La présidente d’ « Anticor » se bat sur deux fronts, le gouvernement et d’anciens membres exclus

Elise Van Beneden, la présidente d’Anticor dans la tourmente

Par  Laurent Telo

Publié hier à 00h56, mis à jour à 16h44

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2021/03/11/elise-van-beneden-face-a-la-poussee-de-fievre-chez-anticor_6072659_4500055.html?xtor=EPR-32280631-%5Bm-le-mag%5D-20210312-%5Bplus-lus_titre_3%5D

PORTRAIT

A la tête de l’association anticorruption depuis un an, cette avocate ferraille sur deux fronts. Avec le gouvernement, qui renâcle à renouveler son agrément. Avec d’anciens membres aussi, qui reprochent à la nouvelle direction un fonctionnement peu démocratique.

La présidente de l’association Anticor, Elise Van Beneden, chez elle, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 4 mars. EDOUARD JACQUINET POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE » 

Elise Van Beneden prend tellement de coups qu’elle hésite à dormir avec « des gants de boxe ». Même si la présidente d’Anticor se doutait, depuis son élection, en mars 2020, qu’elle ne devenait pas la dirigeante bénévole d’un paisible club de pêche, elle ne pensait pas être la proie d’autant de soucis. Elle reçoit dans sa maison, dans la banlieue nord de Paris ; il y a un jardin, mais elle a les yeux et le cerveau très concentrés sur ses écrans qui bipent toutes les cinq secondes.

« Je suis élue pour trois ans, mais je ne pense pas que je ferai deux mandats. C’est passionnant, mais épuisant… » D’ordinaire, on parle d’Anticor comme de l’association qui traque la corruption dans les moindres recoins, chez les élus de toutes obédiences et de tous gabarits. Sauf que, depuis plusieurs mois, c’est Anticor qui est devenu un punching-ball et sa présidente a l’impression d’être montée sur un ring avec deux adversaires en face d’elle.

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Adversaire numéro un : le gouvernement, qui doit renouveler, ou non, l’agrément d’Anticor, la condition de son existence, puisqu’il lui permet de porter plainte en se constituant partie civile dans les affaires politico-financières qu’elle déterre ou qu’elle relance. Or, le gouvernement prend tellement son temps qu’il laisse planer un gros doute sur la prolongation dudit agrément. « Depuis 2019, on sait qu’on agace le gouvernement », reconnaît-elle.

Groupe sanguin

Quatre plaintes ont été déposées par Anticor dans des ­dossiers qu’on peut qualifier d’assez « sensibles » : contre Richard Ferrand, président (La République en marche, LRM) de l’Assemblée nationale, contre Eric Dupond-Moretti, ministre de la justice, contre Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée, et contre Emmanuel Macron, quand il était ministre de l’économie (2014-2016).

Adversaire numéro deux : neuf membres d’Anticor, suspendus depuis, ont décidé de mener une sévère bataille contre la nouvelle direction. Avec des critiques en pagaille : démocratie interne en berne, association d’affinités trop affirmées avec la gauche, manque de transparence et « purge stalinienne ! On a tiré la sonnette d’alarme il y a un moment. Anticor peut être attaquée judiciairement, car il y a des dysfonctionnements et des légèretés dans son fonctionnement. J’aurais soutenu Elise si elle avait remis les pendules à l’heure », explique Françoise Verchère, ancienne maire socialiste de Bouguenais (Loire-Atlantique), contestatrice en chef des frondeurs qui ont déposé une assignation devant la justice

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Ils demandent, tous ensemble, 72 000 euros de dommages et intérêts pour préjudice moral après leur révocation. Pas vraiment une paille pour une petite association de 395 000 euros de budget sans subventions publiques, qui compte sur 140 bénévoles, deux salariés et 6 000 donateurs. Elise Van Beneden ne donne pas l’impression de vaciller. Elle pousse le flegme jusqu’à vous donner le 06 de ses opposants. « A Anticor, parce que ce sont des combattants, et qu’ils ont reçu beaucoup de coups, tout le monde est sanguin. »

Lanceuse d’alerte précoce

C’est effectivement un coup de sang, en réaction à l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, en 2002, qui pousse le juge Eric Halphen et des acteurs engagés du monde judiciaire ou associatif à créer Anticor pour éradiquer la défiance des citoyens envers les politiques.

