Publié le 22/03/2021
Covid-19 : le gouvernement sous le feu des critiques après la mise en place des nouvelles règles de confinement
La première journée de confinement étendu à seize départements, samedi, a été marquée par le retrait en catastrophe de la première version de l’attestation de déplacement, jugée incompréhensible.
Par Claire GatinoisPublié hier à 04h41, mis à jour à 10h37 https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/03/21/covid-19-le-gouvernement-sous-le-feu-des-critiques-apres-la-mise-en-place-des-confinements-locaux_6073915_3244.html
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Certains mots portent en eux le lourd poids de la lassitude et de l’exaspération des Français face au Covid-19. Le confinement est de ceux-là.
Pour décrire les nouvelles mesures imposées depuis samedi 20 mars à seize départements, dont ceux de l’Ile-de-France, afin de contrer la troisième vague de l’épidémie, le gouvernement use donc de détours sémantiques, préférant évoquer une « troisième voie », ou parlant d’un dispositif qui permet de « freiner [l’épidémie] sans enfermer ». Emmanuel Macron n’a-t-il pas lui-même assuré que le terme n’était pas « adapté » pour décrire les « mesures de freinage supplémentaires » décrétées ?
« Notre objectif, ce n’est pas de trouver le bon mot, mais la bonne mesure. En laissant les gens être dehors et en interdisant les déplacements entre les régions pour éviter que le virus ne circule, c’est le bon sens qui prime », s’est justifié le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, dans un entretien au Journal du dimanche, le 21 mars, assurant que le choix du chef de l’Etat de ne pas confiner plus tôt, dès le 29 janvier, « était la bonne décision
Loin d’apaiser la population, ce confinement Canada Dry sème le trouble dans l’esprit des Français et ébranle leur confiance dans l’exécutif. La multiplication des couacs et des polémiques ne fait qu’ajouter à cette confusion.
Samedi, quelques heures après avoir rendu publique l’attestation permettant aux habitants des zones affectées de se déplacer, le gouvernement a dû faire machine arrière et retirer le document, soumis à une pluie de sarcasmes. Qualifiée d’incompréhensible, érigée en symbole d’une bureaucratie en folie, l’attestation de deux pages mentionnait une quinzaine de justifications et intégrait, à grand renfort d’astérisques, les cas particuliers selon les zones ou l’heure, en faisant varier les déplacements autorisés de 1 à 10 puis 30 kilomètres.
« S’il y avait un concours des pires inventions, un concours Lépine de l’absurde et de l’inutile, le ministère de l’intérieur aurait une bonne chance de décrocher le premier prix avec son chef-d’œuvre bureaucratique : l’attestation de sortie », a commenté sur Twitter Bruno Retailleau, le président du groupe Les Républicains (LR) du Sénat. « On ne sait plus quels mots employer pour qualifier leur gestion. Absurdistan ? Ridicule fini ? Macron se vantait d’être l’élite éclairée ? C’est plutôt la 7e compagnie face au Covid-19 », a enchéri Bastien Lachaud (La France insoumise, LFI), député de la Seine-Saint-Denis.
Corriger le tir
« Je vous l’accorde, l’attestation est complexe », avait admis la porte-parole du ministère de l’intérieur, Camille Chaize, sur le plateau de BFM-TV dans la matinée. « Le temps nous a manqué pour la rendre simple », s’excuse-t-on à Matignon, où l’on a travaillé en urgence pour corriger le tir et émettre dans la soirée une nouvelle attestation jugée plus « lisible et compréhensible ». « Lors du premier confinement, c’était plus facile, l’injonction c’était “restez chez vous”. Ici, il y a plus de dérogations, c’est forcément plus compliqué », ajoute-t-on dans l’entourage du premier ministre, Jean Castex.

Dans ce confinement qui n’en est pas un, les dérogations sont, de fait, nombreuses. Elles doivent permettre aux Français de prendre l’air bien plus facilement que lors des deux premiers confinements du printemps et de l’automne 2020.
L’Elysée affirme avoir cherché « la proportionnalité et un juste équilibre », incluant « des choix forts », notamment sur les écoles restées ouvertes, quand d’autres pays en Europe, comme l’Allemagne ou l’Italie, se sont résignés à fermer les établissements scolaires lors de leurs derniers pics épidémiques. « L’efficacité des mesures de freinage supplémentaires passe en partie par les comportements individuels. Dès lors que le choix est fait de la confiance et de la responsabilité individuelle, il faut veiller à être simple et cohérent, tout en montrant aussi que l’on a appris collectivement des mois précédents », explique-t-on dans l’entourage de M. Macron.
« Si je devais improviser un slogan, ce serait : “S’aérer pour souffler, se distancier pour se protéger.” On n’empêche pas la population de sortir, on limite les réunions à l’intérieur. Se promener dans un parc, faire du vélo… On en a besoin pour ne pas craquer. Les nouvelles mesures font la jonction entre santé physique et santé mentale face à une épidémie qui dure », a appuyé le ministre de la santé, Olivier Véran, dans un entretien au Parisien, mis en ligne samedi.
Colère des petits commerces entendue
Les décisions du gouvernement se fondent sur les études scientifiques montrant que les contaminations surviennent essentiellement lors des regroupements de personnes en milieux clos et non à l’air libre.
Mais l’Etat semble avoir également entendu la colère des petits commerces, ulcérés par ces nouvelles fermetures. Après avoir établi dans un premier temps la liste des établissements visés à 110 000, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a expliqué, lors d’un entretien à France Inter samedi matin, que les nouveaux commerces fermés administrativement ne seraient plus « que » 90 000.
Lire notre analyse : Avec un troisième confinement pour une large partie de la France, le gouvernement défend sa « troisième voie »
« C’est un peu moins que ce qui avait été annoncé il y a deux jours parce que nous avons décidé, avec le premier ministre, de laisser ouverts les fleuristes, de laisser ouvertes les concessions automobiles pour ne pas impacter derrière les chaînes de l’industrie automobile », a détaillé le locataire de Bercy. Au-delà de l’alimentation ou du bricolage, les commerces dits de première nécessité, non concernés par ces nouvelles fermetures, incluent aussi les cordonniers, les chocolatiers, les librairies, les disquaires ou les coiffeurs. « On a appris des deux précédents confinements », se félicite-t-on à Matignon.

« Ce gouvernement a visiblement du mal à prendre des décisions, après avoir créé de la défiance sur les vaccins, on est en train de créer le confinement incompréhensible », persifle Damien Abad, le président du groupe LR de l’Assemblée nationale.
