit arriver, le modèle en place, entre autres, en Île-de-France est-il efficace ?
C’est un très bon mode de confinement qu’a choisi le gouvernement. Les nouvelles mesures sont potentiellement très efficaces, car ciblées. Principalement, le virus circule chez les 15-30 ans, car ils font moins attention aux gestes barrières. Sauf que nous ne pouvons pas nous relâcher, les températures sont trop basses et la vaccination est trop faible. Cette baisse de vigilance chez les citoyens peut s’expliquer du fait que les gens n’ont plus de ressources psychologiques. Il faut donc leur laisser la possibilité de rester dehors. Les personnes les plus âgées doivent faire attention. Indirectement, le choix est fait de confiner les plus fragiles.
Maintenant il faut éviter la casse économique pour les petits commerçants qui eux sont impactés par un confinement. Mais si Emmanuel Macron voit que la situation s’améliore rapidement dans les départements confinés, il est capable de rouvrir les magasins.
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D’après Arnaud Fontanet, « avoir un collégien ou un lycéen chez soi accroît de 30 % le risque d’être infecté ». Comment se protéger de toute contamination ?
Au sein de la famille, il faut éviter toute rencontre entre les adolescents et les grands-parents ou même les parents s’ils sont fragiles. Si possible, ne pas manger ensemble… Et surtout, il faut aérer ! Si les repas se font en commun, il faudrait laisser une fenêtre ouverte.
Ce qui serait aussi très efficace, ce serait que les adolescents se testent avec les autotests, mais je pense que leur mise en circulation ne sera pas pour tout de suite.
Il est important de rappeler que deux éléments sont très efficaces pour diminuer les contaminations : les masques et l’aération. Quant aux visières, elles ne sont pas du tout efficaces.
Voir aussi: Le retour des rassuristes
https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/?p=11454
Martin Blachier, l’épidémiologiste rassuriste de la troisième vague
Omniprésent médiatiquement mais contesté scientifiquement, le médecin n’avait pas prévu le reconfinement. Il a aussi minimisé les chiffres des réanimations.
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Martin Blachier sur Cnews.
Par Thomas Mahlerpublié le 23/03/2021 à 17:15 , mis à jour à 18:12
A chaque vague ses vedettes rassuristes. Pour la première, c’est Didier Raoult qui a monopolisé toute l’attention médiatique, assénant en février 2020 que le Covid est « probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes », avant de déclarer un mois plus tard être très étonné si le nombre de morts dépassait en France les 10 000 (on en est à plus de 90 0000), puis d’annoncer en mai que l’épidémie est « en train de se terminer ». Au début de la deuxième vague, le chercheur Laurent Toubiana, le sociologue Laurent Mucchielli et le physiologiste Jean-François Toussaint ont repris le flambeau médiatique et se sont démultipliés devant les micros, de Sud-Radio à Cnews. Assurant que le virus ne circulait plus, le trio a contesté l’efficacité du confinement, les politiques « anxiogènes » du gouvernement ou les chiffres « exagérées » de l’épidémie. Depuis, ces trois-là se sont faits très discrets.
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Pour la troisième vague, c’est l’épidémiologiste Martin Blachier, l’urgentiste Gérald Kierzek et l’urologue Michaël Peyromaure qui ont martelé dans les médias leur opposition à des mesures restrictives et minimisé la remontée épidémique. « Je ne pense pas qu’on reconfinera », déclare le premierdébut février sur Cnews. Selon Martin Blachier, on pourra même bientôt rouvrir des lieux grâce aux autotests antigéniques. « On entre vraiment dans les derniers mètres les plus compliqués de l’épidémie. On sait qu’il n’y aura pas un nombre de morts beaucoup plus important qu’aujourd’hui », prédit-il encore le 23 février dans Ouest France. Un discours optimiste qui a fait mouche sur les plateaux de télévision. Au mois de janvier, selon la plateforme de veille média Tagaday, le trentenaire n’était précédé que par Axel Kahn et le président du Conseil scientifique Jean-François Delfraissy dans le classement des spécialistes du Covid les plus cités dans les médias audiovisuels. Très fort pour celui qui est le benjamin des experts cathodiques.
