L’hôtel de la Marine place de la Concorde devrait ouvrir au public en avril.

A Paris, l’hôtel de la Marine retrouve son lustre du XVIIIe

Par  Cédric Pietralunga

Publié hier à 17h30, mis à jour à 14h03

https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/03/13/patrimoine-a-paris-l-hotel-de-la-marine-retrouve-son-lustre-du-xviiie_6073027_3246.html

REPORTAGE

Après quatre années de rénovation portées par le Centre des monuments nationaux, l’emblématique monument situé sur la place de la Concorde devrait ouvrir au public en avril.

Perchée à quatre mètres du sol, en équilibre sur un échafaudage monté sur roues, une jeune femme allume un sèche-cheveux. D’un geste précis, elle applique une feuille d’or sur une cimaise moulée en forme de feuille. De précieux confettis volent autour d’elle, formant comme une pluie dorée. Dans la pièce d’à côté, un tapissier étire d’une main ferme un tissu jacquard sur un châssis. Il sera bientôt fixé au mur, comme il l’était au XVIIIe siècle. Quelques mètres plus loin, un peintre accroupi au sol fait voler du bout des doigts son pinceau sur une plinthe, pour récréer l’illusion du marbre.

Entamé en 2017, le chantier de rénovation de l’hôtel de la Marine, emblématique monument parisien situé sur la place de la Concorde, touche à sa fin. Les échafaudages qui occultaient les façades ont commencé à être enlevés, tout comme l’empilement de baraques de chantier qui faisait face à l’Assemblée nationale, de l’autre côté de la Seine. Si les conditions sanitaires le permettent, les lieux ouvriront leurs portes au public le mois prochain. « Le bâtiment sera prêt le 10 avril », promet Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN), à qui l’Etat a confié la restauration et l’exploitation de ce nouvel hôtel de la Marine.

Le salon d’honneur de l’hôtel de la Marine en travaux, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »

Construit et aménagé de 1757 à 1774 par Ange-Jacques Gabriel, le premier architecte de Louis XV, l’édifice avait été conçu à l’origine pour servir de garde-meuble à la famille du roi. C’est là qu’était entreposé et restauré le mobilier des résidences royales (Versailles, Fontainebleau, Compiègne, Marly, etc.). Les joyaux de la Couronne y étaient également gardés. Mais c’est l’état-major de la Marine qui occupa le plus longtemps le bâtiment, de sa réquisition après la Révolution jusqu’au départ des marins, en 2015, et leur emménagement dans le « Balardgone », le nouveau siège des états-majors de l’armée française, situé dans le sud de Paris. Un départ qui a rebattu les cartes sur l’utilisation des lieux.Lire le récit (2017) : Grande restauration au menu de l’hôtel de la Marine

Un projet hybride

Au début des années 2010, l’avenir de l’hôtel de la Marine a provoqué une féroce bataille entre les partisans de son maintien dans le giron de l’Etat et ceux de sa concession au privé, pour alléger les finances publiques. Un temps, le projet « La Royale » porté par l’ex-ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres et l’homme d’affaires Alexandre Allard, qui voulaient y installer un hôtel de luxe et des ateliers d’art, tint la corde. On évoqua également un musée de l’histoire de France, dont rêvait Nicolas Sarkozy, alors président de la République. La Cour des comptes voisine lorgna aussi les lieux, tout comme le Musée du Louvre, situé de l’autre côté du jardin des Tuileries. L’ancien président Valéry Giscard d’Estaing présida même une commission destinée à départager les impétrants.

Pour financer les travaux d’un coût de 132 millions d’euros, le CMN s’est endetté de 80 millions d’euros

Finalement, c’est un projet hybride porté par le CMN, d’un coût de 132 millions d’euros, qui a emporté la mise. Sur les 12 000 m2 disponibles, un peu plus de 6 000 vont être loués à des entreprises, dans les étages les plus élevés du bâtiment. Le reste, qui comprend notamment les salons d’apparat, la fameuse loggia donnant sur la place de la Concorde, surnommée « le balcon de l’Etat », et les appartements et bureaux des anciens intendants du Garde-Meuble de la Couronne, seront ouverts à la visite. Deux cours seront également accessibles, autour desquelles un restaurant avec une carte signée par le chef Jean-François Piège, un café et une librairie ouvriront en juin, si les conditions sanitaires le permettent. Un bar est également prévu à l’angle de la rue Royale, derrière les colonnes corinthiennes du premier étage, où la vue sur la place de la Concorde devrait attirer tous les oiseaux de nuit.

