« Comment est-ce possible qu’en temps de pandémie, les infirmiers scolaires soient en moyens faibles et constants ? » 

Des infirmières scolaires appelées à dépister le Covid-19 craignent de le faire en « sacrifiant la santé mentale de leurs élèves »

Appelées à participer à l’effort de dépistage dans les écoles, elles attirent l’attention sur un métier déconsidéré, bien que central dans la vie des enfants et adolescents. 

Par Charlotte HerzogPublié aujourd’hui à 10h54, mis à jour à 16h23  

https://www.lemonde.fr/sante/article/2021/03/18/depistage-du-covid-19-a-l-ecole-les-infirmieres-scolaires-d-accord-pour-participer-a-l-effort-mais-pas-sans-les-moyens-necessaires_6073570_1651302.html

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Dans une école d’Eysines (Gironde), des élèves s’apprêtent à faire un test salivaire.
Dans une école d’Eysines (Gironde), des élèves s’apprêtent à faire un test salivaire. PHILIPPE LOPEZ / AFP

« Le ministère devrait peut-être savoir ce que l’on fait avant de nous solliciter à tout va. » David G. est infirmier scolaire. Comme lui, ils sont 7 400 dans l’éducation nationale à être sollicités, depuis le 22 février, par les rectorats, pour pratiquer des tests salivaires et antigéniques dans les écoles. Le gouvernement compte sur leur volontariat pour participer à l’effort collectif de dépistage contre le Covid-19. Mais pour David G. – six ans de métier et seul infirmier d’un lycée de 700 élèves en Seine-Saint-Denis – comme pour l’ensemble de ses collègues, cet appel est un coup de projecteur sur une profession en manque de reconnaissance, qui estime que ses missions sont trop mal connues des autorités. 

« Normal, on ne fait pas de bruit, on est trop peu nombreux », poursuit David G. Au total, le pays compte seulement une poignée de professionnels au regard de ses 62 000 établissements scolaires. Nombreux sont les infirmières et infirmiers à se charger de plusieurs écoles maternelles et primaires dans leur secteur, parfois jusqu’à dix. « Quand l’infirmière scolaire n’est pas là, elle n’est pas en balade », se sent obligée de justifier Béatrice L., qui a « connu le H1N1 et le chikungunya à La Réunion ». A l’éducation nationale depuis plus de dix ans, elle ne connaît pourtant personne dans la profession « qui ne doive se battre pour garder son poste et prouver que les élèves ont besoin de nous ». 

Mal connues et peu nombreuses, les infirmières de l’éducation nationale possèdent des compétences variées. Elles sont le seul référent santé dans un établissement scolaire, deuxième lieu de vie des enfants. Seules à prendre des décisions et à en assumer la responsabilité puisqu’elles sont isolées, à la différence de leurs collègues du milieu hospitalier. Et puis, « les élèves et leur mal-être, c’est un monde spécifique », poursuit David G. ; un univers à l’intérieur duquel les infirmières sont habituées à dévier de la médecine généraliste à l’urgence psychiatrique ou chirurgicale.

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« Caméléon »

A l’École alsacienne de Paris, qui scolarise 1 800 élèves de la maternelle au lycée, Victoria T. reçoit en moyenne 50 élèves par jour dans son infirmerie. Dans ce « petit service pédiatrique », qu’elle compare à « un mini-Necker », sont pris en charge tous les soucis liés à la vie des enfants.

« Il faut être un caméléon pour passer de la prise en charge d’une crise d’asthme à un chagrin d’amour. Traumatisme crânien après une chute, décrochage scolaire lié à la séparation des parents, angoisse des grands qui n’arrivent pas à regarder devant, repli sur soi des ados… Nous détectons les petits maux de ventre qui cachent des douleurs psychiques plus lourdes.» 

Laurence G., infirmière dans un lycée à Nantes, a une priorité : « Assurer l’accueil et l’écoute à l’infirmerie », même si c’est « invisible et sans bruit ». « L’infirmerie, dans un établissement, est une île où il est permis d’échouer sans risquer son estime de soi », ajoute-t-elle. Sans cette étape, où il est permis de pleurer, de se taire, de se reposer, de se confier en toute confidentialité, il peut arriver que « le chemin semé d’embûches se transforme en champ de mines ». 