« Chouchou » de Pascal Praud
Aujourd’hui, une partie de la France a renoué avec le confinement, et la situation épidémique est une nouvelle fois alarmante. Celui qui se présente comme épidémiologiste et spécialiste en santé publique ferait-il son mea culpa ? « Non », nous assure-t-il, très sûr de lui. Quand on le confronte à ses prédictions, Martin Blachier préfère immédiatement cibler des confrères épidémiologistes réputés, qui auraient péché par alarmisme en annonçant « une vague exponentielle début mars ». Mais comment alors expliquer la situation critique en Ile-de-France, tout comme la hausse des cas quotidiens en mars ? « On recommence aujourd’hui à voir une saturation des réanimations qui ne s’explique pas par une envolée du taux de positivité. Nous avons en France du retard sur la vaccination, avec un décalage dans le planning, par manque de doses, qui nous pénalise. L’objectif est de tenir jusqu’à ce que la vaccination produise ses effets. Mais le variant n’entraîne pas nécessairement de courbe exponentielle dans les départements où il est majoritaire, comme nous l’ont prédit certains épidémiologistes. Dominique Costagliola explique aujourd’hui avoir annoncé cette situation, mais ses prédictions initiales étaient fausses, tout comme celles de Vittoria Colizza qui prédisait une montée en flèche des hospitalisations dès mi-février », assure Martin Blachier.
Sauf qu’en réalité, on peine à voir pourquoi le taux de positivité des tests devrait expliquer la saturation des réanimations. Que les experts de Santé publique France, eux, ont trouvé une corrélation entre la diffusion du variant et les taux de croissance des infections. Et qu’en janvier, les épidémiologistes, à commencer par le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, s’inquiétaient bien de tensions à venir sur les hôpitaux, attendues pour… mars.
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Il faut préciser que ce « chouchou » du bateleur Pascal Praud est nettement moins populaire du côté des chercheurs universitaires que dans les médias. Il s’est ainsi fait rabrouer par ses confrères épidémiologistes en suggérant que la hausse des admissions en réanimation serait due à un remplissage abusif des lits. Si cette position lui a valu les compliments de Nicolas Dupont-Aignan (qui a évoqué une « impressionnante analyse » sur des « chiffres gonflés » en réanimation), elle a suscité indignations et moqueries d’une partie de la communauté scientifique. D’autant que Martin Blachier avait déjà, lors de la deuxième vague en octobre dernier, questionné la réalité des chiffres des cas positifs.
« Sur les plateaux télé, des pseudo-experts continuent de raconter n’importe quoi en minimisant l’ampleur de la crise, en disant que l’on mettrait des malades en réanimation sans raison », s’indigne ainsi dans l’Express Dominique Costagliola, Grand prix de l’Inserm. « Je n’ai jamais dit qu’on remplissait les réanimations » se défend aujourd’hui Martin Blachier. « Il y a eu un phénomène d’augmentation du stock en réanimation extrêmement forte en Ile-de-France sur une semaine, un changement de tendance important décorrélé de tous les autres indicateurs. Cette augmentation du nombre de patients en réanimation est même décorrélée du nombre de décès à l’hôpital sept jours après alors ces deux courbes étaient parfaitement collées jusqu’alors. J’ai cherché à expliquer ce phénomène. Comme par hasard, cette augmentation a eu lieu au moment où il y a eu des déprogrammations d’autres interventions chirurgicales. J’ai regardé les chiffres et appelé des gens sur le terrain. Ce qu’on m’a expliqué, c’est qu’effectivement, un certain nombre de ressources ont été déplacées vers les lits Covid en réanimation, ce qui expliquerait ce décrochage de tendance ». Une position qui avait notamment ulcéré Jérôme Marty. « Allez dans les services ! C’est mieux d’être auprès des malades qu’auprès des courbes. C’est la réalité » lui avait ainsi vertement répondu ce médecin généraliste le 16 mars dans l’émission de Laurence Ferrari.
