Un appel de membres du Collectif Inter Hôpitaux: « il est temps enfin de nous écouter »

« Nos soignants sont formidables. Il est temps d’enfin les écouter avant qu’il ne soit trop tard ! »

TRIBUNE

Collectif

Un collectif de médecins, personnels hospitaliers et usagers appelle Emmanuel Macron, dans une tribune au « Monde », à tenir ses engagements en faveur du système de santé public alors que la loi Rist, issue du Ségur de la santé, est en discussion au Sénat.

Publié aujourd’hui à 06h00    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/16/nos-soignants-sont-formidables-il-est-temps-d-enfin-les-ecouter-avant-qu-il-ne-soit-trop-tard_6073265_3232.html

Tribune. Il y a un an, le 27 février 2020, vous demandiez, monsieur le Président de la République, si vous pouviez compter sur les soignantsTous, soignants du public, du privé, libéraux, ont montré qu’on pouvait leur faire confiance, certains le payant de leur vie.

Il y a un an, le 12 mars 2020, vous nous promettiez que « beaucoup des changements auxquels nous sommes en train de procéder, nous les garderons (…)parce que nos soignants sont formidables d’innovation et de mobilisation, et [que]ce que nous sommes en train de faire, nous en tirerons toutes les leçons ».

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Le 25 mars 2020, à Mulhouse, vous disiez : « Dans cette guerre, il y a en première ligne l’ensemble de nos soignants (…) L’engagement que je prends ce soir pour eux et pour la nation tout entière c’est qu’à l’issue de cette crise un plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières sera construit pour notre hôpital. C’est ce que nous leur devons, c’est ce que nous devons à la nation. Cette réponse sera profonde et dans la durée. »

Au printemps 2020, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a réalisé une concertation publique et un débat soulignant la nécessité de plus de démocratie sanitaire, de confiance dans les acteurs et d’implication des usagers. Les conclusions et les 18 préconisations ont été votées par 207 sur 208 voix.

Fuite des compétences

En juin 2020, vous avez consulté usagers et professionnels de santé lors d’un Ségur. Nous avons débattu, le diagnostic fut sévère mais réaliste : un hôpital sous-financé, trop stratifié, déshumanisé, ayant oublié la légitimité des acteurs de terrain à participer aux décisions. Le pilier 1 du Ségur parle de « transformer les métiers et valoriser ceux qui soignent », le rapport Notat d’une « étude d’impact qui comprendra les besoins documentés en effectifs supplémentaires ».

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Mais quels résultats ?

La rémunération du personnel soignant, malgré l’augmentation de 183 euros mensuels, n’est toujours pas à la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La « prime exceptionnelle » n’a été versée qu’à certains, au bon vouloir des directions. Le personnel psychosocial et médico-technique attend des améliorations. Les médecins et hospitalo-universitaires se sentent trompés par une réforme de leur statut tronquée. Aujourd’hui, les embauches sont toujours bloquées à l’hôpital pour « maîtriser la masse salariale ». La moitié des 15 000 postes promis sont non pourvus, l’autre moitié ne représente qu’un à trois postes par établissement public. L’hôpital forme les soignants de demain, mais voit fuir les compétences hors du champ du soin public, faute d’attractivité et de moyens.

« Dogme budgétaire de la réduction des lits »

Depuis plus de dix ans, les lits ferment, obligeant les hôpitaux à travailler à flux tendu. Pourtant, ces lits manquent cruellement : des patients souvent très âgés attendent des heures sur les brancards des urgences quand ils n’y meurent pas. En corollaire, on applique la règle « moins de lits, moins de personnel ». Depuis un an, les hôpitaux déprogramment des patients « non Covid » et transforment des blocs opératoires en réanimations temporaires. Le Ségur a promis 4 000 lits « à la demande » alors que la réduction de lits d’hospitalisation est d’environ 4 000 par an. Quelle est la volonté réelle de sortir du « dogme budgétaire de la réduction des lits » quand celle-ci reste massive à Nantes, à l’hôpital Nord de Paris, à Caen, à Rennes, à La Réunion ?

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Le 12 mars 2020, vous disiez : « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché (…) La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu’il en coûte. » Aujourd’hui, l’objectif de dépenses de l’Assurance-maladie pour 2021 demande plus de 1 milliard d’euros d’économies supplémentaires à l’hôpital public. Le financement prédominant à l’activité reste la norme et va même s’étendre à la psychiatrie, secteur tout particulièrement sinistré, incapable après tant d’années de restriction de répondre aux besoins de nos concitoyens.

La loi Rist n’est qu’un affichage

Dans les conclusions du Ségur, on peut lire : « Un soutien à l’investissement en psychiatrie et en santé mentale constituera une des priorités du pilier investissement (…) accompagné de crédits supplémentaires. » Aujourd’hui, les demandes de consultations psychiatriques explosent ; pourtant, seuls 160 psychologues supplémentaires ont été embauchés pour toute la France.

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Le Ségur et le CESE portaient la volonté d’insuffler à l’hôpital l’énergie de ceux qui le font vivre, d’y laisser entrer la démocratie participative. La loi Rist en discussion actuellement à l’Assemblée, visant à « améliorer le système de santé par la confiance et la simplification », n’est qu’un affichage. Elle ne reconnaît ni la place des paramédicaux, ni celle des usagers, ni celle des services, mais consolide un pouvoir vertical, financier, bridant autonomies et initiatives.

Où se trouvent la simplification, la démocratie participative et la confiance dans ces soignants « formidables » ? Il est temps d’enfin les écouter avant qu’il ne soit trop tard !

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Le 25 mars 2020, vous concluiez : « Nous tiendrons parce que nous ne céderons rien. Nous tiendrons parce que nous en avons la force. » Les soignants ont tenu. Vous avez pu compter sur nous. Mais l’inverse reste toujours à prouver. Nous attendons la concrétisation de vos propos du 6 octobre 2020 selon lesquels tout ce qui a été dit pendant le Ségur « sera appliqué ». La réforme doit être complète et en rapport avec son époque.

Premiers signataires : Julie Bourmaleau, infirmière, Paris, Collectif interhôpitaux (CIH) ; Marie Citrini, usagère, coprésidente du CIH ; Stéphane Dauger, pédiatre, Paris, coprésident CIH ; Alain Dru,conseiller CESE, corapporteur du rapport « L’hôpital au service du droit à la santé » ; Véronique Hentgen, pédiatre, Versailles, CIH ; Christophe Marguet, pédiatre, Rouen, CIH ; Jacques Pontis,directeur d’hôpital de 1975 à 2020 ; François Salachas, neurologue, Paris, CIH ; Stéphanie Tissier, usagère, Marseille ; Cécile Vigneau,néphrologue, Rennes, CIH.

Retrouvez la liste complète des signataires ici.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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