PHILIPPE LOPEZ / AFP

Choisir, tel est le maître mot

Entre chaque consultation à l’infirmerie, le travail de prévention et d’information est par ailleurs conséquent. L’administratif lié à la gestion des dossiers médicaux, la relation avec les associations, les parents, la direction… Choisir, tel est le maître mot d’une infirmière scolaire. Alors quand le ministère de l’éducation nationale les sollicite pour une tâche supplémentaire, la profession tire la sonnette d’alarme. « On délaisse l’école, qui se débrouille avec des petits bouts de trucs », déplore auprès du Monde Saphia Guereschi, secrétaire générale du Syndicat national des infirmières conseillères de santé (SNICS-FSU) :

« Comment est-ce possible qu’en temps de pandémie, les infirmiers scolaires soient en moyens faibles et constants ? »

Accepter de se porter volontaire pour pratiquer les tests salivaires et antigéniques à l’école implique de se former, d’intégrer les brigades mobiles volontaires, et de fermer l’infirmerie, détaillent les professionnelles. Le tout, « au détriment » de leur cœur de métier, en « sacrifiant la santé mentale de leurs élèves », selon Sylvie M. qui, depuis son infirmerie d’une cité scolaire de 1 200 élèves à La Baule, rappelle qu’elle est « un réflexe » pour les élèves.

En proposant ce protocole, « le gouvernement envoie un message : les jeunes n’ont pas besoin d’être écoutés », estime Saphia Guereschi. Mais comment mesurer l’impact d’un entretien infirmier ? Comment mesurer le lien de confiance construit sur une année avec l’élève et sa famille ? Comment mesurer l’accompagnement des élèves en dépression ?

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Gérer l’urgence

Dans le collège public de Clermont-l’Hérault (académie de Montpellier), qui accueille 850 élèves, « Les problématiques liées à la sexualité, les pensées suicidaires… vous pensez qu’elles peuvent être reportées à je ne sais quand ? Vous pensez qu’ils vont aller parler de ça au CPE [conseiller principal d’éducation] ? », fait mine d’interroger Sandie C., qui exerce dans l’éducation nationale depuis vingt ans. Depuis un an, elle ne fait que gérer l’urgence : « Le Covid nous prend déjà tellement de temps : gestion du contact tracing, pêche aux infos, lourdeur des protocoles qui changent en permanence… » Impossible d’instaurer un suivi avec les élèves, alors que « les gamins vont mal. Ils ont peur de la crise, peur du reconfinement, peur des conflits sur les réseaux sociaux. En plus des problématiques liées à l’adolescence. Il faut y répondre, il faut être là ». 

Les élèves sont en grande demande d’écoute et d’accompagnement

Alors, « évidemment » que Céline M., infirmière scolaire dans un collège public de 470 élèves (académie de Toulouse) est d’accord pour participer à l’effort de dépistage pour lutter contre l’épidémie. Mais pas sans les moyens nécessaires, ni en vidant les infirmeries. Son collège est situé dans « une zone fragile socialement », où les élèves sont en grande demande d’écoute et d’accompagnement.

« Les plus fragiles décrochent, on les perd. Les familles aussi vont très mal. On ne peut pas nous demander de laisser porte close. »

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Marie, qui faisait partie, vendredi 5 mars, d’un groupe de dix infirmières scolaires volontaires dépêchées dans des écoles de l’académie de Paris pour pratiquer les tests antigéniques, ne sait pas encore ce qu’il adviendra de ces heures, bien souvent supplémentaires – ni même si une prime sera officiellement prévue. Le nombre de cas positifs détectés reste par ailleurs encore faible, leur efficacité interroge donc. Mais il y a aussi, reconnaît Françoise M. à ses côtés, un petit goût de « plaisir retrouvé ». Celui de travailler en équipe, d’échanger « entre professionnels ». Et puis, estime-t-elle, « nous sommes des techniciennes de soin, en mesure de faire ces gestes. Ce serait aberrant que d’autres le fassent à notre place ».

« Bien sûr » qu’il faut pour cela se réorganiser, abonde Joël B., infirmier dans un collège d’un réseau d’éducation prioritaire à Saint-Benoît (La Réunion). Pour lui aussi, concourir à la mise en œuvre d’une action de santé globale est« nécessaire ». Dans l’éducation nationale depuis dix-huit ans, le quinquagénaire absorbait déjà, avant l’épidémie de Covid-19, les tâches des médecins scolaires,« de moins en moins présents sur l’île ». Déjà, « pouvoir faire tout ce qu’on nous demande est idyllique». Mais la santé de ses élèves « est un tout ; la priorité, c’est de dépister, et pourquoi pas vacciner, pour enfin sortir de cette crise ».

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Charlotte Herzog

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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