« Les gens sont paumés »
Ces nombreuses exemptions masquent mal l’embarras qui plane au sommet de l’Etat, conscient que des mesures trop strictes ne seraient pas, ou plus, acceptées. L’effet de sidération qui avait accompagné le premier confinement, dûment suivi, n’a plus cours. Si la peur du virus rôde encore, les Français ne sont plus que 66 % à approuver ces nouvelles restrictions. Leur adhésion chute même à 51 % quand ils sont directement concernés par les mesures, selon un sondage IFOP-Fiducial pour CNews et Sud-Radio, réalisé les 18 et 19 mars.
Le choix de ce vrai-faux confinement censé soulager les hôpitaux sans braquer la population est périlleux. « Les gens sont paumés. Ils n’ont pas compris : est-ce un confinement ou non ? », signale Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’institut de sondage IFOP.
Ce flou s’ajoute au message brouillé sur le vaccin d’AstraZeneca. Jugé de toute confiance par M. Castex dimanche 14 mars, le vaccin anglo-suédois avait été suspendu le lendemain par le président de la République, qui avait préféré attendre l’avis de l’Agence européenne des médicaments, le jeudi suivant, pour s’assurer de son innocuité.
« La confiance envers la capacité du gouvernement à gérer la crise sanitaire n’a jamais été aussi faible », note M. Dabi, mentionnant les procès « en incompétence et en incohérence » qui se multiplient. Selon le baromètre IFOP pour Le Journal du dimanche paru le 21 mars, 34 % des Français seulement jugent l’exécutif capable de lutter contre l’épidémie de Covid-19.
Lire aussi Confinement : Emmanuel Macron accusé d’avoir « perdu son pari »
Surtout, M. Macron, qui jusqu’ici avait été presque miraculeusement épargné par les critiques liées à la gestion de la crise due au Covid-19, conservant une cote de popularité confortable, à plus de 40 %, est désormais rendu responsable des ratés et des maladresses de l’exécutif. Son pari de la fin janvier, celui de ne pas reconfiner le pays malgré les inquiétudes des épidémiologistes, pourrait aujourd’hui lui être reproché, tout comme la lenteur de la campagne de vaccination, seule issue à cette crise sans fin.

Commerces ouverts, fermés, essentiels, pas essentiels… : la cacophonie du gouvernement
Dans le brouillard
Par Louis Nadau
Publié le 22/03/2021 à 14:17
Depuis l’annonce d’un nouveau confinement par Jean Castex, les déclarations des ministres quant à la liste des commerces ouverts ou fermés laissent l’impression d’une improvisation géante. Dernier exemple en date ce lundi 22 mars avec le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire.
Avez-vous le laisser passer A38 ? S’ils s’en tenaient aux déclarations des membres du gouvernement depuis l’annonce d’un nouveau confinement par Jean Castex jeudi dernier, les commerçants pourraient se prendre pour le fameux chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant. Eux sont à la fois ouverts et fermés. L’intervention sur RTL du ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, ce lundi 22 mars, n’a rien fait pour dissiper la confusion ambiante.
💬 #Confinement3 : « Je refuse cette distinction entre commerces essentiels et non-essentiels… tout est essentiel », @BrunoLeMaire dans #RTLMatin avec Yves Calvi pic.twitter.com/0AQuaOduFh
— RTL France (@RTLFrance) March 22, 2021
« Je redis que je ne crois pas à cette distinction entre commerces essentiels ou non-essentiels« , a expliqué le ministre, afin de ne pas froisser l’ego de ceux qu’une telle qualification pourrait offenser. Et le ministre d’ajouter, avec le lyrisme qui le caractérise : « Pour moi tous les commerces sont essentiels : de la vente de chaussures à la galerie en passant par le boulanger, c’est tout simplement la vie, le commerce, et tout dans la vie est essentiel. Je refuse cette distinction et je vous dis que les galeries d’art sont pour moi, comme pour des millions de Français, un lieu d’évasion, de liberté, d’ouverture dans une période qui est difficile pour tout le monde. » Soit, mais ne plus distinguer l’essentiel de l’accessoire ne revient-il pas à supprimer l’essentiel ? Vous avez quatre heures.
« PREMIÈRE NÉCESSITÉ »
Jeudi, le Premier ministre avait soigneusement contourné ces débats sémantiques, en se gardant bien d’utiliser l’expression « non essentielle », qui avait tant ému Grand corps malade et le monde de la culture. « Seuls les commerces vendant des biens et des services de première nécessité seront autorisés à ouvrir. Cette notion de biens de première nécessité sera étendue aux livres et à la musique« , a-t-il expliqué. D’accord, mais où s’arrête le nécessaire, et ou commence le superflu ? Ce qui est nécessaire pour soi – exercer son métier et en tirer un revenu – l’est-il pour la société ? C’est décidément à s’arracher les cheveux.
Le gouvernement se retrouve pris à son propre piège, sommé de délivrer un argumentaire au cas par cas, pour justifier chaque décision dans l’improvisation. « Pourquoi les fleuristes par exemple ? Tout simplement parce que derrière il y a toute une filière, il y a l’horticulture, parce que les fleuristes vendent quasiment la moitié de leur stock au moment du printemps, et donc pour eux ce serait extraordinairement pénalisant. Pourquoi les chocolatiers ? Parce que nous avons Pâques qui arrive, et qu’ils font une très grande partie de leur chiffre d’affaires dans cette période-là« , devait ainsi détailler Bruno Le Maire ce samedi sur France Inter. Autrement dit, les restrictions sont à géométrie variable selon la capacité de telle ou telle profession à faire valoir ses intérêts.
« SI JAMAIS IL Y A VRAIMENT UNE ABERRATION »
Si le gouvernent cède sous la pression de chaque corporation, c’est peut-être, aussi, parce que la mesure principale est mauvaise. Certains ministres semblent s’y perdre eux-mêmes, lâchant des déclarations sapant le bien-fondé de la fermeture des commerces. « Toutes les études le démontrent : ce n’est pas dans les commerces qu’il y a spécifiquement un taux de contamination important. C’est plutôt dans le milieu familial. Ce n’est pas cet élément-là. L’élément c’est de dire si c’est de première nécessité ou pas« , a ainsi affirmé le ministre délégué aux PME, Alain Griset, lors du Grand Jury RTL ce dimanche. « Le principe de fermeture repose sur le fait d’éviter les brassages de population. (…) Vous savez bien qu’en ce qui nous concerne, on a toujours milité pour une ouverture la plus grande possible, mais néanmoins, la question sanitaire est prioritaire, et donc il y a des mesures à prendre« , a-t-il encore déclaré.
