Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, Benjamin Stora, Caroline De Haas : pourquoi une partie de la gauche soutient l’UNEF
Une tribune, publiée par « Le Monde », dénonce les appels à dissoudre le syndicat étudiant et condamne les propos récents de Jean-Michel Blanquer. Un soutien qui ne masque pas l’embarras éprouvé par beaucoup d’anciens face aux pratiques actuelles.
Par Abel MestrePublié aujourd’hui à 10h26, mis à jour à 15h25 https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/03/22/jean-luc-melenchon-benoit-hamon-benjamin-stora-caroline-de-haas-pourquoi-une-partie-de-la-gauche-soutient-l-unef_6074023_823448.html
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La secousse qui frappe l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) engendre des répliques à gauche. Plusieurs personnalités de cette famille politique, qui ont fait leurs premières armes militantes au sein du syndicat étudiant – dont Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, l’historien Benjamin Stora, l’écrivaine Annie Ernaux, les députés La France insoumise Alexis Corbière, Clémentine Autain, Eric Coquerel, Bastien Lachaud (Seine-Saint-Denis) et Ugo Bernalicis (Nord), la féministe Caroline De Haas – font partie des près de trois cents signataires d’un texte, publié sur le site du Monde, dénonçant les appels à dissoudre l’organisation de jeunesse.
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Cette tribune condamne également les propos de Jean-Michel Blanquer. Le ministre de l’éducation nationale a, en effet, estimé vendredi 19 mars sur BFM-TV,que les « réunions non mixtes racisées » organisées par l’UNEF pouvaient mener « vers des choses qui ressemblent au fascisme ». Dans la longue liste de signataires il y a aussi des « marcheurs » de la première heure, comme Mao Péninou ou le député du Val-d’Oise, Aurélien Taché.
On retrouve également de nombreuses figures de la « grande UNEF » (celle d’avant la scission de 1971), ainsi que des deux UNEF de la période 1971-2001 (l’UNEF-Renouveau, proche du Parti communiste français, et l’UNEF-US devenue au début des années 1980 UNEF-ID, proche des trotskistes lambertistes puis du Parti socialiste) et de l’UNEF réunifiée. Parmi eux, on peut citer pêle-mêle : Jacques Delpy, Alain Monchablon, Denis Sieffert, Jean-Marcel Bouguereau, Jean-Marc Salmon, Marc Rozenblat, Philippe Darriulat, Pouria Amirshahi, Marie-Pierre Vieu, Emmanuel Zemmour et William Martinet. Cependant, ni Yassir Fichtali – qui a piloté la réunification il y a vingt ans – ni Bruno Julliard – qui dirigeait l’UNEF pendant le mouvement contre le contrat première embauche (CPE) en 2006 – ne comptent parmi les signataires.
« Il y a quelques jours, des parlementaires de droite demandaient la dissolution de l’UNEF. Désormais c’est le ministre de l’éducation nationale qui parle de “pente fasciste” pour qualifier son activité. Quels seraient les actes justifiant ces attaques ? L’organisation épisodique de quelques groupes de paroles non mixtes pour les étudiant.e.s victimes de discriminations. Cette pratique intéresse, interroge, inquiète. Elle bouscule et fait débat », écrivent ainsi les auteurs. Un peu plus loin, ils ajoutent :
« Signataires de ce texte, pour certain.e.s avec des désaccords parfois profonds avec des pratiques et des orientations syndicales et idéologiques de l’UNEF, nous pensons que par son histoire et les valeurs issues de la Charte de Grenoble qu’elle incarne, l’UNEF a toute sa place dans le débat public. »
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Le déclencheur de cette initiative a été l’article publié par Le Monde, jeudi 18 mars, racontant comment l’UNEF se retrouvait sous le feu des critiques à cause de la mise en place, en interne, de ces fameuses réunions. « Quand je lis dans vos colonnes que les anciens sont discrets, je me dis qu’il faut faire quelque chose, raconte Frédéric Hocquard, adjoint (Génération.s) à la Mairie de Paris, chargé du tourisme et de la nuit. Alexis [Corbière] m’en parle. Puis, le lendemain, il y a Blanquer qui évoque une dérive “fasciste”. Il y avait au même moment tout un débat sur la page Facebook de Pierre Kanuty [conseiller régional socialiste en Ile-de-France]. Je crée une boucle WhatsApp avec quelques anciens, pour en discuter. J’écris un texte sur un coin de table et tout le monde s’y met. »
Les « anciens » embarrassés
Il faut dire que pendant plusieurs semaines, la gauche a brillé par son absence de soutien à l’UNEF qui était dans la tourmente. Début mars, à Grenoble, sa section locale a relayé un post (avant de l’effacer) où l’on voyait notamment des collages accusant nommément des professeurs d’islamophobie. La direction du syndicat avait alors condamné sa section grenobloise. Cet incident s’ajoute à plusieurs polémiques autour du rapport de l’UNEF à la laïcité (par exemple le fait que Maryam Pougetoux, la vice-présidente et possible successeure de Mélanie Luce à la tête du syndicat, soit voilée) et à sa conception de l’antiracisme.
