La polémique triviale (pour ou contre la race) empêcherait de discuter serainement dans l’arène scientifique

Pour une éthique de la discussion – réponse à Didier Fassin

Par Stéphane Beaud et Gérard Noiriel

SOCIOLOGUE, HISTORIEN

L’écho médiatique rencontré par le livre Race et sciences sociales se fonde, selon leurs auteurs, sur une mésinterprétation. Le détour par la polémique triviale (pour ou contre la race) empêcherait de discuter dans l’arène scientifique un sujet désormais brandi en haut de l’agenda politico-médiatique. Stéphane Beaud et Gérard Noiriel répondent ici à la critique qui leur avait été adressée dans les colonnes d’AOC par Didier Fassin**.

Comme le disait récemment Jean-Louis Fabiani, à propos de la « mauvaise querelle » que la ministre Frédérique Vidal a lancée en accusant les universitaires d’islamo-gauchisme, nous sommes nous aussi convaincus que « l’Université ne peut sortir du mauvais rêve actuel que si elle se remet au travail, ce qui suppose premièrement qu’une éthique minimale de la discussion soit reconstituée ».

Malheureusement, l’article que Didier Fassin a consacré dans ces colonnes à notre livre Race et sciences sociales ne va pas dans ce sens, c’est le moins qu’on puisse dire. Il estime que les extraits, publiés en « bonnes feuilles » dans le Monde Diplomatique (janvier 2021)*, ont permis « une spectaculaire réception, plus médiatique que scientifique » de notre ouvrage. Et il ajoute : « La chose n’est pas sans ironie tant ils ne cessent de répéter, invoquant Durkheim, Weber et Bourdieu, dont on peut pourtant dire qu’ils ont été meilleurs à énoncer la séparation du savant et du politique qu’à la respecter eux-mêmes, qu’ils veulent défendre l’idée d’une “science de la société se tenant à distance des enjeux politiques et des polémiques médiatiques“. Loin de cet idéal, mais sans surprise, c’est dans les cercles déjà très investis dans le dénigrement de ce qu’on y nomme “politiques identitaires” que les approbations de leur prise de position se font les plus chaleureuses et unanimes. »

Dans ce passage, Didier Fassin se démarque explicitement de la tradition de pensée dans laquelle nous nous situons et qui défend l’idéal d’une science sociale autonome. C’est pour signaler notre volonté de prolonger une démarche dont les grandes lignes ont été fixées dans le Métier de sociologue, co-écrit par Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, que nous avons intitulé notre livre « Race et sciences sociales » ; et non pas, évidemment, pour passer en revue tous les travaux ayant traité de la question raciale à travers le monde.

En ironisant sur cet idéal, Didier Fassin oublie que les libertés académiques dont nous bénéficions aujourd’hui sont le résultat des luttes que les générations précédentes de chercheurs ont menées au nom du principe d’autonomie de la science. Ceci dit, nous ne contestons nullement le fait qu’il s’agisse là d’une question compliquée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous aurions aimé pouvoir en discuter sérieusement avec Éric Fassin et Didier Fassin, au moment où a été préparé l’ouvrage De la question sociale à la question raciale ? qu’ils ont dirigé. Pierre Bourdieu avait déjà expliqué que « dans le cas des sciences sociales, l’instauration des conditions sociales de la rupture et de l’autonomie est particulièrement nécessaire et particulièrement difficile. Du fait que leur objet, donc ce qu’elles disent à son propos, est un enjeu politique – ce qui les met en concurrence avec tous ceux qui prétendent parler avec autorité sur le monde social, écrivains, journalistes, hommes politiques, personnel religieux, etc .– elles sont particulièrement exposées au danger de “politisation” [1]. »

L’écho médiatique qu’a rencontré notre livre a focalisé l’attention sur une polémique triviale (pour ou contre la race) en occultant la question centrale que nous avons tenté de poser, pourtant signalée dans le titre du livre : qu’avons-nous à dire, en tant que chercheurs en sciences sociales, sur un sujet (la question raciale) qui est constamment placé, désormais, en haut de l’agenda politico-journalistique ?

L’article de Didier Fassin a le mérite de montrer clairement ce qui différencie les chercheurs qui croient encore à l’idéal d’autonomie de la science sociale et ceux qui n’y croient pas. Dans la partie de notre ouvrage qui concerne directement Éric Fassin et Didier Fassin, nous exposons les raisons de nos désaccords avec leur façon d’aborder la question raciale. Comme il s’agissait pour nous d’une discussion d’ordre scientifique, à aucun moment, nous n’avons mis en cause leur compétence de chercheur, ni leur dignité de citoyen.

À l’inverse, étant donné qu’il récuse le principe d’autonomie de la science sociale, Didier Fassin s’est permis de nous répondre en jouant constamment sur la confusion du savant et du politique, multipliant les critiques qui ne sont pas conçues comme un échange d’arguments mais comme une entreprise visant à nous discréditer. L’essentiel de son propos, comme l’indique le titre de l’article : « un vent de réaction souffle sur la vie intellectuelle », a pour but de nous présenter comme des complices, voire même comme des agents, des dérives conservatrices de la politique française.

Fassin confond délibérément les arguments que nous avançons et leur réception dans l’espace public.