Le ministre délégué a bien tenté de se lancer dans une exégèse des décisions gouvernementales, mais en s’y cassant les dents rapidement. « Depuis le mois de mars dernier, pour accompagner les entreprises – comprendre « décider qui ouvre et qui ferme », N.D.L.R. -, on part des codes NAF. Les codes NAF c’est pour les statistiques. C’est un code administratif par activités (utilisé par l’Insee pour les répertorier, N.D.L.R.) », a donc expliqué Alain Griset. Exemple : « Les cordonniers sont dans un code NAF qui correspond à la réparation, par exemple des ordinateurs. On n’allait pas décortiquer ce code-là…«
Sauf que certaines entreprises appartenant à la même catégorie NAF, comme les salons de coiffure et les instituts de beauté, sont tantôt ouvertes, tantôt fermés. Lorsqu’on lui fait remarquer, Alain Griset ne peut que répondre : « Oui, ben ce qui prouve que tout est très complexe, et qu’il faut naturellement regarder toutes les situations une par une… » Autrement dit, faire l’inverse de « ne pas décortiquer » code par code. Le ministre tient cependant à rassurer les Français : « Si jamais il y a vraiment une aberration – c’est possible, on ne sait jamais – on regardera positivement. » Ouf.
Le néo-confinement suscite beaucoup d’interrogations

Paris, le lundi 22 mars 2021 – La polémique du week-end autour de l’attestation de sortie dérogatoire n’est pas la seule interrogation née du nouveau confinement mis en place dans une partie de la France.
C’était la grande polémique de ce premier week-end de confinement. Comme si après un an de restriction en tout genre, les Français s’étaient enfin rendu compte de l’absurdité administrative dans laquelle ils sont plongés. L’attestation dérogatoire de sortie de deux pages, comprenant quinze types de dérogations toutes plus sibyllines les unes que les autres est très mal passé chez les millions de Français qui sont à nouveau soumis à un régime de confinement depuis samedi. Le gouvernement a lui-même reconnu le caractère trop complexe de cette attestation avant de finalement l’abandonner : pour tous les déplacements à moins de 10 km du domicile entre 6h et 19h, l’attestation n’est désormais plus nécessaire.
Les réunions privées restent autorisées mais déconseillés
Malheureusement pour l’exécutif, la question de l’attestation n’a pas été le seul couac du week-end, signe que le gouvernement semble avoir de plus en plus de mal à faire comprendre les mesures sanitaires à la population. Pour la énième fois depuis le début de la crise sanitaire, la question des réunions privées est ainsi revenue sur la table. Interrogée sur les antennes de BFM TV, la porte-parole du ministère de l’Intérieur Camille Chaize puis le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal ont rappelé que les Français ne devaient pas recevoir des gens à leur domicile, sans préciser s’il s’agissait d’une interdiction ou d’une recommandation.
Alors que la confusion régnait chez les journalistes (et chez les Français) sur la manière d’interpréter ces propos, le ministère de l’Intérieur a rappelé ce dimanche que les réunions privées restent autorisées, mais fortement déconseillés. Pour rappel, depuis une décision (assez obscure) du Conseil Constitutionnel du 11 mai dernier, la plupart des juristes s’accordent pour dire que le gouvernement n’a pas la possibilité d’interdire les réunions dans les lieux privés.
Au-delà du régime de ce nouveau confinement se pose celui de son extension. Pour le moment, seul l’Ile de France, les Hauts de Seine, la Seine-Maritime, les Alpes-Maritimes et l’Eure sont placés en confinement. Mais d’autres régions françaises et notamment l’Auvergne-Rhône-Alpes présentent des taux d’incidence élevés et en hausse continu. Selon le Dr Olivier Guérin, membre du conseil scientifique, il est probable que cette région sera également soumise à de nouvelles restrictions dans les jours ou semaines à venir.
Un modèle français très discutable
Enfin se pose la question de l’efficacité de ce néo-confinement et de sa capacité à endiguer l’aggravation continue de la situation sanitaire depuis plusieurs semaines. Concrètement, mis à part la fermeture de certains commerces et l’interdiction pour les habitants de sortir de la région, très peu de choses ont changé dans les régions soumises aux nouvelles mesures par rapport à la situation antérieure. On voit donc mal comment ces dispositions pourraient changer du tout au tout la situation.
Mais peut être est-ce l’intégralité du modèle français de lutte contre l’épidémie qu’il faut revoir. A ce titre, la comparaison entre l’Occitanie française et la Catalogne espagnole est particulièrement marquante. Depuis le mois de novembre, les Catalans vivent des mesures presque totalement opposées à leurs voisins français. Ainsi, les Catalans peuvent se rendre dans les cafés, restaurants et lieux culturels mais ont l’interdiction de sortir de leur région voir de leur ville et d’aller dans certains commerces. Tout l’inverse donc des Français. Pourtant, les chiffres des contaminations et des hospitalisations d’un côté ou de l’autre des Pyrénées sont très proches. Ces dernières semaines, les courbes se sont même croisées, puisque le taux de contamination augmente en Occitanie et diminue en Catalogne.
Quentin Haroche
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Publié le 20/03/2021
Publié le 20/03/2021
L’attestation obligatoire… est-elle vraiment obligatoire ?
Paris, le samedi 20 mars 2021 – Elle fait son grand retour pour plus d’un tiers des Français. L’attestation dérogatoire à l’obligation de confinement est entrée dans nos vies à la faveur du premier confinement national en mars 2020. Même si le dispositif a été abandonné dans une grande partie des pays en Europe, les autorités françaises ont fait le choix de renouveler le dispositif qui repose principalement sur « l’honneur » de celui qui atteste.
Très décriée par beaucoup, en ce qu’elle constituerait une manœuvre « d’infantilisation des français », certains voient au contraire une mesure de responsabilisation qui fait prendre conscience subitement au confiné des risques liés à sa sortie. Le 19 mars dernier devant les caméras de LCI, le Dr. Benjamin Davido, infectiologue à l’hôpital Poincaré, voit même dans ce modèle typiquement français l’une des explications du succès du confinement de novembre.
