Serge Audier : « La pandémie de Covid-19 et de la vaccination nous rappellent que la justice sociale doit être globale »
Pour éviter le désastre écologique vers lequel nous conduit un mode de développement propice à la multiplication de zoonoses, ni le souverainisme ni l’anti-étatisme ne sont tenables, assure dans un entretien au « Monde » le philosophe politique Serge Audier, qui plaide pour un nouveau républicanisme social.
Propos recueillis par Luc CédellePublié le 16 mars 2021 à 06h00 – Mis à jour le 16 mars 2021 à 07h25
Temps de Lecture 7 min.

Maître de conférences en philosophie morale et politique à Sorbonne Université, Serge Audier travaille principalement sur l’histoire des doctrines politiques et se concentre depuis plusieurs années sur les enjeux écologiques. Il a successivement publié, aux éditions La Découverte, La Société écologique et ses ennemis (2017), L’Age productiviste (2019) et La Cité écologique. Pour un éco-républicanisme (2020).
Tous les penseurs de la planète ont-ils trouvé dans la pandémie de Covid-19 confirmation de leurs vues antérieures ?
Que beaucoup aient plaqué leur grille de lecture ne m’a pas surpris. Les souverainistes ont applaudi au retour des frontières, tandis que les anti-étatistes ont répété que les Etats-nations étaient des monstres impuissants et liberticides. Les nécrologues du « malheur français » ont redoublé de pessimisme. Les technophiles libéraux n’ont rien appris, sinon que seules la mondialisation et la science nous sauveraient, et les technophobes ont accueilli l’épidémie comme l’avant-première de « l’effondrement ».
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Une fois encore, le buste de Michel Foucault [1926-1984] a servi pour parler de « biopolitique » et de néolibéralisme. Et le philosophe Giorgio Agamben a nié la gravité de l’épidémie, n’y voyant qu’un mensonge du pouvoir destiné à briser la démocratie. Du côté écologique ont refleuri des envolées métaphysico-prophétiques sur la Nature qui se venge. Ce qui a suscité les sarcasmes de ceux qui n’ont cessé de calomnier l’écologie politique. Dans cette période d’incertitudes, les intellectuels, au moins, nous ont offert du prévisible.
Et vous ?
Mes propos trop ironiques – nombre d’analyses étaient instructives – esquissent une réponse. Si comme beaucoup j’ai préféré le silence, c’est parce que nous sommes dans une période funèbre et angoissante qui oblige à préférer l’humilité au prophétisme. Notre mode de « développement » rend probable la multiplication de zoonoses et nous conduit dans le mur écologique. Mais comment l’éviter ?
La crise actuelle me semble prouver que ni le souverainisme ni l’anti-étatisme ne sont tenables : nous avons un besoin vital d’Etats de droit puissants, capables de financer des services publics de qualité ; mais sans une mutualisation européenne et même mondiale des charges et des bénéfices, guidée par un esprit de justice, nous allons à la catastrophe sanitaire, sociale et écologique.
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Je partage aussi les hymnes à la « société civile », mais cela peut-il suffire ? De même, de nouveaux paradigmes s’imposent pour saisir notre inscription « terrestre », mais si nous ne prenons pas appui sur certaines de nos intuitions humanistes, démocratiques et sociales, la pensée écologique restera un luxe pour les séminaires académiques, les rubriques culturelles et les micro-expériences alternatives.
Aussi, je crois que la situation redonne actualité au socialisme démocratique et au républicanisme social, qui ont promu deux des plus beaux mots du XIXe siècle : « l’association » et « la solidarité », pour penser l’interdépendance, la mutualisation et la coopération. Ce républicanisme a joué un rôle-clé dans la construction des services publics, posé les bases de notre protection sociale et de la fiscalité progressive, appuyé ce qui deviendra l’économie sociale et solidaire. Certes, nos défis sont inédits, mais eux aussi avaient pour horizon les épidémies et la mondialisation. « Chacun pour tous, tous pour chacun » n’est-ce pas (en incluant « chacune ») d’actualité ? Un nouveau moment solidariste, républicain et écologique est à inventer.
Il y a deux ans, dans « Le Monde » également, vous appeliez de vos vœux la construction d’un « conflit civique » mondial pour la cause écologique. Un processus aujourd’hui figé ?
Précisons que la « chose publique » est conflictuelle et reste un enjeu de luttes, et que refuser la commémoration de la Commune de Paris, qui voulait établir la République sociale, relève d’une cancel culture réactionnaire. En outre, pas de New Deal, de Front populaire, d’Etat social, etc., sans les luttes acharnées de forts mouvements ouvriers dont nous restons les bénéficiaires. La mutation écologique implique aussi la construction d’un rapport de force. Les mouvements existent, depuis les mobilisations de la jeunesse jusqu’aux batailles des ONG. Mais malgré l’urgence, nous sommes loin d’un mouvement de masse transnational, et la situation sanitaire « gèle » en effet cette fragile dynamique.