Quand un chercheur disqualifie d’emblée ses interlocuteurs en les accusant d’être à la solde du pouvoir politique, aucune discussion scientifique n’est possible. Les lecteurs comprendront donc mieux pourquoi la réflexion collective que nous appelions de nos vœux il y a quinze ans n’a jamais eu lieu. Contrairement à ce qu’écrit Didier Fassin, le fait que nous ayons attendu aussi longtemps pour rendre publiques nos divergences, n’a rien « d’étrange » puisque nous en donnons les raisons dans le livre. Tant qu’elles sont restées internes au monde savant, nous n’avons pas souhaité les faire connaître au-delà de notre propre milieu professionnel. Mais, étant donné la place qu’occupent aujourd’hui les polémiques identitaires dans l’actualité, nous ne pouvions plus rester silencieux. Nous en avions assez que nos recherches soient constamment caricaturées, récupérées ou dénoncées par les divers clans qui s’affrontent sur ces questions identitaires dans les médias ou sur les réseaux sociaux ; les uns nous dénonçant comme les complices des « islamo-gauchistes » ; les autres n’hésitant pas, parfois, à nous accuser de complicité avec les « racistes ».

L’article de Didier Fassin montre bien les procédés qu’emploient habituellement les universitaires qui récusent le principe même d’une autonomie de la science sociale pour discréditer ceux qui ne sont pas d’accord avec eux. Le premier apparaît déjà dans la construction de son article qui commence par un long tableau des dérives réactionnaires de la politique française. Cela n’a évidemment rien à voir avec notre livre, puisque nous consacrons au moins deux chapitres à analyser ces dérives. Didier Fassin passe sous silence ce point essentiel afin de nous présenter comme des complices de ces dérives, qu’il décrit comme une « alliance objective entre gens de pouvoir et gens de savoir ».

L’une des « preuves » qu’il avance pour justifier cette accusation illustre bien une autre dimension de la confusion qu’il entretient entre le savant et le politique. Fassin confond délibérément les arguments que nous avançons et leur réception dans l’espace public. La preuve que nous serions devenus complices du camp réactionnaire tient, selon lui, au fait qu’Emmanuel Macron a lui aussi dénoncé « l’ethnicisation de la question sociale ». On pourrait évidemment répondre à Didier Fassin qu’en mai 2018, le même Macron s’est emparé de l’argument racial à propos de la situation des banlieues, pour écarter la question sociale, en ironisant sur les « mâles blancs qui s’échangent un plan ». Il nous paraît néanmoins inutile d’alimenter ces querelles de mots, car elles occultent une dimension centrale de la lutte pour l’hégémonie politique que mène aujourd’hui le camp conservateur et qui consiste constamment à utiliser à son profit, mais en les déformant, les travaux des chercheurs.

Lorsque Didier Fassin écrit que les réactionnaires auraient accueilli « chaleureusement » notre ouvrage, il a recours au même type d’amalgame, sans éprouver le besoin d’avancer la moindre preuve. Nous publierons prochainement un texte sur la réception de notre ouvrage qui démontrera la malveillance de cette critique. Pour éviter ce genre de confusion, il faut s’interroger sur les rapports que les chercheurs en sciences sociales entretiennent avec les journalistes. Si Didier Fassin avait pris au sérieux cette question, il aurait compris que, contrairement à ce qu’il écrit, nous ne l’avons jamais accusé d’avoir voulu minimiser nos contributions à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé avec Éric Fassin, en inscrivant en gros leurs noms sur la couverture. C’est un autre exemple qui montre les effets délétères des raisonnements qui ignorent la séparation des fonctions. Notre analyse portait sur la façon dont les journalistes (et les éditeurs) rendent compte de nos travaux. En abordant ce point, nous voulions réfléchir aux relations de pouvoir dans lesquelles nous sommes pris dès que nous intervenons dans le débat public. Nous expliquons que le point d’interrogation qui figure dans le titre du livre – et qui était pour nous tout à fait essentiel puisque notre but était d’ouvrir une discussion scientifique sur la question raciale – a été ignoré par les journalistes car, le plus souvent, ce genre de discussion ne les intéresse pas.

Étant donné que les intellectuels universitaires, comme Éric Fassin et Didier Fassin, récusent la séparation du savant et du politique, leur discours est beaucoup plus en phase que le nôtre avec ce qu’attendent la plupart des journalistes-intellectuels du Monde, de Libération ou de Mediapart etc. Nous ne contestons nullement la légitimité de leur fonction. Nous aimerions simplement qu’ils respectent la nôtre.

Les liens étroits qu’ils entretiennent avec la frange la plus intellectuelle du journalisme expliquent sans doute que Didier Fassin et Éric Fassin ne parviennent plus à comprendre le type de raisonnement que nous défendons. L’un des meilleurs exemples est donné par Didier Fassin quand il nous accuse d’avoir « critiqué » le mouvement Black Lives Matter. Une fois de plus, nos analyses sont caricaturées (il suffit ici de se référer aux passages du livre le concernant) et Fassin peut se donner facilement le beau rôle du chercheur engagé qui défend les victimes contre les « alliés objectifs » du camp réactionnaire. Faut-il rappeler que nous aussi, nous luttons contre le racisme depuis 30, voir 40 ans, et qu’en tant que citoyens, nous sommes évidemment solidaires des militants qui combattent ce fléau, que ce soit aux États-Unis, en France ou ailleurs ? Et c’est justement pour cette raison civique qu’il nous semble nécessaire de mobiliser les outils critiques que nous offrent les sciences sociales pour comprendre comment se pose aujourd’hui la question du racisme.

