Covid-19 : les transferts massifs de patients, pour éviter la saturation des hôpitaux en Ile-de-France, remis en question
Si des évacuations sanitaires de quelques malades Covid ont lieu chaque jour, les opérations par TGV ne peuvent être effectuées, notamment en raison du désaccord des familles.
Par Claire Mayer(Bordeaux, correspondante) et Camille StromboniPublié aujourd’hui à 20h16, mis à jour à 22h12
C’était le dernier levier enclenché par le gouvernement pour permettre de tenir encore les prochains jours, dans les services de réanimation franciliens, au bord de la saturation. Les transferts massifs de patients vers d’autres régions, évoqués par le ministre de la santé, Olivier Véran, jeudi 11 mars, devaient concerner des« dizaines, voire des centaines de patients ».
Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, tablait encore dimanche 14 mars, sur six patients transférés par jour, ainsi qu’une « opération plus massive » par TGV médicalisé en fin de semaine, pour atteindre une centaine d’évacuations, principalement vers les Pays de la Loire, la Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie.
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Mais le plan à grande échelle paraît compromis, à brève échéance. Les deux TGV sanitaires comprenant chacun 24 patients, envisagés pour jeudi et dimanche, ne partiront pas d’Ile-de-France. « Nous avons dû reporter ce projet », annonce Bruno Riou, directeur médical de crise de l’Assistance publique – hôpitaux de Paris (AP-HP), qui n’a pas de visibilité sur la tenue d’une telle opération dans les semaines qui viennent. Seuls les transferts au fil de l’eau, de trois à six patients par jour par voie aérienne, qui ont débuté depuis samedi 13 mars, vont se poursuivre.
Au ministère de la santé, on souligne qu’une dizaine d’évacuations ont ainsi pu avoir lieu ces quatre derniers jours en provenance d’Ile-de-France, et que trois sont programmées mercredi 17 mars. « Nous ne sommes pas en mesure de communiquer sur d’autres évacuations sanitaires pour l’instant », indique-on rue de Ségur.
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Changement du droit de visite
Pourquoi les hôpitaux ont-ils dû renoncer à ces vastes opérations ? « Nous sommes dans l’impossibilité à la fois de trouver des patients éligibles, c’est-à-dire dans un état relativement stable afin de respecter les conditions de sécurité de ce transport, et dont les familles acceptent l’évacuation vers une autre région », explique le professeur Bruno Riou.
Une « enquête flash » menée le vendredi 12 mars a montré que seulement 11 % des patients de réanimation Covid ventilés et intubés à l’AP-HP (qui représente la moitié des lits de la région) et dans deux hôpitaux militaires franciliens, étaient éligibles. « Très peu de familles [de ces patients] ont accepté », rapporte le professeur, pour qui plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. « La perception des familles a changé, entre la première vague et aujourd’hui, elles acceptaient très facilement en mars 2020 pour sauver des vies, mais tout ce qu’elles ont pu entendre ce week-end leur a laissé penser qu’on faisait cela juste pour éviter un confinement. » C’est aussi le changement du droit de visite qui a pu faire pencher la balance, avec la volonté de rester proche du patient : si les visites étaient interdites au pic de la crise au printemps, elles sont désormais autorisées.
Comment vont faire les hôpitaux franciliens, où la tension s’accroît depuis dix jours, avec 1 177 patients Covid en réanimation mardi 16 mars ? « On essaie de faire face en augmentant toujours la déprogrammation d’autres patients, mais il faudra prendre rapidement des décisions importantes », soutient Bruno Riou, qui appelle à des mesures restrictives pour casser la courbe des contaminations depuis plusieurs semaines.
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Avec un service rempli de patients atteints du Covid-19 depuis le début de l’année, le réanimateur Djillali Annane, à l’hôpital de Garches (Hauts-de-Seine), n’a pas pu cependant profiter d’une seule évacuation sanitaire ces derniers jours. « Nos malades sont dans un état trop grave », résume le chef de service, pour qui le transfert de quelques patients ne peut, de toute façon, résoudre le problème, avec désormais une centaine d’admissions quotidienne en réanimation en Ile-de-France.
« On oublie un peu vite qu’en première vague, les transferts avaient assez vite cessé au profit d’un renfort de personnels soignants », note le réanimateur Djillali Annane.
« On oublie un peu vite qu’en première vague, les transferts avaient assez vite cessé au profit d’un renfort de personnels soignants venant des autres régions », souligne-t-il. La situation est en tout cas de plus en plus tendue : « C’est la quadrature du cercle pour trouver une place ailleurs aux patients qu’on ne peut admettre », alerte le médecin, qui redirige trois à cinq patients par jour vers d’autres hôpitaux franciliens.
« La stratégie doit s’adapter pour l’Ile-de-France car nous ne pourrons pas atteindre la centaine de patients évacués de la région cette semaine », souligne également Lionel Lamhaut, médecin au SAMU de Paris, qui participe à l’organisation des transferts depuis le début de la crise épidémique. Avec l’annulation des deux trains sanitaires faute de candidats suffisants, c’est la moitié de l’objectif, au maximum, qui pourra être atteint. « Tout se complexifie pour trouver des places aux patients atteints du Covid, mais aussi aux malades “non-Covid”. Ce jeu va devenir quasi-impossible dans les jours qui viennent », ajoute-t-il.
« Ça ne réglera pas le problème »
Dans l’une des régions d’accueil, au CHU de Bordeaux, les équipes médicales s’étaient préparées à accueillir les 24 patients de l’un des deux trains sanitaires prévus. « On a l’habitude de s’organiser avec des déprogrammations progressives », explique son directeur, Yann Bubien, qui rappelle que le centre hospitalier a accueilli 50 transferts en un an. Une mesure qu’il n’a finalement pas eu à enclencher.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : avec ses services de réanimation quasiment saturés, l’Ile-de-France passe au rouge
Une dizaine de transferts venant d’Ile-de-France restent en « prévision » dans la région Nouvelle-Aquitaine entre le 17 mars et le 19 mars, en direction de Poitiers, Niort, Limoges, Brive (Corrèze), Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) et Pau, indique-t-on à l’agence régionale de santé.
Mais des interrogations demeurent sur cette stratégie des transferts massifs, selon Benjamin Clouzeau, réanimateur au CHU de Bordeaux. « On est bien sûr les premiers à dire qu’il faut de la solidarité nationale, souligne-t-il. Mais envisager de transférer une centaine de patients sur la province, ce qui représente moins d’un dixième des patients en réanimation d’Ile-de-France, ne réglera pas le problème, si on ne met pas un frein à l’augmentation des entrées en “réa” à Paris. »
A Bordeaux, les services de réanimation, qui commençaient à voir le nombre de patients Covid diminuer, se remplissent à nouveau progressivement, depuis une dizaine de jours. Mardi 16 mars, le taux d’occupation des lits est de 90 %, dont la moitié de patients touchés par le Covid. « Quand on a appris l’arrivée d’un TGV avec 24 patients, je ne vous cache pas l’incompréhension, reprend Benjamin Clouzeau. Ça a affecté le moral des équipes, en se disant que si ça se trouve, on repart pour un cycle. »
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