Dans le salon d’honneur de l’hôtel de la Marine, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Pour restaurer le bâtiment, classé au titre des monuments historiques depuis 1862, le CMN a pris le parti de retrouver les décors d’origine des XVIIIe et XIXe siècles plutôt que de les refaire à l’identique. « On a fait de l’archéologie », s’amuse-t-on au CMN. Jusqu’à dix-huit couches de peinture ont, par exemple, été enlevées dans certaines pièces pour remettre au jour celle d’origine. Le résultat, surprenant au premier abord par son aspect patiné, n’est pas sans charme. Durant les travaux, les restaurateurs ont aussi connu de belles surprises. Les décors Louis XV du salon doré ont ainsi été retrouvés intacts derrière les parois en inox d’une cuisine installée au XXe siècle par l’état-major de la Marine. « On a pu conserver 70 % des lambris d’origine », se réjouit Jocelyn Bouraly, l’administrateur des lieux.

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Cette volonté de restaurer n’a pas empêché les concepteurs du projet d’apporter une touche de modernité. La cour de l’Intendant, qui sera ouverte au public, a été recouverte d’une verrière de 300 m2, ornée d’une étoile en acier de 30 tonnes dessinée par le Britannique Hugh Dutton et dont le coût (confidentiel) a été pris en charge par le danois Velux, dans le cadre d’une opération de mécénat. Des centaines de LED ont aussi été intégrées au pavage de la cour d’honneur, la plus importante des quatre cours rythmant le bâtiment, qui sera accessible jusqu’à 1 heure du matin. Leur reflet sur les murs blancs en pierre de Saint-Leu, la même que celle utilisée pour bâtir Versailles ou l’Elysée, s’annonce féerique.

Peinture, restauration des fenêtres et des dorures dans la chambre de madame de Ville-d’Avray, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Pour financer les travaux, le CMN s’est endetté de 80 millions d’euros auprès du Crédit agricole. Un prêt sur 25 ans qui sera remboursé grâce aux loyers versés par les entreprises qui occuperont en coworking les bureaux dans les étages. Leur commercialisation a commencé au début de l’année, par la société Morning, et de nombreuses start-up auraient fait part de leur intérêt. « L’idée, c’est que la location des bureaux rende le bâtiment à l’équilibre avant même l’entrée du premier visiteur », assure Philippe Bélaval, qui veut montrer avec cette opération que le CMN est « capable de concevoir des projets intégrés ». L’opérateur espère dégager plusieurs millions d’euros d’excédent chaque année, qui pourront être investis dans la centaine d’autres monuments qu’il gère (Arc de Triomphe, Sainte-Chapelle, Abbaye de Cluny, Carnac, etc.), selon un système de péréquation qui lui est propre.

Le grand cabinet de Thierry de Ville-d’Avray, l’intendant du Garde-Meuble de la Couronne de 1784 à 1792, en restauration, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Peu d’argent mis par l’Etat

Pour baisser la facture, le CMN a aussi décidé de louer 400 m2 de l’ancien magasin des tapisseries du Garde-Meuble, situé au premier étage de la bâtisse, à la fondation Al Thani, pour y exposer une partie de la collection d’art de la famille régnante du Qatar, un ensemble hétéroclite d’œuvres allant de l’Antiquité à nos jours. La durée du bail a été fixée à 20 ans et le loyer à 1 million d’euros par an. Cette somme ne représente qu’une partie de ce que la collection devrait rapporter : le Qatar a accepté que le CMN garde l’intégralité des recettes de la billetterie (11,50 euros l’entrée pour la seule collection, 17 si elle est couplée avec celle du reste du bâtiment) comme de la vente des produits dérivés. « On sera plus près de 40 que de 20 » millions d’euros de contribution, assure Philippe Bélaval. La première exposition de la collection Al Thani est attendue en octobre.

Un tapissier tend des toiles dans le salon d’angle, à l’hôtel de la Marine, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Au final, l’Etat n’aura mis que peu d’argent dans le projet. Seuls le ministère des armées (3 millions d’euros) et celui des affaires étrangères (7 millions) ont contribué au chantier, en « réparation » des aménagements effectués au cours des siècles par l’état-major de la Marine. A elle seule, la location de bâches publicitaires sur la façade de l’hôtel, durant la phase de travaux, qui a attiré des entreprises comme Samsung, Dior et Zalando, a rapporté le double, soit 20 millions d’euros ! Le CMN a également engagé 9,5 millions d’euros sur ses fonds propres. Les salons d’honneur, d’époque Louis-Philippe et Napoléon III, et la loggia avaient déjà été restaurés dans leur plus grande partie en 2009, grâce à une opération de mécénat de Bouygues, d’un montant de 6,2 millions d’euros.