Désormais, c’est donc un nouveau modèle d’attestation qui voit le jour à la faveur de ce troisième confinement partiel du territoire national. Mais si les contours restent parfois à définir (beaucoup d’entre nous sont perplexes sur l’utilité d’une attestation permettant de faire de l’exercice sans limite de temps alors que la présentation d’une pièce d’identité prouverait à elle seule que nous sommes à moins de 10 km de notre domicile) une question se pose sur la valeur juridique de l’attestation.
En effet, le 22 décembre dernier, le Conseil d’Etat avait eu l’occasion de se prononcer sur le statut de ce document pouvant être rédigé aussi bien sur son smartphone, sur un imprimé ou sur un papier libre. De quoi nourrir un casse-tête (un autre !) pour les autorités.
Qu’est-ce qui est interdit : sortir ou sortir sans attestation ?
Les 6 et 7 avril dernier, un requérant avait déposé une requête demandant l’annulation pour excès de pouvoir « de la mise en ligne de modèles d’attestation de déplacement dérogatoire » prise sur le fondement du II de l’article 3 du décret n°2020-293 du 23 mars 2020.
Si le Conseil d’Etat a rejeté la demande d’annulation du principe même de l’attestation dérogatoire, le Conseil d’Etat est venu en préciser sa portée. La juridiction rappelle tout d’abord les circonstances de la mise en place de cette attestation : par un décret du 16 mars 2020 motivé par les circonstances exceptionnelles découlant de l’épidémie de covid-19, modifié par un décret du 19 mars 2020, le Premier ministre avait interdit le déplacement de toute personne hors de son domicile, sous réserve d’exceptions limitativement énumérées et devant être dûment justifiées, à compter du 17 mars à 12h. Cette interdiction comportait un certain nombre d’exceptions (activité physique, travail ne pouvant être effectué à distance…).
Si le décret dresse une liste des déplacements autorisés, elle ne fixe « aucun formalisme particulier pour les documents permettant d’établir qu’un déplacement dérogatoire est justifié au regard des critères posés par cet article ».
Une preuve, mais pas obligatoire
Les juges des référés du Conseil d’État l’avaient laissé entendre à plusieurs reprises. Mais c’est cette fois clairement et en formation collégiale que la Haute juridiction l’affirme : la fameuse attestation de déplacement dérogatoire, dont les Français ont dû se munir pour sortir de leur domicile lors des confinements du printemps et de l’automne, n’avait donc finalement aucun caractère obligatoire. En revanche, la Cour refuse d’interdire ou d’annuler les attestations qui restent un document pratique pour le citoyen voulant justifier de la légalité de son déplacement.
Il reste que, pour les plus réfractaires ou les étourdis, l’attestation ne constitue pas « le seul moyen de justifier qu’un déplacement respecte les conditions fixés » par le décret mettant en place le confinement. En pratique, et à titre d’exemple, la présentation d’un sac de légumes pourrait suffire à justifier le caractère essentiel d’un déplacement.
C.H.
Troisième confinement : un week-end de grande confusion dans les départements concernés par les nouvelles mesures
Les règles édictées samedi, vite tournées en dérision et modifiées par le gouvernement, ont suscité une large incompréhension et quelques scènes cocasses.
Par Marie-Béatrice Baudet(avec la rédaction du « Monde »)Publié hier à 18h44, mis à jour à 09h55
Temps de Lecture 6 min.

Qui convoquer pour raconter ce premier week-end de printemps sous vrai-faux confinement ? Coluche ? Desproges ? Kafka ? Peut-être Alfred Jarry, tant la séquence aurait amusé le créateur d’Ubu roi.
En réalité, le dérapage s’était amorcé dès jeudi soir, 19 heures. Jean Castex annonce à la télévision de nouvelles restrictions sanitaires afin de contrer l’épidémie qui contamine chaque jour plus de 35 000 personnes. Le premier ministre est brouillon, on le sent mal à l’aise pour parler à la fois de « confinement » et d’« activités extérieures » – une forme d’oxymore. Après le « tous dedans », voilà le « tous dehors ».
« The french lockdown »
Les Français n’en croient pas leurs oreilles. Seize départements, et leurs 21 millions d’habitants, vont devoir expérimenter, dès vendredi minuit, la « troisième voie » définie par Emmanuel Macron. Le président de la République rejette, lui, le terme de « confinement » et préfère évoquer des mesures de freinage.
Mais, pour paraphraser Albert Camus, à mal nommer les choses, on ajoute à la confusion. Sur les réseaux sociaux, un farceur polyglotte poste immédiatement une photographie intitulée « the french lockdown » (le confinement français). Une ravissante petite barrière jaune d’un mètre de large bloque l’entrée d’une allée goudronnée égarée au milieu de vastes pelouses ouvertes à tous. Le ton est donné.
New French containment, New concept, lockdown outdoor #lockedout #confinement #spring ☘️ https://t.co/TUQQM468Ob— cbriat1 (@catherine Briat)
Vendredi, les Franciliens prennent les TGV d’assaut, cap à l’ouest, largement épargné par le Covid-19 et les dispositions présentées la veille, dont personne ne connaît alors les détails. Les chargés de mission du ministère de l’intérieur peinent à la tâche, à eux non plus les oxymores ne réussissent pas. « Il y avait une manifestation près de la gare Montparnasse, raconte Julie, désormais réfugiée dans la maison familiale de l’île de Ré (Charente-Maritime). La circulation était bloquée, j’ai payé plus cher mon taxi que mon billet de train. »
Dans le nord de Paris, Jean-Pierre se prépare, lui, à fermer pour quatre longues semaines sa boutique de fleurs située avenue de Saint-Ouen. Malgré les beaux jours, le commerçant se sait « non essentiel ». Il brade de magnifiques bouquets d’anémones et de jonquilles à 5 euros et solde à moitié prix les plantes de jardin. Le lendemain, il apprendra que, finalement, les fleuristes peuvent rester ouverts.
Lire aussi Quels commerces restent ouverts dans les départements concernés par le confinement allégé ?
#Attestation et #Absurdistan
C’est seulement samedi matin, en effet, que les 21 millions de confinés découvrent au réveil les instructions gouvernementales : qui ? quoi ? où ? comment ? Plusieurs hauts fonctionnaires ont veillé tard afin de répondre à ces questions et proposent une attestation de deux pages qui égrène quinze dérogations possibles au fait de rester chez soi. Le document devient la star de Twitter où l’on se souhaite « bonne chance » pour le remplir. Les mots-dièse #Attestation et #Absurdistan font fureur.