La mise en place de « groupes de paroles internes à l’organisation », selon le terme de Mme Luce, est connue depuis une enquête du Monde de 2017. Mais, lors d’un entretien mercredi 17 mars, la journaliste d’Europe 1 Sonia Mabrouk est revenue sur l’existence de ces réunions, les assimilant à de la « discrimination » contre les Blancs. Cet échange tendu avec la présidente de l’UNEF, a contribué à relancer les appels à dissolution de l’organisation de jeunesse, et a valu depuis à Mme Luce des menaces de violences physiques sur les réseaux sociaux.
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Les « anciens » sont embarrassés : à la fois ils veulent défendre « l’orga » à laquelle ils ont appartenu et en même temps, ils ne cautionnent pas, pour une bonne partie d’entre eux, les nouvelles pratiques militantes du syndicat, ni son orientation actuelle. « L’UNEF peut avoir des défauts, mais il faut renouer les fils du dialogue. Au-delà des débats, on veut garder cet espace où l’on peut discuter », explique encore M. Hocquard. Il sait de quoi il parle : son père, Jean-Jacques, a été une figure unéfienne à la fin de la guerre d’Algérie et sa fille est aujourd’hui une responsable locale de l’Union nationale.
Rupture à gauche
Mais, à bien regarder les signataires, on voit que la gauche connaît, aujourd’hui, une rupture en son sein autour des nouvelles formes d’antiracisme. Très peu de socialistes (par exemple M. Kanuty ou le maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin) ont ainsi paraphé la tribune, alors même que le syndicat étudiant a longtemps servi d’école de cadres pour ce parti. Certains responsables PS critiquent même vertement les propos de Mme Luce.
Il en va ainsi du maire de Montpellier, Michaël Delafosse, qui a longtemps milité à l’UNEF : « Le racisme se combat avec celles et ceux qui partagent la conviction que l’égalité des droits est le fondement de notre société. C’est l’universalisme qui porte l’émancipation. Il faut toujours unir pour faire progresser des valeurs, jamais séparer ! L’UNEF s’égare dangereusement. » Tonalité encore plus vive chez le sénateur du Val-d’Oise, Rachid Temal : « Fétichiser la race, comme le fait la présidente de l’UNEF, c’est du racisme ! A vomir. A combattre. » Jean-Christophe Cambadélis, qui a présidé l’UNEF-US et l’UNEF-ID a, quant à lui, estimé que « la direction actuelle n’est pas défendable en préconisant une discrimination antiblanc. Ce n’est pas l’UNEF qu’il faut dissoudre mais sa direction ».
Le racisme se combat avec celles et ceux qui partagent la conviction que l’égalité des droits est le fondement de n… https://t.co/fYzi1El2NP— MDelafosse (@Michaël Delafosse)
Bruno Julliard résume : « Je défends le syndicalisme étudiant et son histoire, je suis absolument hostile à la dissolution de l’UNEF et choqué des attaques violentes qu’elle subit de la droite. Je ne veux cependant pas exonérer la direction actuelle du syndicat de ses errements qui me sont insupportables. Et je n’ai pas trouvé cet équilibre dans ce texte. » Le scénariste de la série Baron noir, Eric Benzekri, lui aussi un « ancien », ne dit pas autre chose pour expliquer son absence parmi les signataires : « Je ne veux pas être complaisant à l’égard des errements de l’UNEF. »
Beaucoup, aussi, sont amers vis-à-vis du syndicat qui a pris son indépendance par rapport aux partis politiques
Beaucoup, aussi, sont amers vis-à-vis du syndicat qui a pris son indépendance par rapport aux partis politiques. L’UNEF, née en 1907, fut longtemps la maison commune de la gauche, réussissant à faire cohabiter toutes ses chapelles, des trotskistes aux réformistes. Chaque courant avait ses référents qui aidaient à la structuration politique, donnaient des indications stratégiques et qui servaient aussi de cordes de rappel en cas de dérive. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, l’UNEF ayant pris une sorte d’autonomie politique. Mais la mise à distance ne s’est pas toujours faite dans de bonnes conditions, ce qui a laissé des traces.
Cependant, si l’UNEF est affaiblie (elle est devenue la deuxième organisation étudiante derrière la modérée FAGE), elle reste un creuset du militantisme de la jeunesse. Un secteur que tous les partis de gauche veulent reconquérir, et qui s’avère essentiel un an avant l’élection présidentielle. Un élément qui peut expliquer aussi pourquoi certains leaders de gauche ont fini par se mobiliser.
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