Le fait que la condamnation du racisme fasse constamment aujourd’hui la une des médias les plus puissants de la planète nous place dans une situation très différente de celle qui prévalait dans l’entre-deux-guerres, ou même dans les décennies d’après-guerre, quand le combat antiraciste n’était mené que par les associations défendant les droits de l’homme et les partis de gauche. Comme l’illustre la polémique sur le « racisme anti-blanc », la définition du racisme est devenue un enjeu de lutte, dont les implications sont beaucoup plus profondes qu’on ne pourrait le croire. Voilà pourquoi nous pensons qu’on ne peut pas se contenter de multiplier les commentaires critiques sur les sujets d’actualité, mais qu’il faut faire l’effort de « problématiser » (comme disait Michel Foucault) les questions que les journalistes et les politiciens nous livrent clé en main.

Pour faire mieux comprendre aux lecteurs l’importance de ce point, en se tenant à distance des jugements de valeur, nous renvoyons à l’entretien paru dans la revue Vacarme dans lequel Toni Morrison, prix Nobel de littérature, se définissait elle-même comme une écrivaine « engagée-dégagée ». Elle expliquait que son combat pour défendre l’autonomie de la littérature l’avait amenée à se demander comment elle pourrait « décrire l’âme d’un personnage sans aucune référence aux codes raciaux, sans utiliser ce langage secret, explicite ou implicite, que tout le monde utilise pour marquer la race ».

Parmi les autres procédés qu’utilise Didier Fassin pour discréditer notre travail, il faut dire un mot aussi sur ce qu’il appelle « le repli sur l’identité nationale » dont nous serions les complices parce que nous questionnons dans notre livre l’usage incontrôlé des références raciales venues des États-Unis. L’accusation d’anti-américanisme est malvenue puisque nous nous référons très souvent aussi à des travaux publiés par des collègues américains. Néanmoins, il est vrai que nous critiquons la manière dont les universitaires qui appartiennent au pôle dominant de la recherche américaine projettent sur la France leur propre vision du monde.

Or comme Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant l’avait souligné il y a plus de vingt ans, à propos de la question raciale au Brésil, la position dominante des chercheurs américains dans le champ mondial des sciences sociales conduit certains d’entre eux à vouloir imposer des catégories identitaires qui s’enracinent dans l’histoire propre des États-Unis à l’ensemble de la planète. On peut étendre ce raisonnement à la France. Comme nous le rappelons dans notre livre, la race n’a pas été institutionnalisée par l’État national français en dehors de l’empire colonial. Ce qui explique qu’un grand nombre de citoyens ne souhaitent pas qu’on les définisse par leur couleur de peau, en tant que Noirs, Asiatiques ou Caucasiens. Nous n’ignorons pas que la classe sociale, le genre, la nationalité sont aussi des catégories identitaires. Sauf que ce sont des héritages institutionnalisés par l’État dont nous sommes membres, comparables à la langue que nous apprenons dès l’enfance. On peut certes militer pour changer ces catégories identitaires, mais il s’agit là d’un problème politique qui concerne tous les citoyens

La question que nous posons dans le livre concerne donc le pouvoir symbolique que détiennent les intellectuels qui se croient autorisés à définir publiquement l’identité des personnes à partir des catégories qui ne sont pas institutionnalisées. Qu’est-ce qui leur donne le droit, par exemple, d’imposer l’étiquette de « racisé » (que Didier Fassin reprend à son compte dans ce texte) à des gens qui ne veulent pas qu’on les enferme dans une catégorie de victimes ?

Manifestement, ce genre de question n’intéresse pas Didier Fassin. Dans son article, il se permet même d’utiliser l’argument identitaire contre Gérard Noiriel. Il s’appuie sur un passage du livre Immigration, antisémitisme et racisme. Discours publics et humiliations privées (Fayard, 2007) dans lequel Gérard Noiriel évoque les discriminations sociales qu’il a connues dans l’enfance, pour en conclure que c’est ce qui explique qu’il ait ignoré « le regard racisé qui pesait sur ces derniers [les jeunes d’Afrique du Nord] et la douloureuse histoire coloniale dont ils étaient en train de se libérer ». Plutôt que de se livrer à ce genre d’analyse sauvage, Didier Fassin aurait dû se renseigner davantage. Gérard Noiriel lui aurait volontiers parlé des liens personnels et familiaux qu’il a entretenus avec l’Algérie depuis sa naissance. Et s’il avait vraiment lu l’introduction de notre livre, Didier Fassin aurait appris que la cause des peuples colonisés a été l’une des premières qu’il a défendues en s’engageant dès la fin de ses études comme Volontaire du Service National en République populaire du Congo. Fassin aurait également appris que Gérard Noiriel a écrit son premier livre en collaboration avec un ouvrier marocain pour qu’il puisse évoquer lui-même les formes de discriminations dont il était victime au sein de la CGT dont il était militant.

Le problème de fond que pose la remarque anecdotique de Didier Fassin tient une fois de plus à une divergence d’ordre scientifique. Il est tout à fait légitime de s’interroger sur les raisons personnelles qui peuvent orienter la vision du monde des chercheurs. Si Gérard Noiriel avait tenu à exposer brièvement dans ce livre un pan de sa vie privée, c’est en lien avec une question qu’il développe longuement dans son livre (écrit en pleine affaire du « voile islamique »). Il montre que ceux qu’il appelle les « intellectuels de gouvernement » ont alimenté cette affaire pendant de nombreuses années sans jamais se préoccuper des humiliations qu’ils infligeaient ainsi aux personnes de religion musulmane. Gérard Noiriel ajoute que les musulmans ne sont pas les seuls à avoir ressenti les atteintes à leur dignité que charriait ce discours public. Avoir connu soi-même des humiliations dans son enfance, quel qu’en soit le motif, est l’un des facteurs sociaux qui explique la solidarité qui peut exister entre des gens qui n’ont pas la même origine. Le fait que Didier Fassin n’ait pas compris ce raisonnement montre clairement où se situent nos divergences concernant les questions identitaires.