Anticor devient vite célèbre pour avoir porté en justice l’affaire des emplois fictifs de la Mairie de Paris sous Jacques Chirac. En 2002, Elise Van Beneden a 15 ans, elle ne sait pas du tout qui est le juge Halphen, mais elle a déjà embrassé comme une « grande » la prestigieuse carrière de lanceuse d’alerte. Deux ans plus tôt, élève de 5e à Stanislas, un établissement scolaire parisien, catholique chic et rigoureux, elle envoie une lettre au prêtre directeur avant de changer de collège : « J’ai dénoncé ce que j’ai su. Des prêtres qui tournaient autour des enfants. Un climat violent… »

Elle partira étudier le droit quatre ans en Italie avec, au pouvoir, du « Berlusconi à gogo. Les frasques, les bidouilles… Je me suis rendu compte des effets délétères d’une gouvernance pas du tout exemplaire. » A son retour en France, elle devient avocate en droit du travail et en droit commercial « à 40 % de mon temps ». « Le reste est dédié à Anticor. Ce n’est pas facile de gérer un cabinet à côté. »

Un interminable dossier d’agrément

Pour résumer la vie pas rêvée d’Elise Van Beneden, il suffit de consulter son agenda de la semaine écoulée. Lundi, elle était entendue comme témoin devant la Cour de justice de la République, qui a ouvert une information judiciaire « pour prises illégales d’intérêts » contre Eric Dupond-Moretti. « Cette Cour de justice est une anomalie républicaine ! Elle est l’incarnation de l’inégalité des justiciables devant la loi. » On ne se refait pas… Puis elle a travaillé tard, à éplucher un dossier, déniché par une des 89 antennes locales, de détournement de fonds publics dans une commune de l’Hérault.

Mardi, l’assignation des dissidents d’Anticor passait devant le juge. Le dimanche précédent, quand elle a ouvert le Journal du dimanche, elle tombe, comme souvent, sur un article très méchant. L’hebdomadaire concentre régulièrement sa plume sur l’anonymat tenace d’un gros donateur d’Anticor, qui pourrait remettre en cause le « caractère désintéressé et indépendant des activités » de l’ONG exigé par le gouvernement et qui prouverait qu’elle ne s’applique pas à elle-même les vertus qu’elle exige des autres.

« Vu la forme très inquisitoriale que prend l’examen de la demande d’agrément, on est sur une forme de détournement de pouvoir. » Vincent Brengarth, avocat

« La CNIL [Commission nationale de l’informatique et des libertés] a confirmé que l’anonymat est garanti par la loi,soupire Elise Van Beneden. Ces articles ne me découragent pas, car ils ne sont pas pertinents, ce n’est qu’une opération de déstabilisation. »

Et, surtout, tous les jours de la semaine, elle se débat avec le dossier d’agrément, initialement géré par le garde des sceaux… Eric Dupond-Moretti. « Je reçois des demandes d’information complémentaires incessantes. On en est à 76 pages de questions-réponses… Mais ces épreuves m’ont appris à demander de l’aide, ce que je ne suis pas habituée à faire. »

C’est l’avocat Vincent Brengarth qui l’assiste sur ce dossier devenu très politique : « Vu la forme très inquisitoriale que prend l’examen de la demande d’agrément, on est sur une forme de détournement de pouvoir. De plus, si le ministre de la justice s’est déporté, c’est une direction placée sous son autorité qui continue à instruire le dossier. Cela interroge quant aux conditions d’impartialité. » Le dernier mot reviendra au premier ministre, Jean Castex.

Très mauvais timing

Même si elle est administratrice de Blast, le média créé par le journaliste engagé Denis Robert, Elise Van Beneden n’a jamais mis les pieds dans un parti politique. Mais, pour tous ses adversaires, Anticor a des visées clairement partisanes. « C’est la vieille rengaine de ceux qui nous critiquent depuis le début, avance Séverine Tessier, cofondatrice d’Anticor (qui a notamment porté plainte contre La France insoumise pour ses comptes de campagne, contre la tour Triangle voulue par Anne Hidalgo…). Elise est droite, intègre… »Article réservé à nos abonné

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Et jeune (34 ans), trop peut-être, au moment où l’avenir d’Anticor n’a jamais été aussi incertain. Les frondeurs et leur assignation deviennent, même malgré eux, les alliés de circonstance du gouvernement.

« Le problème, explique Françoise Verchère, c’est que le temps que notre avocate réagisse, notre assignation est tombée à un moment délicat pour Anticor, qui attend l’agrément. Oui, on est accusés de faire le jeu du gouvernement… Mais, je vous assure, on ne fait pas ça de gaieté de cœur. J’en ai des ­brûlures d’estomac. »

La meneuse de la fronde, Françoise Verchère, ancienne référente départementale d’Anticor pour la Loire-Atlantique, le 5 mars 2017, à Nantes. SÉBASTIEN SALOM-GOMIS / SIPA 

Le gouvernement prendra-t-il le risque politique de refuser l’agrément ? « C’est possible, car il y a une tentation d’absolutisme dangereuse, prévient Séverine Tessier. Le non-renouvellement serait ravageur, car Anticor incarne un pouvoir qui peut empêcher et prévenir les abus de pouvoir. »Réponse le 2 avril.

Elise Van Beneden ne devrait pas lâcher son ordinateur de sitôt : « Si on perd l’agrément, on inventera d’autres solutions pour se battre différemment. » Et, pour les plaintes en cours, « on a déjà un accord avec Sherpa, une autre association anticorruption, qui prendra le relais sur deux dossiers qui dérangent beaucoup : Ferrand et Kohler. »Laurent Telo

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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