« Ce variant a vraiment bon dos »
Au coeur du différent de Martin Blachier avec une majorité d’épidémiologistes, on retrouve la question de la contagiosité et de la gravité du variant britannique. Selon le rapport du Conseil scientifique du 11 mars, les données de surveillance françaises indiquent que le variant britannique est « entre 52% et 69% plus transmissible que le virus historique sur notre territoire » (Gaymard et al, Eurosurveillance), ce qui est expliqué qu’il soit rapidement devenu majoritaire en France. Des données que minimise pourtant Martin Blachier, pour qui on mettrait « tout sur le compte du variant ». Alors que de nombreux épidémiologistes ont fustigé l’attentisme du gouvernement face à une remontée progressive de l’épidémie depuis janvier, lui a au contraire salué le choix d’Emmanuel Macron de ne pas les avoir écoutés.
Pour Martin Blachier, c’est le relâchement des populations, notamment en Ile-de-France, qui serait la cause première de cette situation. « Le relâchement est prouvé par toutes les études sur les comportements des personnes pendant cette pandémie, c’est la conséquence de la « fatigue Covid » qui conduit à une baisse d’adhésion inexorable au cours du temps. Ce variant a vraiment bon dos et semble une explication toute trouvée à toute nouvelle évolution à la hausse. Il permet également d’encore et toujours alimenter la peur du virus » argumente-t-il, rejetant des études comme celle parue dans le British Medical Journal avançant que le variant britannique serait à 64% plus mortel.
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Dans cette optique, Martin Blachier est ainsi, sans surprise, critique sur le confinement dans seize départements auquel s’est finalement résolu le gouvernement. « C’est la pire des solutions quand on ne peut rien faire d’autre : dépistage massif par autotests, ouverture de lits en soins intensifs, priorisation de la vaccination dans les zones où les réanimations sont sous tension, confinement des plus vulnérables le temps de les vacciner…. » nous dit-il.
D’alarmiste à rassuriste
L’épidémiologiste n’a pourtant pas toujours été sur une ligne aussi optimiste. A la sortie du premier déconfinement, il faisait, avec son entreprise Public Health Expertise, des prévisions alors jugées alarmistes. En avril 2020, il annonçait que l’épidémie pouvait faire 85 000 morts au septembre 2020 (ce chiffre a été atteint en février 2021). A l’automne, il avait aussi ferraillé sur un plateau de télévision contre le rassuriste Jean-François-Toussaint qui niait la reprise épidémique. En revanche, il s’était alors déjà montré bien trop confiant en annonçant un pic épidémique de manière prématurée, allant jusqu’à évoquer une « vaguelette ». « L’entrée en réa semble arriver au sommet de sa courbe, on est à un début de plateau descendant sur l’entrée en réanimation (…) Les mesures de couvre-feu et de confinement c’est totalement décalé » déclarait-il le 13 octobre. Plus tard, il fera son mea culpa en prétextant d’un oubli météorologique : « Il y a quelque chose que je n’ai pas anticipé, c’est l’arrivée des mauvais jours ». Rappelons que la supposée « vaguelette » a été en France plus meurtrière que la première vague.
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Aujourd’hui, Martin Blachier s’oppose frontalement à des épidémiologistes et infectiologues au sujet de la stratégie zéro-Covid, défendue notamment par Antoine Flahault ou Karine Lacombe. Une stratégie qui consiste à éradiquer le virus plutôt que de « vivre avec », à l’image de ce que font des pays asiatiques ou l’Australie. « Partout où cela s’est fait, il y a des situations particulières. Soit ce sont des îles comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, soit ce sont des pays où, culturellement, il est plus facile de faire respecter des consignes drastiques. Par ailleurs, l’Australie confine régulièrement des villes de trois millions d’habitants pendant une semaine pour quelques cas de Covid. Enfin, je ne suis pas certain qu’en Europe, nous ayons la capacité de fermer hermétiquement les frontières, tout comme d’enfermer les gens de force chez eux. Est-ce une option vraiment crédible, alors qu’on est à un mois d’avoir vacciné notre population la plus vulnérable ? Sans parler des dégâts d’un confinement long et strict pendant plusieurs mois… », tranche-t-il. Pourtant, les experts avertissent que la vaccination des personnes les plus âgées ou fragiles ne réglera pas tous les problèmes. « Les vaccins sont en train d’être déployés dans de nombreux pays, mais cela ne signifie pas que tout sera bientôt résolu. Nous allons simplement passer à une autre phase de cette pandémie », avertissaient dans le Lancet des représentants du Conseil international des sciences.