Le concept de « stigmatisation » avait pour but d’étudier un processus de domination sociale alors que les études relevant de la racialisation s’inscrivent dans une logique identitaire visant à enfermer les individus dans des catégories.

Si l’on suit ce que raconte Fassin, il faudrait être soi-même originaire de l’empire colonial pour avoir conscience de « la douloureuse histoire coloniale ». Ce qui est évidemment faux. Une multitude de militants se sont engagés dans la lutte anticoloniale, ont combattu le racisme et l’antisémitisme, alors qu’ils n’étaient pas personnellement concernés par ces questions. C’est justement parce que l’expérience de la stigmatisation transcende les catégories identitaires qu’elle peut créer de la solidarité entre des gens de différentes origines. Didier Fassin peut nous traiter de réactionnaires si ça l’amuse, cela ne nous empêchera pas de continuer à critiquer les entreprises d’assignation identitaire qu’il cautionne en rupture avec la grande tradition des intellectuels progressistes français. Au-delà de tout ce qui les ont opposés, Fanon, Sartre, Derrida, Deleuze, Foucault, Rancière ou Bourdieu, pour ne citer qu’eux, ont partagé la même volonté de combattre les assignations identitaires.

Sur le plan de la recherche en sciences sociales, le changement de paradigme que défend Didier Fassin est illustré par le fait que le vocabulaire de la racialisation tend à s’imposer, notamment chez les jeunes chercheurs, au détriment du vocabulaire de la stigmatisation. Beaucoup des points qui sont présentés aujourd’hui comme relevant de la « question raciale » ont été étudiés depuis longtemps par les chercheurs à l’aide d’un autre vocabulaire. La différence, c’est que le concept de « stigmatisation » qu’a proposé notamment Erving Goffman, avait pour but d’étudier un processus de domination sociale alors que les études relevant de la racialisation s’inscrivent dans une logique identitaire visant à enfermer les individus dans des catégories.

Le dernier point que nous souhaitons souligner pour expliquer ce que nous entendons par l’autonomie des sciences sociales, concerne la dimension collective de la recherche scientifique. Nous n’avons pas conçu notre ouvrage comme un aboutissement, mais plutôt comme un point de départ. Les critiques, quand elles n’ont pas pour but de discréditer les compétences professionnelles ou les engagements civiques des interlocuteurs, sont donc nécessaires pour pouvoir avancer. Didier Fassin aborde très succinctement quelques points qui ont un rapport avec ce que devrait être un débat scientifique, concernant l’articulation entre représentations et activités sociales, le racial comme rapport social, etc. Il aurait mieux fait de les approfondir, en mettant de côté ses procès d’intention. Nous aurons d’autres occasions de revenir sur tout cela quand les conditions d’un débat respectueux seront réunies.

Défendre l’autonomie de la recherche en sciences sociales ne signifie pas rester indifférent aux questions d’ordre politique. Nous ne contestons donc nullement la réalité du racisme et des discriminations dans la société française, puisque nous avons nous-mêmes consacré de nombreux travaux à ces questions et que nous sommes, en tant que citoyens, pleinement engagés pour défendre les causes que nous considérons comme justes. Nous sommes d’ailleurs prêts à comparer sur ce point aussi nos états de service avec ceux de Didier Fassin.

Nous sommes cependant convaincus que le rôle le plus utile que nous puissions jouer dans ce domaine consiste à mobiliser les outils de la recherche pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Alors que Didier Fassin présente ce type de réflexion comme une forme de complicité avec les forces réactionnaires, nous pensons au contraire qu’il est nécessaire aujourd’hui d’analyser nous-mêmes les contradictions du camp progressiste auquel nous appartenons (quoi qu’en dise Fassin), pour ne pas laisser le champ libre à la droite et à l’extrême-droite.

Tout en sachant pertinemment que nous avions plus à perdre qu’à gagner en nous lançant dans cette entreprise, nous avons décidé d’unir nos forces et nos compétences respectives pour écrire ce livre, car nous sommes convaincus qu’il est nécessaire aujourd’hui de créer un pôle de réflexion autonome, associant des chercheurs, des journalistes et des militants, mais dans le respect des compétences de chacun, afin d’analyser le profond malaise qui traverse les sciences sociales et l’université française. À la différence de Didier Fassin, nous nous tenons à distance des diagnostics politiques péremptoires, qui ne reposent sur aucune enquête approfondie. Et nous pensons que Fassin n’est pas plus lucide que nous sur ce point. Rappelons qu’en 2016, à la veille des élections présidentielles américaines, il avait fermement critiqué les commentateurs qui annonçaient un scrutin extrêmement serré en affirmant : « La victoire d’Hillary Clinton ne fait guère de doute et la défaite de Donald Trump promet même d’être sévère. »

Nous sommes persuadés que le type de confusion entre le savant et le politique que Didier Fassin porte à son comble dans son article conduit à une impasse. Au-delà de notre propre cas, faut-il considérer que le Monde Diplomatique, qui a publié les bonnes feuilles de notre livre, est devenu un mensuel « réactionnaire » ? Faut-il ranger aussi dans cette catégorie tous les collègues qui ont signé la pétition parue dans le Monde*** pour dénoncer la dégradation du débat public, à la suite du flot d’insultes que nous avons reçu sur les réseaux sociaux ?

