Les plus anciens réacteurs nucléaires prolongés de dix ans
Les 32 réacteurs de 900 mégawatts d’EDF sont les plus anciens en fonctionnement en France. Ils avaient été initialement conçus pour fonctionner quarante ans.
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C’est une décision qui ouvre, officiellement, la voie à la prolongation de la durée de vie des réacteurs les plus anciens du parc nucléaire français au-delà de quarante ans. Dans un avis publié jeudi 25 février, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) considère que « l’ensemble des dispositions prévues ouvrent la perspective »d’une poursuite de l’activité des 32 réacteurs de 900 mégawatts (MW) français pour une période de dix ans. Si la réglementation française ne prévoit pas de « durée de vie » maximale des réacteurs, une hypothèse de quarante ans de fonctionnement avait été retenue lors de leur conception.

« Dans cet avis, nous disons deux choses, précise Julien Collet, le directeur général adjoint de l’ASN. Nous affirmons que cette prolongation est possible et nous fixons les conditions selon lesquelles elle est possible. Un certain nombre de travaux et de contrôles doivent être menés, qui sont ici prescrits et imposés par l’ASN. »
Réexamen au cas par cas
Cet avis générique du gendarme du nucléaire, publié au terme d’une instruction entamée en 2013, porte sur les installations communes à tous les réacteurs de 900 MW, situés dans huit centrales – Bugey (Ain), Blayais (Gironde), Chinon (Indre-et-Loire), Cruas (Ardèche), Dampierre (Loiret), Gravelines (Nord), Saint-Laurent (Loir-et-Cher) et Tricastin (Drôme). Mis en service à partir de la fin des années 1970 et dans les années 1980, ils sont en grande partie identiques, ayant été construits sur un modèle similaire. Un réexamen au cas par cas sera ensuite mené lors des visites décennales – qui ont débuté en 2019 et doivent se poursuivre jusqu’en 2031 – pour prendre en compte les spécificités de chaque réacteur et des sites sur lesquels ils se trouvent.
Parmi les principaux travaux prescrits à EDF, qui exploite les centrales, une partie vise à réduire les conséquences des accidents les plus graves avec fusion du cœur du réacteur. La dalle de béton des enceintes de confinement doit ainsi être épaissie pour éviter la pollution des nappes phréatiques. D’autres travaux ont pour objectif de renforcer la protection des installations face à des phénomènes peu pris en compte il y a quarante ans, tels que les séismes, les canicules ou les sécheresses. Enfin, la protection des « piscines » de refroidissement, où sont entreposés les combustibles usés, doit être renforcée. Le gendarme du nucléaire appelle notamment à la mise en œuvre d’un « système de refroidissement diversifié ».
Dans son avis, l’ASN établit également un calendrier précis pour l’accomplissement de ces améliorations de sûreté, d’une ampleur considérable. « Ces travaux, qui nécessitent des investissements importants, doivent être réalisés avec le niveau de qualité requis », insiste Julien Collet. Le gendarme du nucléaire a exprimé, à plusieurs reprises, ses inquiétudes quant à la capacité d’EDF d’assurer ces chantiers colossaux, alors que l’entreprise fait face à des difficultés économiques importantes.
Le quatrième arrêt décennal du réacteur numéro un de Tricastin, en 2019, a par exemple mobilisé près de 5 000 intervenants pendant six mois. L’ASN a d’ailleurs depuis demandé à EDF de rendre compte chaque année des actions mises en œuvre pour respecter les prescriptions et leurs échéances, ainsi que de sa capacité industrielle et de celle des intervenants extérieurs à réaliser dans les délais les modifications des installations. L’entreprise, qui reconnaît que ce volume de travaux est « sans précédent », estime que leur réalisation « conduira à des améliorations significatives en matière de sûreté ». « Un travail important a été réalisé avec tous nos partenaires industriels pour leur donner de la visibilité sur la charge et les besoins en compétences », précise EDF.
Les opposants au nucléaire appellent, de leur côté, à une fermeture des centrales les plus anciennes. « L’ASN publie ses prescriptions génériques un mois seulement après la clôture de la consultation publique, a réagi l’ONG Greenpeace. Ce délai très court confirme que cette consultation était de pure forme. Des demandes spécifiques visant à améliorer la sécurité et la sûreté des réacteurs, formulées par des ONG ou des experts indépendants, n’ont pas été prises en compte. » « Par cet avis, l’ASN entérine le fait accompli d’EDF, dénonce aussi Charlotte Mijeon, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire. Les exigences de sûreté sont tirées vers le bas pour s’adapter aux capacités industrielles d’EDF. Et l’ASN a accepté le principe d’un phasage des travaux ; certains seront réalisés alors que les réacteurs auront 47 ou 48 ans. L’échéance des quarante ans ne veut plus rien dire ! »
Entretien avec le physicien Bernard Laponche : Nucléaire : « L’état du parc français est préoccupant »
Aujourd’hui, 70 % de l’électricité est d’origine nucléaire et la France entend ramener cette part à 50 % à l’horizon 2035. L’Etat a déjà fait arrêter courant 2020 les deux réacteurs de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin). La France doit théoriquement en fermer douze supplémentaires pour tenir son objectif.