« Quelqu’un de beaucoup trop sûr de lui »
Chez les épidémiologistes ou les infectiologues, la mention du nom de Martin Blachier déclenche souvent des moues évocatrices. « Il se donne le titre d’épidémiologiste, mais je ne vois pas ce qui justifie qu’on l’appelle ainsi au regard de sa production scientifique. Il fait partie de ces experts qui ne travaillent pas sur la crise et ont beaucoup de temps pour aller sur les plateaux télé », cingle l’un d’entre eux. On fustige aussi son arrogance. « C’est quelqu’un de beaucoup trop sûr de lui. Quand on entend son ton péremptoire ne manifestant aucun doute, on comprend tout de suite qu’il n’est pas expert », note un épidémiologiste en vue. On souligne volontiers que Martin Blachier n’est pas universitaire, mais représente une société privée, Public Health Expertise, qui a réalisé des modèles de simulations pour l’hépatite C, le dépistage des cancers ou le VIH. Lui rétorque qu’il travaille avec « les meilleurs », qu’il ne fait pas des horaires de fonctionnaire et qu’il prend aussi en compte l »état psychologique de la population ».
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« Mon métier est de faire de la santé publique. Ceux qui comme Jérôme Marty expliquent que je devrais plutôt être dans les services de réanimation ont un discours totalement absurde. Si je suis sur les plateaux, c’est parce qu’on m’invite. Et si je suis invité, c’est parce que les gens ont besoin d’une information qu’ils estiment de qualité. Je n’ai jamais avancé quelque chose qui ne soit pas sous-tendu par des études ou des travaux de mon équipe. Je ne suis pas payé par le contribuable, je me paie moi-même. Je suis donc libre et indépendant. Et j’ai plus publié sur le Covid que certains universitaires » nous explique-t-il. Cela justifie-t-il, par exemple, d’aller débattre chez Cyril Hanouna avec l’éructant avocat Fabrice Di Vizio, sosie de Roberto Begnini et défenseur de Didier Raoult ? « C’est du politiquement correct. Qui regarde Touche pas à mon poste (TPMP) ? Les jeunes. Ne vaut-il pas mieux que quelqu’un comme moi y aille pour dire aux jeunes d’aller se faire vacciner, ou sinon de se faire tester ? Des personnes comme Dominique Costagliola devraient faire ce boulot, car elles sont payées par la fonction publique. Je travaille à mon propre compte et je vais à la télévision sur mon temps libre, mais on me le reproche. Pensez-vous que les jeunes connaissent Dominique Costagliola ? Quelqu’un comme Di Vizio est le relais d’une pensée parfois complotiste. Il argumente bien. Il vaut mieux le contredire. Si Gabriel Attal ou Agnès Pannier-Runacher vont sur TPMP, c’est aussi pour s’adresser aux jeunes. J’essaie d’être pragmatique, et de m’adresser à 1,5 million de jeunes. Par ailleurs, Hanouna me laisse librement déployer ma pensée. Il fait son job en parlant de l’épidémie à son public ». Sur le même sujet
L’ironie de l’histoire est que, critiqué par des épidémiologistes universitaires, Martin Blachier se retrouve aussi de l’autre côté régulièrement attaqué par des partisans de Didier Raoult et par des militants antivax, qui lui reprochent par exemple sa défense du vaccin AstraZeneca comme ses liens avec « Big Pharma ». La rançon d’une omniprésence médiatique. Ces derniers temps, cependant, l’épidémiologiste semble regagner du crédit auprès des soutiens du professeur marseillais. Même la revue Nexus, dédiée aux pseudo-sciences, lui a octroyé des bons points quand, face à Cyril Hanouna, il a assuré être « 100% d’accord avec Didier Raoult » sur un point : « On a trop terrorisé la population »…