Le plus grave à nos yeux, c’est qu’en s’enfermant dans cette logique dénonciatrice parce qu’il ne supporte pas la moindre critique, Didier Fassin cautionne, par le prestige de la position institutionnelle qu’il occupe, les discours de haine que diffusent à jets continus sur les réseaux sociaux, ceux qui sont persuadés que nous sommes devenus les alliés « objectifs » des réactionnaires et des racistes parce qu’ils ignorent tout des métiers que nous exerçons.

[1] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, 1997, p. 134.

Stéphane Beaud – SOCIOLOGUE, PROFESSEUR DE SOCIOLOGIE À L’UNIVERSITÉ DE POITIERS, MEMBRE DU GRESCO

Gérard Noiriel – HISTORIEN, DIRECTEUR D’ÉTUDES À L’EHESS

*https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/03/12/la-direction-de-sciences-po-grenoble-a-laisse-le-conflit-senvenimer-devant-les-accusations-dislamophobie-envers-deux-professeurs/

Pétition en soutien aux auteurs de l’ouvrage « Race et sciences sociales » ***https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/02/23/le-debat-sur-la-reaction-identitaire-fait-rage-un-tribunal-mediatique-dont-valeurs-actuelles-et-mediapart-siege-en-permanence-ou-les-proces-a-charge-remplacent-les-debats-didees/

SCIENCES SOCIALES

**Un vent de réaction souffle sur la vie intellectuelle

Par Didier FassinANTHROPOLOGUE, SOCIOLOGUE ET MÉDECIN

https://aoc.media/analyse/2021/02/22/un-vent-de-reaction-souffle-sur-la-vie-intellectuelle/

Comme en témoignent les récents propos de Frédérique Vidal sur l’« islamo-gauchisme », un vent de réaction souffle sur la France. Et il ne se cantonne pas à la sphère politique, il touche aussi la sphère intellectuelle. Ainsi, dans leur récent ouvrage intitulé Race et sciences sociales, le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel s’en prennent à ce qu’ils appellent les « logiques identitaires », qui se seraient notamment manifestées par un déplacement de la question sociale vers la « question raciale » et de la lutte des classes vers la « lutte des races ». Voici une critique de la critique.

Un vent de réaction souffle sur la France. Il se manifeste dans bien des domaines de la vie politique, du repli sur une identité nationale à l’appel à des mesures toujours plus sécuritaires. Mais il n’épargne plus désormais la vie intellectuelle. Il s’y manifeste par une série d’attaques pas nécessairement coordonnées, mais assurément convergentes, menées par une alliance objective entre gens de pouvoir et gens de savoir. Il s’y exprime par un rejet de courants qui ne sont pas toujours précisément définis et dont les membres, du reste, sont loin de partager les mêmes positions.

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La cible de cette réaction est en effet un ensemble composite qui mêle questions ethnique et raciale, études de genre et de sexualité, postcolonial et décolonial, intersectionnalité, et désormais la chimère de l’islamo-gauchisme, voire pour certains l’écriture inclusive. On parle souvent, pour qualifier cette collection hétérogène, de politiques identitaires.

Sont aussi visés, parfois nommément, plus souvent allusivement, celles et ceux qui traitent de ces sujets, en recourant ici à la dérision, là à la dénonciation, toujours à la caricature et, bien sûr, à la référence à l’influence états-unienne. Car, pour ces contempteurs, c’est des États-Unis, ou plutôt des campus états-uniens, que viendrait le mal, en méconnaissance du fait que, si l’on doit en effet le féminisme intersectionnel à Kimberle Crenshaw et la performativité du genre à Judith Butler, le domaine scientifique des études ethniques et raciales a d’abord été développé en Grande-Bretagne, de Michael Banton et John Rex à Stuart Hall et Paul Gilroy, certes tous lointains héritiers de W. E. B. Du Bois, tandis que ce sont le Palestinien Edward Said et avant lui le Martiniquais Frantz Fanon qui ont théorisé le postcolonial, et que le Péruvien Aníbal Quijano et l’Argentin Walter Mignolo sont à l’origine de la pensée décoloniale.

Il y a de l’obsession mais aussi de l’ignorance dans la diabolisation des États-Unis, et c’est une caractéristique de cette réaction que celles et ceux qui s’en font les hérauts se sont rarement aventurés, dans leurs lectures, au-delà des frontières du monde académique français, comme s’il s’agissait de défendre non pas la pensée en général, mais spécifiquement la pensée nationale.

Il faut s’entendre ici sur le mot « réaction ». Il désigne simplement le rejet d’une certaine évolution de la société, de la politique ou des idées et la volonté de rétablir un ordre social, politique ou intellectuel antérieur. L’attitude réactionnaire se marque par une appréhension de ce qui s’annonce, ou semble s’annoncer, et une nostalgie de ce qui a été, ou est imaginé comme ayant été. Bien qu’elle soit habituellement de droite, voire d’extrême droite, la réaction peut aussi être portée par une partie de la gauche, comme c’est le cas dans le moment présent, et il est remarquable de voir sur certaines pétitions les signatures d’hommes et de femmes des deux bords et de constater des soutiens réciproques faisant fi des différences idéologiques. La ligne réactionnaire croise les différences politiques. Le Printemps républicain, proche de Manuel Valls, y côtoie l’Observatoire du décolonialisme, lié à l’hebdomadaire Le Point.

On peut regretter de n’avoir pas un Albert Hirschman pour analyser cette rhétorique réactionnaire qui s’en prend aujourd’hui aux innovations intellectuelles comme il l’a fait pour celle qui dénonçait jadis les réformes sociales. En s’en tenant à trois tribunes récentes, à savoir « La pensée “décoloniale” renforce le narcissisme des petites différences » (25 septembre 2019), « Contre la racialisation de la question sociale » (20 septembre 2020) et « Sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni » (31 octobre 2020), il est néanmoins possible de relever certaines figures communes à cette littérature.