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Les partisans d’une mutation écologique ont cru trop vite qu’un « choc » salutaire était en cours, sous-estimant les capacités du camp adverse de déplacer l’agenda public. La folle campagne orchestrée par la droite et l’extrême droite contre une université soi-disant gangrenée par l’« islamo-gauchisme » donne le ton, en exploitant quelques graves dérives condamnables. Se dessine une version française des offensives de Donald Trump et Jair Bolsonaro, qui agitaient la « théorie du genre » et la haine des écologistes. Pour nos « gramscistes de droite », il s’agit de constituer un nouveau bloc social, en manipulant les affects nationaux, contre un épouvantail : les citoyens de gauche et écologistes grimés en « bobos » pro-islam et mondialistes.
Cette construction de « l’ennemi » témoigne d’une inquiétude devant la possibilité d’un autre bloc social, écologiste et de gauche. Raison de plus d’opposer à l’agression de cette droite qui attise les divisions identitaires – sous couvert de les combattre – un conflit universaliste autour d’une future République sociale et écologique. La gauche et les écologistes ont tout à gagner en défendant l’idéal républicain, central dans l’histoire de l’émancipation. Cet idéal inclut aussi la participation des victimes de discriminations et de fléaux environnementaux à l’avènement d’un universel concret.
La non-violence paraît indissociable de la cause environnementale. Ce pacifisme d’évidence, partagé par la quasi-totalité des personnes et des mouvements qui se réclament de l’écologie, n’est-il pas menacé ?
D’abord, il y a violence et violence. Quand les suffragettes ont cassé les vitrines de l’Ouest londonien, elles ont accompli une petite illégalité pour une grande cause. Cependant, même les déprédations sont à double tranchant. Certains imaginent que les sabotages sont la panacée : ils se trompent. La violence se heurte au double péril des dispositifs répressifs et de la perte de soutien public. On objecte parfois que la non-violence ne marche pas. Pourtant, son répertoire varié a démontré une relative efficacité.
Il existe plein de manuels des techniques non violentes – grèves, boycotts, sit-in… – et il faudrait en écrire et diffuser d’autres adaptés aux enjeux actuels. Car la violence soulève le problème d’une cohérence minimale entre fins et moyens. Aux forces nihilistes écocidaires, il faut opposer celles de vie et d’amour. C’est ce qu’ont démontré les cortèges pour le climat. A l’inverse, les violences paramilitaires des black blocs contredisent le projet d’une société écologique.
L’idée de souder dans un même projet politique la justice sociale et la cause écologique est devenue un lieu commun à gauche. Comment la concrétiser ?
Les défis de la pandémie et de la vaccination nous rappellent d’abord que la justice sociale doit être globale. Les populations mondiales les plus pauvres cumulent les handicaps et pâtissent d’injustices écologiques énormes, car elles vont subir les nuisances des pays riches. Une solidarité financière et concrète relève du devoir et de l’intérêt. La crise a rappelé aussi combien les « premiers de corvée » – souvent les premières – et les métiers du « soin » étaient essentiels : revaloriser leur condition est impératif.
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Le rôle crucial des services publics face aux crises sanitaires et écologiques montre que leur refondation est devant nous. En outre, différentes formules d’une nouvelle politique de l’emploi au service de la mutation verte sont possibles. Une écologie sociale doit aussi réduire les écarts de richesses, notamment par un salaire maximum. Entrer dans une société écologique, c’est sortir de la folie de l’« illimitation » et de la domination. Cela suppose un choix de civilisation, qui rompe avec l’imaginaire de la compétition, des classements et du fric. Cela implique également d’inventer de nouvelles formes de sociabilité.
La démocratie implique lenteur et demi-mesures. L’habitabilité de la planète n’a-t-elle pas plus de chances d’être sauvée par des régimes autoritaires ?
Une immense partie de l’humanité vit sous des régimes non démocratiques. Il faudra faire avec, et ce n’est pas rassurant. C’est bien de Chine qu’est venue l’épidémie. Et les dictatures rêvent de fort taux de croissance pour « tenir » leur population. Quant aux dirigeants autoritaires, de Trump à Bolsonaro, ils ont prouvé à quel naufrage conduit le déni viriliste du réel. Les démocraties libérales ont plus de cordes de rappel et permettent un débat sur les choix collectifs. Mais elles sont mal préparées. Nous manquons d’institutions du « temps long » et d’une culture publique véhiculant les diagnostics et les incertitudes du monde scientifique.
L’hypermédiatisation d’une poignée de savants-vedettes démagogues – hier Claude Allègre, aujourd’hui Didier Raoult – entretient le déni des réalités auprès de gens crédules. Sans parler du complotisme antiscience ! En outre, nous aurions besoin d’une chambre parlementaire de plus, chargée des enjeux écologiques et des générations futures, nourrie d’une expertise sérieuse.
L’idée n’est pas de brider la souveraineté populaire, mais d’admettre que les citoyens de 2021 n’ont pas, si j’ose dire, le monopole du « peuple » : au nom de quel droit moral liquideraient-ils les possibilités de vie décente des futurs membres de la communauté civique ? Reste que, au-delà des institutions, rien ne remplacera des choix politiques courageux.https://www.dailymotion.com/embed/video/kewZywRdbAennwvXKeB?ads_params=&api=postMessage&autoplay=false&id=player-kewZywRdbAennwvXKeB&mute=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&queue-autoplay-next=false&queue-enable=falseVaccins contre le Covid-19 : suivez la progression de la vaccination en France et dans le monde