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Nucléaire : « L’état du parc français est préoccupant »
Pour le physicien critique du nucléaire Bernard Laponche, EDF n’a pas les moyens d’assurer la prolongation de la durée de vie des plus vieux réacteurs du parc français.
Temps de Lecture 5 min.

La France doit-elle prolonger la durée de vie de ses réacteurs nucléaires les plus anciens ? C’est la volonté du gouvernement et d’EDF, qui a repoussé à 2035 la baisse de la part de l’atome dans la production d’électricité.
Pour Bernard Laponche, physicien nucléaire, ancien du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives et cofondateur de l’association de scientifiques Global Chance, EDF n’a pas la capacité d’assurer dans les temps ces améliorations nécessaires à la sûreté. Il appelle à une fermeture anticipée de certains réacteurs pour pouvoir continuer à assurer le bon fonctionnement des autres.
EDF assure que l’état du parc actuel est bon et que prolonger la durée de vie des réacteurs existants ne pose pas de problème majeur. Partagez-vous cette analyse ?
Si les 32 réacteurs les plus anciens étaient en bon état, on pourrait fixer les conditions de la poursuite de leur fonctionnement et juger ensuite s’il est possible de les mettre en œuvre. Mais ce n’est pas le cas : l’état du parc français est préoccupant. Il suffit de lire le dernier rapport de l’ASN pour le comprendre.
Elle écrit que « la rigueur d’exploitation des centrales d’EDF est en recul » et que le nombre d’événements significatifs « augmente régulièrement depuis plusieurs années ». On peut citer le problème de la fragilité des diesels de secours face au risque de séismes : l’ASN parle d’une anomalie générique – c’est-à-dire qui peut concerner tous les réacteurs –, du mauvais état ou de mauvais montage des ancrages de ces systèmes. Or, si le diesel qui assure l’alimentation en électricité ne démarre pas, c’est l’accident grave.
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Il y a aussi des phénomènes de corrosion liés à des défauts de maintenance, des tuyauteries qui se dégradent. EDF aurait intérêt à se dire qu’il vaut mieux avoir 20 réacteurs qui fonctionnent bien et ont été bien réparés, et à arrêter rapidement les autres, plutôt que de tous les laisser fonctionner au-delà de quarante ans.
Pour l’ancien président de l’autorité de sûreté nucléaire américaine, Gregory Jaczko, vouloir absolument moderniser ces réacteurs conçus dans les années 1950 pour qu’ils atteignent un niveau acceptable, c’est mettre du sparadrap sur du sparadrap. C’est comme demander à une personne malade de courir un marathon !
L’ASN recommande à EDF de tendre vers le niveau de sûreté requis pour le réacteur de troisième génération EPR, le réacteur européen à eau pressurisée. Cela vous semble-t-il possible ?
C’est possible pour certains points. Dans l’EPR, les bâtiments qui contiennent le combustible irradié, les piscines, seront « bunkérisés » pour être protégés en cas d’agression extérieure, comme la chute d’un avion par exemple. L’ASN aurait pu demander de « bunkériser » aussi les bâtiments des réacteurs plus anciens, mais ne l’a pas fait parce que ça coûte trop cher. Je pense que c’est une décision critiquable.
EDF assure être capable de mener à bien ces travaux, vous n’y croyez pas ?
Ces travaux sont colossaux. Pour la première visite décennale à Tricastin [Drôme],EDF a mobilisé 5 000 travailleurs pendant six mois, pour un seul réacteur.
Il y a des doutes sur le fait que l’entreprise ait la capacité de faire cela pour toutes les visites décennales, alors qu’il pourrait y en avoir jusqu’à six par an dans les prochaines années. EDF ne pourra pas le faire ou le fera mal.
En conséquence, il va y avoir un décalage de calendrier des visites décennales de trois, quatre, cinq ans. Des réacteurs vont fonctionner bien au-delà de quarante-cinq ans avant de voir leur durée de vie prolongée au-delà de quarante ans.
Les responsables politiques ont-ils manqué d’anticipation ?
