A l’université, une guerre de tranchées autour des questions de race, de genre ou d’écriture inclusive
Quelques centaines d’universitaires réunis dans le collectif Vigilance Universités, ou le récent « Observatoire du décolonialisme », multiplient tribunes et critiques contre certaines études en sciences humaines et sociales.
Par Samuel LaurentPublié aujourd’hui à 02h41, mis à jour à 13h13
Temps de Lecture 6 min.

« Je suis encore un peu sous le choc. » Nahema Hanafi, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’université d’Angers, ne s’est toujours pas remise de la déferlante de haine qu’elle a reçue sur les réseaux sociaux, à la suite de la publication dans Le Point, début février, d’une tribune fustigeant violemment son ouvrage, L’Arnaque à la nigériane. Spams, rapports postcoloniaux et banditisme social (Editions Anacharsis, 2020). Dans ce livre, la chercheuse analyse les discours des « brouteurs », ces cyberescrocs africains qui se font passer pour d’accortes jeunes femmes dans le but de soutirer de l’argent à des Occidentaux crédules. Ces truands, explique-t-elle au terme d’une étude de terrain, « ont un discours décolonial ; ils expliquent qu’ils “volent aux Blancs” pour réparer les dommages de la colonisation ».
Mais pour l’auteur de la tribune dans Le Point, Hubert Heckmann, maître de conférences en littérature du Moyen Age à Rouen et membre d’un récent Observatoire du décolonialisme, son ouvrage fait « l’éloge d’un système criminel »et tombe dans « la grille de lecture décoloniale [qui] inverse les rapports entre victimes et coupables ». La tribune de M. Heckmann, relayée par les sphères d’extrême droite, a valu à Mme Hanafi menaces et attaques racistes. Son université lui a accordé la protection fonctionnelle et elle a déposé plainte.
« Je regrette et je condamne évidemment cette situation. On appelle au calme, et on condamne évidemment aussi l’extrême droite », justifie le cofondateur de l’Observatoire du décolonialisme, Xavier-Laurent Salvador, professeur de linguistique à Paris-XIII. Mais l’épisode illustre les tensions qui traversent depuis des mois les milieux universitaires, opposant chercheurs qui travaillent sur des concepts tels que les études de genre, les questions coloniales ou les phénomènes de racisme systémique, et ceux qui estiment que ces travaux sont inutiles, militants, voire dangereux, car participant d’un repli identitaire.
Le débat déborde sur la société
Si la controverse universitaire est tout sauf nouvelle, elle se déroulait jusqu’ici essentiellement entre chercheurs. Mais depuis quelques mois, le débat déborde sur la société, au travers notamment de tribunes et d’émissions médiatiques. Il a été placé au centre de l’actualité lorsque la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a souhaité mi-février une enquête autour de « l’islamo-gauchisme » à l’université.
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L’Observatoire du décolonialisme, lancé fin 2020, est à cet égard clair dans son objectif : « partager auprès du tiers médiateur qu’est le grand public » les inquiétudes de ses membres, environ 150 universitaires ou intellectuels, pour qui certains concepts universitaires sont facteurs d’une « dérive », voire d’un « dévoiement » de la recherche. Ce site procède en grande partie d’un groupe plus ancien : une liste de diffusion par e-mail baptisée Vigilance Universités, active depuis le début des années 2010.
« On a des collègues dans toutes les universités, qui nous alertent et nous font remonter des informations », précise Céline Masson, professeur de psychologie à Paris-Diderot et membre du groupe. Au départ, raconte Gilles Denis, professeur d’épistémologie des sciences du vivant à l’université de Lille et cofondateur du réseau qui compte aujourd’hui 250 inscrits, un petit groupe d’enseignants lillois, proches du syndicat Snesup ou adhérents à la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), s’inquiète d’une « montée de l’antisémitisme » à la fois par des tags antisémites sur le campus, mais aussi « sous une nouvelle forme, celle de la critique du sionisme ».