L’effet pervers : « là où l’on croit lutter contre le racisme et l’oppression socio-économique, on favorise le populisme et les haines identitaires ». La mise en péril : « ces revendications identitaires sont des revendications totalitaires » et « ces dérives sectaires menacent nos valeurs démocratiques ». L’exagération : une « victimisation généralisée » qui « monte les gens les uns contre les autres ». L’amalgame : « ce courant multiculturaliste qu’est l’intersectionnalité » mêlé à la « mouvance décoloniale », elle-même associée « aux études postcoloniales ». L’inversion : « réintroduire la “race” » pour lutter contre les discriminations, ce serait « stigmatiser des populations dites “blanches” ». Le sarcasme : si « l’intersectionnalité consiste à regrouper les forces de bonne volonté pour lutter contre l’hégémonie blanche qui prévaut dans la civilisation occidentale », alors « c’est en quelque sorte une guerre sainte menée contre l’occident ». Moquée par les uns qui en font des parodies ridicules, l’écriture inclusive devient pour les autres un danger, dans la mesure où « en supprimant le neutre, elle prend le risque de communautariser les deux sexes ».

La multiplication de ces discours souvent portés par des chercheurs, dont certains en appellent à une surveillance idéologique de la recherche, trouve des échos dans le monde politique. Le 11 juin 2020, le président de la République critiquait « l’ethnicisation de la question sociale », dans laquelle « le monde universitaire » aurait vu « un bon filon », au risque d’un « débouché sécessionniste » qui « revient à casser la République en deux ». Le 22 octobre 2020, le ministre de l’éducation nationale dénonçait « l’islamo-gauchisme » à l’université, y voyant, quelques jours après la tragique décapitation de Samuel Paty par un homme tchétchène, une « complicité intellectuelle avec le terrorisme ». Le 16 février 2021, la ministre de l’enseignement supérieur affirmait à son tour que « l’islamo-gauchisme gangrène la société et que l’université n’est pas imperméable », admettait qu’il s’agissait d’une « sorte d’alliance entre Mao Zedong et l’Ayatollah Khomeini », et acquiesçait sur le point de savoir si ce courant incluait aussi, comme le lui suggérait le journaliste, « les indigénistes qui disent “la race, le genre, la classe sociale” ».

Stéphane Beaud et Gérard Noiriel s’en prennent à ce qu’ils appellent des « logiques identitaires » qui, selon eux, se sont notamment manifestées par un déplacement de la question sociale vers la « question raciale ».

C’est dans ce contexte attisé par d’intenses controverses que Stéphane Beaud, sociologue, et Gérard Noiriel, historien, tous deux chercheurs reconnus, publient, dans la collection qu’ils dirigent eux-mêmes chez Agone, un ouvrage intitulé Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, dans lequel ils s’en prennent à ce qu’ils appellent des « logiques identitaires », qui, selon eux, se sont notamment manifestées par un déplacement de la question sociale vers la « question raciale » et de la lutte des classes vers la « lutte des races ». Ces logiques incluent également « le filon du genre » et « le concept d’intersectionnalité qui est censé combiner les critères de race, de genre et de classe », le choix des mots « censé » et « filon » – ce dernier est le même que celui utilisé par le chef de l’État – ne laissant guère de doute sur le regard porté sur ces catégories.

En considération de la manière dont, ne se contentant pas de les critiquer, Stéphane Beaud et Gérard Noiriel disqualifient les travaux des chercheurs qui ont, depuis une quinzaine d’années en France, tenté de comprendre les phénomènes d’inégalités en termes de discrimination raciale et d’intersectionnalité, et au regard de la similarité de la cible de leur charge avec celle des attaques menées depuis plusieurs mois par des membres du gouvernement et un certain nombre de chercheurs, ils n’ont certainement pas tort d’anticiper, au moment de conclure leur livre, « que sa réception dans le milieu des sciences sociales sera largement biaisé par le climat passionné, voire éruptif, qui règne sur ce sujet depuis quelques années ».

Et ce d’autant qu’ils en ont fait précéder la parution par la publication de « bonnes feuilles » dans Le Monde diplomatique, qui leur a en effet permis une spectaculaire réception, plus médiatique que scientifique. La chose n’est pas sans ironie tant ils ne cessent de répéter, invoquant Durkheim, Weber et Bourdieu, dont on peut pourtant dire qu’ils ont été meilleurs à énoncer la séparation du savant et du politique qu’à la respecter eux-mêmes, qu’ils veulent défendre l’idée d’une « science de la société se tenant à distance des enjeux politiques et des polémiques médiatiques ». Loin de cet idéal, mais sans surprise, c’est dans les cercles déjà très investis dans le dénigrement de ce qu’on y nomme « politiques identitaires » que les approbations de leur prise de position se font le plus chaleureuses et unanimes.

Si l’on en croit les auteurs, « on peut dater de 2006 le moment où la question raciale a acquis un début de légitimité dans la recherche française en sciences sociales, lorsqu’a été publié, aux éditions La Découverte, l’ouvrage dirigé par Didier Fassin et Éric Fassin intitulé De la question sociale à la question raciale ? ». Compte tenu du rôle central attribué à ce livre collectif auquel Stéphane Beaud et Gérard Noiriel ont eux-mêmes participé, il n’est peut-être pas inutile d’en rappeler le projet et le propos, bien différents de ce qu’ils en donnent à lire.