« Dites Jean Castex, vous vous y êtes mis à combien pour m’autoriser à prendre l’air à 10 km et obliger mon chien à rester à moins d’un kilomètre de sa niche ? », écrit l’humoriste Sophia Aram après avoir pris connaissance du point 8 de l’attestation appelé « animaux de compagnie » et du point 12 réservé aux humains et dénommé « activités physiques et promenades ».
Dites @JeanCASTEX , vous vous y êtes mis à combien pour m’autoriser à prendre l’air à 10km et obliger mon chiens à… https://t.co/aa9Y2xcJmb— SophiaAram (@sophia aram)
« On signale des émeutes dans les départements sous cloche où les rames de papier A4 indispensables pour imprimer l’attestation commencent à manquer », s’amuse un twitto. 1 km ? 10 km ? 30 km ? Quelle est la distance autorisée ? « Je peux vous dire que les gens n’y comprennent rien et en ont marre de toutes ces débilités,témoigne Philippe, kiosquier dans le 18e arrondissement de Paris. Non mais le coup du chien ! Et si on se promène avec une valise à roulettes, c’est quoi la consigne ? »
Plus patronal, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, dénonce « une forme de folie bureaucratique ». Plus philosophe, Philippe Vasseur, ancien ministre de l’agriculture sous Jacques Chirac, invite plutôt les rédacteurs de l’attestation à méditer ce propos d’Oscar Wilde : « Je suis si intelligent que parfois, je ne comprends pas un seul mot de ce que je dis. » Une image finit par voler la vedette à la petite barrière jaune : la couverture détournée d’un Que sais-je ?, la célèbre collection des Presses universitaires de France. Signé par Jean Lénarque, l’ouvrage s’intitule Remplir l’attestation.
Lecture obligatoire sous peine d’une amende de 135 euros. Dès mardi, chaque citoyen devra remplir une attestation r… https://t.co/ns00Gfnvpz— epicurelucrece (@robert redeker)
Rétropédalage
C’en est trop. Après quelques heures de railleries continues, le gouvernement décide de rétropédaler. L’attestation, « peut-être trop complexe », comme le reconnaît la porte-parole du ministère de l’intérieur, Camille Chaize, sur BFM-TV, est supprimée pour les déplacements inférieurs à dix kilomètres. Seul un justificatif de domicile est désormais nécessaire.
Lire aussi Confinement : le gouvernement renonce aux attestations pour les petits déplacements en journée
Chez les commerçants, ça grince aussi. La liste des magasins autorisés à ouvrir s’est allongée et multiplie les incompréhensions. « Pourquoi on nous cite comme une exception à la règle ?, s’interroge Michel, gérant d’un Jeff de Bruges près de la gare Saint-Lazare. Le chocolat fait partie du panier de la ménagère, je travaillais pendant le premier confinement. On dit que c’est à cause de Pâques, mais il faut être précis quand même. »
Pas facile de s’y retrouver. A Rouen, placé comme toutes les autres localités de Seine-Maritime en confinement de troisième type, Maryse, responsable de la confiserie franchisée Glup’s, rue du Gros-Horloge, a préféré contacter les autorités de son propre chef. « Je me suis renseignée auprès de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes pour qu’on me confirme que je pouvais vendre, je ne voulais pas risquer d’amende », explique-t-elle, soulagée.
Ouverts, donc, les teinturiers, les libraires, les disquaires, les animaleries, les cabinets d’avocats, les études de notaires, les coiffeurs, les cordonniers, les opticiens, les tabacs et beaucoup d’autres, à l’instar des enseignes de commerce et de réparation de motocycles et cycles, ce qui a permis au Decathlon de la porte de Montreuil de ne pas baisser rideau samedi. Des clients agréablement surpris veulent entrer dans la grande surface mais sont refoulés par les vigiles : « Si ce n’est pas pour le rayon cyclisme, c’est fermé. » « Mais enfin, proteste une mère de famille, c’est ouvert ou fermé ? » Agacement d’un côté, tentative d’explication de l’autre.
« On n’a pas pu avoir le statut de commerce de première nécessité, répond l’un des agents de sécurité. Mais le gouvernement estime que tout ce qui touche au vélo peut rester ouvert parce que se déplacer… c’est essentiel. » Rires nerveux dans l’assistance. Au total 90 000 commerces garderont portes closes dans la France confinée, à moins que la liste qui compte déjà cinquante exceptions ne s’étire de nouveau.
« On peut prendre l’apéro une heure plus tard »
Dimanche matin, éclat de rire supplémentaire. Les nouvelles versions numériques des attestations de déplacement revisitées et mises en ligne dans la nuit ne fonctionnent pas, annonce Le Parisien. Impossible d’ouvrir les onglets. La fonction « sera bientôt disponible », rassure une mise à jour officielle. Mais au fil de la journée, l’usine à gaz et la stratégie du bol d’air finissent par lasser les scientifiques, inquiets des images de ce week-end au parfum de vacances.

Dans les Alpes-Maritimes, les Azuréens sont « confinés mais pas enfermés » titre Nice-Matin, qui raconte sur plusieurs pages les balades au soleil dont profitent, par exemple, Christine, 56 ans, et Patricia, 75 ans. « On peut vraiment se promener pendant des heures, sans limite ? Ça veut dire qu’on peut partir du matin au soir ? C’est ça le confinement ? », se demandent-elles. Oui, c’est cela le confinement, sortir dans un rayon de dix kilomètres jusqu’au couvre-feu de 19 heures. Et, ajoute Lucie, une Normande de 18 ans, « ne pas pouvoir s’acheter de fringues ».
Les Parisiens, eux, ont flâné au jardin du Luxembourg et le long du canal Saint-Martin. La foule des grands jours. Certains, laissant tomber le masque, ont pique-niqué ou bu une bière entre copains. Assis sur les quais de Seine, Louis et ses amis s’accommodent plutôt bien de ce troisième confinement : « L’avantage, c’est qu’on peut prendre l’apéro une heure plus tard. » Sur Twitter, les auto-attestations continuent de fleurir : « Je soussigné moi-même, autorise moi-même, domicilié chez moi-même à sortir pour une durée illimitée. »
Lire aussi : Un samedi à Paris, confinés dehors, avec ou sans attestation…
William Dab, l’ancien directeur général de la santé, a prévenu dès samedi soir : « Les choses ne vont pas s’arranger. Il y a un décalage entre la gravité de la situation et la réalité des mesures adoptées. » Interrogé par Le Journal du dimanche, l’épidémiologiste Arnaud Fontanet, membre du conseil scientifique, a rappelé, lui, que dans les départements confinés, où on frôle déjà les 100 % de saturation en réanimation, il n’y a pas le droit à l’erreur.