Vigilance Universités, qui publie régulièrement des tribunes, notamment dans les colonnes du Monde, se constitue au fil des années et des polémiques. Au départ, elles ont plutôt trait à la vie étudiante : une pièce jugée antisémite produite dans un atelier théâtre à l’université de La Rochelle en avril 2013 ; une controverse entre un professeur et des étudiants musulmans à l’IUT de Saint-Denis en 2014 ; la contestation par des étudiants de la lecture à Lille, en 2017, d’un texte de Charb, le directeur de Charlie Hebdo assassiné en 2015.
Mais, peu à peu, le groupe se mobilise aussi contre « le retour du concept de race »dans certains champs disciplinaires, essentiellement en sociologie. Dans le viseur de Vigilance Universités, les études dites « décoloniales », qui travaillent sur les rapports de pouvoir entre anciennes métropoles et anciennes colonies ; mais aussi la dimension systémique du racisme étudié par les racial studies ; ou encore les gender studies, qui interrogent l’identité et les rôles sociaux assignés au masculin et au féminin, voire l’écriture inclusive. « Il y a souvent une corrélation entre se réclamer des postcolonial studies et la contestation de certaines pièces ou travaux », résume Céline Masson, pour qui « il y a des dérives parmi ces gens qui se réclament du décolonialisme ».
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« L’intrusion du politique dans l’universitaire »
Si Vigilance Universités reste plutôt modéré dans son expression, ce n’est pas le cas de l’Observatoire du décolonialisme, qui adopte depuis sa création un ton plus enlevé – « tyrannies décoloniales », « génération flippée » –, voire parfois humoristique : « Halte à la trans-LGBTQ+ phobie des chimiothérapies anticancéreuses ». « On fait dans le pamphlet et dans l’ironie, reconnaît M. Salvador. Si on est réduits à sortir un observatoire qui a ce ton, c’est bien parce qu’on n’arrive pas à mener ce débat. C’est un appel au secours d’amant éconduit. »Sur le fond, la critique de l’observatoire porte sur une forme de « dérive de ces concepts dans d’autres disciplines que celles qui les discutent » et de politisation de la recherche. « La liberté académique est menacée par l’intrusion du politique dans l’universitaire », martèle M. Salvador.
Dans le « camp d’en face » – selon l’expression de Gilles Denis –, on estime qu’il est d’autant plus difficile de mener un débat serein face à ces attaques. « Ce sont des personnes qui sont irritées par les études postcoloniales ou de genre, qui mélangent souvent un peu tout, en un amalgame qui les amène à dire qu’on produirait une idéologie séparatiste. Moi je mobilise des outils, des grilles d’analyse, je fais mon travail de sciences sociales », regrette Nahema Hanafi. Du reste, explique un postdoctorant qui suit de près depuis un an les actions des deux groupes, « ce ne sont en majorité pas des chercheurs en sciences sociales, ce qui a des conséquences sur leurs discours. Un historien médiéval qui parle d’intersectionnalité, je ne suis pas certain qu’il soit toujours pertinent ». Pour autant, ajoute-t-il, « s’il y a un camp qui est formé, c’est plutôt le leur ».
« Ce sont des gens qui s’opposent en définitive à la visibilisation des groupes sociaux au sein des sciences sociales et au-delà ; les homosexuels, les racisés, les femmes… Leur discours revient à dire qu’on ne fait plus que cela en SHS [sciences humaines et sociales], ce qui est faux », ajoute Mme Hanafi. La précarisation du monde universitaire tend les relations et exacerbe les tensions. De même que l’appétence médiatique pour ces controverses. « Ce sont des personnes qui ont une portée médiatique importante », note la chercheuse.
Chercheur en sociologie à Limoges, Stéphane Dorin a vécu une mésaventure qui aurait pu le conduire à rejoindre ces deux collectifs : il vient d’obtenir mi-février du tribunal administratif l’annulation de son exclusion de son laboratoire de recherche. Il était en conflit ouvert avec son université à la suite de ses protestations publiques, en 2017, contre la participation de Houria Bouteldja, fondatrice du Parti des indigènes de la République (PIR), accusé de séparatisme, à un séminaire. Ses ennuis lui ont valu le soutien de Vigilance Universités. Mais il explique ne pas partager « leur façon de fonctionner » et déplore la « polarisation du débat », accentuée selon lui par les réseaux sociaux, terrain de lutte annexe des deux parties.