Notre intention, à Éric Fassin et à moi-même, était d’amener autour d’une table, à l’occasion de deux journées d’étude, puis d’un texte, des chercheurs de différentes disciplines qui ne partageaient pas les mêmes vues sur ce que nous pensions être l’émergence d’un fait nouveau et important, jusqu’alors assez méconnu, de la société française. Nous l’avons appelé « la question raciale », en référence évidente à la « question sociale » au XIXe siècle, ce qui impliquait donc une double dimension : une réalité du XXIe siècle, notamment celle des discriminations raciales, et une représentation de cette réalité dans l’espace public. En choisissant des contributeurs avec des perspectives différentes, nous souhaitions ouvrir un débat d’idées en même temps qu’un champ de recherches. À cet égard, si nos biographies, dans le livre de nos deux auteurs, indiquent qu’Éric Fassin était quelques années plus tôt rentré d’un long séjour aux États-Unis, il faut préciser, pour éviter l’antienne d’une influence transatlantique unique sur notre manière de voir, que je travaillais à cette époque depuis six ans en Afrique du Sud, pays qui avait lui aussi beaucoup à faire avec son passé et même son présent racial.

Une lecture cursive de notre livre, et notamment de son introduction et de sa conclusion, conduit Stéphane Beaud et Gérard Noiriel à un contresens regrettable. L’introduction, « À l’ombre des émeutes », proposait un renversement qui leur a échappé et qui est pourtant crucial. En effet, nous y indiquions qu’au départ de notre initiative, une série de faits survenus dans la société française nous avaient invités à considérer qu’il n’était pas possible d’éluder plus longtemps le problème de la « ligne de couleur », et que notre intention était « de montrer que la question sociale était aussi une question raciale ». Nous ajoutions toutefois que la survenue des émeutes de 2005 dont nombre d’interprétations reprenaient sans l’interroger le langage de la race, parfois de manière proprement raciste, nous amenait à réviser notre formulation et « à rappeler que la question raciale est aussi une question sociale ». Nos critiques manquent totalement cette réflexion dialectique pourtant soulignée par l’utilisation d’italiques.

Mais ils ne voient pas non plus que la conclusion est intitulée « Éloge de la complexité », précisément pour revenir sur la nécessité, à partir de la fameuse discussion entre Nancy Fraser et Axel Honneth que nous expliquons longuement, de prendre en compte « la double dimension de l’injustice », à savoir l’inégalité sociale et la domination culturelle, et donc la double politique de redistribution et de reconnaissance, celle-ci concernant, dans le cas français, les discriminations subies par certains groupes. Autrement dit, il s’agissait, insistions-nous, de « passer de la politique identitaire à la politique minoritaire ». Cette analyse est bien éloignée de la simplification racialiste dans laquelle on cherche aujourd’hui à nous enfermer. Errare humanum est, perseverare diabolicum. Il est difficile de penser que ces deux méprises sur des points si essentiels, clairement présentés en ouverture et à la fin de notre ouvrage, soient le fait du hasard. Et ce d’autant plus que dans un précédent ouvrage, Gérard Noiriel présentait la thèse du livre de manière positive, à l’appui de sa propre démonstration.

Le sous-titre de notre ouvrage semble avoir également induit en erreur nos critiques : « Représenter la société française ». En choisissant cette formule, nous voulions souligner que la représentation de notre société était en train de changer, l’un des exemples étant le fait que l’État venait enfin de mettre un nom sur les discriminations raciales (jusqu’alors, comme je l’avais analysé dans une étude de la presse quotidienne, cette expression était réservée à la description de la situation dans deux pays, les États-Unis et l’Afrique du Sud) et que, dans le même temps, des mécanismes de dénégation et de résistance se faisaient jour dans les milieux politiques, des affaires et de la recherche, y compris au sein de notre collectif (je les discutais dans un chapitre sur la psychologie politique de la représentation des discriminations).

Les raisons de l’émergence de cette question, qui se traduisait par des lois, des politiques et des institutions, étaient, nous semblait-il, moins liées à des débats intellectuels, auxquels Stéphane Beaud et Gérard Noiriel consacrent plusieurs dizaines de pages, qu’à un triple phénomène de nature sociologique : la mobilisation d’associations et d’organisations non gouvernementales ; la nécessité pour le gouvernement de se plier aux prescriptions de l’Union européenne ; enfin et surtout, l’importance démographique croissante des enfants d’immigrés qui, Français nés en France, devenaient de plus en plus nombreux à s’indigner du traitement défavorable qui leur était fait dans le monde du travail, dans le logement, à l’école, par la police.

Le moment réactionnaire que vit la France survient dans une période marquée par une montée de la xénophobie.

La formulation de notre projet scientifique revenait, selon nos deux collègues, « à l’inscrire entièrement dans la sphère des représentations », en négligeant les pratiques. Dissocier ainsi représentations et pratiques serait pourtant renoncer aux acquis de plus d’un siècle de sciences sociales, comme si les pratiques n’étaient pas sous-tendues par des représentations. Je cite dans le livre l’exemple d’un brigadier qui, lors d’une intervention dans un quartier populaire qui se terminera par le passage à tabac de deux promeneurs, l’un turc, l’autre antillais, harangue ses troupes en leur disant : « On a perdu la guerre d’Algérie il y a quarante ans, c’est pas aujourd’hui qu’on va recommencer. Pas de prisonniers, on trique ». Il est bien difficile ici de séparer représentation néocoloniale et violence raciste. D’ailleurs, la plupart des contributeurs de notre ouvrage collectif étudient des pratiques discriminatoires concrètes sans pour autant les couper des représentations.