Direct 20 mars : Ne m’appelez plus jamais confinement | Des attestations obsolètes ?
Le 20 Mars 2021 JIM

Cette veille quotidienne vous permet de retrouver rapidement certaines des informations brèves concernant l’épidémie actuelle. Retrouvez tous nos articles sur la Covid-19
14 h – Un confinement sans attestation ?
Tempête sous un crâne au ministère de l’intérieur. Compte tenu de la complexité d’éditer des attestations de déplacement compréhensibles et correspondant aux nombreux cas de figure, la Place Beauvau envisagerait désormais de supprimer les attestations la journée (dans les prochaines heures) et de les remplacer par un simple justificatif de domicile (carte d’identité avec adresse actuelle)…comme cela ce fait depuis le début de la pandémie dans la plupart des pays confinés !
13 h 45 – Ne m’appelez plus jamais confinement !
Emmanuel Macron a estimé ce vendredi que le terme de « confinement« , utilisé par son Premier ministre, n’était pas approprié pour décrire les nouvelles mesures de restrictions prises dans 16 départements. Il s’agit de « freiner le virus sans nous enfermer (…) je crois que le mot confinement n’est pas adapté à la stratégie présentée hier« , a-t-il ainsi argué lors d’une rencontre non filmée avec des journalistes. « Ce qu’on a appris en un an, c’est qu’il ne faut pas multiplier les interactions. Il y a une part de responsabilité individuelle. Le seul moyen, c’est de freiner ses contacts pour éviter que le virus ne se diffuse. Mais se promener dehors n’est pas mauvais » a ajouté le chef de l’État. De l’art subtil de ne pas se déjuger et de changer les mots à défaut du réel.
12 h – Stade de France : le vaccinodrome de la démesure
Un « grand centre de vaccination » contre la Covid-19 « doit ouvrir début avril au Stade de France » à Saint-Denis afin d’accélérer le rythme des injections de vaccins, a appris l’AFP vendredi de source officielle. « Plusieurs milliers de personnes » pourront y être vaccinées chaque semaine, souligne cette source, qui a requis l’anonymat. On peut s’interroger sur l’utilité de disposer d’un tel espace, à moins que l’on y vaccine des dizaines de milliers de franciliens chaque jour (ce qui est peu probable dans l »état actuel).
11 h – Faut-il vacciner en priorité les zones confinées ?
La présidente de l’Île-de-France s’est désolée du manque de rapidité de la vaccination anti-Covid dans sa région mise sous confinement et l’une des plus touchées de France. « Je réclame que l’État change de braquet et donne la priorité aux territoires où il y a le plus d’hospitalisations« , martèle-t-elle précisant que la région se tenait « prête à mettre à disposition des lieux et rémunérer les vaccinateurs« . On notera en effet que la Seine-Saint-Denis, l’un des départements avec le taux d’incidence le plus fort en France est le moins vacciné de notre pays (1,16 % de la population).
Publié le 20/03/2021
Les experts et les médias face à la Covid… et à eux-mêmes
Paris, le samedi 20 mars 2021
– l’Institut National de l’audiovisuel (INA) a confirmé cette semaine ce que tout le monde avait pu constater : la Covid a tout effacé sur son passage dans les médias. Ainsi, « entre le 18 janvier et le 31 décembre 2020, le coronavirus SARS-CoV-2 a suscité 13 875 sujets dans les journaux télévisés. Cela représente 51 % de l’offre d’information globale, et 47 % de la durée totale des JT sur l’année (406 heures 47 minutes) », indique-t-il en préambule d’une analyse publiée il y a quelques jours alors qu’était célébré le triste anniversaire de la mise en place du premier confinement. Les commentaires ne se sont pas fait attendre. Le journaliste de Libération spécialiste des questions européennes, Jean Quatremer, qui ne cache pas son agacement et son incrédulité face à la focalisation de tous sur cette épidémie a ainsi commenté sur Twitter : « Une concentration thématique jamais vue en 25 ans selon l’INA. A part ça les médias audiovisuels n’ont joué aucun rôle délétère dans cette crise ».
Où est la page Facebook de Jean-François Delfraissy ?
L’influence indubitable des médias a de fait déjà été évoquée dans ces colonnes, ce qui avait une énième fois donné lieu à l’expression du regret d’un défaut de connaissance scientifique et d’une transmission biaisée de l’information médicale bien plus certainement guidée par la recherche du sensationnalisme que par la rigueur scientifique. Sur son blog, le journaliste Sylvestre Huet dans un post rédigé en collaboration avec Michèle Leduc (physicienne, directrice de recherche au CNRS) se plait ainsi à rappeler : « Des médias, avec une mention particulière pour les chaînes d’information continue, ont apporté une contribution majeure à cette « infodémie » dévastatrice pour les esprits et potentiellement criminelle en favorisant des comportements à risque dans la population. Une étude de l’INA a analysé le traitement médiatique et sur Facebook du coronavirus entre le 23 et le 29 mars 2020. Sur cette semaine pas moins de 401 heures ont été consacrées à la crise sanitaire par les quatre principales chaînes d’information en continu (LCI, BFMTV, France info et Cnews), soit une moyenne de 14 h et 20 mn par jour entre 6 h et minuit ! Dans ce tsunami informationnel, Didier Raoult et la chloroquine occupent une place de premier rang : BFMTV est allé jusqu’à prononcer le mot « chloroquine » 250 fois le 22 mars 2020 et jusqu’à 35 fois sur une heure, plus d’une fois toute les 2 minutes ! Et le nom de Didier Raoult jusqu’à 15 fois par heure. Les autres chaînes affichent des résultats similaires qui relèvent plus d’un bombardement informationnel que du journalisme. Comparons la « surface numérique » de Raoult, fabricant et diffuseur de fausses nouvelles dangereuses et de Delfraissy, président du Conseil scientifique Covid-19. Lorsque se crée le groupe Didier Raoult Vs Coronavirus sur Facebook le 20 mars 2020, il réunit très vite plus de 370 000 membres (plus de 500 000 au 28 janvier 2021), dépassant le plus nombreux des partis politiques français ; Delfraissy n’a pas de page Facebook, ni personnelle, ni destinée à le soutenir. Le compte Twitter de Raoult, créé en mars 2020, compte plus de 780 000 abonnés ; Delfraissy n’a pas de compte Twitter. Une recherche « Didier Raoult » sur Google le 4 février 2021 débouche sur plus de quatre millions de résultats ; celle sur « Jean-François Delfraissy » n’en donne que 574 000. Et les nombreuses vidéos de Raoult sur YouTube affichent souvent plus d’un million de vues, un succès phénoménal pour un sujet scientifique ! ».