« On pousse les gens à se positionner, c’est : “choisis ton camp” », regrette M. Dorin. De fait, un Observatoire des libertés académiques et de la liberté d’étudier (Olade) est en cours de constitution, comme une forme de réponse à l’Observatoire du décolonialisme. « On n’entend que les extrémistes des deux camps, avec des injures à la clé. Ce qu’il nous faut, c’est un espace public d’argumentation au sein des sciences sociales, pas cette opposition entre un pôle qui défend “la race la race la race” et ceux qui le moquent. Halte au feu ! », exhorte Stéphane Dorin, lucide sur la difficulté à faire entendre une position modérée au milieu de cette guerre de tranchées.
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Revue de presse autour des thémes: INTERSECTIONNALITE DECOLONIAUX RACISES ISLAMOGAUCHISME…
Gérard Noiriel et Stéphane Beaud : « Il y a un caractère prédominant des rapports de classes ». Stéphane Beaud, sociologue et Gérard Noiriel, historien, auteurs de « Race et sciences sociales : Essai sur les usages publics d’une catégorie » (Ed. Agone), sont les invités du Grand entretien de France Inter.
600 membres de l’enseignement supérieur dénoncent la « chasse aux sorcières » de Frédérique Vidal: https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/02/21/9439/
Débat sur la recherche : les étudiants en sciences humaines et sociales, entre colère et désarroi
Dans les amphithéâtres de sociologie, psychologie, anthropologie, histoire ou géographie, nombreux sont ceux qui se désolent de voir attaqué leur statut de « scientifiques » et certains projettent parfois de poursuivre leurs études à l’étranger.
Par Soazig Le NevéPublié aujourd’hui à 10h12
Temps de Lecture 5 min.
Ignorés ? Oubliés ? Depuis que Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, a dénoncé, le 14 février, la « gangrène » de l’« islamo-gauchisme » à l’université, la voix des principaux intéressés est restée inaudible. Eux, les près de 300 000 étudiants en sciences humaines et sociales, soit 20 % de l’effectif, demeurent extérieurs à un débat qui prospère par tribunes interposées aussitôt récupérées par un camp ou un autre.
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Des mots sont jetés à la volée, comme « intersectionnalité », « racialisé » ou « décolonial », en lien avec des travaux de recherche et des enseignements soupçonnés d’être le cheval de Troie d’un militantisme qui aurait « cassé la République en deux », selon l’expression d’Emmanuel Macron, en juin 2020.
Dans les amphithéâtres de sociologie, de psychologie, d’anthropologie, de linguistique, d’histoire ou de démographie – qui comptent parmi les disciplines de ce vaste champ d’études sur les comportements humains –, l’écho renvoyé par les étudiants dessine une réalité plus nuancée.
« Le gouvernement amène des connaissances scientifiques sur l’autel de l’opinion publique car il est plus facile de les contrer à ce niveau plutôt que sur le plan académique », observe Martin, étudiant en master de sciences sociales à l’Ecole normale supérieure (ENS) et l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). En caricaturant des notions empruntées au débat scientifique, le champ politique nierait l’université en tant que lieu de dispute collégiale, affranchie des pressions extérieures et garante d’une rigueur méthodologique.
La confusion entre débat médiatique et dispute académique s’inscrit dans une tendance de fond dénoncée par le collectif d’universitaires Rogue ESR, qui souligne que « c’est sur les marges de l’université que se concentrent désormais les polémiques ». Suivant une « logique de marque », trop d’établissements ont encouragé « des opérations de communication faites de “grandes conférences”, de “master class”, de “concours d’éloquence” et autres “leçons” », s’ouvrant à un public plus large mais se soustrayant à la dispute collégiale.
« On sent bien qu’on a une place un peu bizarre »
En conséquence, le caractère militant de certaines idées apparaît comme relié à l’université, brouillant les pistes sur l’origine et la validité du savoir scientifique. « Je comprends que la frontière avec le militantisme puisse inquiéter, poursuit Martin. Mais il faut savoir faire la différence quand un mot est utilisé en sciences et au quotidien. »
Ainsi du terme de « race », que Frédérique Vidal a cité le 14 février, rappelant que, dans sa discipline d’origine, la biologie, « on sait depuis bien longtemps qu’il n’y a qu’une espèce humaine et qu’il n’y a pas de races ». Selon l’étudiant, cette phrase est la preuve d’une ignorance de la réalité des travaux en sciences sociales. « Quand on arrive dans ces études, c’est intimidant. Beaucoup de mots sont rattachés à des débats scientifiques et nécessitent de s’approprier des outils tels que le recours à des sources, à des connaissances empiriques ou encore la réflexivité [qui vise à appliquer les outils de l’analyse à son propre travail et donc à intégrer sa propre personne dans son sujet d’étude] », rappelle Martin.