Ni EDF, ni l’ASN, ni les décideurs n’ont suffisamment anticipé. Les responsables politiques se défaussent sur l’ASN, ils ne veulent pas entendre parler de la question de la sûreté.
La feuille de route énergétique de la France, qui prévoit l’arrêt de douze réacteurs d’ici à 2035, n’aborde pas cette question, et affirme que le principe général sera l’arrêt des réacteurs à l’échéance de leur cinquième visite décennale, soit à 50 ans. Le fait que l’on dépende complètement du nucléaire pour notre approvisionnement électrique pose un problème de fond et fait peser une pression folle sur l’ASN
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Les experts de Global Chance contestent par exemple le fait que les cuves des réacteurs puissent encore fonctionner dix ans. Imaginons que l’on ait raison et qu’il y ait un problème générique concernant tous les réacteurs de première génération, qu’est-ce qu’on fait ?
L’ASN n’est-elle pas à même de jouer son rôle de garante de la sûreté ?
Tout le système de sûreté repose sur les déclarations d’EDF. Or, deux exemples récents ont mis à mal ce principe : l’expérience des dossiers barrés [des irrégularités et des fraudes constatées dans la forge du Creusot, en Saône-et-Loire]et celle de la cuve de l’EPR [de Flamanville, dans la Manche, dont le couvercle, jugé non conforme, devra être remplacé en 2024]. EDF signale parfois les problèmes avec du retard ou ne les signale pas du tout. Pour les quatrièmes visites décennales, il faudrait une présence permanente de l’ASN sur les sites. Il lui faut davantage de moyens humains.
La consultation publique sur la prolongation de la durée de vie des réacteurs les plus anciens vient de s’achever. Qu’en attendez-vous ?
Ce processus est très hypocrite. La consultation n’a duré qu’un mois, et les prescriptions de l’ASN sont illisibles. Qui a pu avoir le temps de s’y intéresser ?
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Le fait qu’il y ait davantage de débats devrait être considéré comme une victoire mais, au lieu d’être vues comme un véritable outil de prise de décision, ces consultations servent à se donner bonne conscience. Le plus grave est que même les politiques ne s’y intéressent pas.A
Plus largement, estimez-vous que le risque d’accident grave n’est pas suffisamment pris au sérieux en France ?
A l’époque de la construction des réacteurs les plus anciens, cette notion d’accident grave n’a pas été prise en compte dans les études de sûreté. S’il y avait perte de refroidissement et fusion du cœur, aucune parade n’était prévue, la probabilité que ce type d’accident arrive ayant été considérée comme trop faible.
Ce n’est qu’après Fukushima, en 2011, qu’il y a eu une prise de conscience du risque lié aux événements extérieurs. Tous les présidents de l’ASN ont reconnu qu’un accident comme celui du Japon pouvait se produire en France. Mais on a l’impression que ce n’est pas vraiment compris.
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Le nucléaire français a-t-il encore un avenir ?
Les difficultés financières d’EDF et les dérapages de la construction de l’EPR, mis en avant par le rapport de Jean-Martin Folz, remis le 28 octobre, ont relancé le débat sur la pérennité du modèle économique de la filière.
- « Il faut reconstruire d’urgence une filière nucléaire d’excellence », par Colette Lewiner
- « La France ne doit pas divorcer du nucléaire par inadvertance », par Christian Stoffaës
- « L’entêtement nucléaire risque de faire commettre à la France une faute de politique industrielle historique », par Aurélien Saussay
- « Pourquoi ne pas investir dans des usines photovoltaïques plutôt que dans de nouveaux EPR ? », par Daniel Lincot
Nabil Wakim et Perrine Mouterde
Nucléaire. La France prévoit de fermer 14 réacteurs d’ici à 2035, dont ceux de Fessenheim
Le gouvernement propose de fermer 14 réacteurs nucléaires d’ici 2035, dont ceux de la centrale de Fessenheim dès le premier semestre 2020, pour ramener à 50 % la production d’électricité d’origine nucléaire dans le mix énergétique.
.Publié le 21/01/2020 à 10h58
Le principe général sera l’arrêt des réacteurs, hors Fessenheim, à l’échéance de leur cinquième visite décennale, soit des arrêts entre 2029 et 2035
, peut-on lire dans la première mouture de la PPE, la programmation pluriannuelle de l’énergie.
Le gouvernement a fait le choix d’afficher une programmation claire de l’évolution des capacités nucléaires, y compris au-delà de l’horizon de la PPE (2028), pour ne pas renvoyer à nos successeurs les modalités de mise en œuvre de cette diversification
, précise le texte, qui sera soumis jusqu’au 19 février à la consultation publique.