Comme souvent, un bon diagnostic mais de forts mauvais traitements
La prédilection pour le sensationnalisme et les propos iconoclastes, qui est d’abord celle des spectateurs et utilisateurs d’internet auxquels ne font que répondre les médias, est loin d’être l’apanage de cette épidémie. Cependant, l’absence de frein à cette tendance quasiment naturelle peut être considérée comme d’autant plus regrettable aujourd’hui qu’il existe désormais une conscience très importante du rôle fondamental joué par l’information. Sylvestre Huet et Michèle Leduc rappellent ainsi que « L’information du public a été très rapidement identifiée comme un enjeu crucial pour définir les outils et les obstacles à la lutte contre la pandémie. Dans son avis du 16 mars 2020, le Conseil scientifique Covid-19 note que après les deux annonces politiques faites sur les mesures de distanciation sociale comprenant la fermeture des bars et des lieux de vie sociale, les messages et les recommandations politiques se sont globalement accélérés mais n’ont pas assez été pris en compte dans la réalité du quotidien […], cet état de fait témoigne de la non-perception d’une partie de la population de la gravité de la situation ». Cette parfaite lucidité quant à la nécessité de maîtriser la transmission de l’information n’a malheureusement pas empêché les multiples erreurs du gouvernement et le champ libre laissé aux fausses informations… quand il n’en a pas été lui-même pourvoyeur (par exemple sur les masques).
Le spectacle dangereux de la dissension inévitable des experts
Cependant, parallèlement aux excès manifestes, à l’engouement suscité par quelques paroles totalement iconoclastes, les médias ont parfois pu être prisonniers de leur bonne volonté. Ils n’ont ainsi peut-être pas toujours mesuré l’effet contre-productif de la parole indéfiniment multipliée des « experts ». D’abord, parce que l’inévitable démonstration de leurs dissensions ne peut que favoriser le doute. Encore une fois, la Covid n’a rien inventé. Sylvestre Huet et Michèle Leduc évoque ainsi le cas d’une épidémie de variole ayant sévi à Montréal en 1885 et qui est décrite dans « l’ouvrage « Experts, science et société » publié au Québec en 2018. (…) L’épidémie de variole fit quelques milliers de morts dans la ville de Montréal, malgré les mesures de surveillance, d’isolement et de vaccination déployées par les pouvoirs publics. Les morts se comptèrent principalement chez les catholiques, qui avaient opposé de la réticence à la vaccination. (…) Il n’a pas manqué d’analystes pour attribuer cette méfiance à l’obscurantisme ayant longtemps marqué l’histoire de la religion catholique. A y regarder de plus près, cette vision pèche par son simplisme. Il apparaît que les réticences portaient beaucoup sur l’obéissance aux injonctions des responsables (…) Enfin au Québec la communauté médicale était divisée, certains experts, y compris parmi les plus progressistes, affirmant que la vaccination n’était ni le seul remède à l’épidémie ni le plus approprié. Et les auteurs de l’étude canadienne de conclure : « La multi-dimensionnalité des enjeux socio-politiques liés à l’expertise, les lignes de clivage souvent plus floues qu’on ne le voudrait entre les groupes sociaux, et l’insuffisance du seul recours au consensus scientifique pour résoudre un bon nombre de questions, caractérisent les débats d’aujourd’hui dans un éventail de domaines ».
Les experts dépassés par eux-mêmes
L’épidémie aujourd’hui a effectivement donné mille exemples d’un recours « insuffisant » au « consensus scientifique », consensus il est vrai parfois fragile. En lieu et place de cette parole unifiée, l’espace a été occupé par des experts dont la parole a inévitablement glissé du seul registre de décrypteur et d’éclaireur à celui de contempteur des décisions prises et de prescripteur. « La seconde caractéristique de l’expert est qu’il est consulté pour donner un avis à un décideur (un responsable de politique locale, une agence de régulation internationale, un magistrat, le pouvoir exécutif à la tête d’un État…). Il a été bien souligné, notamment par les juristes, que les rôles respectifs des experts et des décideurs ne doivent pas être confondus, et bien expliqué au public », professent Sylvestre Huet et Michèle Leduc. Malheureusement, ce principe a souvent été oublié. Ainsi a-t-on assisté à ce que le réalisateur Eric Rohant appelle « le glissement de fonction, de position, l’effet média sur ceux qui participent à l’information. (…) On a vu cette cohorte de médecins, d’épidémiologistes, de modélisateurs qui se sont bientôt transformés en conseils en gouvernance et gestion de la crise, on a vu leurs paroles éclairantes se transformer en revendications et critiques, dans un domaine qui n’étaient pas du tout le leur. C’est devenu très ambigu. Les experts ont fini par se présenter en experts de gestion de crise, d’opinion et finalement de peuple » déplore le réalisateur, qui évoque également « La jouissance d’être vu par tous, entendu par tous, est le moteur de la machine. (…) Les scientifiques ont ici finalement perdu une bataille. Comme tout un chacun qui risque d’y mettre la main, ils ont été mangés, mâchouillés, avalés par la machine. Ils ont desservi leur cause qui était d’éclairer. Mais la conséquence est plus importante encore. Ils ont rejoint ceux qui s’étaient abimés avant eux dans la même mer : les politiques ». Les médias bien sûr n’ont rien fait pour inverser cette tendance, pour rappeler aux experts les codes de cet exercice médiatique qu’ils ne maîtrisent pas toujours.
Des médias trop pressés de bien faire ?