Dans mes propres travaux ethnographiques, menés pendant quinze mois sur les forces de l’ordre et pendant quatre ans dans une maison d’arrêt, mes observations portent principalement sur des pratiques, mais évidemment en lien avec des représentations. Je fais même le constat que si, en France, toute la chaîne pénale contribue à la production d’une discrimination à la fois socioéconomique et ethnoraciale et à une surreprésentation considérable des minorités des quartiers populaires dans les prisons, je n’ai constaté que rarement ce type de discrimination dans l’établissement où j’ai travaillé. L’institution policière pratiquait, comme dans d’autres pays, une forme de discrimination systémique, alors que le monde pénitentiaire paraissait moins obsédé par la question raciale, ce que des études menées par d’autres, en France et en Grande-Bretagne, confirmaient. Les recherches empiriques permettent ainsi d’éviter des interprétations monolithiques et des simplifications théoriques.

Il est assez inhabituel que deux chercheurs qui ont accepté l’amicale proposition de participer à un ouvrage collectif et qui pendant quinze ans n’en ont jamais exprimé de regrets décident soudainement de se faire les procureurs des deux directeurs, tout en se plaignant amèrement, et paradoxalement puisqu’ils souhaitent s’en démarquer, de ce que le volume « a été fréquemment présenté comme le livre de Didier Fassin et Éric Fassin parce que seuls leurs noms apparaissent en gros caractères en haut de la couverture » – quand les dix autres contributeurs ont eux aussi, fait assez rare, leurs noms sur cette couverture, à notre demande. Au-delà de cet élément mystérieux mais anecdotique, la charge que livrent Stéphane Beaud et Gérard Noiriel contre l’ensemble des travaux, souvent menés par des jeunes chercheuses et chercheurs, qui, depuis deux décennies, ont permis d’enrichir notre compréhension des inégalités, en ajoutant à la seule dimension socioéconomique à laquelle la génération précédente s’était limitée les composantes de la race et du genre, est difficile à comprendre alors même qu’ils déclarent vouloir prendre en compte toutes les dimensions de la domination.

Une clé de lecture en est peut-être donnée par une anecdote intéressante dont Gérard Noiriel fait, dans son livre Immigration, antisémitisme et racisme en France, l’expérience fondatrice de son intérêt ultérieur pour les « jeunes issus de l’immigration ». Quand il était enfant, sa famille, de milieu modeste, avait déménagé des Vosges en Alsace, pour s’installer dans une petite ville « dominée par une petite bourgeoisie de fonctionnaires et de commerçants ». Il a alors dû subir l’ostracisme et les insultes de ses camarades de classe, aux yeux desquels il était l’un de ces « Français de l’intérieur » qui méprisent les Alsaciens pour leur accent et leurs liens passés avec l’Allemagne nazie. Il écrit : « Tous ces facteurs rapprochaient la situation de ma famille de celle que connaissent la plupart des immigrés. Sauf sur un point qui était évidemment capital : la nationalité ». Il est remarquable qu’il ne voie pas que ce qui le différenciait plus encore des jeunes d’Afrique du Nord, c’était le regard racisé qui pesait sur ces derniers et la douloureuse histoire coloniale dont ils étaient en train de se libérer. Or, c’est précisément ce genre de point aveugle que mettent en évidence les études qu’il critique.

Le moment réactionnaire que vit la France, avec notamment les attaques menées par le gouvernement et certains intellectuels, survient dans une période marquée par une montée de la xénophobie, une intolérance à l’encontre des exilés, une banalisation de la suspicion à l’égard des musulmans, un accroissement des inégalités socioéconomiques affectant particulièrement les minorités ethnoraciales. S’en prendre, comme le font Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, à celles et ceux qui travaillent sur ces questions et contribuent à les faire reconnaître et comprendre, au lieu de s’attacher à l’analyse des maux qui affectent la société française, est la même posture que celle des chercheurs qui naguère s’acharnaient sur l’antiracisme plutôt que le racisme.

Un signe troublant en est que le livre de nos collègues se termine par une critique du plus important mouvement social des dix dernières années aux États-Unis, Black Lives Matter, né de la dénonciation des homicides d’Afro-américains par la police, que nos collègues réduisent ici une forme de nationalisme noir qui empêcherait l’émancipation des groupes dominés. Adopter cette lecture racialiste d’une mobilisation démocratique qui a inclus des personnes de toutes les couleurs et de tous les milieux sociaux, c’est négliger le rôle décisif que cette dernière a joué dans les élections présidentielles et législatives de 2020 en luttant contre les efforts pour empêcher les Noirs de voter.

Au bout du compte, c’est cet électorat qui a permis que Donald Trump ne soit pas réélu, que les Républicains perdent au Sénat la majorité qui avait donné à la Cour suprême son orientation la plus conservatrice depuis près d’un siècle, et que le salaire minimum passe de 7,25 à 15 dollars, doublement qui, s’il bénéficie surtout aux Afro-américains et aux Hispaniques parce qu’ils sont majoritairement au bas de l’échelle sociale, marque une avancée sociale historique pour toutes et tous dans les classes populaires – qui a permis, en somme, qu’aux États-Unis le vent de la réaction souffle aujourd’hui un peu moins fort.

Didier Fassin

ANTHROPOLOGUE, SOCIOLOGUE ET MÉDECIN, PROFESSEUR À L’INSTITUTE FOR ADVANCED STUDY DE PRINCETON ET AU COLLÈGE DE FRANCE ; DIRECTEUR D’ÉTUDES À L’ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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