Sept sites concernés
L’affichage d’une trajectoire lisible et anticipée permettra aux territoires et aux salariés de mieux se préparer, d’engager leur reconversion bien en amont et de structurer la filière de démantèlement. Elle apportera également de la visibilité à l’ensemble des acteurs du système électrique pour leurs investissements
, ajoute le gouvernement. La PPE établit les priorités d’action du gouvernement en matière d’énergie pour la métropole continentale, dans les six années à venir.
Le gouvernement a demandé à EDF de lui transmettre une liste de sites sur lesquels ces fermetures pourraient intervenir, définie de manière à minimiser l’impact économique et social. Sur la base de ces critères, EDF a proposé au gouvernement d’étudier la mise à l’arrêt de paires de réacteurs sur les sites de Blayais, Bugey, Chinon, Cruas, Dampierre, Gravelines et Tricastin.
Nucléaire : l’ASN pose ses conditions pour une prolongation de la durée de vie des réacteurs
Dans un projet de décision publié jeudi, l’Autorité de sûreté nucléaire se dit particulièrement vigilante quant à la capacité d’EDF à mener les travaux nécessaires.
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C’est une question cruciale pour l’avenir de la filière nucléaire. Les réacteurs les plus anciens du parc français vont-ils être autorisés à poursuivre leur activité, quarante ans après avoir été mis en service ? Dans un projet de décision publié jeudi 3 décembre, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ouvre la voie à un prolongement du fonctionnement de ces réacteurs pour dix années supplémentaires et lance une concertation de la population sur le sujet.
S’il salue des propositions « ambitieuses » d’EDF, le gendarme du nucléaire met toutefois en garde quant à la capacité de l’exploitant à assurer ces chantiers colossaux dans un calendrier particulièrement contraint. « La poursuite de l’activité au-delà de quarante ans est un sujet sensible qui revêt une importance particulière pour l’exploitant, mais aussi pour le public », insiste Bernard Doroszczuk, le président de l’ASN.
Depuis 2019 et d’ici à 2030, trente-deux réacteurs de 900 mégawatts (MW), situés dans huit centrales, vont faire l’objet de leur quatrième visite décennale. Tous les dix ans, l’exploitant est en effet tenu d’effectuer un réexamen approfondi de l’état des installations et d’améliorer leur niveau de sûreté. Le réacteur numéro un de Tricastin (Drôme) a été le premier à connaître son quatrième arrêt décennal, qui a mobilisé près de 5 000 intervenants pendant six mois.
La réglementation française ne prévoit pas de « durée de vie » maximale des réacteurs, mais une partie des équipements a été conçue, à l’origine, selon une hypothèse de quarante ans de fonctionnement. Dès 2009, EDF a fait savoir qu’il souhaitait prolonger l’activité du parc jusqu’à cinquante ans, voire soixante ans – aux Etats-Unis, certains réacteurs pourront fonctionner jusqu’à soixante ans et des pays européens ont également validé une prolongation d’activité.
Améliorer la sûreté
Le vieillissement des installations sera donc particulièrement scruté lors des quatrièmes visites décennales. Certains équipements majeurs sont impossibles à remplacer : c’est le cas, notamment, de la cuve du réacteur et de l’enceinte de confinement en béton qui l’abrite, mais aussi de nombreux câbles ou tuyauteries. « Ce qui est important, c’est de bien connaître les phénomènes de vieillissement et de suivre leur évolution, explique Julien Collet, le directeur général adjoint de l’ASN. L’enjeu est de vérifier qu’il n’y ait pas de phénomènes de dégradation des équipements qui nous échappent. » Les générateurs de vapeur, qui ont vieilli plus rapidement que prévu, ont eux déjà été remplacés.
Au-delà de la vérification de l’état de l’ensemble des installations, l’enjeu est aussi d’améliorer la sûreté d’installations conçues à une autre époque. Les réacteurs doivent être à même de faire face à de nouveaux risques qui n’étaient pas pris en compte il y a quarante ans, comme le risque de séismes ou ceux liés au dérèglement climatique, sécheresses et canicules notamment.
Un système d’appoint de refroidissement de l’eau des piscines d’entreposage des combustibles usés doit être mis en place, pour parer à la possibilité d’une chute d’un petit avion sur ces installations. La dalle de béton d’enceintes de confinement doit également être épaissie pour éviter la pollution des nappes phréatiques en cas d’accident grave dans le cœur du réacteur. « L’objectif est de se rapprocher le plus possible des exigences de sûreté des réacteurs de troisième génération tels que l’EPR », salue Bernard Doroszczuk.