Philippe Bélaval, président du CMN : « Il y aura un effet curiosité : les lieux n’ont jamais été ouverts au public depuis la Révolution ! »

Pour meubler le bâtiment… et attirer les visiteurs, les conservateurs se sont appuyés sur plusieurs inventaires réalisés aux XVIIIe et XIXe siècles et ont tenté de reconstituer à l’identique l’agencement des pièces. Un travail de fourmi a été mené au Mobilier national, à la Manufacture de Sèvres, au château de Versailles, au Musée des arts décoratifs… « Il a fallu ensuite les convaincre de nous confier qui un bureau, qui une bergère, qui une bonbonnière… Cela n’a pas toujours été facile », souffle un responsable du projet. Le Musée du Louvre, notamment, se serait fait tirer l’oreille, même s’il a cédé un secrétaire en chêne et acajou commandé en 1784 par l’intendant Thierry de Ville-d’Avray à Jean-Henri Riesener, l’ébéniste de Louis XV. En confiant lui-même à l’hôtel de la Marine un buffet Riesener qui se trouvait à l’Elysée depuis le mandat de Valery Giscard d’Estaing, Emmanuel Macron aurait, dit-on, donné un coup d’accélérateur aux demandes de prêts.

Dans la chambre de madame de Ville-d’Avray, à l’hôtel de la Marine, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Au total, 250 dépôts de meubles et vaisselles ont été faits à l’hôtel de la Marine. Le château de Versailles a notamment prêté la fameuse Table des Muses, réalisée en 1771 par Riesener, qui aurait été utilisée par Marie-Antoinette. Pour l’accompagner et recréer le décor du cabinet doré, le CMN a lui-même acquis, en 2019 chez Christie’s, un secrétaire à abattant, Riesener lui aussi, commandé en 1771 par Pierre-Elisabeth de Fontanieu, le premier intendant à avoir occupé le Garde-Meuble du roi. Seuls manqueront les meubles qui occupaient la chambre de Thierry de Ville-d’Avray, un prie-Dieu, un lit d’alcôve, plusieurs fauteuils et chaises, un pare-feu… Leur propriétaire, le Museum of Fine Arts de Boston, a refusé toutes les demandes du CMN. « On a tout essayé pour les obtenir en prêt, même provisoire. Mais ils n’ont rien voulu savoir », regrette Philippe Bélaval.

Graffiti de chantier, à l’hôtel de la Marine, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Prodigalité du bâtiment

Au total, le CMN espère attirer quelque 600 000 visiteurs par an. Une gageure pour des arts décoratifs. « Il y aura un effet curiosité : les lieux n’ont jamais été ouverts au public depuis la Révolution ! », veut croire Philippe Bélaval. Pour y parvenir, le CMN compte aussi sur la prodigalité du bâtiment, qui peut se lire comme un précipité de l’histoire de France. Astucieusement, les conservateurs ont ainsi gardé la trace du volet fracturé au niveau de la loggia donnant sur la place de la Concorde, par où une quarantaine de voleurs sont entrés en 1792 pour dérober les joyaux de la Couronne, qui ne furent qu’en partie retrouvés. Juste à côté, dans le salon diplomatique, c’est l’alcôve dans laquelle un espion se cachait pour écouter les diplomates étrangers en visite à l’état-major de la Marine qui a été restaurée.

Un peu plus loin, un trou d’une dizaine de centimètres de diamètre a même été conservé sur un volet intérieur donnant sur la rue de Rivoli. « C’est de là que les Résistants tiraient sans être vus sur les Allemands lors de la libération de Paris », sourit Jocelyn Bouraly. Le bureau dans lequel Victor Schœlcher a signé l’acte d’abolition de l’esclavage en 1848, dont le magnifique parquet marqueté de différentes essences de bois a été restauré, pourra également être visité.

Lustre sous protection en haut de l’escalier d’honneur, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Pour faire vivre ces événements, chaque visiteur sera doté d’un casque audio connecté appelé « confident », qui diffusera des programmes conçus par le studio Radio France, au fur et à mesure de l’avancée dans le bâtiment. « L’idée est de redonner vie aux espaces et aux personnages qui ont fait l’histoire de l’hôtel de la Marine », avance-t-on au CMN. Des animations graphiques sont aussi prévues, notamment dans les salons d’apparat, où l’on pourra, par exemple, revivre un bal du XIXe siècle ou assister aux événements qu’a connus la place de la Concorde lors de la Libération de Paris.

Une restauratrice repose une poignée sur des portes d’accès à la chambre de madame de Ville-d’Avray, à Paris, le 5 mars. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE » 

Enfin, si tout cela ne devait pas suffire à attirer les visiteurs, le CMN a gardé un atout dans sa manche pour rentabiliser les lieux : en dehors des heures d’ouverture, il sera possible de louer certains des salons de l’hôtel de la Marine pour des événements privés, comme un séminaire d’entreprise, un défilé de mode ou… un mariage. Mais le prix sera à la hauteur du prestige de l’endroit. Il faudra débourser entre 65 000 euros et 85 000 euros hors taxes pour vivre, le temps d’une soirée, l’illusion des fastes du XVIIIe siècle.Cédric PietralungaContribuer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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