Etait-ce simplement parce que ces experts servaient « d’abord la cause médiatique, c’est-à-dire celle du sensationnel, celle de l’émotion ». Probablement. Mais il n’est également pas impossible que les médias se soient également parfois sentis investis d’une mission, celle d’alerter, de faire peur pour provoquer dans les esprits la prise de conscience de la gravité de la situation. Mais là encore, les résultats ont parfois été contre-productifs. C’est ce que suggère une réflexion publiée sur le site québécois L’actualité. Au Québec, l’accès des médias aux hôpitaux et aux centres de santé est très réglementé, ce qu’a déploré en janvier un collectif de journalistes et de photographes observant : « Au mois de mars 2020, la planète entière a compris l’ampleur de la crise sanitaire en développement en voyant les images dramatiques qui nous venaient d’Italie. Des photos et des vidéos montraient des patients entassés dans les hôpitaux, couchés sur le ventre ou intubés, ainsi que des médecins désemparés, qui témoignaient de leur détresse devant la caméra. Ces images ont davantage sensibilisé les citoyens à la gravité de la situation que tous les communiqués de presse de l’OMS sur la COVID-19. Elles les ont aussi incités à accepter le confinement imposé par les gouvernements » ont-ils avancé pour appuyer leur demande d’une plus grande souplesse. L’objectif est clair : créer un électrochoc au sein des populations pour favoriser l’adhésion aux mesures de freinage de la circulation du virus. On peut cependant se demander si cette tactique est toujours payante. « Mais de telles photos permettraient-elles de convaincre la population de mieux suivre les consignes de santé publique, maintenant que la plupart des gens sont conscients du danger de la pandémie ? Rien n’est moins sûr. Des chercheurs se penchent depuis des décennies sur l’effet des images choquantes dans les campagnes de communication. (…) Plutôt que de pousser à la prudence, des images perturbantes de malades de la COVID aux soins intensifs ou de morts pourraient même avoir l’effet contraire chez une population sceptique ou réfractaire.
« Les images choquantes incitent à se réfugier dans ce qui nous sécurise. Les personnes qui se défendent en ayant tendance à nier ou à minimiser la menace risquent d’être inconsciemment confortées dans leurs comportements, et de consulter encore davantage les messages de complotistes pour se rassurer face aux dangers de la maladie », indique Pénélope Daignault. Cet effet boomerang, comme le nomment les spécialistes, peut sembler contre-intuitif, mais il est bien documenté », relève Valérie Borde pour le site L’actualité. Cependant, cette dernière juge que ce qui peut être considéré comme une forme de censure n’est nullement une solution : « Les journalistes, qui ont la mission d’informer la population, doivent pouvoir montrer les véritables ravages de la COVID. Le gouvernement, qui doit à la fois informer et convaincre les citoyens, n’a certes pas intérêt à ce que trop d’images de ces ravages soient diffusées. Mais comme il détient le pouvoir de contrôler l’accès aux hôpitaux et aux CHSLD, il a actuellement le gros bout du bâton. Ce faisant, il exerce une certaine censure incompatible avec les principes démocratiques, ce qui n’accroît pas son capital de confiance. Plutôt que de fermer les portes des établissements, il pourrait simplement rappeler aux journalistes les risques posés par des images choquantes (même si plusieurs les connaissent déjà très bien) et les laisser faire leur travail ».
Interférences gouvernementales
Cet exemple canadien montre bien comment nos médias si fréquemment vilipendés sont en réalité de façon plus complexe soumis à de nombreuses injonctions parfois contradictoires, entre désir de transparence et attirance pour le sensationnalisme (perçu à raison comme ce qui permettra l’audience). La tâche se complique encore quand s’y ajoutent les faiblesses humaines des experts ou les interférences des pouvoirs publics, qui n’ont malheureusement pas été rares depuis le début de l’épidémie et ce dans tous les pays du monde. En Allemagne, une enquête publiée par le journal Die Welt il y a quelques semaines a ainsi révélé comment le ministre de l’Intérieur avait en mars 2020 clairement systématiquement favorisé une présentation alarmante des chiffres liés à l’épidémie pour attiser la peur au sein de la population et une fois encore favoriser l’adhésion aux mesures restrictives.
Derrière des apparences trompeuses, le décryptage
Mais comme le suggère l’expression de « boomerang » utilisée par Valérie Borde, cette fabrique de la peur est un piège qui peut parfois avoir des conséquences néfastes. C’est notamment cette attirance mortifère pour les informations effrayantes qui construit ainsi systématiquement un message alarmiste sur les vaccins. Le blog Chèvre pensante a sur ce point bien analysé la façon dont les titres orientent systématiquement vers une lecture pessimiste quand les contenus des articles apportent des informations bien plus mesurées : « Nous avons (…) recensé (…) 95 titres de presse parus entre le 5 et le 20 janvier qui portaient sur les effets secondaires du vaccin contre le Sars-Cov-2 : 61 % étaient plus ou moins anxiogènes ! Seuls 26% des titres ont été rassurants. Et pourtant, si nous lisons ces articles, on constate que : 85 % insistent sur l’absence de lien entre décès et vaccin » détaille-t-il sur Twitter. A n’en pas douter, la même expérience pourrait être réalisée avec des résultats similaires autour de la récente suspension du vaccin AstraZeneca. La démonstration signale bien comment le traitement des médias est loin de sacrifier totalement à l’attrait pour le catastrophisme. Un véritable travail d’analyse nuancée existe, qui est d’ailleurs illustrée par la sollicitation des experts. Mais cette démarche est concurrencée par le poids représenté par une multiplication de diktats, dont la recherche naturelle de l’audience est la principale.
Cette conclusion conduira très probablement nos lecteurs à rechercher quels sont les enseignements qui pourraient en être tirés pour le JIM. Sans évidemment pouvoir y répondre, on incitera cependant les lecteurs pour nourrir la réflexion à relire :
La revue des médias : https://larevuedesmedias.ina.fr/covid-19-un-an-jt-journal-televise-2020
Le compte Twitter de Jean Quatremer : https://twitter.com/quatremer?lang=fr
Le blog de Sylvestre Huet : https://www.lemonde.fr/blog/huet/2021/03/01/experts-medias-crise-sanitaire/
Le blog d’Eric Rochant : rochant.blogspot.com/2021/02/la-jouissance-mediatique-des.html
Le site l’Actualité : https://lactualite.com/sante-et-science/oui-ou-non-aux-images-chocs-de-la-covid
L’enquête de Die Welt : https://www.welt.de/politik/deutschland/plus225868061/Corona-Politik-Wie-das-Innenministerium-Wissenschaftler-einspannte.html
Le thread de Chèvre pensante : https://twitter.com/Chevre_Pensante/status/1352333424711888902
Aurélie Haroche