Dans son projet de décision, l’ASN recommande toutefois à EDF la mise en œuvre d’améliorations supplémentaires. Le gendarme du nucléaire affirme aussi que la mise en place de ces modifications doit être une « priorité absolue » de l’exploitant afin de « donner du sens à la poursuite de l’exploitation des réacteurs »au-delà de quarante ans.
« Test préalable »
Entre les lignes, l’ASN place EDF sous une forme de surveillance renforcée. Pour la première fois, l’autorité indépendante demande à l’exploitant des centrales nucléaires de lui faire un rapport annuel d’avancement sur le sujet. « Nous serons très vigilants sur la capacité industrielle à faire d’EDF et des intervenants de la filière nucléaire », prévient le président de l’ASN, qui souligne que le calendrier est particulièrement serré. « Dès 2021, 4 ou 5 réacteurs sont concernés chaque année par les réexamens. C’est considérable. Il y a une véritable vigilance à avoir sur la programmation des travaux et sur la capacité industrielle de la filière à se mobiliser, avec le niveau de qualité attendu, sur des travaux qui concernent le parc en exploitation. »
Les difficultés d’EDF pour terminer le chantier de l’EPR de Flamanville – qui ne devrait pas démarrer, au mieux, avant 2023 – et des problèmes sur plusieurs réacteurs actuels ont rendu l’ASN plus méfiante. Alors que la filière nucléaire tente de convaincre le gouvernement de prendre au plus vite une décision de construction de nouveaux réacteurs, le président de l’Autorité de sûreté rappelle que la priorité doit être donnée à la sûreté des réacteurs existants : « C’est en quelque sorte un test préalable : la filière se mobilise pour qu’il y ait de nouveaux grands projets. Il faut d’abord qu’elle démontre sa capacité à réussir ce réexamen. »
Ces dernières années, le gendarme du nucléaire a tancé EDF à plusieurs reprises pour ses difficultés récurrentes à respecter les recommandations ou le calendrier fixé. « Cette opération a lieu après une série de constats de non-conformité des installations aux règles qui leur sont applicables », rappelle M. Doroszczuk. « Sur certaines installations, nous avons constaté à nouveau des écarts sur les groupes électrogènes de secours, ou des phénomènes récurrents de corrosion non détectés par exemple. A l’issue de la remise en conformité des réacteurs réalisée dans le cadre du réexamen, il ne faut pas que cela reparte dans le mauvais sens », prévient-il.
Cet avertissement lancé à EDF intervient alors que l’entreprise est confrontée à des difficultés économiques majeures, aggravées par la crise due au Covid-19. L’énergéticien a par ailleurs mis en place un plan, appelé « Excell », pour tenter de rehausser ses exigences de qualité dans le domaine du nucléaire. Le président de l’ASN reconnaît que certaines modifications demandées sont « lourdes et onéreuses, mais elles sont justifiées ». « Nous n’avons pas intégré ces questions de coût dans notre décision, nous avons tenu compte d’un ordre de priorisation en fonction des enjeux de sûreté », explique M. Doroszczuk.
Il rappelle qu’EDF estime que cet investissement représente 7 à 8 milliards d’euros. Une somme jugée « accessible » pour EDF par l’Autorité de sûreté. Le budget total du « grand carénage », le plan de l’énergéticien pour améliorer ses centrales et prolonger leur durée de vie, est estimé à 49,4 milliards d’euros. Toutefois, l’ASN a finalement décidé que certains travaux non prioritaires pourront être réalisés dans les cinq ans qui suivent le réexamen de sûreté.
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La loi énergie-climat et la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), la feuille de route énergétique de la France publiée en avril, prévoient que la moitié de l’électricité produite en 2035 sera d’origine nucléaire. Un choix qui nécessite la prolongation de l’activité d’une partie des réacteurs de 900 MW. « L’ASN doit faire des arbitrages entre la sécurité d’approvisionnement et la sûreté des réacteurs, et doit négocier avec EDF, sa marge de manœuvre est limitée », estime l’ONG Greenpeace, qui appelle à une sortie du nucléaire. « Il faut distinguer les décisions politiques des décisions en termes de sûreté, affirme de son côté Bernard Doroszczuk. Nous n’avons jamais eu le sentiment de subir des pressions par rapport aux décisions que nous prenons. »
Greenpeace s’inquiète de la durée des travaux de mise aux normes recommandés par l’ASN. « Certaines prescriptions ne seront pas respectées avant les quarante-cinq ans de fonctionnement des réacteurs, il y a un vrai glissement du calendrier »,juge l’ONG, qui dénonce une consultation de l’opinion « bâclée ».
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