Dans cette course entre la prochaine vague et le vaccin, c’est la vague qui est en train de gagner.

« Il faut déjà se pencher sur la troisième génération de vaccins, qui doit se concentrer sur une immunité la plus longue possible »

Pour l’immunologiste anglais Jeremy Farrar, directeur exécutif de l’organisation caritative Wellcome Trust, les pays d’Europe continentale devraient retourner à des confinements stricts pour contrer le variant anglais

Propos recueillis par Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)Publié aujourd’hui à 03h12, mis à jour à 04h59  

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https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/03/20/il-faut-deja-se-pencher-sur-la-troisieme-generation-de-vaccins-qui-doit-se-concentrer-sur-une-immunite-la-plus-longue-possible_6073829_3244.html

Jeremy Farrar, infectiologue et directeur exécutif du Wellcome Trust, en 2018.
Jeremy Farrar, infectiologue et directeur exécutif du Wellcome Trust, en 2018. WELLCOME

Jeremy Farrar est membre du SAGE, le conseil scientifique du gouvernement britannique, et directeur exécutif du Wellcome Trust, le principal financeur privé de la recherche médicale au Royaume-Uni. Il a répondu aux questions du Mondeet d’un groupe d’autres journaux européens. Wellcome Trust consacre notamment ses fonds à faciliter l’accès des vaccins partout dans le monde.

Quelle est actuellement la situation épidémique en Europe ?

L’Europe est de nouveau dans une situation compliquée, la raison en est évidemment la recrudescence des contaminations liée aux variants, la majorité des cas en Europe continentale sont causés par le variant dit « anglais ». Le seul moyen de s’en sortir est de réduire les transmissions et de distribuer les vaccins le plus vite possible. Mais la campagne vaccinale n’a pas été aussi rapide qu’elle aurait pu l’être sur le continent (au Royaume-Uni, 39 % de la population a reçu au moins une dose) et, dans cette course entre la prochaine vague et le vaccin, c’est la vague qui est en train de gagner.

Les pays d’Europe continentale vont devoir repartir dans des confinements stricts, ou alors accepter des dizaines de milliers de morts supplémentaires, car le variant anglais est bien plus transmissible que l’original, il est plus létal et il est même possible que des individus plus jeunes développent à cause de lui plus de formes graves. Il aurait fallu agir hier, si ce n’est pas fait, il faut agir aujourd’hui. Mais pas dans un mois, sinon l’Europe va connaître ce que le Royaume a connu ici en janvier.

Des usagers du métro dans une rame de la ligne Victoria, à l’heure de pointe. La Grande-Bretagne a insisté jeudi sur le fait que son plan visant à assouplir les mesures de confinement contre le coronavirus dans les mois à venir reste sur la bonne voie, malgré une pénurie de vaccins en provenance d’Inde qui affectera la campagne d’inoculation en avril. Londres, le 18 mars 2021. TOLGA AKMEN / AFP

Les vagues épidémiques ne sont pas évitables, mais les pics épidémiques le sont. Si le Royaume-Uni avait agi dès septembre 2020 – à l’époque, le SAGE conseillait un reconfinement court –, ou début décembre, on aurait pu éviter ce terrible pic épidémique de janvier : près de 50 % des décès liés au coronavirus sont intervenus entre janvier et février [le bilan global est de 126 000 morts, avec un reconfinement décrété fin décembre, toujours en cours].

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Les Européens ont-ils eu tort de suspendre la vaccination avec Oxford-AstraZeneca ?

La sécurité des vaccins est absolument primordiale. Ils ont été développés extrêmement vite, même si je suis persuadé qu’aucune étape de leur conception n’a été négligée. Mais, si toutes les précautions sont prises lors des essais cliniques, il y a des effets indésirables qu’on ne peut détecter si leur occurrence n’est que de quelques cas pour des millions d’injections. On ne s’en aperçoit qu’une fois les campagnes vaccinales commencées à large échelle. C’est pour cela qu’il est si important d’avoir des systèmes de signalement systématique des cas suspects. Et, pour la confiance, il est essentiel que chaque cas soit étudié, sans a priori : ce qu’il y a d’assez inhabituel avec ces vaccins anti-Covid, c’est qu’on les administre en priorité à des personnes âgées et fragiles. Les campagnes vaccinales classiques sont plutôt ciblées en direction des enfants et des personnes en bonne santé. Mais je pense, vu le très faible nombre de cas reportés[de thromboses]qu’il y a un plus grand risque à interrompre la vaccination qu’à la poursuivre.

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De nombreux Britanniques reprochent à l’Europe – qui veut contrôler les exportations de vaccins – son nationalisme vaccinal. Est ce votre cas ?

La situation est très tendue sur le continent, c’est compréhensible. Le monde est en train de réaliser à quel point on fonctionne sans aucune réserve vaccinale. On n’avait déjà pas assez de capacités de production de vaccins avant le début de la crise. On ne met pas en place une usine à vaccins dans la nuit, cela prend normalement des années, surtout quand il s’agit de fabriquer en quantité industrielle des produits nouveaux. C’est logique qu’il y ait des problèmes de production. Il est logique aussi que des gouvernements veuillent protéger leurs populations. Mais il faut éviter de tomber dans le cercle vicieux du nationalisme et des contrôles aux frontières. Par ailleurs, les contrats doivent être honorés.

Les pays doivent vacciner en priorité les plus vulnérables : on sait que ce sont les plus âgés, ceux affectés par d’autres pathologies, les personnels de santé et éventuellement les travailleurs essentiels (conducteurs de bus, de trains, etc.). Soit de 30 % à 40 % des populations en Europe. Au-delà, il serait bien que les pays occidentaux s’engagent à partager leurs vaccins avec le reste du monde, pour réduire les transmissions et limiter l’apparition des nouveaux variants ailleurs. Fermer éternellement nos frontières pour nous en préserver n’est pas tenable.

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Comment envisagez-vous la poursuite des recherches vaccinales ?

L’efficacité de la première génération de vaccins anti-Covid est remarquable. La deuxième génération se concentre déjà sur les variants. Mais il faut déjà se pencher sur la troisième génération, qui doit se concentrer sur une immunité la plus longue possible et sur une protection plus large contre les coronavirus : ces vingt dernières années, on a connu trois épidémies majeures dues à des coronavirus avec, avant le SARS-CoV-2, le SRAS et le MERS au Moyen-Orient.

A quoi ressemblera la deuxième partie de cette année ?

L’an dernier était assez facile à prévoir [avec une première vague, évidente dès février, une deuxième à partir de l’automne], 2021 l’est beaucoup moins. On dispose des vaccins, mais des variants arrivent. Je reste optimiste : la première génération de vaccins sera efficace, même si pas parfaite contre les variants actuels. Elle permettra d’éviter les hospitalisations et les morts. Mais je crains l’apparition de variants échappant à ces vaccins.

A l’été, on sera tous, en Europe, dans une bien meilleure situation. Le gros souci, c’est l’automne prochain. Aura-t-on commencé à vacciner les enfants quand ils rentreront à l’école ? On sait qu’ils transmettent le virus. Cette fois, on devra être prêts, au moins avec des systèmes de traçage des cas contacts parfaitement fonctionnels. Il faudra que l’on ait assez de masques, d’oxygène, de vaccins, de tests, et il faut aussi qu’on accorde une pause aux personnels soignants. Ils sont épuisés, leur moral est bas, ils ne tiendront pas à ce rythme.

Retrouvez tous nos articles sur les vaccins contre le Covid-19 dans notre rubrique.

Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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