S’appuyant sur les travaux de la chercheuse au CNRS Sarah Mazouz (Race, ed. Anamosa, septembre 2020), il précise que « la race existe dans la perception que les gens ont de vous », même dans les sociétés qui se définissent comme non racistes mais qui reposent sur des hiérarchies ayant une dimension raciale. C’est pour se prémunir des « risques d’essentialisation inhérents à toutes les catégories du langage », que la recherche privilégie l’usage des notions de « racialisation » ou « racisation », ajoute l’étudiant.
A chaque époque, les étudiants en sciences sociales pâtissent d’une réputation de « gauchistes », ce qui attriste Antoine, en master d’anthropologie. Engagé au sein de l’association Enape (étudiants de Nanterre en anthropologie, préhistoire et ethnomusicologie), il projette de poursuivre ses études au Québec ou en Allemagne. « On sent bien qu’on a une place un peu bizarre, qu’on ne nous donne pas l’impression que nous faisons un vrai travail, relate-t-il. Il y a une forme d’hostilité du monde extérieur, même dans les discussions avec des jeunes qui sont dans des filières dites professionnalisantes. J’ai l’habitude de devoir justifier que nos travaux ont un intérêt pour la société. »
Statistiques ethniques et religieuses
Pour Hélène Chobeaux, présidente de l’Association fédérative nationale des étudiants en géographie (Afneg), le « faux débat » sur « l’islamo-gauchisme » isolera davantage ces étudiants. « Dans nos disciplines, les rares qui se lancent dans une thèse la font en cinq ans au lieu de trois, en prenant un emploi à côté, faute de financement. On se serait attendu à plus de travail pour améliorer les recherches et lutter contre la précarité. »
S’ajoutent des difficultés d’ordre technique, l’accès à certaines données étant impossible lorsqu’elles touchent aux origines ethniques et religieuses, en l’absence de statistiques officielles. Les discriminations, mais aussi les perceptions et la façon dont les populations occupent l’espace, constituent des champs en partie aveugles. « Pour construire et aménager la ville de demain, on a besoin de savoir qui la pratique et comment. Or, il nous manque une partie des informations », poursuit l’étudiante, qui rappelle combien avaient été « mal accueillies », il y a dix ans, les premières recherches sur la manière dont les femmes occupent l’espace.
En master de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, Rayan craint d’être « une victime » de la polémique. « Je suis de culture arabo-musulmane et je fais de la sociologie. Je suis donc très concerné et décrédibilisé », affirme-t-il, alors que les postes se raréfient dans sa discipline : dans le cadre de la campagne 2020, quatorze sont ouverts comme maîtres de conférences, trois comme chargés de recherches au CNRS.
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Au cours de ses recherches en sociologie des sciences, Rayan étudie la posture qu’adoptent les scientifiques. « Peuvent-ils avoir des opinions politiques ? Assurément. Mais un ouvrage scientifique est écrit dans un langage conceptuel précis, dépouillé de tout élément politique et révisé par des pairs, cadre-t-il. Ce qui intéresse la science, c’est la production de connaissances et, en France, elle est scientifique, y compris dans les études de genre ou postcoloniales. Il n’y a pas de langage politique qui traîne là-dedans. »
L’universalisme des Lumières est-il mis en péril par les recherches intersectionnelles, en isolant des catégories de populations au point de les « essentialiser » ? A cette question, Teva Pietruszka, président de la Fédération nationale des associations étudiantes linguistes (Fnael), interroge à son tour : « Quand le gouvernement augmente les frais d’inscription pour les étudiants internationaux dans le but d’attirer une partie d’entre eux plutôt qu’une autre, n’est-ce pas là qu’on compromet la vision de l’université française et de son universalisme ? »